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T r
I '
BULLETIN
DE LA
SOCIÉTÉ DE GÉOGRAPHIE
Septième .sérte
TOME xrv
LISTE
DES PRÉSIDENTS HONORAIRES DE LÀ SOCIÉTÉ^
MM.
* Marquis DB Laplàce.
* Marquis de Pastoret.
* Yt« DE Ghatbaubriaiid.
* C^ Chabrol de Yolyig.
*Becquet.
*G^oGhabrolde Grousol.
* Baron Georges Guvier.
♦B"* Hyde de Neuyille
* Duc DE DOUDEAUYILLE.
*Gomte d'Argout.
* J.-B. Striés.
* Vice-amiral de Rignt.
* Gontre^m. d'Urville.
*Duc Decazes.
*Gomte DE MONTALIVET.
* Baron DE Barante.
* Général baron Pelet*
* Gdizot.
*De Salvandt.
* Baron TupiMiER.
* Comte Jaubert.
MM.
* Baron de Las Cases.
* YlLLEMAllf .
* GUNIN-GRlDAmB.
* Amiral baron Roussor.
* Am. baron de Mackau.
* B*" Alex. DE Humboldt.
*yioe-amiral Ha^gan.
* Baron Walgkenaer.
* Comte MoLÉ.
*DELAR0QUETn«
^JOMARD.
*DnMAS.
*Gontre-am. Mathieu.
* Yice-amir. La Place.
*Hippolyte Fortoul.
* Lefebvre-Duruflé.
* guigniaut.
♦Dadsst.
* Général Daumas.
* Duc DE BEAUMONT.
*Roulaiid.
MM.
* Amir. Desfossés.
G. deGrossolles-Fla-
MARENS.
* Duc DE Persigivt.
* Yice-amiral de laRon«
CIÉRE LE NOURT.
* Comte Walewski.
*Pe Qdatrefages.
* Michel Chevalier.
* Alfred Maurt.
YlVIEN DE ST-MARTIN.
*W^ DE ChASSELOUP-
LAn3AT.
Medrand.
*Contre-am. Mouchez.
Ferdinand de Lesseps.
Alph. Milne-Edwards.
Alfred Grandidier.
Auguste Daubrée.
Emile Leyasseur.
D» E. T. Hamt.
PRÉSIDENT
De la Section de comptabilité
de la Société
M. Paul Mirabaud.
TRÉSORIER
delà
Société
M. Georges Meignen, notaûre.
ARCHITECTE DE LA SOCIÉTÉ
M. JÊdouard LeudièRE.
AGENCE
M. Charles Aubrt, agent.
Hôtel de la Société, boulevard Saint-Germain, 184.
1. Lêê noms sans * sont ceux An présidents hQnonIrM «ajourd'hal viTints.
■ ■ «jlHJHM
BULLETIN
DK LA
SOCIÉTÉ BE GÉOGRAPHIE
BÉDIGÉ
ATIC LB COHGODRS Dl LA SECTION DK PUBLICATION
PAR
LBS SECRÉTAIRES DE LA GOUMISSION CENTRALE
SEPTIÈME SÉRIE. — TOME QUATORZIÈME
ANNÉE 1893
PARIS
SOCIÉTÉ DE GÉOGRAPHIE
184, Boulevard Samt-Germain, 184
1893
COMPOSITION DU BUREAU
ET DES SECTIONS DE LA COMMISSION CENTRALE
POUR 1893
Vice-présidents...
BUREAU
Préndent M. le général Derrécagaix.
^ M. Edouard Gaspari, ingénieur hydro-
graphe*
M. Charles Schlum berger, ingénieur
de la marine, en retraite.
Secrétaire général M. Charles Maunoir.
Secrétaire adjoint M. Jules Girard.
Archiviste-bibUothécaire M. James Jackson*
Section de Correspondance
MM. A. d*Abbadie, de l'Institut.
Prince Roland Bonaparte.
£mile Gheysson.
Âug. Daubrée, de l'Institut.
Gh. Gauthiot.
Adrien Germain.
MM. Baron J. de Guernc.
^ le D' Hamy, de l'Institut.
¥^iHiam Huber.
Comte A. de Marsy.
Franz Schrader.
Vice-amiral Vignes.
Section de Publication
MM. Edouard Anthoine.
Comte H. de Bizemont.
Henri Gordier.
Jules Garnier.
James Jackson.
Jansscn, de l'Institut.
MM. Alb. de Lapparent.
Emile Levasseur, de l'Institut.
Gabriel Marcel.
Alfred Martel.
A. Milne Edwards, de Tlnst.
J.-B. Paquier.
Section de Comptabilité
MM. Bouquet de la Grye, de l'In-
stitut.
Casimir Dclamarre.
Alfred Grandidier, de l'Inst.
MM. William Martin.
Georges Meignen.
Paul Mirabaud.
Georges Rolland.
Membres honoraires de la Commission centrale
MM. Jules Codine. — < Vivien de Saint-Martin.
RELATION SOMMAIRE
VOYAGE EN PERSE ET DANS LE KURDISTAN
PAR
J. DE nOWLGAN
MISSION DU MINISTÈRE DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE
(1889 — 1891)
Vers la fin de 1889, M. J. de Morgan, ingénieur civil des mines,
partait (accompagné de Mme de Morgan) pour la Perse et le Kur-
distan où il allait accomplir une mission du Ministère de Tlnstruc-
tion publique.
En attendant la publication dans laquelle Tiendront s'enregistrer
les résultats de cette mission exceptionnellement fructueuse,
M. J. de Morgan a bien voulu communiquer à la Société de Géo-
graphie le manuscrit de l'introduction de son œuvre. Elle com-
prendra quatre parties relatives à la géographie, à Tarchéologie,
à la linguistique, à la géologie et à la paléontologie. L'introduction
communiquée à la Société débute par des conseils précieux pour
les voyageurs en Perse et dans le Kurdistan.
Le lecteur va trouver ci-dessous la partie de l'introduction où
M. J. de Morgan résume à grands traits son voyage. On pourra
également, quant aux résultats du voyage, consulter le rapport
adressé à la Société, par le D' £. Uamy, de l'Institut, sur l'attri-
bution à M. J. de Morgan de la médaille d*or du prix Léon Dewez
{Bulletin, 2* trimestre, 1892, p. 173).
La petite carte qui accompagne le présent texte n'est qu'une
esqnisse destinée à faciliter la lecture de la relation sommaire de
M. J. de Morgan.
C'est au mois d'août 1 889 que M . le Ministre de rins traction
publique m'a fait Thonneur de m'envoyer en mission dans
6 VOTAGE EN PERSE ET DANS LE KURDISTAN.
l'Asie antérieure, et j'ai quitté Marseille le 17 septembre, à
destination de Batoum.
L'expédition se composait de Mme de Morgan et moi, et
de notre domestique, Pierre Yaslin, un ancien soldat, brave
garçon dont je n'ai eu qu'à me louer pendant ce long et pé-
nible voyage où, certes, il a eu bien des difficultés. C'est à
lui en effet qu'était confié tout le matériel de la mission.
Arrivés au Caucase, nous nous sommes arrêtés quelques
jours aux environs de Tiflis, afin d'y pratiquer des fouilles
dans la nécropole de Téloran, dont je connaissais depuis
longtemps Texistence.
De Bakou nous nous sommes rendus à Téhéran, en pas-
sant par Recht et Kazvin. A Recht nous avons reçu l'hospi-
talité la plus gracieuse de M. Pakitonoff, le consul de Rus-
sie; je lui adresse ici mes bien vifs remerciements.
Dans cette première étape jusqu'à la capitale j'avais loué
des chevaux et des mulets. C'est en caravane que nous avons
traversé les montagnes, en suivant la rive gauche du Kizil
Ouzen pour remonter jusqu'à Mendj il et Kazvin. De Kazvin à
Téhéran, la route est plate ; on voyage au pied des montagnes,
sur le plateau persan.
A Téhéran, M. Paulze-d'Ivoy de la Poype, chargé d'affaires
de France, avait eu la gracieuseté de nous inviter à venir à
la légation. Je lui suis très reconnaissant de sa charmante
hospitalité et des relations qu'il a bien voulu me créer par-
mi les plus hauts fonctionnaires du royaume.
En me présentant aux ministres, et plus particulièrement
à Son Altesse Emin-es-Sultan, le grand-vizir, M. Paulze-
d'Ivoy a rendu un grand service à ma mission.
Il m'est impossible de remercier chacune des personnes
qui, de Téhéran, ont bien voulu s'intéressera mes études.
J'exprimerai donc d'une manière générale ma reconnais-
sance en disant que Sa Majesté le Shah a protégé ma mis-
sion de tout son pouvoir, et que s'il nous est arrivé parfois
de rencontrer de réelles difficultés de la part des populations.
VOYAGE EN PERSE ET DANS LE KURDISTAN. 7
c'est que nous sommes allés visiter des montagnes ob per-
sonne ne va jamais, près des frontières, et, comme disent les
Persans eux-mêmes, c dans des pays où Dieu lui-même est
à peine connu ».
C'est à Téhéran que je me suis procuré les chevaux et les
mulets nécessaires à notre voyage; que j'ai pris mes domes-
tiques indigènes etque j'ai terminémes derniers préparatifs
s 'VOYAGE EN PERSE ET DANS LE KURDISTAN.
Mon bagage avait été fait en France, en prévision d'un
voyage de huit centsjours. J'avais dès longtemps étudié mon
itinéraire et, je dois le dire, rien n'a fait défaut dans mon
projet.
A Téhéran, j'ai divisé ce bagage en deux parties; Tune Je
l'ai prise avec moi; l'autre, je l'ai envoyée à Tauris, où je
devais la retrouver en 1890.
Les derniers préparatifs faits, nous quittions Téhéran le
23 novembre 1889, pour nous rendre dans la vallée du Lar,
par la ville de Démavend et le col d'Imamzada-Hachim;
puis, nous nous arrêtions quelques jours&Rehné, au pied du
Démavend, montagne de 6,080 mètres, dont, le 3 décembre,
je tentais l'ascension. Arrêté, à 5,700 mètres d'altitude, par
nn froid de 30"* au-dessous de zéro et par des émanations
sulfureuses, j'ai eu le regret de ne pouvoir visiter le cratère.
Mais cette excursion m'a permis de faire une étude topo-
graphique et géologique très détaillée de ce colosse.
Après avoir visité les environs de Vahné, leurs mines et
leurs sites sauvages, nous avons descendu la vallée du Lar
jusqu'à Amol. Nous entrions dans la plaine basse du Mazan-
déran, au milieu des marais et des rizières.
D'Amol nous nous sommes rendus à Asteràbâd, en visi-
tant sur notre passage Barfrouch, Sari, Achraf, et en fai-
sant un grand nombre de crochets, afin de mieux voir le
pays et de trouver, s'il était possible, un chemin moins dif-
ficile que le marécage plein de pierres, dit « route de
Chah Abbas >, par lequel nos tcharvadars prétendaient nous
conduire.
Ce voyage, très long, était d'autant plus pénible que, pas-
sant des journées entières dans des marais, au milieu des
fondrières et trempés de pluie, nous en étions au début de
notre exploration et pat suite pas encore aguerris contre
les intempéries.
TOTAGE EN PERSE ET DANS LE KURDISTAN. 9
A Asteràbâd, nous avons été fort bien reçus par le gou-
yemeur Yali-Khan-Serdar, par le gérant du consulat de
Russie, M. Lawitzki, et par un très aimable homme, le
prince Yachinadzé, employé du télégraphe russe, qui, mal-
gré quatorze années passées au milieu des Turcomans de la
steppe, n'en est pas moins resté un bon Géorgien, gai et hos-
pitalier.
Notre séjour à Asteràbâd s'est prolongé un mois, pendant
lequel nous avons vu la steppe et les Turcomans et nous
avons pratiqué des fouilles ; puis, reprenant le chemin du
Mazandéran, nous avons, cette fois, laissé à gauche la route
de Ghah-Abbas pour prendre le rivage de la Mer Caspienne
et Je suivre jusqu'au Ghilan.
Pendant nos arrêts fréquents, nous nous avancions dans
l'intérieur des terres aussi souvent que nous le permettaient
les marécages de la côte, afin d'étudier les populations les
plus éloignées de toute influence étrangère.
A coup sûr, la route par les sables est la meilleure pour
traverser dans toute sa longueur la plaine basse du sud de
la Mer Caspienne, mais elle a de très graves inconvénients.
Les cours d'eau qui se jettent à la mer sont nombreux; il est
nécessaire de les traverser à gué et, lorsqu'ils sont pro-
fonds, d'aller dans la mer chercher la barre. S*il fait alors
da vent, on est exposé aux vagues. *
Après avoir longé le Mazandéran, vh Ferhâbâd, Mesched-
r-Seret Aliâbâd,nous sommes enfin arrivés à Tunékaboun,
où nous avons été forcés de nous arrêter quelques jours; nos
bêtes étaient exténuées, les étapes avaient été longues, et
|Don secrétaire indigène mettait le plus souvent possible
dans sa poche l'argent destiné à leur nourriture.
Heureusement nous trouvions là trois Grecs : MM. Rous-
sis, Kyriakos et Léonidas, venus dans le pays pour
exploiter les forêts de buis, et grâce à nos hôtes nous réta-
blissions nos montures et visitions ce ravissant pays jusque
dans ses moindres détailla.
10 VOYAGE EN PERSE ET DANS LE KURDISTAN.
En quittant Tunékaboun^ nous sommes entrés dans le
Ghilan, pays bien plus civilisé que le Mazandéran, et après
avoir passé en bateau le Kizil-Ouzen, nous arrivions à Recht,
chez nos amis de l'année précédente, M. et Mme PakitonolT.
Notre deuxième séjour à Recht n'a été que de quatre
jours, après quoi nous nous sommes remis en route pour
nous rendre au Taliche en contournant le Mourd-âb, puis en
suivant la plage.
C'est par Astara que nous avons quitté le territoire persan
pour entrer en Russie.
La frontière n'est qu'à une journée de marche de la ville
de Lenkorân, charmant petit port perdu dans le feuillage,
où nous attendait le plus gracieux accueil des autorités
russes etplus particulièrement du prince et de la princesse
Géorgiadzé.
N'ayant pu fouiller à mon gré sur le sol persan, j'espérais
employer dans le Taliche russe la meilleure partie de l'été
à explorer les montagnes. Toutefois,^ avant de pénétrer dans
l'intérieur, j'eus soin d'explorer en détail toute la côte
ainsi que l'île Sari, située à quelque distance, dans la Mer
Caspienne.
Cette première étude, qui ne me fournit aucun résultat
archéologique, me permit du moins de . me rendre un
compte exact des empiétements de la terre sur la Caspienne
à l'embouchure de la Koura et de l'Araxe réunis. La mission
quitta alors la plaine pour remonter les vallées du Taliche.
Au début, mes recherches furent infructueuses. Il était,
en effet, très difficile de trouver les premières sépultures
alors que je n'avais pour tout guide que les textes des auteurs
anciens sur les usages funéraires des indigènes de l'anti-
quité. Enfin, après mille détours au milieu des forêts, je dé-
couvris au lieu dit Kravéladi une véritable nécropole de
dolmens. Cette trouvaille en elle-même ne présentait guère
d'intérêt : toutes les tombes avaient été spoliées, mais du
moins elle me permettait de mieux expliquer aux gens du
VOYAGE EN PERSE ET DANS LE KURDISTAN. il
pays quel était le but de mes recherches et de comprendre
moi-même dans quel sens je devais les diriger.
Gomme je l'ai dit plus haut, je n'avais plus d'interprète^
mais les Tâliches comprennent presque tous le turc ou le
persan, de sorte qu'en peu de temps j'eus mis au courant
cinq ou six bons limiers qui parcouraient le pays à la re-
cherche des tombeaux. Je n'ai jamais eu qu'à me louer de
mes relations avec les Tâliches ; c'est un peuple doux, très
docile, et dont j'ai tiré le meilleur parti dans mes travaux,
n faut dire toutefois qu'au début il leur répugnait de fouiller
des tombes; mais de bonnes explications appuyées de ca-
deaux les décidèrent, c Pourquoi ne pas violer ces sépul«-
tures, se disent-ils enfin; ce ne sont pas des restes de vrais
croyants, mais bien d'affreux païens et ça nous rapporte
de bons roubles. »
Pendant deux mois j'ai visité les montagnes du Lenkor^n,
parcourant tous les sentiers et vérifiant toutes les assertions
de mes chasseurs. J'ai successivement fouillé les nécropoles
de Kravéladî, Hovil, Véri, Mistaïl, Djonu, Tulu, Hivéri, etc.,
dans lesquelles deux cent vingt tombeaux ont été visités.
Au moment où mes fouilles prenaient leur plus grand dé-
veloppement, je les voyais arrêtées par l'administration
russe, un oukase de l'empereur interdisant aux personnes
étrangères à la Société archéologique de Russie de fouiller
dans son territoire. Mes recherches, déjà fort avancées,
eussent été très complètes s'il m'avait été possible d'y con-
sacrer encore quelques mois, aussi ai-je tout tenté pour
obtenir les autorisations qui m'étaient nécessaires.
De retour à Lenkoràn j'ai passé huit jours à échanger des
télégrammes avec l'ambassade de France à Saint-Pétersbourg.
Rien n'était possible, paraît-il, car non seulement il me fut
interdit de reprendre mes travaux, mais, de plus, mes col-
lections furent saisies, et ce n'est qu'après de longs pouiv
parlers diplomatiques qu'elles sont enfin parvenues à Paris.
Il ne m'était donc plus utile de rester au Lenkoràn, mais
12 VOYAGE EN PERSE ET DANS LE KURDISTAN.
j'avais encore quelque espoir de recevoir dans le Qara-
bagh les permissions que je sollicitais du gouvernement
russe. Si elles me parvenaient, je comptais recommencer
mes recherches dans cette région et dans la vallée de
l'Araxe. C'est pourquoi la mission quitta Lenkorân dans
les premiers jours de juillet pour se diriger vers TAraxe. Le
chemin qu'elle suivit traverse dans toute sa longueur le Len-
korân entre la plaine de Moûghân à Bélasou-var et atteint
le fleuve à Karadoni. Les chaleurs étaient extrêmes, aussi
voyagions-nous de nuit; de plus, la plaine de Moughàn
jouissant d'une très mauvaise réputation d'insécurité, j'avais
été abandonné de tous mes gens et, pour traverser ce désert
de 70 kilomètres de large, nous étions seuls. L'expédition ne
comptait plus que Mme de Morgan et moi, Pierre Yaslin et
notre cuisinier, auquel, fort heureusement, je devais de l'ar-
gent et qui suivait son payement.
Pendant six jours et six nuits, nous avons fait nous-mêmes
le métier de tcharvadars, soignant les animaux, les char-
geant et surveillant leur marche; enfin nous sommes arrivés
exténués sur les bords du fleuve. A Karadoni j'ai recruté
deux paysans qui nous ont servi de muletiers, et après avoir
traversé l'Araxe, nous sommes entrés dans les montagnes.
Cette partie de la vallée de l'Araxe est très dangereuse à
parcourir en été ; remplie de serpents et de scorpions, elle
est, de plus, infestée de brigands et de contrebandiers ; aussi
les nombreux postes de cosaques qui la gardent sont-ils fort
occupés et presque journellement font-ils le coup de feu avec
les Kizil-bach, ou c têtes rouges 2>, ainsi nommés à cause de
la teinture qu'emploient les Persans pour rougir leur barbe.
Dès mon arrivée au premier poste militaire, j'avais présenté
mes lettres de Tiflis aux officiers, qui nous ont fait accom-
pagner par des cosaques de poste en poste. Partout nous
avons reçu Taccueil le plus cordial.
, Parvenus à Choucha, nous nous y reposions quelque
temps. et j'y recevais la nouvelle que ma demande au sujet
VOYAGE EN PERSE ET DANS LE KURDISTAN. i3
des fouilles était rejetée. Ma caravane était alors dans le plus
pitoyable état; les mulets, fatigués par la chaleur et par les
très longues étapes, étaient tous blessés par leur bât ; nos
chevaux eux-mêmes n*en pouvaient plus. Quant à nous,
nous étions fort aises de trouver un peu de repos.
Ne pouvant fouiller sur le territoire russe, mon séjour y
devenait inutile; aussi mon parti fut-il vite pris de me
rendre à Tauris afin de m'y entendre avec notre consul en
vue d'explorer le Kurdistan d'Azerbeidjan.
DeChoucha, la mission partit par la route dite des con-
trebandiers, qui, traversant l'Araxe sur le pont de Khoudâ-
férin, coupe la Qara-dagh et passe à l'ouest d'Ahar. Après
avoir traversé le fleuve et laissé nos cosaques, nous avons
pendant un jour et demi longé la rive droite de l'Araxe,
visitant des villages abandonnés en été et livrés aux fièvres
et aux moustiques ; enfin nous avons commencé à gravir
les pentes des montagnes. Dans ces vallées sauvages sont
quelques villages de contrebandiers plus hostiles aux Euro-
péens les uns que les autres, et sur les sommets les plus
inaccessibles sont des véritables tribus d' « outlaws :» com-
posées de criminels et de brigands de toutes les races ; ils
vivent là, à l'abri de la police persane, avec leurs chevaux,
leurs femmes et leurs enfants.
C'est au coucher du soleil, au milieu d'un brouillard
intense, que notre caravane est arrivée au milieu de ces
brigands. A peine nous eurent-ils vus que les hommes s'ap-
prochèrent armés jusqu'aux dents, pendant que les femmes
pliaient rapidement les tentes en forme de parapluies et
chargeaient sur les chevaux le modeste avoir du ménage.
Peu faciles au début, nos relations avec ces nomades de-
vinrent rapidement cordiales quand ils apprirent que nous
n'étions ni Russes ni Persans , que nous venions du Pràn-
kistân, et que bien certainement nous leur laisserions un
souvenir de notre passage. Ces brigands sont extrêmement
redoutés daps l'Azerbeidjan; ils commettent sans cesse des
4J VOYAGE EN PERSE ET DAKS LE
ravais encore :^^^^^^J;^
bagh les permissions que je
russe. Si elles me parrenaient, e
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et m'avait chaude-
,,esdel'Azerbeidjan.
. par Son Altesse Im-
Mlesse l'Émir Ni^am,
,.beidjan,parSonExcel-
inentgouvemeuràTaucs,
- pays, nous avons pas^
..inent délicieux. ^ est^
..rachoisiuncoloneldart^^
\. néréstrinations futures.
T n!it?venu avec nous
^^'"'rimedeîSans, instruit
asagesdupaysaP .^^^^^.^„.
^TAGE EN PERSE ET DANS LE KURDISTAN. 15
'^ rinstpuction publique a bien voulu, sur
-^ le colonel Âbdi-Khan Officier d'Aca-
mon retour à Paris, je lui ai envoyé
inscription : « Souvenir du Kurdistan
0-1891. » J'espère que ces souvenirs lui
aauvais jours et je lui souhaite de n'avoir
rop souvent dans les pays sauvages où il a
i bien.
^Tauris, la mission s'est avancée vers le sud,
. le lac d'Ourmiah, afin de gagner le Kurdistan
, en visitant sur la route Maragha et ses anciens
its musulmans.
à Miân-do-âb que commencent les tribus kurdes;
rs jusqu'à la fin de notre voyage, nous vivrons toujours
iiiilieu de ces peuples sauvages. J'avoue que ce n'a pas
.e sans un certain recueillement que j'ai franchi la rivière
frontière; j'avais présents devant les yeux les difficultés et
les dangers que nous allions afironter. Je pesais nos chances
ionnes et mauvaises, et c'est en connaissance de cause que
j*ai abordé le premier village kurde, soutenu et encouragé
par cette confiance que j'ai dans le sort: « Je m'en tirerai
bien, me suis-je dit,je suis toujours sorti des mauvais pas. >
Certes, l'accueil qui nous attendait à Saoudj-Boulagh, chef*
liea de cette petite province, n'était pas fait pour nous in-
spirer des Craintes pour l'avenir; mais je savais fort bien
que le district de Moukri est, de tout le Kurdistan, le plus
civilisé, et que Seïf-Eddin-Khan était le plus aimable et le
plus hospitalier des Kurdes. Seïf-Eddin-Khan-Serdar, fils
de l'ancien gouverneur de l'Azerbeidjan du môme nom,
était le descendant des valis de Moukri et, par suite, avait
une autorité incontestée sur les diverses tribus. Malheureu-
sement, peu après notre départ de Moukri, la mort est venue
enlever, à 29 ans, cet homme énergique et savant, privant la
Perse d'une intelligence d'élite.
Notre premier soin fut de visiter les parties du Moukri
16 VOYAGE EN PERSE ET DANS LE KURDISTAN,
habitées par les Kurdes sédentaires, puis nous sommes
entrés dans la vallée du Kialvi (petit Zâb), où les tribus ma-
mèches, mêfïghoures, des Bask-i-Kolossa, etc., sont en
guerre perpétuelle les unes contre les autres.
C'est pendant cette campagne que nous sommes allés au
col de Kèl-é-chin estamper les inscriptions delà stèle assy-
rienne dont Texistence avait été signalée par Rawlinson;
puis, descendant la haute vallée du petit Zâb, nous sommes
arrivés à Serdècht, gros village perdu dans la montagne ei
dont le gouvernement était confié au général Ferrouk Khan,
un ancien Saint-Gyrienl En quittant Moukri, nous somoies
rentrés dans la vallée du Tataou, en passant par Bané et
Sakkiz, mais ces districts n'étaient plus sous l'autorité de
Seïf-Eddin-Khan ; ils faisaient partie de la province de
Sihtiè: aussi avons-nous été fort mal reçus par la popu-
lation. Les Kurdes se montraient là avec leur naturel sau-
vage et à deux reprisés ils ont tenté de m'assassiner. De
retour dans Moukri, je laissais Mme de Morgan et toute
notre caravane dans le château fort de Serdarâbâd, que
mon ami Seïf-Eddin-Khan avait gracieusement mis à notre
disposition, et je me rendais en tchapari à Tauris, afin d'y
régler certaines questions relatives à la suite de ma mission.
Nous devions, en effet, quitter TAzerbeidjan pour nous
rendre à Hamadan par Sibné, et les lettres dont j'étais
porteur n'avaient plus d'efficacité dans ces pays.
Le 20 novembre au matin nous quittions Serdarâbâd. Il
neigeait et nous venions d'apprendre la mort de notre pau-
vre ami Seïf-Eddin-Khan.
De Serdarâbâd à Sihné la route suit, à 2,300 mètres envi-
ron d'altitude, les hauts plateaux du Kizil-Ouzen. Nous
voyagions dans la neige, forcés de prendre asile pour la
nuit dans des maisons kurdes pleines de vermine, et de
partager l'existence de ces sauvages. Deux choses me font
horreur quand je pense à cette affreuse traversée des pla*
teaux : la nuit passée au village de Tchoban-Kéré, privés
VOYAGE EN PERSE ET DANS LE KURDISTAN. 17
de nos bagages par suite d'une erreur de nos muletiers et
forcés, pour ne pas mourir de froid, de nous entasser, avec
les hommes et les femmes kurdes, autour du koursi qui
réchauffait toute la famille, et la nuit passée à Kilakan, dans
une hutte ouverte à tous les vents, quand, à 6 heures du
soir, le thermomètre marquait iV au-dessous de zéro.
Nous espérions trouver bon gîte à Sihné ; malheureuse-
ment nous comptions sans la population, qui, comme bien-
v^iue, nous hua, nous lançant des pierres et des ordures.
Naturellement notre séjour dans cette ville inhospitalière
ne fuï pas de longue durée. Nous reprenions vite le chemin
du froid pour arriver à Hamadan le plus tôt possible. Mon
désir était, après avoir passé quelques jours à visiter l'em-
placement de l'antique Ecbatane, de gagner Kirmanchahan,
pois Zohâb, afin d'y attendre, dans un climat moins rigou-
reux, la fin de l'hiver; mais j'avais compté sans les difficultés,
parfois insurmontables, qu'on rencontre en Perse dans les
voyages d'hiver.
Au moment où^ après avoir visité les ruines informes de
la capitale des Mèdes, nous nous disposions à partir, la
neige tomba de nouveau et force nous fut de passer dans
notre caravansérail la journée du l*'^ janvier.
Il était tombé tant de neige que j'en mesurai 1 m. 60
dans la plaine des environs de Hamadan, les caravanes ne
quittaient plus la ville, et un khan, plus pressé que les autres,
s'étant aventuré, perdit en route^ à 6 kilomètres de la ville,
sa femme, sa fille, deux de ses domestiques et plusieurs
chevaux. C'est le lendemain de cet accident que nous nous
mettions en route. Quelques tcharvadars étaient partis le
matin, nous suivions leurs traces; le temps, devenu très
clair, annonçait plusieurs journées favorables : il était in-
dispensable d*en profiter. Enfin, après mille tourments et
de véritables batailles pour la possession du sentier, nous
arrivions, en quelques jours, à Asadàbâd, où nous étions
fort mal reçus. Le colonel Abdi-Khan conserve probablement
soc. DE 6É06R. — 1** TRIMBSTRE 1893. XIV. — 2
18 VOYAGE EN PERSE ET DANS LE KURDISTAN.
encore le poignard d'un homme qui voulait le frapper dans
ce village.
D'Asadàbâd nous nous rendions à Kirmanchaban, visi-
tant sur notre passage Dinâver, Kenghàver et Bisoutoun.
Là, nous étions reçus par le mir-é-pendj Ëssàm-el-Moulk,
alors gouverneur de la province et nous nous arrêtions
quelque temps afin d'étudier les environs. Six jours nous
sufûrent alors pour gagner Zohàb, en passant par Kérind et
les portes du Zagros.
La veille de notre arrivée à Ser-i-Poul nous quittions les
neiges au-dessus de Tagh-é-Ghirra, pour entrer dans le prin-
temps et les fleurs. Nous avions supporté l'hiver pendant
quatre mois, voyageant et travaillant autant que les cir-
constances nous le permettaient, mais sans jamais perdre
courage et nous arrêter pour hiverner. Après de telles souf-
frances, le séjour à Zohâb était plus enchanteur encore;
nous ne pouvions nous rassasier de la vue des arbres en
feuilles, des orangers et des dattiers.
Les populations dangereuses de la frontière turque nous
préoccupaient peu; nous étions heureux de vivre au soleil
et de ne plus fouler la neige.
Pendant le cours de cette expédition, nous avons par-
couru les moindres recoins des contreforts du Zagros, et
toute la plaine voisine de la Turquie. Avec quelle ardeur
nous faisions des plans, des photographies, des estampa-
ges! Bien qu* ayant visité en hiver la route du Zagros,
je m'étais parfaitement rendu compte de sa valeur comme
voie de pénétration dans le plateau persan, mais aussi
j'avais compris qu'elle n'était qu'un chemin bien détourné
pour les armées assyriennes marchant de Mésopotamie vers
le haut Élaip, et c'est l'étude de cette autre route que je com-
prenais devoir exister qui me conduisit dans le pays des Kur-
des Kialhours. Après avoir visité ces montagnes dont les no-
mades sont fort hospitaliers, nous traversions une seconde
fois. Kirmancbahan pour reprendre le Gamas-àb au point
TOTAGE EN PERSE ET DANS LE KURDISTAN. 19
oà il était marqué en points sur les cartes. Je pensais
trouver, en suivant le cours de cette rivière, un chemin
Tenant s'embrancher sur celui de Babylone à Ecbatane par
le Zagros et donnant accès dans le haut Élam. Mais je me
heurtai à d'insurmontables difficultés naturelles, et dus
faire de grands détours pour passer les gorges. Dès lors^ la
mission descendit lentement le cours du Gamas-âb jus-
qu'aux ruines de Ghirvan, au point oti cette rivière change
de nom pour porter celui de Sein-Mèrrè. Sur la route étaient
de nombreuses raines ; j'en fis l'étude chaque fois que le
pays était désert ou que les tribus n'étaient pas trop mal-
veillantes. Les Kurdes n'osaient pas nous attaquer de front,
ils nous savaient bien armés et décidés à défbndre notre
vie; mais peu s'en fallut qu'au sud de Houleilah nous tom-
bions dans une embuscade où la mission tout entière au-
rait été massacrée.
Un peu plus au nord, mes cavaliers avaient tué un indi-
gène; depuis lors nous ne quittions plus nos armes, et
bien nous en prit, car j'ai su plus tard que notre attitude
avait fait hésiter les nomades de BallawaRoud et nous avait
sauvé la vie.
Enfin, nous arrivions aux ruines de Ghirvan, près d'un
camp de nomades du Yali, où nous étions bien reçus.
Ces Kurdes, apprenant que nous nous rendions chez
leur chef Hussein-Kouli-Khan et ne sachant pas dans quelles
conditions nous entrions dans le Pouchl-é-Kouh n'osèrent
pas nous refuser l'hospitalité.
En quittant les pays persans, je n'avais dit à personne
que je comptais visiter le Poucht-é-Kouh ; on eût cherché à
m'en dissuader ou, qui pis est, à m'en empêcher. G'est
donc sans m'être annoncé et sans introduction pour le
grand chef que je me rendais chez lui. Hussein-Kouli-Khan,
vali du Poucht-é-Kouh, est un petit souverain ; maître ab-
solu dans ses montagnes, il est, en paroles, plein d'égards
pour les Persans, mais il ne désire pas les voir venir chez
20 VOYAGE EN PERSE ET DANS LE KURDISTAN.
lui, pas plus d'ailleurs que les Européens. Il ne veut pas
qu'on trouble sa quiétude.
Quelques mois avant notre visite au vali, un commer-
çant suisse de Bagdad, protégé français, avait élé assassiné
par les nomades; aussi étais-je fort inquiet sur l'accueil qui
me serait fait par ce potentat; mais la visite du Poucht-é-
Koub présentait, au point de vue scientifique, un intérêt
considérable ; il était donc indispensable qu'elle eût lieu.
C'est dans ces dispositions d'esprit que je me trouvais
lorsque, quittant Gbirvan, nous avons traversé le Kébir-
Koub (la grande montagne) pour entrer dans la vallée de
l'Aftâb-Roud. Deux jours après nous étions dans la ville de
tentes du vali, auquel, suivant la coutume, je députai le
colonel Abdi-Kban pour lui présenter mes salams. L'accueil
ne fut pas cbaud au début, mais peu à peu je devins l'ami
du vieillard, en l'éclairant de mes conseils sur des canaux
d'irrigation qu'il comptait créer dans ses basses terres. Dé-«
sormais, le Poucbt-é-Kouh nous était ouvert et le vali nous
offrait l'bospitalité la plus généreuse. J'espère ne pas avoir
abusé de la gracieuseté de mon h6te; dans tous les cas,
j'en ai largement usé, et pendant près d'un mois j'ai par-
couru le pays, me faisant montrer tout ce qu'il renfermait
de curieux.
Je désirais visiter aussi le sud des montagnes, mais le
vali s'y opposa, c Faites-moi l'amitié de ne pas désirer ce
voyage, me dit-il; de ce côté je suis en guerre avec les
Arabes Beni-Lâm, et je ne puis répondre de votre sécurité;
vous êtes certains de n'en pas revenir. » Devant une défense
aussi aimablement exprimée, et surtout devant de sembla-
bles raisons, je n'avais qu'à m'incliner. Je passai de nouveau
Kébir-Koub, explorai la vallée du Seîn-Mèrrè et entrai
dans le Louristan, cbez les Feîli, pour atteindre Kborre-
màbàd.
De la vallée du Seïn-Mèrrè à Kborremâbàd la route est
difficile et dangereuse; la majeure partie est déserte, et les
VOTAGE EN PERSE ET DANS LE KURDISTAN^ 21
rares habitants qu'on rencontre sont très hostiles aux étran-
gers.
Nous avons mis quinze jours environ pour traverser ces
solitudes; d'une part, j'étais retardé par mes études géolo-
giques, et de l'autre j'avais perdu en route plusieurs bêtes;
bien que nos chevaux de selle fussent eux-mêmes chargés
de nos bagages, nos malheureux animaux étaient dans un
tel état d'épuisement que nous faisions de très petites
étapes. D'ailleurs les chaleurs commençaient à se faire sen-
tir, et devant faire à pied le chemin, nous nous fatiguions
-vite* A Khorremâbâd, où la mission s'est arrrêtée quatre
jours, j'ai complété mes- notes et mis mes cartes au cou-
rant. Il était indispensable d'accorder du repos à nos bêtes,
qui, pendant deux mois, n'avaient eu pour toute nourri-
ture que l'herbe que nous trouvions sur notre chemin.
De Khorremâbàd nous nous sommes rendus directement
à Boaroudjird par le Hô-Roud; le chemin, qui, huit jours
auparavant, était coupé par des tribus pillardes, se trouvait
libre depuis une exécution terrible que venait de faire le
gouverneur de la province, le marédial Seïf-el-Moulk.
Seize hommes choisis parmi les notables de ces tribus
avaient eu le poignet droit coupé; ils étaient morts ex-
sangues; deux autres avaient été fusillés sur place. Cet
exemple avait pacifié la vallée du Hô-Roud. Bouroudjird,
situé en dehors du Louristan, est la capitale d'un pays
comprenant les vallées très feiiiles situées entre l'Elvend et
Kengâver d'une part et Sultanàbâd de l'autre.
Ces régions, qui jadis comme aujourd'hui encore formaient
un centre très peuplé, réclamaient une étude détaillée ; aussi
ai-je passé deux mois environ à les visiter.
De Bouroudjird nous sommes allés à Dôouletâbâd et, de
là à Touî-SIrkan afin d'y visiter les ruines des villes antiques
situées au pied méridional de l'Elvend.
Notre voyage au milieu de ces restes de l'antiquité eût été
beaucoup plus intéressant si nous ne nous étions trouvés au.
22 VOYAGE EN PERSE ET DANS LE KURDISTAN.
milieu de populations très mal disposées. Leur gouverneur,
homme chétif et sans valeur, n'ayant pas la force de les
maintenir, nous avons été attaqués par la population de
Roû-i-Delàver avec une telle violence que c'est tout au plus
si j'ai pu empêcher le colonel Abdi-Khan, Pierre Vaslin et
mes domestiques indigènes, qui avaient été plus ou moins
blessés, de faire une hécatombe des assaillants en tirant à
coups de carabines dans le tas. Quelques jours après, je
me suis plaint télégraphiquement à Téhéran de cette at-
taque, et d'après la réponse qui m'a été faite par Son Al-
tesse Emin-es-Sultan, le grand vizir, justice a été faite de
ces bandits.
A Néh&vend, où nous nous sommes rendus ensuite, la
population ne s'est guère montrée plus hospitalière et,
bien que nous fussions campés fort loin de la ville, venait
nous insulter dans notre campement. Le plus curieux est
que les plus acharnés étaient des fonctionnaires du gouver-
nement, employés de la douane et autres. Enfin, nous quit-
tions cette ville pour retourner à Bouroudjird, où j'espérais
trouver le gouverneur afin de m'entendre avec lui avant
d'entrer dans le Louristan des Baktyaris. Comme on peut
le voir sur les cartes, la rivière qui prend sa source près
de Bouroudjird traverse dans toute sa largeur la chaîne
loure pour venir à Dizfoul sous le nom d'Ab-é-Diz. Mon
projet était de descendre ce cours d'eau en relevant son lit
et d'arriver ainsi dans l'Arabistan.
Malheureusement, comme on le verra, j'ai rencontré de
telles difficultés que j'ai dû renoncer à mon entreprise.
SeIf-el-Moulk,émir-khan-serdar, n'était pas à Bouroudjird;
il avait dû se porter au sud, près d'Aliabâd, avec sa petite
armée de six cents hommes, afin de punir le brigandage
d'un chef loure. C'est à son camp que je dus aller pour le
voir et je le trouvai cerné par les nomades révoltés et dans
une situation très précaire. Naturellement, il fit bonne
mine quand j'arrivai dans son camp et m'offrit une hospi-
TOYAGE EN PERSE EN DANS LE KURDISTAN. 23
talîlé très cordiale, mais il eut grand tort de ne pas me
renseigner mieux sur la situation et de me donner des
ordres écrits pour tous les chefs loures de la montagne,
pour ceux mêmes qui le tenaient en échec. Cette faute
a failli causer la perte de la mission.
Toutefois je marchai avec une grande prudence et, avant
d'entrer dans les pays inconnus, je fis Tascension du
pic neigeux d'Ochtorân-Kouh (4,800 mètres), afin de me
rendre compte cle la nature du pays dans lequel nous allions
pénétrer.
En quittant Ochtorân-Kouh, nous nous rendîmes à Bah-
rein, petit village situé à l'entrée des gorges. D'après les
renseignements que je pris, je vis qu'on ne pouvait suivre
la branche septentrionale de l'Ab-é-Diz. Je résolus d'aller
chercher l'autre, celle du sud, qui, passant entre Kalian-
Koah et Zerd-é-Kouh, se rend également à Dizfoul. Le sen-
tier que nous suivîmes passe entre deux plis des chaînes co-
lossales du Louristan, au pied occidental d'Ochtorân-Kouh,
par le lac Gahar. Sur cette route longue et difficile, les
Hadjivends nous attaquèrent à plusieurs reprises. Enfin,
après cinq journées passées au milieu des rochers et des
précipices, nous arrivions chez [Aslan-Khan, le chef pour
lequel nous avions des lettres. La réception fut plus que
froide; le khan, sorte de brute plus barbare que les ours
de ses forêts, nous déclara que le shah et le gouverneur
n^avaient rien à voir dans son domaine, les chargea d'in-
jures et nous déclara que les routes étaient trop mauvaises,
que nous ne passerions pas, qu'il ne répondait pas de nous.
Cette explication fut renforcée, le soir même, par une at-
taque de la part des gens du khan et force nous fut de re-
culer. Nos bagages tentaient ce bandit et à peine l'avions-
nons quitté que, de nouveau, nous étions attaqués. Ces
premières attaques n'étaient qu'une alerte; les Lours nous
avaient vus bien armés, mais, d'après le rapport de mes
gens, nous devions nous attendre à un assaut très vigoureux
24 VOYAGE EN PERSE ET DANS LE KURDISTAN.
pour le lendemain. Aussi ^vons-nous, à marches forcées,
gagné les forêts. Privés de guides, perdus dans un chaos de
ravins boisés et d'infranchissables montagnes, marchant
sans cesse dans des sentiers d'ours, nous avons fait bien
des étapes avant de retrouver une autre tribu. Nous
évitions autant que possible tout contact avec les no-
mades; s'exposer à des difficultés et accepter un combat
eût été tout perdre. Aussi avons«nous toujours recherché
les vallées désertes ou les forêts pour y dresser notre
camp. Certainement cet isolement avait une grande poésie
et, malgré nos inquiétudes, nous jouissions de la nature
vierge. Mais, pour notre caravane et pour nous, les provi-
sions faisaient défaut, et quand la pêche ou la chasse
n'étaient pas fructueuses, les repas étaient fort modestes.
Enfin nous arrivions chez un autre chef, Aîa-Khan, sur
lequel j'avais de bons renseignements et qui devait nous
aider. Amère illusion ! Il nous reçut presque aussi mal
qu'Aslan-Khan, et force nous fut de traverser la rivière de
Bahrein au lieu dit Top-é-Kazab pour rentrer dans le Lou-
ristan des Feîlis, chez les Seghvends. Dans cette tribu,
nous fûmes moins mal reçus ; aussi, désireux de prendre un
peu de repos, nous arrêtâmes-nous plusieurs jours au pied
d'Hachtad-Pahlou-Kouh. Oubliant toute préoccupation, tous
travaux, tous les dangers passés et à venir, nous avons con-
sacré cinq jours à chasser, uniquement à nous distraire;
c'était la première fois, depuis le début du voyage, que je
jn'arrêtais pour notre plaisir. Mais le pays était si giboyeux,
jios bêtes étaient si fatiguées, nous-mêmes étions si las d'une
vie errante et de perpétuelles alertes, que nous avions un
vrai besoin de repos, sinon pour le corps, car aucune
fatigue ne nous atteignait plus, mais du moins pour l'esprit.
Nos chasses furent admirables, au milieu d'un gibier
abondant. Mme de Morgan abattit d*un coup de carabine
un superbe sanglier qui fuyait au galop à 150 mètres d'elle
environ.
VOYAGE EN PERSE ET DANS LE KURDISTAN. 25
Reprenant son allure ordinaire, la mission quitta Hach-
tad-Pahloû-Kouh pour entrer chez les Lours Dirckvends,
nomades peu avenants que nous quittâmes avec plaisir
pour entrer dans les ghermasir^ c'est-à-dire dans les pâtu-
ragesy chauds et déserts à cette époque de l'année. Puisque
la route par l'Ab-é-Diz nous était fermée, j'avais résolu de
rejoindre le Seïn-Mèrrè à Poul-é-6âmichàn, point où nous
l'avions quitté en sortant du Poucht-é-Kouh.
Nous étions alors à la fin du mois de juillet; les gher-
masir étaient abandonnés.
Nous voyagions dans un désert; mais quelle épouvantable
chaleur dans ces gorges étroites, au 33** de latitude, :\
400 mètres seulement d'altitude I Je croyais avoir jadis
supporté, en Arabie et aux Indes, les plus fortes températures;
je m'étais grandement trompé, car elles n'étaient rien à
côté des 56* à l'ombre que nous avions tous les jours entre
Poul-é-Gâmichàn et Dizfoul. Nous n'avions plus la force de
nous mouvoir, et quand, dans les passages difficiles, nous
devions faire à pied quelques kilomètres, c'était un vrai
martyre.
EnfinnousarrivionsàDizfoulet, àGhouchter,nous passions
environ trois semaines à visiter jusqu'à la Kerkha les envi-
rons de ces villes, puis descendant le Kàroun par Ahwaz et
El Mohammereh, nous arrivions à Bendir-Bouchir pour
nous embarquer pour l'Egypte sur un bateau anglais chargé
de dattes.
Nous étions à Paris le l**" octobre 1891, heureux d'avoir
fait ce voyage, mais plus contents encore de l'avoir terminé
et nous demandant si nous aurions le courage de le recom-
mencer.
La distance parcourue par la mission est d'une évalua-
tion très difficile, nous avons fait tant de détours et de cro-
chets, j'ai moi-même fait un si grand nombre de courses
accessoires quand notre caravane était arrêtée !
Plusieurs fois j'ai fait le calcul de notre itinéraire. J'en ai
V
26 TOTAGE EN PERSE ET DANS LE KURDISTAN.
trouvé toujours lalonguear entre 19,000 et 21 ,000 kilomètres.
C'est pourquoi je me suis arrêté au nombre de 20,000 qui,
à coup sûr, est plutôt au-dessous qu'au-dessus de la vérité.
Un chien de chasse {irish setter) du nom de Tobie, qui a
fait avec nous tout le voyage, est revenu en France.
Ce total nous eût donné une moyenne de 25 kilomètres
par jour si nous avions voyagé sans nous arrêter; mais nous
avons rarement parcouru moins de 40 kilomètres en une
journée et nous ne devons pas compter plus d'un jour
d'arrêt sur trois. D'ailleurs la distance kilométrique par-
courue par la mission est une question secondaire; souvent
même ai-je regretté qu'en Perse les distances fussent si
considérables et les points intéressants si éloignés les uns
des autres. Que diraient la plupart des voyageurs en Europe
s'il leur fallait faire un voyage de huit jours k cheval pour
aller vérifier un renseignement souvent erroné ! Et cepen-
dant ce mécompte nous est arrivé bien souvent.
Dans les lignes qui précèdent, j'ai remercié le gouver-
nement persan de sa bienveillance à l'égard de ma mission;
j'ai dit combien j'étais reconnaissant à M. de Balloy du
dévouement qu'il nous avait témoigné; mais je ne l'ai
pas fait assez vivement, car en cent occasions son inter-
vention nous a sauvé la vie. Qu'il sache bien que nous ne
l'oublierons jamais !
Pour mes études géographiques, afin de rendre mon tra-
vail plus facile à consulter, je ferai un premier chapitre sur
la structure générale de la Perse, exposant sa situation
géographique vis-à-vis des autres contrées de l'Asie anté-
rieure, puis je décrirai successivement les diverses provinces
traversées par mon itinéraire, m'abstenant de parler de celles
que je ne connais pas de visu.
Dans mes descriptions des provinces, je suivrai toujours
la même méthode et le même ordre, passant successivement
de la géographie physique aux recherches minérales, à la
flore et à la faune ; puis je parlerai des peuples qui les habi-
VOYAGE EN PERSE ET DANS LE KURDISTAN. 37
tent, de leurs mœurs, de leurs coutumes, des monuments
les plus intéressants, m'attachant le plus possible à mettre
en note les renseignements d'un ordre secondaire, qu'ils
soient inédits ou déjà publiés dans d'autres ouvrages.
Les illustrations sont toutes tirées des collections de pho-
tographies (il a été exéculé par la mission six cent vingt
photographies) faites et développées en voyage. Il en est de
même pour les cartes, qui toutes ont été dressées par moi-
même. D'ailleurs je signalerai dans chaque cas les sources
des documents qui ne me sont pas personnels, afin de per-
mettre au lecteur une vérification facile. Sans parler des
plans de détail dressés au cours de la mission, je m'éten-
drai plus longuement sur les trois grandes cartes qui forment
les principaux résultats géographiques de ma mission et sur
les méthodes employées pour les relever.
l"" Carte des rives méridionales de la mer Caspienne. —
Minute au 1/250,000, comprenant les provinces d'Asterâbàd,
du Mazandéran, du Ghilan et du Taliche. Dans ce travail, le
littoral caspien ayant été précédemment relevé, je m'en
suis servi pour y rattacher, au moyen du théodolite et de la
boussole, les points de l'intérieur du pays. Les détails ont
été, pour la plupart, relevés à la boussole en mesurant les
distances au pas ou au podomètre.
2» Carte du Kurdistan de Moukri. — Minute au 1/250,000.
Des mesures effectuées par les officiers persans entre Ma-
ragha, Miandoâb et la presqu'île Ghâhou m'ont tenu lieu de
base, que j'ai transportée au théodolite jusqu'à Serdecht, en
suivant deux voies, celle de l'est et celle de l'ouest, afin
d'obtenir une vérification de mes calculs. Seuls, les grands
triangles ont été calculés; les autres ont été établis graphi-
quement, les levés de détail ont été faits à la boussole et au
podomètre*
8« Carie de VElam. — Minute au 1/750,000. Cette carte
a été établie par agrandissement de la carte au 1/1,500,000
de H. Kiepert, dont les points les plus importants ont été vé-
28 VOYAGE EN PERSE ET DANS LE KURDISTAN.
rifiés par des observations de hauteur solaire et au théodo-
lite. Cette carte agrandie de H. Kiepert a été largement cor-
rigée; j'y ai, de plus, ajouté les levés de toutes les parties
inexplorées et inconnues, telles que le Louristan des Bac-
tyariSy celui des Feîlis et le Poucht-é-Kouh; ces levés sont
appuyés sur des bases de 15 et 35 kilomètres mesurés au
cordeau et au podomètre dans les pays plats où je trouvais
des points bien définis, exacts sur la carte de H. Kiepert.
Jamais il n'avait été dressé de carte complète des rives
méridionales de la mer Caspienne.
Le Kurdistan de Moukri, absolument inconnu, est mar-
qué en blanc sur toutes les cartes antérieures à mon voyage.
Quant à la carte de l'Elam, elle est absolument inédite en
ce qui concerne le Poucht-é-Kouh et le Louristan, et plus
complète que ce qui avait jamais été fait pour tons les
autres pays. Comme de juste la Mésopotamie, où je ne suis
pas allé, est extraite des cartes antérieures à ma mission.
APERÇU GÉNÉRAL
DES
TUMUC"HUMAC
PAR
HENRI COUDRE AU i
Oa désigne généralement sous le nom de monts Tamuo
Hamac la chaîne de montagnes qui sépare le versant de
l'Amazone de celui de la mer des Guyanes, entre l'embou-
chure du grand fleuve et les sources de TEssequibo.
Je ne m'occuperai ici que de la section comprise entre
les sources de l'Araguary et celles de l'Itany, c'est-à-dire de
celle qui se trouve dans le prolongement de notre colonie
de Cayenne.
L'origine du mot Tumuc->Humac est des plus obscures.
Ce nom, d'apparence mexicaine ou péruvienne, ne peut
trouver aucune étymologie acceptable dans les langues des
tribus indiennes de la contrée. Toutefois le vocable c Tumuc-
Humac > paraît de création relativement récente. Les PP.
Grillet et Béchamel qui, en 1674, approchèrent de ces mon-
tagnes centrales, ne leur donnent point encore ce nom qui
doit dater du milieu du xviii* siècle.
Les Tumuc-Humac d'Itany à Araguary étaient encore à
1. Les pages suivantes sont extraites d'un trarail assez considérable
exécuté par M. H. Goudreau pour la Société de Géographie et qui est
conservé dans les archives de la Société. — Voir la carte jointe à ce
.nmiiéro.
30 APERÇU GÉNÉRAL DES TUMUG-HUMAG.
peu près complètement inconnues en 1887. Les trois seuls
voyageurs qui les aient vues, trois Français, Patris en 1767,
De Bauve et Leprieur en 1831 et 1832, le D' Crevaux, lors de
ses voyages du Maroni au Yary et de TOyapock au Parou, ne
donnent que dix ou douze noms de sommets que leur ont
signalés les Indiens. Aucune étude méthodique, aucune
vue d'ensemble : en 1887 les Tumuc-Humac sont encore
figurées par une ligne qui s'étend droite sur la carte restée
blanche.
Sans prétendre donner une édition ne varietur de la
géographie de ces montagnes, il me faut cependant, pour
la clarté de l'exposition, présenter comme des certitudes les
inductions que mes diverses marches à travers cette chaîne,
de 1887 à 1891, m'ont fournies sur les directions générales
et le groupement des chaînons principaux.
Les Tumuc-Humac d'entre Itany et Araguary présentent
trois chaînes principales plus ou moins parallèles entre elles
et avec la côte et dirigées sensiblement E.-S.-Ë. L'ensemble
mesure environ 300 kilomètres de longueur, 100 de largeur
et couvre une superficie d'à peu près 30,000 kilomètres car-
rés. L'altitude maximum (altitude absolue), ne dépasse pas
800 mètres. Elle s'élève insensiblement de l'est à l'ouest.
La CHAINE SEPTENTRIONALE Commence sur la rive gauche
de ritany, coupe les hauts affluents du Marouini et se
continue sur les bords de la haute Âraoua.
La CHAINE CENTRALE débute sur la rive droite de l'Itany,
donne les sources du Marouini, du Kouc et du Camopi et se
termine sur la basse Eureupoucigne.
La CHAINE MÉRIDIONALE naît au confluent du Mapaouy,
coupe la moyenne Kouc et donne les sources de rOyapock,
de rOurouaïtou, duMapari, du Garoni et del'Araguary. Elle
finit en collines dans les prairies du cours inférieur de ce
dernier fleuve.
Aucune de ces trois chaînes n'est d'un tracé régulier ni
même ininterrompu. Le tout est quelque peu incohérent,
32 APEnçn général d^s tuhuc-huhac.
brisé, avec des solutions de continuité, des raccords incer-
tains, des inllexions générales problématiques. Gbacune de
ces cbaines présente plusieurs chaînons en contreforts.
I. — Chaîne septentrionale
La chaîne seplentrionale se compose, de l'ouest h. l'est,
des chaînons ou massifs suivants :
Les chaînons d'Itany-Nord, altitude nioyenne500 métrés.
— Le chaînon de la Dent, 650 mètres au Teneaek-Patare,
altitude moyenne : 500 mètres. — Le massif de Mitaraca,
altitude : 580 mètres. — Le chaînon de Conomi, altitude :
450 mètres. — Le massif d'Amaua. — Lecbainon d'Oua-
napi-Arauoa.
De plus elle possède un important chaînon septentrional,
c'est le chaînon ou massif des monts de Pililipou. De tous
les chaînons de la chaîne septentrionale, celui que je
connais le mieux (pour l'avoir parcouru pendant plus de
cinq mois), est l'important sjstëme des montagnes de
Pililipou.
Ckainon ou massifs
Mitaraca, entouré de t(
s'embranche, par des
des montagnes de Pilil
Pililipou est une moi
sommet des Tumuc-Ht
sionnaires n'arrivèrent.
Le docteur Patris, méd
au commencement de
perdue), parvint le pre
chaîne, à cette montai
appelaient alors Tripoi
Tripoupou de Patris à i
Tumuc-Humac.
APERÇU GÉNÉRAL DBS TOKOe-HCHAC. 33
LesRoucouyemies duPililipou aciuel ont conservé, par
la tradition, le souvenir de ce blanc qui, le premier, vint les
viâter dans leurs déserts. De plus, une particularité cu-
rieuse ne permet pas de mettre en doute la bonne foi, pas
plus que la fidélité de souvenirs de ces sauvages. Patris
avait emmené avec lui une compagne, nnedemoiselleDajar,
qu'il s'était f adjointe comme dessinatrice » disent les
Annales de la colonie. Patris revint sans Mlle Dujay,
34 APERÇU GÉNÉRAL DES TUMUG-HUMAG.
Vu de Mitaraca comme de Temomairemy il paraît de 200
mètres environ plus élevé que ces deux montagnes, ce qui
lui donnerait une altitude absolue de 800 mètres environ.
Timotakem est aussi une montagne « à trois têtes > ; le pic
central seul s'appelle Timotakem, le pic occidental se
nomme Toapikem, et le pic oriental Arouco Patare. Les
Roucouyennes donnent aussi parfois au massif le nom de
Pilili Oupoutpeu (les sources de Pilili).
J'ai été frappé de la solution de continuité qui existe
entre Timotakem et Mitaraca. Un raccord par ces deux
monts semblerait logique entre le chaînon des Pacolos et
celui de Pitilipou; il n'en est rien. Du sommet de Mitaraca
je n'ai vu jusqu'à Timotakem que des plateaux faiblement
ondulés. Du sommet de Témomaïrem on ne peut se rendre
compte de la particularité en question : une petite montagne
voisine, Caoùanare du nord, tient tout l'angle obtus sous
lequel sont vus Timotakem et Mitaraca.
Massif deTapurangnannawe.^TaLfiXvàngùSLïïnscweesiixne
grande montagne, montagne mystérieuse, connue des Rou-
couyennes comme des Oyampis, où les rivières Kouc et
Gouyary, d'une part, Kerindioutou, Yaroupi et Camopi, de
l'autre, prendraient leurs sources ; cette montagne n'a été vue
par aucun des Indiens actuels de la contrée, ni par moi-même.
Aux temps lointain du cacique oyampi Ouaninika et de la
guerre oyampie-roucouy enne, au commencement de ce siècle ,
la montagne de la Promenade des Tapirs (Tapûrangnannawe
en langue oyampie) était fort fréquentée; de nombreux
sujets de Ouaninika y avaient des villages à sa base et les
Roucouyennes convoitaient cette immense forteresse natu-
relle où ils auraient pu établir un village de guerre autre-
ment imposant que celui du sommet d'Ariquinamaye. La
tradition a conservé le souvenir de toutes ces choses, mais
aujourd'hui pas un Oyampi ne pourrait vous conduire à
la « Grande Montagne :». Je la cherchai en vain. On me dit
qu'elle devait être là, tout près, mais je ne la vis point.
APERÇU GÉNÉRAL DES TUMUC-HUMAG. 35
Tâfnéeatou Jouitire'ydans le chaînon d'Eureapoucigne, a
sa légende. cLa montagne, me disent les Oyampis, est sur-
montée d*une énorme roche plate sur laquelle on voit l'em-
preinte des pattes d'un tigre et des pieds d'un homme. Des
roseaux entourent cette roche plate. Sur les bords de la
roche, à côté des roseaux, on voit des pattes d'oiseaux,
agamis et autres, disposés en rond par la bête qui les a
mangés. >
III. — Chaîne méridionale.
La chaîne méridionale est moins bien dessinée encore et
beaucoup plus complexe que les chaînes septentrionale et
centrale.
Sa partie occidentale^ qui va du confluent du Mapaony à
la source d'Ourouaïtou, est peu élevée et à peu près recti-
ligne. Elle est d'ailleurs peu connue.
Mais la partie orientale, plus élevée, est très complexe •
Elle est assez bien connue.
Je diviserai tout cet ensemble en une série de chaînons
et de massifs dont l'étude de la carte montrera la distribu-
tion. Je ferai une place à part pour le massif de l'Oyapock
dont il est difficile encore aujourd'hui, malgré mes quatre
mois de marche à travers cette région, de démêler les
directions générales.
L'ensemble de la chaîne méridionale peut être décom-
posé comme suit :
Chaînon Chimichimi-Courouapi, 400 mètres, — chaînon
Georges Perin, 400 mètres, — chaînon du Mapari, — chaî-
non du Caroni, — chaînon d'Araguary, — chaînon de
Taouinoupame, — chaînon d'Ourouaïton, — chaînon du
Piraouiri, — chaînon du Montaquouère, — chaînon de
l'Âgamiouare*
1. /ottitire, montagne.
36 APERÇU GÉNÉRAL DES TUMUG-HUMAG.
Je diviserai comme suit le groupe des montagnes des
sources de TOyapock :
Ghalpon d'Ourouari, — chaînon de Sonanre, — chaînon
d'Iouitire Où, — chaînon de Tayaouaou, — cbsdnon de
Marioua, — chaînon de Tacouandée, — chaînon de Bauve,
— chaînon de Kerindioutou, — massif de Malpocolé, —
massif de Maritowe.
Chaînon (TOurouari. — J'appelle le chaînon composé
des monts OutagnampayOualouria et Péouairapori, chaînon
d'Ourouari, parce que cette dernière rivière qui y prend
ses sources, communique pendant Thiver, par les marais,
avec le formateur le plus méridional de l'Oyapock, Souanre,
rOyapock initial. C'est là une particularité géographique
intéressante puisqu'il s'agit d'une communication naturelle,
impraticable d'ailleurs, entre le bassin de l'Oyapock et
celui de l'Amazone.
Chaînon de Souanre. — Ce chaînon, qui longe la rive
droite de Souanre, ne présente que deux sommets intéres-
sants ; le plus méridional est le Yaouarapirocawe, et le plus
septentrional, le Taouarapipore.
Yaouarapirocawe (en langue oyampie : le tigre écorché)
rappelle aux timides populations des Oyampis d'aujourd'hui
un haut fait d'armes de leurs ancêtres. Il se trouvait sur
cette montagne un tigre redouté; un guerrier oyampi jura
de rapporter sa peau. Il tua et écorcha le fauve. Depuis ce
temps-là la montagne s'appelle Yaouarapirocawe.
Yaouarapipore (la peau du tigre) doit avoir une expli-
cation étymologique plus ou moins analogue. Cette mon-
tagne a été prise par le D' Crevaux pour la véritable source
de l'Oyapock) laquelle est à Ouatagnampa, à 30 kilomètres
environ au sud-ouest. Crevaux donna son nom à la mon-
tagne de Yaouarapipore.
Chaînon de Tacouandée. — Le chaînon de Tacouandée
est le plus important du massif des sources de l'Oyapock, et
un des plus importants des Tumuc-Huniac. Je l'ai parcouru
APERÇU GÉNÉRAL DES TUMUC-HUMAG. 37
à peu près en entier. Son altitude dépasse 500 mètres.
Le chaînon de Tacouandée s'étend des bords du Maïpo-
colé à ceux duToouatouc. Son premier sommet de quelque
importance est Pacaraouaritowe qui passe pour donner les
sources du Maïpocolé. Un peu plus à Test on prend la
petite rivière Tacouandée qui a donné son nom à la chadne.
C'est sur les bords de cette rivière Tacouandée, affluent
du Ouaatéou, que se trouvent les montagnes les plus
élevées de la région, montagnes qui dépassent 500 mètres :
louiconiy Ipawe, Tacouandée et Técawe. Entre louicoui
et Ipawe, la rivière Tacouandée traverse un petit lac perma-
nent, le seul de toute la chaîne ; il mesure à peine un kilo-
mètre de longueur sur deux ou trois cents mètres de large.
Je ne pense pas qu'il faille voir, dans cet élargissement de
la Tacouandée, le lac mystérieux sur les bords duquel la
légende plaçait la Manoa del Dorado. C'est une sorte d'étang
aux bords vaseux dont le sol ne m'a guère paru aurifère.
Massif de Maritowe. — Le massif de Maritowe se rat-
tache probablement, — mais le fait n'est pas certain, —
d'un côté avec le massif de Tapûrangnannawe, de l'autre
avec le chaînon de Tacouandée. Il se compose, au sud, de
quatre montagnes dont la plus occidentale, celle de
Tacioundée, a 450 mètres ; au centre, de trois montagnes
sur les bords de Maritowe ; au nord, de Tapouinawe Jouitire
qui a 400 mètres, sur la rive gauche de Kerindioutou. C'est
dans la petite crique Maritowe que j'ai vu la plus haute
chute de ces contrées : c'est une série de cascades mesurant
près de 50 mètres de hauteur.
Pour qui étudie avec attention cette description détaillée
des parties connues de la chaîne des monts Tumuc-Humac,
ils est impossible de ne pas se rendre compte que la division
adoptée n'a guère qu'une valeur mnémotechnique.
On voudrait trouver un faîte de partage constituant une
chaîne ininterrompue donnant la division des eaux entre le
versant de la mer de Guyane et celui du fleuve des Amazones.
38 APERÇU GÉNÉRAL DES TUMUC-HUMAG.
Mais cela est impossible. Les sommets situés sur cette ligne
imaginaire : Témomaïrem, Timotakem, Tapûrangnannawe
ne sont pas reliés par une chaîne continue. Du côté de l'est
la difficulté augmente encore. Est-'Celachained'Agamiouare,
au nord de TAraguary, qui continue la ligne centrale, l'arête
principale des Tumuc-Humac? ou bien est-ce celle au
sud de l'Araguary, la chaîne Mapari-Icawe ? Il semblerait
que ce soit cette dernière, mais alors comment la rattacher,
autrement que par des brisures, au massif de Tapûrangnan-
nawe? Et si c'est la chaîne d'Agamiouare qui continue le
système central, ne rencontre-lron pas encore de plus
grandes difficultés pour les raccords ?
Il me paraît plus logique d'admettre que les Tumuc-
Humac, soulevées dans leur ensembleselon un axe est-sud-est,
se composent de plusieurs chaînes diversement orientées et
mal rattachées entre elles. Aussi bien, ma carte au 625,000*,
donnant les quelques quarante chaînons ou massifs et les
quelques deux cents sommets que j'ai découverts, et mon
cartouche au 2,500,000* donnant un essai dé coordination
générale du système, pourront fournir suffisante matière
aux essais de déductions synthétiques.
L'analyse des chaînons, des massifs et des sommets prin-
cipaux des Tumuc-Humac ne saurait constituer à elle
seule la géographie complète de la chaîne; il faut aussi
donner la géographie des sources, la géographie des popu-
lations, et terminer par quelques généralités.
Les sources.
Nous traiterons d'abord des sources du versant nord, et
ensuite de celles du versant sud.
Quatre fleuves drainent vers la mer des Guyanes les pentes
nord de la chaîne des Tumuc-Humac, ce sont le Maroni,
rOyapock, le Cachipour et l'Araguary.
APERÇU GÉNÉRAL DES TUMÙC-HUMÀC. 3d
Il nous paraît impossible de ne pas considérer TÂraguary
comme un tributaire de la mer des Guyanes plutôt que
comme un affluent du fleuve deç Amazones. L'arête princi-
pale des Tumuc-Humac passe certainement, selon moi, au
sud de l'Âraguary par le système Mapari-Icawe; de plus,
dans les savanes du bas du fleuve^ où viennent mourir les
Tumucp-Humac, les collines les plus élevées, celles de la
Pancada, se trouvent au sud de l'Araguary.
Nous nous occuperons plus loin du problème des forma-
teurs du Gachipour et de l'Araguary.
Le Marôni est représenté aux Tumuc-Humac par deux
grands cours d'eau, l'Itany et le Marouini.
Les sources de l'Itany sont encore aujourd'hui inconnues.
Elles sont plus occidentales que les derniers sommets du
chaînon d'Itany-Nord et de celui d'Itany-Sud.
Des affluents de la haute Itany trois sont importants :
Ouaremàhpane, Goulécoulé et Alama.
D'après les Koucouyennes, TOuaremahpane prendrait ses
sources à l'important sommet de Palourouimanepeu qui,
par suite, se trouverait sur le faite de partage, avec Témon-
salrem et Timotakem. La crique passerait ensuite entre
Gouacoualmen Patare^ et le pic de l'Erreur, puis elle contour-
nerait cette autre forte masse de Ténének Patare avant de se
jeter dans l'Itany.
Le Goulécoulé vient de la montagne des Trois Sommets
où le Mapaony prend aussi sa source. Puis le Goulécoulé
laisse à droite les collines de Groucroucrou, à gauche
Ténének Patare et traverse ensuite une plaine basse coupée
de marécages avant de se réunir à l'Itany.
L'Alama est le plus important des trois. Ses sources sont
au chaînon de la Dent. Son affluent, le Garapa, longe les
monts de Pililipou. Un autre grand affluent de droite,
Tayecoure, viendrait de Taca Patare du nord.
1. Patare, Heu; montagne* ...
40 APERÇU GÉNÉRAL DES TUHUC-HUHAC.
Les Roucouyennes placent les sources da Marouini à
Timotakem. Ses sources seraient donc plus méridionales
que celles de lltany bien que cette dernière rivière ait un
cours plus étendu.
Les Roucouyennes de Pililipou ont remonté le Marouini
au-dessus du confluent du Chinalé jusqu'à Mitaraca. La
rivière présente, paraît-il, trois chutes sur ce parcours. Au-
dessus de Mitaraca le Marouini ne serait plus accessible
aux pirogues. La rivière se rapproche fort près de Pouipoui
Patare, traversant la chaîne pour passer au sud de Gonomi.
De Mitaraca au Chinalé, le Marouini reçoit à droite trois
affluents, Courmouri qui est une petite crique, Pitandé et
Amana qui sont de la force de TAlama et par la voie des-
quelles les Roucouyennes communiquaient autrefois avec
le haut Couyary.
Sur la rive gauche le Marouini reçoit^ dans ce parcours,
trois rivières qui descendent des massifs de Pililipou :
TAtouptoc, l'Araîmoura et le Palilipan.
Un grand affluent de droite du Marouini ainsi que
TAraoua, grand formateur du Maroni, prendraient, paraît-il,
leurs sources dans les prolongements de la chaîne de Mita-
raca-Amana.
Deux importants affluents de l'Oyapock, le Gamopi et le
Yaroupi, prendraient, d'après les Oyampis, leurs sources au
massif de Tapûrangnannawe. La rivière Ëureupoucigne
prendrait ses sources à Ëureupoucigne Jouitire, ainsi qu'un
grand affluent de gauche duKerindioutou. Mais nous devons
étudier avec plus de développements le régime des sources
des trois grands formateurs de l'Oyapock, le Kerindioutou,
le Ouaatéou et le Moutaquouère, la région nous étant par-
faitement connue.
C'est au-dessus du saut Toussassagne que le haut Oyapock
bifurque une première fois. La branche de l'est s'appelle
Moutaquouère, et celle de l'ouest, plus importante, Kerin -
dioutou. Un peu plus loin, à quelques kilomètres au-dessus
APERÇU GÉNÉRAL DES TUMUG-HUMAG. 41
du point de départ du sentier des montagnes, Kerindioutou
se dédouble à son tour. La branche de Touest garde le nom
de Kerindioutou, la branche du sud est appelée Ouaatéou.
Les deux branches sont d'égale importance. Les Oyampis
considèrent cette dernière comme le véritable Oyapock ini-
iialy tandis que le Kerindioutou et le Moutaquouère seraient
comme de simples affluents.
A partir de la bifurcation du Moutaquouère il n'y a plus
d'Oyapock. Or, les trois formateurs changeant plusieurs fois
de nom dans leur parcours, il faut, pour bien établir l'ori-
gine véritable du fleuve, étudier minutieusement le système
des sources.
Le Kerindioutou, d'après toutes les traditions des Indiens
de la contrée, vient du gros massif de Tapûrangnannawe,
centre de dispersion qui donnerait aussi des eaux au Ya-
roupi, au Gamopi, au Gouyary et au Kouc. Le Maritowa,
premier affluent de droite de quelque importance, prend sa
source dans un massif qui rattache celui de Tapûrangnan-
nawe au chaînon de Tacouandée. Plus à Test, un affluent de
gauche viendrait d'Ëureupoucigne Jouitire. Puis le Kerin-
dioutou coule entre le chaînon auquel j'ai donné son nom
et le chaînon De Bauve, jusqu'au confluent avec Ouaatéou.
Le Ouaatéou reçoit d'abord, à droite, le Ouasseyepenhi
qu\ vient de Tayaouaou; puis, à gauche, le Tacouandée qui
coule au pied de la chaîne du même nom; puis, un peu en
aval du village actuel de Jean-Louis, il se divise en deux
branches; la branche orientale, Irouaîté, vient de Yaoua*
rapirocawe, la branche occidentale, appelée Souanre, vient
dumontOuatagnampaqui serait la véritable source de l'Oya-
pock puisque les Oyampis considèrent Souanre comme la
véritable source du fleuve. Le Souanre et le Ouaatéou con-
tinuent en effet la direction générale de l'Oyapock, le cours
de ce formateur central est le plus méridional, tout en étant
plus étendu que celui de Moutaquouère et aussi étendu que
celui de Kerindioutou.
43 APERÇU GÉNÉRAL DES TUHUC-HUHÂG.
Le Moutaquouère se divise également en deux branches :
l'occidentale, qui vient de.Tayaouaou ou des plateaux voisins,
conserve le nom de Moutaquouère; rorientale, qui vienX du
mont Apoléco,. s'appelle Ouasseyéitou.
Au sud-est des sources de l'Oyapock se trouvent quatre
fortes rivières, puis le haut Araguary. Les quatre premières
rivières, l'Agamiouare, l'Ourouaïtou, le Mapari etleCaroni,
m'ont été présentées par les Oyampis comme se réunissant
pour former, sous le nom d'Agamiouare ou d'Ourouaïtou, le
fleuve Gachipour. La grande rivière formée par ces quatre
cours 4'eau coulerait parallèlement à l'Araguary dont elle
se rapprocherait assez, à deux jours de canotage au-dessous
du confluent du Mapari et du Garoni, pour communiquer,
au-dessous d'un grand saut, avec l'Araguary, au moyen
d'une rivière qui serait comme le petit Cassiquiare de la
Guyane orientale.
Gette communication naturelle entre les deux fleuves,
dans la région de leurs sources, paraît certaine. La tradition
en existe également dans le bas Araguary. Hais les quatre
rivières :Agamiouare, Ourouaïtou, Mapari, Garoni, sont-elles
bien les formateurs du Gachipour et ne seraient-elles pas
plutôt les formateurs de l'Araguary ? L'Araguary est un fleuve
plus important que le Gachipour, et il semblerait, à l'inspec-
tion de la carte, que les quatre rivières devraient logique-
ment appartenir au premier. C'est là un point que de nou-
velles explorations pourront seules éclaircir.
Tout le versant sud de cette partie des Tumuc-Humac est
drainé par le Yary.
Les sources du Tary sont encore aujourd'hui inconnues^
comme celles de Tltany dont elles doivent être voisines.
Au-dessus du grand saut Macayete, le Yary n'est guère plus
accessible aux pirogues. Les Roucouyennes du village de
Carëta sont allés dans les hauts du Yary, mais non à ses
sources. A l'ouest du méridien de Garéta, c'est le mystère.
On sait seulement qu'à l'ouest des sources du Yary et de
APERÇU GÉNÉRAL DES TUMUG-HUHAG. 43
ritany^dans la région du Paron et duTapanahonisupérieurs^
les montagnes cessent; on entre dans une région de hauts
plateaux herbeux, savanes qui se rattachent peut-être à
celles du haut Trombetta.
Les sources du Mapaony sont mieux connues. Elles sont
à la montagne des Trois Sommets d'où descend aussi le
Coulécoulé.
Le Pilili, le grand afflhent du Mapaony, vient du massif
deTimotakem. Chacun des trois sommets dont se compose
ce massif donnerait, diaprés les Roucouyennes du village
d'Arissaoui, un formateur à la crique Pilili.
Les sources du Chimichimi se trouveraient, d'après les
Indiens, dans la chaîne du Pacolo. Mais ils connaissent
fort peu cette région où ils n'ont jamais eu de villages.
Il en est de même pour le Courouapi. Dans les hauts de
la rivière on rencontre des montagnes, « beaucoup démon*
tagnes ». Les Roucouyennes de Pililipou prétendent que le
Gourouapi prendrait ses sources non loin de celles de Pi-
taudé. Les hommes de Taloucali et ceux de Marière m'ont
dit que leurs villages du Gourouapi avaient été visités, il y a
une vingtaine d'années, par des Indiens inconnus qui avaient
descendu leur crique en pirogue. Peut-être de ces mysté-
rieux Goussaris dont j*ai fait la rencontre dans les hauts du
Couyary? Toujours est-il qu'il existait autrefois des sentiers
entre les villages du massif de Pililipou et ceux des parties
hautes du Gouyary.
Les sources de cette dernière rivière ne sont pas encore
très bien connues. Je crois les avoir traversées à la fin de
1888, mais comme il n'existe plus d'Indiens dans la région, si
ce n'est des Indiens hostiles qui n'ont de rapports avec
aucun centre du voisinage, il est.impossible de savoir le nom
des criques que l'on traverse.
En revanche, les sources des divers formateurs du Kouc
sont à peu près bien connues : mes marches et contre-marches
dans la contrée me les ont fait suffisamment connaître.
44 APERÇU GÉNÉRAL DES TUMUG-HUMAG.
Un peu en amont du confluent duRouapir, Kouc se divise
en trois branches : Kouc, la branche mère; Yacioundée, la
branche centrale, peu importante; et Maïpocolé, le bras
oriental, qui n'est guère moins important que le Kouc.
Le Kouc vient du massif de Tapûrangnannawe.
Le Yacioundée descend de la montagne à laquelle je
donne son nom, dans le massif des montagnes de l'est.
Le Maïpocoié viendrait du mont Pacaraouaritowe, pro-
longement des massifs de Tacouandée et de Marioua.
LeRouapir a deux formateurs, le PiracouareetrOurouari.
Le Piracouare doit descendre, comme le Maïpocoié, des
environs de Pacaraouaritowe.
Le système de l'Ourouari est singulier. L'Ourouari vient
du mont Ouatouria, dans le chaînon d'Ourouari et se dirige
d'abord vers le nord-est. Mais, aux environs du village
oyampi de Maracaya, les plateaux qui flanquent au sud la
petite montagne Ouacariou, rejettent brusquement l'Ou-
rouari dans le sud-ouest. Dans la première partie de son
cours rOurouari reçoit un faible affluent qui communique,
paraît-il, pendant l'hivernage, avec le Téïtétou Réyawe,
affluent de gauche de Souanre, établissant ainsi une com-
munication, d'ailleurs bien inutilisable môme par pirogue,
entre le Souanre et le Rouapir, i'Oyapock et l'Amazone.
Le régime du Piraouiri, grand affluent de gauche du haut
Kouc, n'est pas moins bizarre. Le Piraouiri s'avance, flan-
qué d'un grand affluent, le Galtaoué, entre le bassin de
I'Oyapock et celui de l'Agamiouare. Les sources du
Piraouiri sont dans les plateaux qui relient le mont Taya-
ouaou au chaînon de Moutaquouère.
Le Kouc présente encore un affluent intéressant, un
grand affluent de gauche : le Yaciouini dont les sources
doivent se trouver du côté du mont Mapari. C'est le Yaciouini
que suivaient les Roucouyennes du Yary pour se rendre aux
villages de l'Ourouaîtou et du Mapari. Depuis une génération
au moins, cette voie a été abandonnée : les villages de l'est
APERÇU GÉNÉRAL DES TUMUG-HUMAG. 45
disparaissent. II n'en reste plus qu'un seul, celui de Ma-
taoualé, et il s'éteint. Tous les anciens sentiers ont été aban-
donnés. Je n'ai indiqué, sur ma carte au 1/1,250,000* que les
sentiers existants : ils sont rares. Si j'avais marqué tous les
anciens sentiers d'il y a cinquante ans, la carte en serait
sillonnée. Ces Indiens meurent, sauf ceux d'une seule tribu,
celle des Roucouyennes. Sitôt qu'ils entrent en contact avec
les civilisés de la côte ils commencent à s'éteindre et au
bout de quelques générations ils ont disparu.
■
Le Tary reçoit trois affluents de gauche qui descendent
delà partie des Tumuc-Humac dont nous nous occupons.
La rivière Garapana doit venir des abords du mont Mapari,
comme le Taciouini.
Ulnipoco et le Moucourou sont deux mystérieuses ri-
vières, déjà étudiées par de Bauve, la première surtout.
Consultant mes souvenirs personnels et avec la relation de
de Bauve sous les yeux, je crois pouvoir conclure qu'Inipoco
et Moucourou prennent leurs sources au nord de la chaîne,
le premier entre Mapari etCaroni, le second entre Caroni et
Araguary.
Inipoco et Moucourou sont-ils des affluents directs du
Tary dans lequel ils se déverseraient en aval de la chute du
Désespoir^ ou bien seraient-ils deux formateurs supérieurs de
l'Araguary qui changerait de nom dans son cours supérieur
ainsi queTOyapock? Pas plus les Indiens actuels que ceux
du temps de de Bauve n'ont à cet égard de notions suffisam-
ment précises.
Le mont Icawe, qui donne les sources de l'Araguary,
donne aussi celles de Tlratapourou, grand affluent de
gauche de l'Araguary, afQuent libre de chutes, paraîtrait-il,
et qui aurait été autrefois la voie courte et facile suivie
par les Indiens de l'Oyapock pour se rendre à l'Amazone.
46 APERÇC GÉNÉRAL DES TCMUC-HUMÀC.
Les populations
II ne s'agit ici que d*Indiens sauvages, dont un sur vingt
peut-être ont vu les nègres Bonis de TAoua, guère plus civi-
lisés ; et dont un sur cent, tout au plus, ont vu les blancs de
la Guyane française ou de TAmazone.
Ces Indiens appartiennent à quatre tribus : les Rou-
couyennesy les Oyampis, les Galcouchianes et les Goussaris.
Les Roucouyennes (Ouayanas, de leur nom national)
sont, en même temps que la grande tribu des Tumuc-Hu-
mac, la grande tribu de la Guyane française. Ils possèdent
35 villages et sont au nombre d'environ 1,500.
Geux qui habitent notre chaîne des Tumuc-Humac sont
répartis en 27 villages dont voici la distribution :
Parou, 4 : Ganéa, Rémoune, Amouamouetpé, Talouman.
— Chemin du Yary au Parou, 2 : Fourre, Gouricha, —
Ariaouaou, 1 : Moucouanari. — Itany, 2 : Apoîké, Ochi.
— Marouini, 3 : Pililipou, Peïo, Acouli. — Haut Yary, 3 :
Yacoumane, Opomoc, Garéta. — Moyen Yary, 4 : Piaya-
ouaye, Atoupi, Ouptoli, Marière. — Alaméapo, 3 : Ala-
métaoua et deux autres. — Mapaony, 3 : Arissaoui, Tépi,
Souroui. — Ghimichimi, 1 : Aloucolé. -r- Gourouapi, 1 :
Taloucolé.
Ces 27 villages, à 40 ou 45 habitants par village renferment
une population totale d'environ 1,100 personnes.
Les Oyampis sont répartis en 8 villages dont voici la dis-
tribution :
Haut Oyapock, 1 : Pierre. — Sentier des Tumuc-Humac,
4 : Gaolé, Acara, Jean-Louis, Maracaya. — Maipocolé, 2 :
Ouira, Aripipoco. — Mapari, 1 : Mataoualé.
Ces 8 villages, moins peuplés que ceux des Roucouyennes,
ne donnent guère qu'un total de 250 individus.
Les Caicotichianes sont répartis en deux villages, celui
APERÇU GÉNÉRAL DES TUMUC-HUMAC. 47
deMamhali à rOurouari et celui de Gouroua sur le Yary^
en aval du confluent du Kouc.
Les deux villages caicouchianes ne comptent guère plus
de 50 personnes.
Les Coussaris ne sont connus que comme des Indiens
hostiles^ inabordables, habitant la région du haut Gouyàry.
J'ai ea maille à partir avec eux, et les Oyampis les redoutent
fort. Ils sont peut*être une centaine, ou peut-être plus nom-
breaz.
Oo arriverait donc au total de 1,100 Roucouyennes,
250 Oyampis, 50 Caicouchianes et 100 Coussaris, soit
1,500 individus pour le territoire des Tumuc-Humac, terri-
toire qui mesure 30,000 kilomètres/carrés.
Gela nous donne la proportion de l/:âO' d'habitant par ki-
lomètre carré, c'est-à-dire que la terre des Tumuc-Humac
est, en proportion, 4,000 fois moins peuplée que celle de
Belgique, 1,400 fois moins que celle de France. Si le terri-
toire français n'était pas plus densement peuplé que celui
des Tumuc-Humac, notre pays ne compterait guère que
265,000 habitants ! Peuplés comme la France, les Tumuc*
Humac auraient 2,100,000 habitants, et comme la Belgique
6,000,000 au lieu des d,500 individus qu'on y trouve au-
jourd'hui.
Pour oe qui est de la distribution géographique de ces
tribus et du mouvement de leur population, quelques notions
safQront pour établir la géographie historique des Tumuc-
Humac depuis le commencement du siècle passé.
Les Roucouyennes sont, par excellence, la tribu des Tu-
muc-Humac Del'Araoua et du Courouapi à l'est, au Tapa-
nahony et au Parou à l'ouest, jusque dans la moyenne
Araona au nord et dans le moyen Parou au sud, on voit
toujours des Roucouyennes installés, depuis les premières
lueurs que projetèrent sur ces déserts, à partir du commen-
cement du xviii* siècle, les voyages des missionnaires de la
Guyane française.
48 APERÇU GÉNÉRAL DES TUMCG-HUHAG.
Pour ce qui est de révolution de leur nombre, le seul do-
cument scientifique que nous puissions réellement consulter
avec profit est celui que nous rapporte Leblond, en 1787,
de son voyage à l'Araoua.
L'éminent voyageur nous apprend que les Roucouyennes
avaient alors 32 villages. Il ajoute que leurs chefs lui ont
affirmé que le nombre de leurs u flécheurs » ou hommes
faits, atteignait 600. Ce qui suppose, ditLeblond, une popu-
lation de 4,000 âmes.
Aujourd'hui nous voyons encore 35 villages pour toute la
tribu. Mais on ne trouverait assurément pas une moyenne
de plus de 10 flécheurs par village et ce chiffre de 10 flé-
cheurs ne comporte point une population totale supérieure
à 40 ou 45 individus. Cette proportion entre le nombre des
flécheurs et le chiffre de la population totale n'a pas dû
changer. S'il en est ainsi les 600 flécheurs de Leblond, en
1 787, ne donnaient guère qu'un total de 2,500 personnes
pour toute la population roùcouyenne. Cette tribu aurait
donc diminué en nombre depuis un siècle puisqu'aujour-
d'hui elle ne compte certainement pas plus de 1,500 per-
sonnes.
Les Oyampis disparaissent d'une façon plus rapide
encore.
Venus, à la fin du siècle passé, des bords de l'Amazone où
les Portugais voulaient leur imposer la réduction en vil-
lages, les Oyampis s'établirent d'abord dans le massif des
sources de l'Oyapock. Ils passèrent bientôt la chaîne tout en
soutenant une longue guerre contre les Roucouyennes.
En 1824, l'ingénieur Bodin qui visita leurs villages du
hautOyapock, évalue leur nombre h 6,000. Déjà, en 1819,
Thébault delà Monderie qui visita, dans les hauts de l'Eu-
reupoucigne, le village de leur capitaine général ou cacique
Ouaninika, évalue à 1,200 habitants la population de ce
village.
Mais bientôt la décadence commence. Eu 1831, de Bauve
APERÇU GÉNÉRAL DES TUMUC-HUMAG. 49
évalue à l,S00ou 1,500 le nombre des Oyampis que la va-
riole vient d'emporter en quelques mois dans la seule rivière
Moutaquouère.
Aujourd'hui les Oyampis ne sont guère plus de 300, sur
laiigne de Kouc-Oyapock, entre la Yary et le Camopi.
Les Caïcouchianes ne sont guère aujourd'hui qu'une cin-
qnaotaine. Aucun document ne nous fixe sur leur nombre
antérieur. Nous avons seulement quelques lumières sur leur
eiode.
En 1766, Patris les rencontra aux sources de l'Ouaqui.
Les textes résumant la relation de Patris qui s'est perdue,
ap^Uent ces Indiens, Galcucheens, évidemment à cause
d'une erreur typographique.
En 1888, je trouvai encore quelques Caîcouchianes à
rOuroaaitou. Ils étaient arrivés là des sources de l'Ouaqui,
aune époque et par un chemin inconnus.
Aujourd'hui 'les Caîcouchianes, qui s'éteignent et qui
bientôt se seront fondus dans les Roucouyennes ou les
Oyampis, ont évacué l'Ourouaïtou d'oîi ils avaient long-
temps mené contre les Oyampis de Moutaquouère une
guerre d'assassinats et d'empoisonnements. Ge qui reste de
la tribu est concentré aux villages de Mamhali et de Gouroua.
Les Coussaris qui ne subsistent plus aujourd'hui qu'à
l'état de bandits des bois, dans les hauts du Couyary, sont
cités en 1729-1730, par les PP. Fauque et Lombard dans
le bassin du haut Oyapock.
£nl831, DeBauve les rencontra sur le Mapari et l'Ini-
poco. En 1832, Leprieur les cite aussi dans le Mapary et le
haut Araguary.En 1873, le conego de Souza les place dans
le haut bassin de l'Araguary.
Ils ont fui récemment les Oyampis du Moutaquouère et
les Caîcouchianes de l'Ourouaïtou, et se sont rendus, par on
ne sait quelle voie, dans les hauts du Kouc et du Gouyary
où, complètement isolés, ils ne tarderont sans doute pas à
s'éteindre.
soc. DE GÉOdR. — 1** TRIMESTRE 1^93. XIV. — 4
50 APERÇU GÉNÉRAL DES TUMUG-HUMAC.
Les Coussaris, de même que les Gaïcoucbianes et les Oyam-
piSy sont de famille et de langue tupi; les Roucouyennes
sont de famille et de langue caraïbe.
Comme intérêt de la langue et des mœurs et importance
du nombre, les deux grandes tribus des Tumuc-Humac
sont la tribu des Roucouyennes, dont la langue serait fort
bien comprise par les Galibis et les tribus caraïbes du Vene-
zuela et de l'Amérique centrale, et la tribu des Oyampis,
dont la langue serait non moins bien entendue par nombre
d'autres tribus jusque sur les bords du Rio de la Plata* .
Généralités.
Les quelques notes qui précèdent suffisent, je pense, à
donner de la géographie des Tumuc-Humac une notion un
peu plus précise que celle que nous en avions jusqu'à ce jour.
Toutefois, sans nous départir de notre point de vue qui
est celui de la pure science géographique, qu'il nous soit
permis de terminer par quelques considérations utilitaires,
si tant est que ce canton détourné de l'univers puisse jamais
être d'une utilité bien positive, dans un avenir si éloigné
qu'on le suppose.
Si l'on veut considérer cette chaîne de 30,000 kilomètres
carrés comme territoire de peuplement futur, il faut voir
son accessibilité, son climat, la richesse de son sol, l'impor-
tance de ses productions naturelles.
Les Tumuc-Humac sont à environ 300 kilomètres de la
côte, en ligne droite. Actuellement on met de 20 à 25 jours
de canotage pour y parvenir, parce que les fleuves qui y
conduisent sont encombrés de chutes s'opposant à toute
navigation rapide. Dans le seul Oyapock j'en ai compté plus
de 120, dont plusieurs fort élevées, et une, notamment, les
Trois Sauts, mesurant 20 mètres. Mais il est évident que le
jour où il y aurait nécessité ou même intérêt à peupler cette
APERÇU GÉNÉRAL DES TUMUG-HUMAG. 51
province, on réfléchirait qu'elle se trouve tout au plus à
5 ou 6 heures de chemin de fer du littoral, le chemin de fer
une fois construit!
Bien que situées presque sous la Ligne, les Tumuc-Humac
jouissent d'un climat relativement tempéré. L'altitude du
plateau de soubassement est cependant faible puisqu'elle
n'excède guère 300 mètres, mais les courants marins
abaissent la température de quelques degrés. La moyenne
est de 24% descendant à 16^ pendant la nuit et ne s'élevant
pas au-dessus de 32** pendant les grandes chaleurs du jour.
La région est, à l'heure qu'il est, parfaitement salubre, mais
il n'est pas douteux que les défrichements, pour moins
meurtriers sans doute que dans les terres noyées du littoral,
occasionneraient une forte mortalité surtout si l'on y em-
ployait des travailleurs de race européenne.
Le sol est plutôt, dans son ensemble, maigre, pauvre, que
plantureux. Les dépôts d'humus sont rares. Les endroits sa-
blonneux ou argileux dominent. Déplus, de nombreux ma-
récages sillonnent le pays dans tous les sens, jusqu'au pied
des plus hautes montagnes. Cependant, grâce aux pluies
fertilisantes de l'hivernage, grâce à l'action fécondante du
soleil de l'Equateur, les Indiens peuvent tirer, pendant
quatre ou cinq années de suite et sans engrais de ces terres
médiocres et mal défrichées, jusqu'à quatre récoltes de
maïs par an, du manioc superbe, de la canne à sucre de
quatre mètres de hauteur et, en général, tous les produits
tropicaux dans des conditions, en somme, des plus favo-
rables.
Les produits naturels, spontanés, sont une des richesses
les plus appréciables de cette contrée.
L'or d'alluvion a été constaté sur plusieurs points. Il suf-
fit qu'il soit aussi abondant que dans la ^partie moyenne de
la colonie pour que les placériens créoles montent bientôt
l'exploiter. Que de riches filons s'y découvrent, comme dans
lapartie basse de la colonie, ou mieux, comme dans le dis-*
52 APERÇU GÉNÉRAL DES TUMUC-HUMAG.
trict du Gallao ou Venezuela, et 300 kilomètres ne seront
pas un obstacle à l'exploitation.
Le cacao sylvestre, le caoutchouc, la salsepareille, l'ipéca,
la noix du Brésil, le copahu, ne sont pas rares dans les hauts
plateaux.
En résumé, cette région qui n'est ni un Eldorado ni un
pays perdu, a, dans l'état actuel des choses, pour elle et
contre elle, ce fait : elle est vide. Elle nourrit 1 ,500 habitants,
et elle pourrait toujours bien en nourrir t«n million et demi.
Placée là comme un bastion commandant l'embouchure
du fleuve des Amazones, la région des montagnes des Tu-
muc-Humac intéressera peut-être dans l'avenir.
Il me suffit de l'avoir découverte, ou à peu près.
■*.p.fc»i'
VOYAGE
AU GOURÂRA ET A L'AOUGUERODT
(1860)
PAR
I<e C^mmandani €OI<OIVIE17
(SUITB*)
Coup éTœil d'ensemble sur les oasis. — Gourâra, Touât
et Tidîkelt sont des noms génériques d'archipels d'oasis
occupant une zone de terrain d'environ 120 lieues de
longueur du nord au sud, sur une largeur moyenne de
25 à 30 lieues. Cette zone habitée est au sud de la province
d'Oran et commence à 80 ou 90 lieues au sud des dernières
limites des terrains de parcours de nos tribus sahariennes.
On peut estimer que l'oasis de ces archipels la plus rappro-
chée de notre littoral algérien est à une distance d'environ
230 à 235 lieues de la Méditerranée'.
Ces trois archipels comprennent des groupes composés
d'un nombre variable d'oasis. Une statistique de ces groupes
et de leurs oasis a été faite par M. le lieutenant-colonel
i. Voir le Bulletin du 1« trimestre 1892.
1 Tous ces chiffres paraissent exagérés. On approcherait peut-être
plus de la réalité en disant : Ces oasis occupent une zone d'environ
305 kilomètres de longueur du nord au sud, sur une largeur variant de
5 iLilomètres à 150 kilomètres. Cette zone commence à 200 kilomètres
au sud des dernières limités des terrains de parcours de nos tribus
sahariennes. L'oasis de ces archipels la plus rapprochée de la Méditer-
ranée en est à 650 kilomètres. (H. D.)
54 VOYAGE AU GOURÂRA ET A l'aOUGUEROOt.
de Colomb dans son ouvrage : Notice sur les oasis du Sahara
et les routes qui y conduisent^. Ce travail, fait avec les plus
scrupuleuses recherches, accuse chez son auteur une pa-
tience bien puissante et bien persévérante, car rien n'est
plus difficile que de distinguer dans un groupe ce qu'il faut
appeler oasis de ce qui n'est qu'une habitation isolée et for-
tifiée, appartenant à une famille riche ou à une réunion de
quelques marabouts, quelquefois même à un seul homme
qui a pour compagnons de son isolement quelques aratins
et ses esclaves. Ces qaçba isolées, placées à faible distance
d'une grande oasis ont leur nom, qui est généralement un
nom de famille ou de fraction. D'autres fois, on les appelle
qaçba de € un tel ».
Les marabouts généralement respectés de tous ont le plus
spécialement des habitations isolées afin de se distinguer de
la masse, de donner leur nom à un lieu habité et laisser
ainsi un souvenir. Souvent ce nom a la prétention de s'ap-
peler oasis, zaoula, et fait-on précéder le nom de la frac-
tion ou du marabout du mot qeçar ou zaouiya ou qaçba
de € un tel » ou des Oulâd c un tel >.
Le premier archipel, le Gouràra, comprend les groupes
qui prennent leurs eaux au pied des 'areg et au pied des
berges de la grande sebkha dite sebkha du Gouràra. Ce bas-
sin immense reçoit ou du moins recevrait toutes les eaux des
oasis du Gouràra si les pluies pour cela étaient assez abon-
dantes et le terrain moins sableux. Toutes les oasis sont bâ-
ties sur des dépressions qui y aboutissent.
Les oasis de Touàtsont dans le bassin de TouàdTouàt, qui
n'est que la continuation de l'ouâd Mes'aoûd et de Fouàd
Messàoura.
Enfin, les oasis du Tidikelt sont toutes dans un ouàd qui
n'est que la continuation de l'ouàd d'Ouargla. Ainsi
d'Ouargla pour se rendre au Tidikelt on n'a pas à quitter
1. Revue algérienne et coloniale^ 2« trimestre de 1860, p. S9, 301, 495.
VOYAGE AU GOURÂRA ET A L'AOUGUEROÛT, 55
l'ouâd d'Ouargla, et, ce qui prouve encore davantage ce fait
qui nous est assuré, c'est qu'au Tidikelt on a pu amener les
eaax à la surface du sol par les moyens artésiens qu'emploient
les Ouargliens *,
Pour nous, les bas-fonds de Gourâra, du Touât et du Tidi-
kelt sont les anciens réceptacles des dernières eaux dilu-
Tiennes. De tous côtés d'immenses ouàds conduisent à ces
bas-fonds. Ainsi TAougueroût est situé dans la vallée d'El-
Golêa' et Methlîli, vallée qui se rejoint à la grande sebkha
gouràrienne en passant entre le djebel Bâten au sud-est et
les 'areg au nord-ouest. L'ouâd de Ouargla au contraire passe
an sud du plateau du djebel Bâten et forme une grande
vallée entre cette montagne et le plateau du Ahaggâr. Enfin
Touâd Messâoura est la grande ligne du parcours des eaux
de la rive ouest de ces mers intérieures desséchées au-
jourd'hui*.
Nous nous bornerons ici à indiquer les noms des divers
groupes d'oasis par archipel.
L'archipel du Gourâra est situé au nord des deux autres.
l^'GroupedeTegânet, dont lesoasis obéissent àla djema'a^.
Ce groupe a peu d'importance. Les caravanes Hamiân y
passent tous les ans sans s'y arrêter.
2* Groupe de Tabelkouza que nous avons visité. Le cheikh
'AbdEllâhiOuIedËl-Ëkhal y est tout-puissant. Ce groupe est
important. Les oasis ne sont pas fortifiées ; ce sont des oasis
arabes riches. Les Oulâd Ziâd du cercle de Géryville y passent
U)us les ans.
1. Cette théorie est absolument inexacte ; à ce point que le contraire
Mt la vérité. L*ouâd Miya, désigné par Fauteur comme ouàd d'Ouarglâ,
prend son origine sur les sommets du Bâteu du Tademâyt, au nord
<l*ln-Çàlata, et il va s'abaissant jusqu'à Ouarglâ (ou Warglâ) vers, le nord.
H. D.
2> Tout ceci est également inexact, sauf ce qui concerne la vallée
d'El-Golêa et MethlUi. (H. D.)
3. Assemblée des notables. (H. D.)
56 VOYAGE AU GODRÂRA ET A l'AOUGUEROÛT.
Dans ce groupe nous comprendrons les deux oasis de
Stdi Mançoûr et Oulâd 'Aïàch, visitées tous les ans par les
Terâfi,
On donne souvent le nom générique de Tinerkouk à l'en-
semble de toutes les oasis arabes de ce district, dont les
habitants ont le nom générique de Hehârza.
3* Le groupe des oasis Khenâfsa, comprenant les
Djereïfât, oasis bâties sur le djerf (berge) est du chott
Gourâra*
4® Les Oulâd Sald, groupe oii il n'y a rien d'important
que la grande oasis des Oulâd Sald. La djema'ay est toute-
puissante.
5** Timimoun, groupe comptant quelques oasis isolées et
distinctes, mais l'oasis elle-même de Timimoun est seule
importante. Quelques hommes y sont prépondérants ; ce
sont : Ël-Hâdj Mohammed 'Abd Er-Rahmân, Ël-Hâdj Yoûsef,
El-Hâdj 'Alt, des Oulâd Talha.
La djema'a y jouit d'une grande autorité pour les ques-
tions vitales.
G"" Gharouîn, dont les oasis obéissent à la djema'a.
V Talmln, qui est dans les mêmes conditions.
8* Zouâ, groupe dont toutes les oasis sont importantes.
Mohamed El-Mahdi Ould Cheîkh Mohammed y jouit d'une
grande autorité, ainsi que Cheîkh 'Abd- Allah à Delduûn.
9*" Deghàmecha; quatre grandes oasis. Les hommes prin-
cipaux sont : Mohammed Sâlem, chez les Oulâd Râched,
Mohammed Çâlah, à Métarfa, Cheikh Moûsa, àKeberten.
10' Aougueroût. Chefs : Cheîkh Ould Qaddoûr, Cheîkh
Mohammed Ben Djelloûl et El-Hâdj Mohammed Ben Selîmân.
11*" Tesâbit, groupe important de soixante-dix oasis.
ii'* Sebâ et Guerâra, traits d'union entre le Gourâra et le
Touât.
L'archipel du Touât est situé au sud du Gourâra et au
nord-est duTidîkelt. Il comprend les groupes suivants :
1* Bouda. Ce groupe comprend le Bouda Foûqâni et le
VOYAGE AU 60URÂRA ET A l'AOUGUEROÛT. 57
Bouda Tahtâni (Bouda d'en haut, et Bouda d'en bas). El-Man-
çoùr est le chef-lieu de ces groupes.
2* Tîmmi. C'est là pour nos gens le groupe le plus impor-
tant de tout le Touât.
Le chef-lieu, nommé Adghar, est une ville populeuse où
réside le chef du district^ nommé El-Hftdj Mohammed Ould
£1-Hâdj £1-Haseïn, qui jouit d'une autorité incontestable.
C'est au Timmi que vont toutes nos caravanes (voir la Notice
de M. le lieutenant-colonel de Colomb).
3* Tamentit, groupe visité par les Rezaïna chaque année.
4Boû Faddi, groupe nommé aussi qeçar Ouiàd £]-Hâdj,
souvent compris dans le Tamentît. Les Boû Faddi font
tous les ans des voyages au Soudan.
5*Tasfaout. — 6<» Finoughîn. — 7" Tamcst. — 8* Zaglou.
- 9* Boû 'Alî. — W Zegmir*. — 11* Tilloûlîn. — 12- Sali.
— 13« Reggàn.
Ces neuf groupes, quoique importants, offrent peu d'inté-
rêt actuellement à nos études, situés, comme ils le sont, en
dehors de la ligne du Soudan et presque jamais visités par
nos caravanes, si ce n'est exceptionnellement lorsjde la di-
sette des dattes.
LeTidikelt comprend deux fractions dont chacune compte
ses oasis. Ge^ont les Oulâd Zenân et In-Çâlah. Les oasis du
Tit et Aqablî sont isolées. Elles appartiennent aux Oulâd
Zenân qui comptent le groupe d'Aoulef dans leurs dépen-
dances. Le chef des Oulâd Zenân se nomme Moûleî Ahmed
Ould Moûleî Heïba. Le groupe d'oasis d'In-Çâlah est sous
l'autorité des Oulâd Boû-Adjoûda.
L'archipel du Tidikelt est situé à Test de celui de Touât et
au sud-est du Gourâra. Sa position sur le chemin du Soudan
loi donne une grande importance ; c'est là qu'a lieu le transit
le plus considérable des apports soûdâniens.
1. Et mieux : Anzei^îr. (H. D.)
58 YOTAGE AU GOURÂRA ET A L'aOUGUEROÛT.
Nous renvoyons au travail de M. de Colomb pour tout ce
qui concerne le détail des divers groupes d'oasis (voir aussi
la carte).
Dispersion des caravanes dans le Toudt. — Chacune de
nos tribus va toujoui*s faire des achats dans les mêmes
oasis dont elle constitue plus spécialement la clientèle.
Les Hamiàn^ Chafâa^ se rendent aux oasis des Zouà et de
Deghâmecha, c'est-à-dire à Deldoûn, Oulàd Râched, Me-
tarfa, etc.; quelquefois, suivant les besoins, ils poussent
jusqu'à Keberten et Sebâ.
11 est à remarquer que tous les achats de dattes ont lieu
dans le Touât et fort peu dans le Gourâra. Le Gouràra est
surtout utilisé par les caravanes pendant leur passage; il
produit moins de dattes à beaucoup près que le Touât. Au
retour, ceux qui n'ont pas complété leurs, achats dans le
Touât achèvent leur chargement dans le Gourâra. Le temps
consacré aux échanges est ordinairement de quinze à vingt
jours ; on fixe, avant de se séparer, l'époque et le lieu de la
réunion.
Les HamiânDjenba vontauTesâbit, c'est-à-dire àBrinkân,
à El-Habela et dans les qe'oûr qui en dépendent. Un seul
Hâmiân, le nommé 'Abd- Allah Ould 'Ali Ben Khelîf, achète
ses dattes au Tîmmi, à la Zaouiya de Meloûka.
Les Terâfi se rendent au Tîmmi, à l'exception de la frac-
tion des Oulâd Seroûr, qui va faire ses achats dans les oasis
de Bouda; c'est-à-dire à Ël-Mançoûr, à Draho, et aux petits
qeçoûr qui en dépendent.
Toutes les autres fractions s'installent dans le Tîmmi,
dont le chef-lieu est Adghar.
Au Tîmmi, les oasis sont nombreuses, les dattes en
grande quantité et la sécurité est complète.
Le chef du Tîmmi, nommé Ël-Hâdj Mohammed Ould El-
1. Et mieux : Hamiy&n. (H. D.)
2. Probablement mieux : Cha'àfa. (H. D.)
VOYAGE AU GOURÂRA ET A L'AOUGUEROÛT. 59
Hâdj Hasse!n, est un homme cité pour sa probité, sa fermeté
et son influence; lui-même préside à l'installation des cara-
?anes, pour lesquelles il y a des enceintes faites exprès.
L'installation habituelle des Terâfi est la suivante :
Les Oulad Ma'ala et deux douars des Derrâga Gharâba
(les Eerâhmîya) organisent leurs campements à Adghar. Les
Derrâga Gherâga s'installent à Zegâga Amerad, plateau
sitaé entre les oasis de Taridal et Oulâd Brâhîm.
Les Oulâd 'Abd El-Kerîm se placentàOugguedînS à Oulâd
Âroûsa, Oulâd 'Ai sa, Benî Tâmer , et Zaouiya Oulâd Sîdi Bekrî.
Les douars des Derrâga Gharâba autres que ceux déjà
cités campent avec les Oulâd 'Abd El-Kerîm.
Les Oulâd Ziâd Gharâba et Gherâga font leurs achats
dans les oasis du Zouâ et à Ouachda, Taoursit, villes du
Timimoun.
Les Rezaïna se placent tous à Tamenijt.
Les Laghouât et les Oulâd Sîdi Cheikh font leurs achats
dans l'Aougueroût, chez les Khenâfsa et chez les Ghorfa.
I^ur chef politique et religieux, Sîdi Hamza, possède dans
rAoagueroût de grandes quantités de palmiers et de beaux
jardins, principalement â Qeçar El-Hâdj.
Lorsque la récolte des dattes au Timmi ne sufQt pas aux
demandes des acheteurs ou que le prix en est trop élevé,
une portion des Terâfi va compléter ses provisions au
groape de Tâmest, traversant pour cela le groupe de Ta-
mentît et celui de Finnoughîn.
Une fois les caravanes à destination et les campements
installés, chacun vaque à ses affaires. On fait généralement
garder les chameaux par les plus pauvres de la caravane, que
Ton rémunère pour cela, ou par des malheureux desqeçoûr.
On achète le fourrage nécessaire aux chameaux et qui con-
siste dans des fleurs de dattiers^, des noyaux de dattes et du
WQe ou foçça.
1. Ouggaendin d'après M. de Colomb. (H. D.)
2* Au moment de la floraison, les qeçoûriens ont l'habitude d'enlever
60 VOYAGE AU GOURÂRA ET A L'AOUGUEROÛT.
Ce trèfle est d'une venue admirable. On le fauche tous
les vingt jours.
Enfin, malgré les achats, on se rend de temps en temps
dans les lieux où poussent le dertn et le dhomrdn pour y
chercher de ces herbes.
Les Terâfi vont chercher du derin dans les parages situés
entre le Ilmmi et Bouda.
Les Hftmiân en trouvent près de Tesâbit.
Achat et mesurage des dattes. — Les achats de dattes
se font le plus souvent contre argent, c'est-à-dire que l'éva-
luation du prix est généralement fixée en numéraire. Il en
est de même de la vente des moutons, laines, beurre, grains,
kouskoussou que les caravanes ont apportés. Le payement
est toujours effectué par des échanges, il est vrai, mais le
prix des matières d'échange a été évalué en valeur moné-
taire.
Les laines et moutons se vendent à la toison, les grains à la
gueça'a ou à la zegguenlyay les dattes se vendent à la charge
(hamel) ou à la gueça'a.
La charge de dattes, el-hamel, est une mesure qui donne
à peu près le chargement d'un chameau de moyenne taille.
La charge et la gueça'a ne sont pas identiques dans toutes
les oasis.
Nous donnerons ici la valeur de la charge dans les groupes
offrant des types différents. On distingue la charge deTîmmi,
celle de Bouda et Tesâbit, celle de Timimoun, Tamenttt et
Zouà. La charge de Tîmmi, celle qui est le plus en usage,
comprend six gueça'a.
La gueça'a est une mesure fictive, en ce sens qu'il n'y a
pas de vases de sa capacité employésau mesurage. La gueça'a
se compose de 12 zegguen (espèce de boisseau) ; chaque
sur chaque dattier la moitié des régimes femelles en fleur, afin d'avoir ainsi
tous les ans une récolte. Sans cette précaution, il arriverait, comme dans
nos oasis, que les dattiers ne produiraient que tous les deux ans. (H. D.)
VOYAGE AU GOURÂRA ET A l'AOUGUEROOt. 61
zeggaenîya* comprend 8 mestemeny chsiqne mestemoûna^
est le i^olume représenté par six poignées de blé, la poignée
étaDt prise sans se servir du pouce, mais seulement des
qaatre autres doigts de la main.
La zegguenîya de Timmi s'évalue aussi avec des dattes.
Elle comprend douze palmées de . dattes, c'est-à-dire douze
fois ce que Ton peut retirer de dattes d'un tas, en y intro-
duisant une main et la soulevant à plat, la paume en dessus.
Ces palmées se nomment lahoua.
Pour le mesurage, on se sert de vases que l'acheteur
remplit tant qu'il peut, sans toutefois comprimer les fruits et
qui, ainsi remplis, donnent à peu près les résultats en quanti-
tés indiquées ci-dessus.
Dans les groupes de Bouda et Tesâbit, la charge est de
10 gueça'a; chaque gueça'a comprend 6 zegguen. La zeggue-
oiya est la même que celle de Timmi, d'où il résulte que la
charge de Tesâbit et Bouda est plus petite d'un sixième que
celle de Timmi.
Dans les groupes de Tamentît et de Zouâ, et au Timi-
moan, la charge comprend 60 gueça'a. La gueça'a est un
pea plus forte que la zeggueniya de Timmi, tandis que la
zeggaeniya de Timmi comprend 8 mestemen.
La gueça'a de Timimoun en comprend 10 et deux tiers
de l'évaluation de Timmi. Il est vrai qu'à Timmi on donne
12 zeggueniya à la charge, tandis qu'à Timimoun on ne
donne que 60 gueça'a.
Il résulte toutefois de l'évaluation ci-dessus que la charge
du Timimoun et de Tamentit est un peu plus forte que
celle de Timmi et dans la proportion de 21 à 20 à peu près.
Rien n'est plus variable que le prix des dattes : il varie
entre 2 fr. 50 et 50 francs la charge, suivant les récoltes. En
1858, le prix moyen de la charge était de 10 à 15 francs, sui-
^ot la qualité; en 1859, il était de 40 à 45 francs.
1. Singulier de %egguen, (H. D.)
t. SÎDgolier de mestemen* (H. D.)
62 VOYAGE AU GOURÂRA ET A l'aOUGUEROÛT.
Monnaies. — Nous avons dit que révaluation des prix
des denrées d'échange se faisait ordinairement en argent.
Cette évaluation donne lieu généralement à l'emploi d'une
dénomination monétaire fictive : le metkal ou miskal^, mon^
naie qui n'existe pas, ou plutôt qui n'existe plus. Le metkal
joue dans les transactions le rôle que joue encore chez
nous le petit écu de 3 francs qui n'existe plus. Mille écus
chez nous veulent dire trois mille francs.
Le metkal représente 10 ouqiya ou 3 fr. 35 dans le Touât
et le Gourâra.
Les pièces de monnaie ayant cours et qui se trouvent dans
les oasis sont :
Le doûro boû medfa' ', piastre aux colonnes, d'Espagne ; sa
valeur est de 18 ouqiya ou 6 francs au Touât, 16 ouqtya
ou 5 fr. 35 au Tidïkelt.
Le doûro français, notre pièce de 5 francs, qui est très
estimée; sa valeur est de 16 ouqtya ou 5 fr. 35 au Tîmmi,
15 ouqiya ou 5 francs au Tidïkelt.
Le riâl, valant 6 ouqiya ou 24 mouzoûna = 2 francs.
Le rebia\ valant 6 mouzoûna (ou 6 oudjouh) = 0 fr. 50.
Vouqiya ou dirhem, valante mouzoûna = Ofr. 333.
On compte généralement 3 ouqiya dans le franc. Prise
isolément, Vouqiya passe pour 0 fr. 35.
Le thenin, valant 3 mouzoûna = Ofr. 25.
Enfin la mouzoûna (ou oudjy face), dont la valeur est un
peu plus grande que 6 liards (sept centimes et demi). C'est
une toute petite pièce d'argent.
Poids et mesures. — Pour tous les articles d'une assez
grande valeur sous un petit volume, les transactions ne se
r
1. Mieux mithqâL Cette monnaie de compte, représentant un poids,
est marocaine d'origine. Mais tout en équivalant à dix ouqiya, comme
au Touât, au Maroc, le mithqâl ne vaut que cinquante centimes. (H. D.)
2. Douro aux canons, à cause des colonnes d*Hercule que portent ces
pièces espagnoles, et que les Arabes prennent pour des canons. (H. D.)
Y0TÂ6E AU GOURÂRA ET A L'AOUGUEROÛT. 63
font plus au mesurage, mais au poids, l'unité de poids est la
livre. Cette livre est à peu près la même que la nôtres
Les livres-poids des marchands représentent le poids de
17 doûro boû medfa'. Cette livre comprend 17 onces que
Ton nomme aouâq (au singulier ouqlya). Le doûro boû
medfa' représente l'once par son poids; les subdivisions de
l'once s'obtiennent ainsi par les subdivisions monétaires.
Les liquides précieux se vendent au moyen de certains
vases que chaque marchand s'est donné comme mesure. Ces
liquides sont le mieU l'huile. Quant aux essences, elles se
Tendent au flacon et à vue d'œil. Il en est de môme du
bearre, que l'on vend en bloc et au jugé.
Gomme unité de mesure longitudinale, ils emploient la
coadée ou dhera% et la palme ou cheber.
Quelques marchands ont aussi une mesure graduée qu'on
appelle kdla (c'est probablement la canne) et qu'ils ont
achetée aux caravanes marocaines.
Cette mesure est un peu plus grande que la coudée, et il
nous est impossible de préciser sa longueur.
Races distinctes des oasis. — Mœurs et coutumes des
habitants. — Pendant notre séjour, nous avons pu étudier
les divers types d'habitants qu'on trouve dans les oasis. Il
nous a semblé hors de doute qu'il y avait quatre races dis*
tinctes :
Arabes, Zenâta ou Berbères (race blanche) ; Harâtîn ou
autochtones. Nègres (race noire).
Il sera, croyons-nous, curieux d'étudier un jour l'histoire
de chaque groupe appartenant à ces diverses races. Les
questions que nous avons adressées aux habitants du Gou-
râraeldu Touât ne nous ont rien appris de saillant; aussi
ûous bornerons-nous à transcrire ici les déductions que
1. D'après Tindication qui suit la livre du Touât pèse au plus 0 kil. 460,
l) poids d'une piastre aux colonnes, qui est Tonce du Touât, étant de
0 kil. 027045. (H. D.)
64 VOYAGE AU GOURÂRA ET A L*AOUGUEilOÛT.
nous avons tirées de Tétat des choses existantes dans la
société gourârienne et touâlienne.
Tout d'abord dans les oasis, on remarque une grande
distinction de forts et de faibles. Les forts et puissants
sont originaires de race blanche, les faibles appartiennent
à la race noire. Cette distinction joue un grand rôle; aussi
la tradition de Torigine ne se perd-elle point, en dépit des
mélanges qui ont altéré soit les traits, soit la couleur de
la peau. Les races blanches et leurs descendants, quelle que
soit devenue leur couleur, sont races nobles, les races noires
sont races de plèbe.
Les races nobles se partagent les oasis que Ton distingue
en arabes et zenâta ou berbères. Les oasis arabes sont
groupées ensemble, les oasis berbères paieillement. Dans les
unes et les autres se retrouvent les deux autres races, dans
les mômes conditions d'infériorité, servage pour Tune, escla-
vage pour l'autre.
Si l'on étudie les groupements des oasis berbères et des
oasis arabes, on trouve, que leur distinction territoriale ré-
pond à des conditions stratégiques bien formulées. Les
oasis arabes composent les groupes du nord et ceux de
l'est, formant une ligne de places fortes opposée à toute
agression du sud et de l'ouest, et constituant une occupa-
tion militaire très rationnelle pour un peuple envahisseur :
c'est un front de bataille faisant face à l'est, et dont l'aile
droite, à portée des renforts, est surtout très forte. Si,
à côté de cette remarque, nous plaçons celle que les frac-
tions arabes du Gourâra et du Touât sont sœurs des frac-
tions des Mekhâdema etSaliddeMethlîli et Ouarglâ, habitant
au nord-est, tout l'historique du Gourâra et du Touât se
dessine à grands traits. Le flot musulman explique tout.
Les Berâber ou Berbères, fuyant devant le torrent islamique,
ont envahi le Gourâra et le Touât et s'y sont installés; ils
ont pour cela dépossédé les Harâttn cultivateurs du sol et en
ont fait leurs fermiers. Plus tard, les Arabes ont continué
VOYAGE AU GOURÂRA ET A l'AOUGUEROÛT. 65
leurs envahissements et ont amené les Berbères à compo-
sition.
Il en est résulté pour ces derniers un partage du sol et
la conversion à la loi de Mohammed. Quant aux dépossédés,
ilsoDt changé de maîtres dans le partage, restant attachés
à la glèbe.
Pour les nègres esclaves ou affranchis, leur origine n'est
pasdouteuse» chaque jour la traite terrestre répare les pertes
de la veille.
Noos avons tenu à émettre dès l'abord ces déductions
qui nous ont frappés parce que nous croyons qu'on s*est
trompé beaucoup à propos des Harâttn (au singulier on
dit Hartâni).
La couleur noire des Harâttn a fait croire qu'ils étaient des
affranchis ou fils d'affranchis, nègres, il n'en est rien. C'est
une race à part, et nous n'hésitons pas à voir en eux les
anciens propriétaires des oasis réduits à la condition de
cultiver pour leurs vainqueurs leurs anciennes terres qu'on
leur a enlevées par droit de conquête. La couleur noire des
Haràtîn est plus bleue que celle des nègres ; leur nez n'est
pas épaté, leur front n'est pas déprimé; ils sont plus grêles,
plus intelligents, ils n'ont pas les marques et tatouages sou-
daniens; bref, ils offrent tous les caractères d'une classe à
part dans la race noire ^
Enfin, nous donnerons encore pour preuve l'antipathie
qui règne entre les nègres et les Harâtin. Le Hart&ni entre en
fureur si vous l'appelez nègre, il n'est point esclave ni
affranchi, il ne veut pas qu'on le confonde avec l'originaire
du Soudan. A son tour, et c'est là un fait singulier, le nègre
est froissé si vous l'appelez Haràtîn, il se hâte de vous dire
qu'il est esclave ou affranchi et de rectifier votre erreur.
1. Les Haràtîn sont bien, dans le Touàt, comme dans le Fezzàn, TOuàd
fttgb, etc... les représentants de l'ancienne race garamantique. Comp.
^ire Exploration du Sahara: les Touareg du Nord, 1864, pp. 278, 294 et
«wv. (H. D.)
toc. DB 6É0€1. — 1*' TRIMESTRE 1893. XIV. ^ 5
66 VOYAGE AU GOURÂRA ET A L'AOUGUEROÛT/
S'il est esclave, ce n'est pas sa faute^ il n'a pas été le plus
fort; il obéit à son maître parce qu'il le faut bien, mais il
tient son origine pour bonne et honorable en dépit du
malheur qui le rive à sa chaîne, tandis qu'il méprise celle
des Haràlîn.
Ge n'est pas seulement une division territoriale qui sé-
pare les oasis berbères des oasis arabes. Les Zenâta ou Ber-
bères, comme leurs frères les Kabyles de l'Algérie et du
Maroc, ont conservé leur cachet particulier, leur amour
d'indépendance et de liberté ; comme eux aussi ils ont fait
à l'islamisme le sacrifice de leur foi religieuse, mais en de-
venant musulmans ils ne se sont pas fusionnés dans la grande
famille arabe, ils ont gardé leur autonomie et la langue qui
leur est propre.
Nous n'avons pas pu recueillir des renseignements cer-
tains sur la lutte longue et ardente que, nous n'en doutons
pas, a amenée la conversion des Zenâta du Gourâra et du
Touât. La position des oasis arabes et l'origine de leurs
habitants indiquent suffisamment que l'agression musul-
mane est venue du nord et par Methlili et Golôa'. Les pre-
miers efforts se sont portés sur les oasis les plus rapprochées
du nord-est, les plus à portée des secours et des communi-
cations avec les parties soumises du Tell et du Sahara. Ge
fut le groupe de Tabelkouza et de Tinerkouk qui dut être
le premier but des efforts des envahisseurs. Après cela, de-
vant la difficulté de percer les oasis berbères nombreuses
et puissantes, la conquête dut s'attacher à se créer un rem-
part contre toute agression et pour cela prolonger sa ligne
d'occupation dans le sud en s'emparant des oasis les plus
à Test de l'archipel. C'était d'ailleurs la route du Soudan^
où l'achat et la capture des esclaves devait fournir ample
moisson d'adeptes du mahométisme. Il est probable qu'In-
Çàlah fut occupé par les Arabes après leur installation dans
les oasis des Djereîfât, des Khenâfsa et de TAougueroût. Ge
qui tend à prouver'qu'In-Çàlah a été longtemps oasis arabe,
VOYAGE AU GOURÂRA ET A L'AOUGUEROÛT. 67
c'est le nombre de serviteurs religieux qu'y compte la fa-
mille de Sîdi Cheikh.
Cette occupation toute rationnelle d'une ligne de places
allant du nord au sud, ayant au nord un massif puissant et
serré d'oasis pour maintenir les communications avec le
Tell et le Sahara à l'est, n'offrait pas seulement aux Arabes
une route pour aller au Soudan, mais elle leur permettait
de continuer en sûreté leur vie de peuple pasteur. Leurs
oasis mettaient à l'abri de toute agression les immenses
espaces occupés par les Gha'anba situés à l'est du Gou-
râra et du Touàt et au nord du djebel Bâten. Ces habi-
tudes pastorales se sont conservées en effet jusqu'à nos
jours.
Parmi les oasis du Tinerkouk, celle d'Adghar a longtemps
joiié le rôle de capitale des Arabes, et ce n'est qu'à la fin
du siècle dernier qu'elle a perdu ce rang pour disparaître
presque entièrement. Adghar, et probablement les tribus
arabes qui s'y rattachaient, mettait huit cents cavaliers et
plusieurs milliers de fantassins sous les armes. Un sultan y
gouvernait et se revêtait d'or et de soie.
Nous ayons visité ce qui reste de cette reine des oasis et
sur ses débris nous avons fait l'aumône au pelit-fils de son
dernier sultan. C'était un vieillard couvert de haillons, au-
trefois né dans la pourpre.
La destruction d'Adghar date d'une soixantaine d'années
environ.
< La puissance est mère de l'injustice, disent les Arabes^
mais l'iniquité ne profite jamais. ii>
Les sultans d'Adghar, éblouis par leurs richesses et la
force de leurs soldats, étaient devenus de redoutables tyrans,
impitoyables pour leurs ennemis, leurs voisins et môme
pour leurs serviteurs. Leur aveuglement et leur tyrannie
amenèrent des luttes intestines, des émigrations^ des mas-
sacres. L'étranger prit part à ces luttes, et de massacres en
massacres, de destruction en destruction, leur capitale, au-
68 VOYAGE kV GOURÂRA ET A l'AOUGUEROÛT.
trefois si florissante, devint un monceau de ruines. Les
survivants de ces dissensions s'éloignèrent, car le doigt de
Dieu s'était appesanti sur leur cité; ils se réfugièrent
à Brinkân et chez les Touareg, où ils sont encore aujour-
d'hui.
Il ne revint que quelques familles qui vivent aujourd'hui
au milieu des débris de toute cette splendeur, débris que
les sables leur disputent, car sur des étendues immenses
les sables ont enterré les palmiers, dont la cime, seule vi-
sible, semble protester contre le flot qui l'engloutit. Dans
les bas-fonds des dunes nous retrouvâmes des canaux
qu'alimentent des puits recouverts aujourd'hui. Ces canaux
roulent de grandes quantités d'eau qui se perdent dans les
sables. Il y avait, dit-on, autrefois dix-huit conduits pareils
dont chacun aurait fait tourner un moulin.
Tout ce passé de luxe, de prospérité, comme de malheur
et de misère, s'ensevelit journellement sous le linceul jau-
nâtre que la brise étend en se jouant.
La lutte entre la race berbère ou kabyle, dont font partie
les Zenâta, et la race arabe a dû être longue et opiniâtre;
tout dénote, encore aujourd'hui, le caractère particulier
des combattants. Ce dut être une guerre à mort bien terrible.
Chez les Arabes, un enthousiasme fanatique, ne reculant de-
vant aucun péril, le qoràn d'une main, le glaive de l'autre;
la conversion ou la mort. Chez les Berbères, une énergie
sombre, un acharnement de résistance que leur a donné le
génie des obstacles, etqui de guerre lasse a dû céder un jour
cependant devant Timpitoyable dilemme de la bannière
musulmane, mais sans autre concession. Le Berbère a dû
sacrifier sa foi religieuse^ mais il n'a rien sacrifié de plus, et
il est resté BedoAce, c'est-à-dire ennemi. Du jour où il s'est
converti, sa résist^ance a été toute-puissante, car il a détruit
l'arme la plus terrible de ses adversaires, le fanatisme.
Les deux peuples sont restés en présence avec les
simples qualités militaii*es qui leur étaient propres, c'est-à->
VOYAGE AU GOURÂRA ET A l'aOUGUEROÛT. 69
dire, les Arabes, avec l'habitude d'initiative, l'esprit d'aven-
tare, la hardiesse, cherchant la liberté dans l'espace; les
Berbères, avec l'habitude de la résistance organisée', l'esprit
de leur nationalité, le courage du foyer, cherchant la liberté
dans le coin de terre dont ils avaient fait leur dernier rem-
part.
Ce sont les descendants de ces deux races que nous avons
trouvés encore en face de nos colonnes quand nous avons
mis le pied sur le sol africain. Les Arabes nous ont attaqués
partout où ils l'ont pu. Les Kabyles nous ont attendus. Les
premiers nous ont fait une guerre de vitesse, de surprises,
les derniers une guerre pied à pied. Ge qui explique que
les Kabyles ont été les derniers soumis, car nous avons dû
parer d'abord les coups qui nous étaient portés avant d'aller
chercher un ennemi qui se bornait à nous attendre.
La scission profonde qui existe entre les Arabes et les
Zenàta du Gourâra et du Touât est tout entière dans les
traditions des qualités militaires anciennes des deux races,
et cette tradition se lit sur le sol. Les oasis berbères sont
admirablement fortifiées, les jardins sont entourés, les eaux
sont défendues, tout est prévu pour la résistance de pied
ferme. Les Zenâta ne sont pas voyageurs ; ils n'ont pas de
troupeaux, pas de cavalerie, ils ne commercent que chez
eux, sont industriels, mais sédentaires.
Les Arabes ont leurs fortifications moins bien entendues;
quelques-unes de leurs oasis, surtout celles du Tabelkouza,
n'ont pas de murs, mais des maisons et des tentes jetées çà
et là au milieu des palmiers. En revanche, ils sont organisés
pour le déplacement et par suite pour la réunion de leurs
forces. Ils ont des troupeaux de chameaux qui paissent au
nord et à l'est de leur ligne d'oasis, ils ont des chevaux et
des fantassins habitués à voyager, à chasser, à lutter en
rase campagne.
Les Zenâta sont inexpugnables pour les Arabes. Ceux-ci
tf ont à leur tour rien à redouter d'un peuple qui ne con-
70 VOYAGE AU GOURArA ET A L'AOUGUEROÛT.
naît qae ses murs et n'en sort pas. C'est ce qui leur permet,
quoique bien moins nombreux que les Zenâta, de vivre côte
à côte avec eux et d'en être même redoutés. Aussi disent-
ils avec orgueil qu'ils sont respectés par les invasions des
tribus marocaines. Tandis que les oasis berbères, pour s'en
débarrasser et sauver leurs palmiers, sont souvent obligées
de payer rançon et d'éloigner les bandes pillardes à coups
de dattes, ils s'en débarrassent, eux, en se réunissant, allant
leur offrir le combat, et les chassent à coups de fusil.
Il nous a paru nécessaire de bien établir la distinction
sociale qui existe entre les deux races qui se sont partagé
la possession des oasis parce que cette distinction jette un
jour nouveau sur bien des questions qui ont été débattues,
et surtout sur la question commerciale qui a tant occupé et
occupe encore la presse algérienne. Nous croyons que ce
qui a le plus manqué aux débats, ce sont les données cer-
taines. Chacun a donné sa théorie, nul ne s'est préoccupé
de savoir si la base qui lui servait à la bâtir était vraie.
On a ainsi égaré l'opinion.
Nous traiterons plus loin de la question commerciale,
dont nous avons fait un chapitre séparé, nous nous bornons
ici à indiquer à grands traits ce qui est résulté pour le com-
merce de cette différence d'organisation des deux races pré-
pondérantes du Gouràra et du Touàt.
Les oasis berbères, en raison précisément de leur force
de résistance, de leurs habitudes d'industrie, sont devenues
des centres commerciaux importants, parce que les ri-
chesses y sont en sûreté et les marchands de tout pays
tiennent à avoir leurs magasins à l'abri. Leurs habitants
sont casaniers, ils ne voyagent pas et ne commercent que
chez eux ; les caravanistes y sont toujours bien accueillis et
y trouvent des échanges rapides. Ces caravanistes sont
Arabes ; à eux les voyages, les explorations, qui ne sont pas
dans les mœurs des Zenâta. Vivant ainsi les uns par les
autres^ il en est résulté des associations commerciales, dont
VOYAGE AU GOURÂRA ET À L'AOUGUEROÛT. 71
les bailleurs de fonds ont été toujours les Berbères. Les
grands négociants des oasis zenâta sont devenus de véri-
tables armateurs d« caravanes. Ils associent les Arabes cara-
vanistes aux bénéfices. Mais c'est un rude métier que celui
de caravanîste ; il faut être jeune, brave, entreprenant; les
voys^es sont longs et périlleux. Si les bénéfices sont gros, les
fatigues sont énormes, et tel qui fait une fois le voyage au Sou-
dan attendra que le besoin le presse pour le renouveler. C'est
ce qui explique que les Arabes ne s'enrichissent pas, tandis
que les armateurs berbères y font fortune. Chaque année,
en effet, ceux-ci trouvent des besogneux qui se risquent aux
voyages lointains ; chaque année ils ont de gros gains, tandis
que l'Arabe se repose après une campagne pénible. C'est là
ce qui explique que tout le commerce soit pour ainsi dire
aux mains des Zenâta.
Les Berbères, nous avons dit, ont conservé leur autono-
mie et leur langue particulière. Nous retrouvons aussi dans
leurs oasis, comme chez les Kabyles, cette même organisation
des djema*a assemblées souveraines. Si quelques hommes
jouissent dans les djema'a d'une autorité incontestée, d'une
initiative puissante, ce n'est qu'un résultat d'influence et
non de droit. Cette autorité, cette influence, pourront s'exer-
cer sans opposition dans des affaires de minime importance,
mais seront sans force dans les grandes questions d'intérêt gé-
néral. C'est surtout par les alliances de famille, par le nombre
et la richesse des parents que cette influence s'établit. C'est
à l'omnipotence des djema'a que nous avons dû le refus de
relations que nous avons éprouvé et l'attitude hostile qui
nous a été opposée. Il est probable que les riches commer-
çants n'auraient pas mieux demandé que d'entrer en
relations commerciales, mais la masse du peuple les en a
empêchés.
Chez les Arabes, l'influence du chef est au contraire toute^
poissante, surtout l'influence religieuse. La présence parmi
nous de Stdi Boû Beker, fils du célèbre marabout Sîdi Hamza,
72 yOYAGE AU GOURÂRA ET A L'AOUGUEROÛT.
nous a amené tous les chefs arabes dont l'autorité nous a
ouvert toutes les oasis> en dépit du mauvais vouloir de la
masse, qui a protesté par l'abstention, en se bornant à
nous tolérer par obéissance pour ses chefs.
Arabes et Berbères croiraient dégénérer s'ils travaillaient
le sol. Adonnés à cette molle paresse que les climats chauds
engendrent, ils se bornent à surveiller les travaux de leurs
gens à peau noire; leurs dattiers leur offrent non seulement
le pain quotidien, mais le moyen de se procurer les den-
rées alimentaires de luxe que nos caravanes leur apportent,
ainsi que les épices, cotonnades, métaux, huiles, savons,
denrées industrielles et coloniales dont ils ont besoin et
que les Marocains fournissent. Sous les palmiers, les Harâtîn
et les nègres cultivent quelques légumes, navets, carottes,
melons, pastèques, orge, blé, conconabrôs pour les maîtres;
quelques cotonniers, figuiers et grenadiers, enfin une plante
fourragère nommée foçça qui n'est autre chose qu'une espèce
de trèfle à végétation très active, que Ton coupe tous les
vingt jours, temps suffi3ant pour qu'il grandisse de plus d'un
pied. Ce trèfle sert à nourrir les quelque^ chèvres que pos-
sède chaque maison. Les travaux d^eau, les fegâguir^y les
puits, les canaux, la construction des habitations en briques
cuites au soleil sont les œuvres des nègres. Ils sont, par droit
de naissance, voués au travail pour les castes privilégiées, et
acceptent du reste sans difficulté la position qui leurest faite.
Quand nous disons sans difficulté, on pourrait nous opposer
que la condition forcée de l'esclave, anormale pour l'être
dénué de raison, doit soulever au moins dans son cœur le
désir d'une liberté dont il voit que d'autres jouissent. Eh
bien ! nous en doutons, au moins pour la grande majorité des
esclaves. C'est qu'en effet lent position est généralement
préférable à celle des Harâtîn. Le Hartâni est librQ en droit,
mais n'en a pas moins à supporter les dures exigences de ce
r 1. Au singulier foggâra : puits à galerie souterraine. (H. D.)
VOYAGE AU GOUUlRA ET A l'AOUGUEROÛT. 73
maître impitoyable qu'on nomme la faim. Ge n'est qu'à la
condition de travailler qu'il peut vivre sur un sol qui ne lui
appartient pas, et dont il ne récolte pour lui que le cin-
qaième des produits obtenus par ses labours. Le nègre
esclave est obligatoirement nourri, vêtu et logé par son
maître; il a pour le proléger le code islamique appliqué ri-
gooreusement au Gourâra et au Touât dans toutes ses
prescriptions paternelles. Si Tesclave souffre de la faim
chez son maître, on oblige ce dernier à le vendre. Les mau-
Tais traitements lui sont rarement infligés et jamais sans
motif. Si ce n'était cette torture morale, que nous lui attri-
buons volontiers et qu'il a rarement, de se savoir marchan-
dise, sa condition matérielle est cent fois préférable à celle
du Hartâni, pour lequel il a du reste, ainsi que nous l'avons
dit, le plus souverain mépris.
La haute opinion que l'Arabe et le Berbère ont de leur
position sociale dans le milieu où ils vivent, leur a fait con-
tracter des habitudes aristocratiques qui ne manquent pas
d'une certaine dignité. Leur manière de se draper a un ca-
chet de noblesse, leur démarche est lente et grave, on voit
qu'ils étudient leur maintien; ils affectent la discrétion et
le calme dans leurs relations de politesse. Ces dehors de
lenteur et de froideur tiennent aussi du reste à leurs habi-
tudes de paresse. Pendant les longues journées d'été
sous ce ciel embrasé, le milieu du jour se passe à dor-
mir, pendant que les Harâtîn et les nègres n'ont d'autre
occupation que de diriger l'eau des conduits dans les
jardins et de dormir ensuite sur le sable à Tombre des
palmiers. Tout ce monde se réveille avec le déclin du soleil;
les femmes des riches montent sur les terrasses pour humer
les premières bouffées fraîches du soir et travailler à leur
tissage, pendant que celles des malheureux et les négresses
préparent les aliments. Les hommes sortent et vont s'as-
surer du travail des serviteurs. On conduit dans les jardins
les quelques chèvres et brebis à poil ras (daman) que^
74 VOYAGE AU GOURÂRA ET A l'AOUGUEROÛT.
chaque famille possède pour se procurer le lait destiné à
affranchir les dattes * • Après le repas du soir, on se répand
en foule dans les jardins pour y jouir de la douce tempéra-
ture; les joueurs de flûte se font entendre; les chanteurs
les accompagnent de la voix et en frappant de leur main en
cadence; les négresses et les enfants jouent et dansent; les
hommes graves forment des mVâd où Ton cause des nou-
velles du jour, des histoires passées, tout en fumant le
tabagha (tabac) acheté dans les oasis au sud de Tîmmi. La
pipe du fumeur passe de bouche en bouche, les groupes
principaux se tiennent près des portes; l'entrée de ces
portes est un long vestibule couvert de larges bancs en pierre
où se tiennent des réunions et où couche toujours nombreuse
compagnie.
Gomme on le voit, la première partie de la nuit est toute au
mouvement, à la joie, au plaisir, au travail : les serviteurs
sont occupés dans les jardins à l'arrosage. Ce n'est qu'après
le milieu de la nuit que les chants cessent peu à peu ; cha-
cun se dispose à dormir au frais, les riches et leurs femmes
sur les terrasses, les nègres et Harâtln sur le sable, dans les
jardins, à portée de leurs travaux. Le calme règne ensuite
jusqu'à l'appel matinal du muezzin qui convoque à la prière.
Les hommes prient avec une ferveur affectée, vont ensuite
à leurs affaires, visiter leursjardins, pendant que les femmes
ont repris leurs travaux et que le déjeuner se prépare; après
quoi chacun ira chercher le coin le plus frais pour la sieste
ou meguîL
On sait tout ce qu'il y a de repos et de calme dans l'exis-
tence des habitants des oasis. C'est à ces habitudes paisibles
que l'on doit, selon nous, attribuer la douceur de leurs
mœurs, douceur beaucoup plus grande encore chez les Ber-
bères que chez les Arabes.
Les travaux ordinaires sont peu de chose : ils se bornent
1 . La datte est un fruit très nourissant, très sain mais échauffant ; le
lait est rafraîchissant. (H. D.)
VOYAGE AU GOURÂRA ET A L'AOUGUEROÛT. 75
aiu soins des palmiers et à une culture maraichère insigni-
fiante; le peu de blé et d'orge qu'on ensemence est cultivé
par planches, comme les légumes; il n'y a de pénible que les
travaux d'art, l'entretien et le curage des canaux ; des murs
d'enceinte d'habitation. Ces travaux se font en commun par
les propriétaires des eaux, pour les fegàguir et canaux, par
tout le monde pour les murs de défense, etparcbacuupour
sa propre maison, bien entendu, toujours, au moyen des
clients Harâtîn ou des esclaves.
Les habitants des oasis sont bons, hospitaliers, peu vindi-
catifs, amis des plaisirs sensuels, très probes dans leurs re-
lations commerciales ou amicales, fanatiques à l'extrême
dans leurs convictions religieuses. Leur pays est encore un
pays à miracles où les chérifs ont beau jeu pour se faire hono-
rer et bien traiter, surtout ceux quise posent en martyrs des
chrétiens. Aussi les marabouts y jouissent-ils d'une grande
TÔiération et ont-ils trouvé moyen d'y pulluler.
Les tolba^ y sont en grand nombre, les chorfa^ pareille-
ment, chacun jouant de son mieux son rôle de prédestiné,
poar améliorer sa position sur cette terre en attendant mieux
pour l'autre vie.
Quelques écrivains ont parlé des mœurs des oasis du
Gourâra et du Touâtet s'ils ne s'accordent pas sur le plus ou
moins de libertinage, ils n'en constatent pas moins qu'il
existe dans ces oasis une plus grande licence que dans nos
possessions en général.
Cet amour des plaisirs sensuels tient à l'oisiveté, à la con-
dition et à l'éducation misérables des femmes, et enfin aux
facilités que donnent les labyrinthes des jardins.
Les femmes des djoudd ou nobles, se respectent et sont
respectées de tous; elles sortent rarement et toujours
accompagnées de négresses ou de femmes de Harâtîn; elles
1. Tolba est le pluriel de tâleb, lettré, étudiant en théologie. (H. D.)
2. Chorfa est le pluriel de cherîf : noble, c'est-à-dire descendant de
lohammed, le prophète. (H. D.)
76 VOYAGE AU GOURArA ET A L'AOUGUEROÛT.
se tiennent le plus souvent sur leurs terrasses et vaquent
aux travaux de l'intérieur. Leurs maris et leurs parents ont
pour elles la même jalousie que les Arabes et les Kabyles
de nos possessions, et il leur serait difficile de mal se con-
duire avec l'existence de réclusion presque perpétuelle,
dans les villages bien peuplés d'où le mari s'absente rare-
ment.
Les reproches de licence et de libertinage s'appliquent
aux malheureuses femmes des Haràtîn (ce sont le plus sou-
vent les veuves, les orphelines) et aux pauvres négresses, qui
n'en peuventmais. Comme on le voit, misère et malheur sont
les pourvoyeurs de la débauche dans un pays où la femme
ne connaît pas le mot pudeur, où regorgent les mendiants,
ou la hideuse famine fait tous les ans son apparition.
A leur arrivée près d'une oasis, les caravanes sont littéra-
lement assaillies par des vieillards mourant de faim, de
chétifs enfants criant misère, des femmes demi-nues nous
tendent la main, tous Harâlîn. Le nègre et la négresse es-
claves sont nourris par leur maître; la loi religieuse lui en
fait un devoir, mais le Hartâni n'a que ses bras et son travail
pour se procurer le cinquième seulement des produits du sol
de son std ou patron. Ce patron doit aide et protection à
son client en retour d'un dévouement et d'une obéissance
presque absolus. Cette protection est bien souvent illusoire
et n'est dans tous les cas qu'un hautain échange où tout le
bénéfice est pour le seigneur. Que le Hartâni meure, sa fille,
sa veuve, conserveront cette protection de leur patron.
Cette protection ira presque à quelques aumônes insuffi-
santes, lùaislafaim ne tardera pasà se faire sentir. Heureuses
les jeunes et jolies, elles courront les jardins et trouveront à
vivre sans que personne leur fasse honte, et tel qui le jour
aura l'air de les mépriser le soir ira secrètement leur porter
ses vices et son obole.
M. le général Daumasfait direà un vieillard de Timimoun :
€ Allez, jeunes gens, vous anîiuser dans les jardins avec les
VOYAGE AU GOURÂRA ET A L'AOUGUEROOt. 77
jeanes filles.» Cette phrase a été, delà pari de M. le lieutenant-
colonel de Colomb, l'objet de réfutations sérieuses. Pour nous,
Doas n'y voyons que renonciation en style animé d'une
idée générale sur la facilité des mœurs des oasis et nous
croyons assez à la possibilité d'un pareil propos égrillard
dans an moment de bonne humeur et de réminiscence de
jeunesse. Certainement, dans toutes les oasis il existe
des coureuses de jardins, des khedddmàt 'alâ rouâhhoum
plasou moins avérées, que les jeunes gens connaissent et
qui vivent plus ou moins bien de ce que nous nommerons (à
regret) leurs charmes. Ce sont généralement des veuves ou
orphelines de Harâtin et des négresses que leurs maîtres ou
maîtresses livrent à ce commerce.
Si dans certains points des chefs influents s'opposent à
un dévergondage trop ébonté, ils le tolèrent cependant en
principe et ne luttent que contre les scandales trop patents.
Nous avons bien involontairement pu juger par nous-
mêmes du peu de soin apporté à maintenir dans de justes
bornes l'étalage de leurs vices et de leur misère par les mal-
beareuses prostituées des oasis.
Kous avons vu, dès notre arrivée à Sîdi Mançoûr, deux ou
trois jeunes Hartànîyât et négresses, d'allures non équivoques
qui, parées de bijoux, le front ha^^t, s'en venaient en plein
jour dans les tentes de nos Arabes y entamer effrontément les
conversations les plus gaillardes et ré pondre hardiment aux
qaolibets des jeunes gens. Nous avons vu à toutes les oasis
nombre de nos convoyeurs qui, à la tombée de la nuit, quit-
taient le camp, munis de quelques poignées de grain ou de
farine, et rentraient plus tard les mains vides, ré pondant par
on sourire confus et une indication non douteuse aux ques-
tions embarrassantes que leur adressaient leurs amis en
riant.
Tous les jours déjeunes femmes venaient mendier dans les
tentes et savaient parler à voix basse.
Il nous est arrivé de demander, à propos d'une négresse et
78 VOYAGE AU GOURÂRA ET A L'A0UGUER0<^.
son enfant qu'une femme arabe offrait à la vente, pourquoi
on la séparait de son mari. On nous répondit qu'elle n'était
pas mariée. «Mais cet enfant, quel estson père? — Qui le sait?
Les jardins ! Grâce à eux, sa maîtresse en tirera 100 francs de
plus à cause du c marcassin > (nom que Ton donne aux
négrillons) >.
Cependant les oasis que nous avons visitées sontréputées
pour celles où les mœurs sont les plus pures. Que serait-ce
à Timimoun, à Deldoûn, à Adghar de Timmi, aux Oulâd
Sa'ïd, etc., etc.?
Pour que ces détails hideux soient venus nous heurter en
face, il faut que la lèpre soit bien vivace et bien profonde.
Que signifie d'ailleurs cette vente d'esclaves où les jeunes né-
gresses se vendent d'autant plus cher qu'elles sont plus jolies
et que leur corps est moins flétri ?
Que ce soit le grand trafic des esclaves, trafic qui porte
presque uniquement sur des femmes jeunes, filles et
enfants, et qui tous les ans enamènedes milliersdu Soudan,
que ce soit cette habitude déjouer avec la chair humaine, que
ce soient la misère et Tabsence du sens moral chez les Harâ-
tin, que ce soit les latitudes de la loi musulmane qui per-
mettent à rhomme toute liberté avec ses esclaves, que ce
soient les facilités de mariage et de divorce, nous n'en devons
pas moins constater une grande immoralité dans les oasis
du Gourâra et du Touât, où la femme à peau noire n'est rien,
et se donne à qui la veut, heureuse, l'infortunée qu'elle est,
quand on la prend.
Le costume du pays est en général le costume arabe, mais
dépouillé de tout son luxe. La plupart des habitants, hommes
et femmes, sont fort peu vêtus. La mise des femmes otfre
seule quelques singularités. Celles qui appartiennent à une
famille aisée portent, outre le hâîk qui s'attache sur
les épaules, une espèce de jupon formé d'un long hâïk
dont elles s'entourent le corps, qu^elles fixent autour de la
taille au moyen d'une corde qui permet de laisser retomber
VOYAGE AU GOURÂRA ET A l'aOUGUEROÛT. 79
sur les hanches la partie supérieure de ce hâïk. Afin de don-
ner de l'ampleur pour la marche, elles plient assez artiste-
ment cette étoffe sur la corde une fois que celle-ci est attachée.
Elles portent aussi comme nos femmes arabes des bracelets
de pied et de main, en corne, en bois, en étain, cuivre,
argent et or, ainsi que d'immenses pendants d'oreilles fort
lourds.
Les négresses et les HartâniyÀt vont toujours tête nue ;
leur coiffure consiste en tresses faisant tout le tour de la
tête et tombant jusqu'à la naissance du cou; sur le sommet
de la tête, les cheveux ëont maintenus lisses.
Pour se coiffer, voici le procédé qu'elles emploient. Elles
peignent leurs cheveux et les font retomber tout naturell ement
autour de la tête ; elles se ceignent ensuite avec une corde
destinée à séparer la partie à maintenir lisse de celle du des-
sous qui sera tressée. Ces tresses se terminent par des
bouts d'ambre, de corail, des kourdi ou cowries du Soudan.
Cette coiffure ne manque pas de grâce. Les jeunes filles ont
pour naarque distinctive l'épaule gauche nue, c'est-à-dire
que le hàlk, au lieu de s'attacher sur l'épaule, s'attache sous
l'aisselle de ce bras.
Les langues parlées sont de trois sortes : l'arabe, le
zenâti et une langue soudanienne.
La rareté des pluies permet d'employer pour les con-
stractions les briques en terre cuite au soleil. Cependant
chaque orage amène des désastres. Les villages, si petits qu'ils
soient, ont tous une citadelle ou qaçba qui est leur refuge
en cas d'attaque sérieuse. Le choix de l'emplacement des
qaçba est toujours judicieux. Mais, à l'exception des qaçba
des grandes oasis, toutes les autres sont prenables par le
manque d'eau, dont elles ne sont approvisionnées qu'au
moyen de peaux de bouc qu'on y transporte à l'avance.
Ces qaçba seraient de très mauvais moyens de résistance
contre une force européenne munie de canons et de petits
mortiers. Elles deviendraient de véritables nids à bombes
80 VOYAGE XV GOURÂRA ET A L'aOUGUEROÛT.
oùy par suite de rentassement des défenseurs et de leurs
familles, chaque projectile amènerait des pertes cruelles.
La justice est rendue par des qâdhi, que nommait
autrefois l'empereur du Maroc lorsque les oasis lui payaient
l'impôt, ce qui n'a plus lieu depuis trente ou quarante ans.
Les qàdhi sont aujourd'hui nommés par les djema'a, ou
par les chefs de l'autorité ; ils ne règlent que les contes-
tations de jurisprudence civile; ils ne font point les mariages
et divorces. Ce sont les imâm des mosquées que l'on nomme
aussi chdhed (celui qui dit dans les mosquées la chehâday
la profession de foi), qui règlent les contestations ayant
une grande connexité avec la religion et qui font les mariages
et divorces.
Les répressions des crimes et délits sont faites par la
djema'a ou par le chef ayant assez d'autorité pour cela.
Pour les crimes et délits contre les personnes, autres que
les crimes contre les mœurs, la peine appliquée est celle
du talion; l'adultère, le viol, quand ils sont punis, le sont
par la flagellation et l'exposition publique à un pilori. Le
vol est puni de l'amende, de la flagellation et du pilori,
suivant la gravité. Pour cette dernière peine, le patient est
attaché vigoureusement à un poteau vertical et on le laisse
ainsi gardé par quelques hommes pendant tout le temps
fixé pour sa peine ; il est privé de nourriture pendant tout
ce temps.
A Timimoun et à Âdghar du Tlmmi, les chefs qui y
commandent et dont l'autorité est incontestée pour tout ce
qui touche à la police, punissent,de leur propre autorité, et
sans consulter la djema'a. Ils frappent des amendes dont
ils recueillent le montant; ils ont à leur solde des chaouch,
un khôdjay un mouedhdhen (muezzin), un forgeron, un ma-
réchal-ferrant, etc.; ils prélèvent pour ces dépenses des ziâra
ou offrandes religieuses.
Les crimes sont fort rares, ils font date dans les oasis
où ils ont été commis.
VOYAGE AU GOURÂRA ET A L'AOUGUEROOt. 81
Le voleur, oatre la punition corporelle, est frappé de répro-
bation. Il faut ordinairement qu'il s'expatrie. Ses filles, ses
fils, ne trouveront pas à se marier. L'épithète de voleur est
one grosse injure.
Les vols sont ordinairement le fait des esclaves. Le maître
est responsable. C'est lui qui punit l'esclave ou le fait punir.
Toatefois, le châtiment est toujours modéré, car « le nègre
n'est point noble; c'est une brute que ses mauvais instincts
de race maudite ont entouré, et qui a une valeur marchande
qu'on ne doit point altérer »•
L'hospitalité est partout pratiquée sur une large échelle.
L'étranger est toujours hébergé pendant trois jours
enliers dans la plupart des oasis. Cette mesure bienveillante
tient non seulement à la douceur des habitants, mais encore
an grand intérêt qu'ils ont à faciliter aux étrangers l'accès
de leur pays. L'absence de caravanes serait un malheur
immense pour le Gourâra, le Touât et le Tidikelt.
Le pays des oasis ressemble, quant à la configuration du
sol, aux chotts de nos possessions.
Les oasis sont adossées aux pentes douces des rebords qui
limitent de grands bassins.
C'est ce qui explique le parti adroit que leurs habitants ont
su prendre pour se procurer de grandes quantités d'eau, par
le moyen des fegâgui. Us ont foré des puits dans les parties
élevées, de manière à créer ainsi des sources souterraines
qu'ils ont reliées par des conduits, et ont ensuite creusé, sui-
vant la ligne de la plus grande pente, une série de puits pour
construire les canaux souterrains de communication qui les
amènent â fleurde terre. De là les eaux sont distribuées pro-
portionnellement aux droits des coassociés dans la construc-
tion delà foggâra. Des contestations fréquentes ont lieu pour
l'usage des eaux; elles sont réglées par un kidl el-mâ (mesu-
reur de l'eau). Ce dernier possède, pour le mesurage,une plan .
ehette,percéedetrousayantentreeuxune proportion connue,
qui permet d'évaluer le débit des canaux, et de répartir l'eau
soc. DE 6É06B. — 1** TRIMESTRK 1893. XIY. — 6
82 VOYAGE AU GOURÂRA ET A L'aOUGUEROÛT.
dans toutes les proportions. C'est lui qui règleaussi les heures
de répartition pour la nuit et pour le jour. La division
première de l'eau est toujours facile entre les propriétaires
originaires : elle consiste à faire autant d'ouvertures de
même diamètre à une même hauteur qu'il y a de parts
égales à faire, et à attribuer à chacun le nombre de parts
qui lui reviennent. Mais, cette première répartition faite,
viennent les ventes et cessions d'eau, faites le long du trajet
du conduit de chacun des premiers propriétaires. La foggâra
s'ensable, a besoin d'être nettoyée, les sous^cheteurs n'ont
pas la quantité d'eau qui leur a été vendue . de là contes-
tation que le kiâl el-mà est appelé à régler, etc.
Si la diversité d'origine et la lutte des Arabes et Berbères
a laissé des traces profondes dans les mœurs, dans les
habitudes administratives, dans la langue et dans le grou-
pement général des oasis, d'autres causes étrangères ont
modifié dans les détails quelques-uns de ces traits saillants
qui différenciaient les deux races. Ces causes sont l'influence
étrangère d'un peuple puissant, les Marocains, et les querelles
intestines, ardentes, durant encore aujourd'hui et que nous
voyons tous les jours se renouveler sans que nous en
connaissions l'origine : la lutte des Safiàn et des Ihàmed.
Nous retrouvons dans les oasis berbères des familles
d'origine arabe ayant une grande prépondérance et dont
l'autorité» s'affaiblissant aujourd'hui tous les jours devant
celle des djema'a, a été autrefois toute-puissante non seule-
ment sur l'oasis où elle habitait mais sur des districts entiers.
La présence et l'influence de ces familles arabes s'explique
par l'antique soumission au Maroc des oasis berbères. Ce
sont des familles de chefs, autrefois nommés par les
empereurs du Maroc, alors que le Goaràra, le Tou&t et le
Tidtkelt reconnaissaient leur suxeraineté. Des fiefs furent
créés par ces empereurs en faveur des familles de no-
blesse religieuse.
Ces fiefs furent transmis en apanage à leurs héritiers et
VOYAGE AU GOURÂRA ET A L'AOUGUEROÛT. 83
aujourd'hui que les oasis ont cessé de reconnaître la
suzeraineté marocaine depuis nombre d'années, la souve-
raineté des djema'a tend à reprendre ses droits, inscrits
dans les traditions de la masse. La souveraineté de ces
vieilles familles tend à ne plus devenir qu'une influence
puissante. C'est ce qui a lieu à Timimoun et à Adghar du
Tîmmi, où les familles d'El-Hâdj 'Abd Er-Rahmânet d'El--
Bâdj Mohammed Ben EI-Hâdj Hasen ont encore une autorité
considérable pour les questions administratives du deuxième
ordre, autorité qui s'efface devant celle de la djema'a pour
les questions d'une importance générale.
Les querelles intestines ont créé deux grands partis que
l'on nomme Ihâmed et Saflàn, dont les luttes ont souvent
ensanglanté le sol des oasis, qui sont encore en présence et
au moindre prétexte recourent aux armes. Nous avons
recherché l'origine de ces deux partis qui jouent un grand
rôle encore aujourd'hui, ainsi que nous l'indiquerons plus
loin.
L'explication qui nous a été donnée ne pouvant ration-
nellement nous satisfaire, nous avons dû l'attribuer à d'an-
ciennes révoltes politiques de familles puissantes, se dispu-
tant la souveraineté du pays, tout en reconnaissant la
suzeraineté marocaine. Autrement dit, des luttes de puis-
santes familles féodales entre elles.
Un fait à noter, c'est que toutes les oasis arabes sont dans
le même parti, celui dés Ihàmed, ou neutres le plus souvent,
tandis que nous trouvons une scission dans celles des Ber-
bères. En outre, nous trouvons des groupes qui sont neutres
tant chez une race que chez l'autre. Enfin, nous trouvons
des tribus nomades ayant pris fait et cause les unes pour
les Ihàmed, les autres pour les Saflàn.
Pour qui counsdt l'esprit qui a présidé à l'envahis-
sement arabe, la conclusion infaillible à déduire de ces
simples observations, c'est que la rivalité des Ihàmed et des
Safiàn est postérieure à la conversion des Zenâta ou
84 VOYAGE AU GOURÂRA ET A L'AOUGUEROÛT.
Berbères et que son origine n'est pas religieuse. Ce qui le
prouve^ c'est que parmi les nomades, d'origine arabe, nous
trouvons des tribus de l'un et de l'autre parti, et pareillement
cbez les nomades d'origine berbère.
Pour qu'ils se soient ainsi divisés en Ihàmed et en Safiân,
il a fallu qu'ils fussent sollicités par quelque intérêt politique,
et non point religieux, ni par un intérêt de race.
Nous n'avons pas à jeter un grand jour sur cette question
et ce que nous en dirons n'a d'autre but que d'attirer
l'attention des futurs historiens de ces contrées sur un passé
obscur que de nouvelles recherches parviendront un jour
à éclairer.
M. le lieutenant-colonel de Colomb, dans son excellente
Notice sur les oasis du Sahara, fait remonter l'origine de
la querelle à une époque peu éloignée de nous, vers 1825.
Nous croyons que ce n'a été là qu'une reprise des hostilités,
mais que l'existence des partis remonte bien plus loin.
En effet, la guerre entre Cheikh El-Barka, du district de
Bouda, et son beau-père El-Hâdj El-Uaseîn du Tîmmi, ne
suffirait pas à expliquer les nombreuses et sanglantes luttes
qui se sont produites, depuis lors, entre des oasis qui n'ont
pas pris part à la querelle des deux districts de Bouda et
Tîmmi. D'ailleurs, Cheïkh El-Barka une fois mis à mort par
son beau-frère et son beau-père, la guerre ne dura guère que
quelques mois. Adghar fut assiégé inutilement par Moham-
med Cheïkh, frère de Cheikh El-Barka. Forcé de lever le siège
devant les contingents des Touareg, il fut poursuivi jusqu'à
Bouda, oh la paix fut conclue à la demande du fils de Cheïkh
El-Barka lui-même, qui était neveu de Cheïkh Mohammed
du Timmi par sa mère.
M. de Colomb ajoute : c La guerre des Safiàn et
Ihàmed n'a pas cessé un instant depuis cette époque, il n'y
a plus eu de grands rassemblements, mais la discorde est
partout et les districts voisins sont toujours en querelle et
les armes à la main ; il y a même des districts qui ont des
^
VOYAGE AU GOURÂRA ET A l'aOUGUEROÛT. 85
Isar appartenant aux deux partis : Tsabit est du nombre,
et Tannée dernière encore les gens de El-Ma'iz et dé El-
Habela, qui sontlbàmed^ altaquèrenlBrinkân, qui est Safiân.
c Aatrefois, paraît-il, les oasis reconnaissaient la sou-
feraineté des empereurs du Maroc et leur payaient un
împ6t. >
Ce rapprochement entre l'antique suzeraineté marocaine
et les luttes actuelles dont le caractère est essentiellement
politique, semble indiquer que ce consciencieux et érudit
auteur ait eu comme un pressentiment qu'il y avait entre
ces deux faits une obscure relation. Pour nous, nous croyons
que c'est un reste de guerres féodales entre deux familles
rivales, une guerre de Guelfes et de Gibelins, dont les chefs
ayaut disparu, les masses sont restées divisées.
Quoi qu'il en soit et pour nous arrêter aux actualités, nous
dirons que les haines entre Ihâmed et Safiân sont encore
maces aujourd'hui, qu'elles ne se bornent pas aux oasis,
mais s'étendent à toutes les tribus nomades, Berâber, Arabes
et Touareg, qui ont des relations avec elles.
Aussi, quand une tribu du parti ih&med. ne trouve pas à
s'approvisionner de dattes dans les oasis ihâmed où elle a
l'habitude de faire ses achats, elle se garde d'aller dans
les oasis safiân, mais va dans d'autres qeçoûr de son
parti.
La liste que nous publions des qeçoûr et des tribus que
compte chaque parti donne la clef de la dispersion de nos
caravanes.
Les Ihâmed comptent :
Toutes les oasis de Meharza et Tinerkouk et de Tabel-
kouza (qui prennent peu part à ces haines);
Les oasis des Khenâfsa du Djereïfât, — des Oulâd Deroùd,
feus l'Aougueroût, — des Béni Mahlel de Timimoun, — du
poupe de Zouâ, — des Deghâmecha, — des Oulâd Sa'îd, —
Keberten, Oufrân, Oulâd Mahmoud, El-Ma'iz, — El-Habela
(do groupe du Tesâbit). ^
86 VOYAGE AU 60URÂRA ET A L'AOUGUEROÛT.
Toutes les oasis duTîmmî, — de Tamest, — Anzegmir, —
Sali, — de tout le Tidikelt, — toutes les tribus touareg, —
les Douï Menla' (tribu nomade marocaine), — les Benî
Mahmed (tribu nomade marocaine), — lesHamiàn Djenba
(tribu saharienne du cercle de Sebdou), — les Trâfi, moins une
fraction (du cercle de Géryville), — les Oulâd Moûmen, frac-
tion des Laghouât (du cercle de Géryville), — les Guerâridj,
fraction du Laghouât (du cercle de Géryville).
Les Safiàn comptent :
Timimoun ; — Boû Guemma, Gharef, Àqboûr (dans l'Aou-
gueroût) ; — les oasis de Talmtn ; — Gharouîn; — Tesâbit
(à l'exception de El-Ma'ïz et de El-Habela) ; — Bouda ; —
Tamentît et Boû Fûaddi ; — Zaglou ; — Boû 'Alî ; — Reggân ;
— les Ghenânema du Maroc, qeçoûr et tribu ; — les Ida Où
Belâl (tribu berbère marocaine); — les Arabes d'Abda (du
Maroc); — les Hamiàn Chafa (du cercle de Sebdou); — les
Rezâïna (du cercle de Salda) ; — les Oulâd Ziyâd (du cercle
de Géryville) ; — les Rezeïgât (du cercle de Géryville) ; — les
Oulâd Seroûr (du cercle de Géryville).
Enfin, le parti neutre se compose de l'Aougueroût, à
l'exception des oasis que *■
de l'oasis de Sebâ, point de passage obligé de toutes les
caravanes allant de nos possessions au Touât.
Des oasis de Finnoughîn, groupe peu important.
En comparant cette liste avec celle de la dispersion des
caravanes, on voit que chaque parti fait ses provisions dans
les oasis de son bord.
Nos tribus, en raison de leur éloignement, ont dû rarement
prendre une part active aux luttes qui ont eu lieu. Mais, ce
qui est arrivé fréquemment et arrive encore aujourd'hui,
c'est que nos caravanistes tentent des coups de main sur les
oasis du parti opposé, jamais sur celles du leur. Ainsi, par
exemple, quand les Terâfi passent devant Timimoun, il est
1. La copie du travail du commandant Colonieu qui sert de texte pré-
sente ici une lacune. (H. D.)
YOYAGE AU GOURÂRA ET A L'AOUGUEROÛT. 87
rare que des coups de fusil ne soient pas échangés dans les
jardins où nos gens vont chercher à voler des nègres ou
des négresses. Aussi ne les accueille-tron jamais en nombre
dans la ville elle-même. Quand le soi-disant sultan Ben Seroûr
a voulu piller la caravane des Terâfi^ il Ta attendue à Timi-
moon, où on lui a prêté main forte et où il a succombé dans
la latte.
C'est cette haine vivace des Ibàmed et Safiân qui tous les
jours encore sert de prétexte aux tribus marocaines pour le
pillage. Un mois avant notre arrivée au Gouràra^une troupe
de Berbères était venue mettre à composition quelques oasis
du parti opposé, et faire gratis ample provision de dattes
après avoir brûlé une oasis, tué quelques malheureux et
enlevé quelques esclaves.
Les Harâlîn sont principalement les souffre- douleur de
ces bandes qui rappellent par leurs excès les grandes com-
pagnies du xrv^ siècle ; aussi chaque année des migrations
ont lieu dans nos possessions, émigrations d'autant mieux
aceaeillies par nos indigènes que la traite qui les alimentait
autrefois de serviteurs ne leur est plus permise.
C'est la guerre incessante des Ihàmed et Safiân qui
explique ces quantités de qaçba en ruines, ces canaux
obstrués, ces fegâguir comblées, ces palmiers boûr qui
attristent le voyageur dans toute l'étendue du pays des
oasis, et en font une contrée de ruines. Sans la guerre, le
Gourâra, le Toii&t et le Tidîkelt seraient un immense
jardin de 120 lieues de long.
Vente et achat de dattes. Commerce et industrie. —
Quand une caravane arrive aune oasis, le jour de son
arrivée elle s'installe. Si elle est peu nombreuse, elle se place
dans le haoûch de l'oasis. On appelle haoûch une grande cour
ménagée à côté des murs de l'oasis et servant à mettre à
l'abri des maraudeurs les animaux de transport. Après les
premières amitiés, des deux côtés on s'informe des non-
88 VOYAGE AU GOURÂRA ET A L'AOUGUEROÛT.
velles de la récolte, etc.; deux ou trois jours se passent sans
qu'il soit question d'échanges; chacun renchérit sur ce
qu'il possède.
Nos cavaliers d'escorte appartenaient à toutes les tribus du
cercle de Géryviile. La plupart d'entre eux n'avaient pas va
l'Aougueroût, n'avaient par suite aucun ami dans le district.
Or, d'usage, chacun fait ses achats tous les ans dans le
même pays, dans la même oasis, et souvent chez le même
individu. Beaucoup d'achats de dattes se font même par
avance, soit d'une année à l'autre, soit au printemps par
de petites caravanes que nos tribus envoient.
Cette absence d'intimité d'échanges nuisit les premiers
jours aux transactions. Les gens de l'Aougueroût se tinrent
à l'écart et demandèrent un prix très élevé de leurs dattes.
Ils avaient, du reste, dans leurs haoûchs, quelques caravanes
des Zouà de Géryviile qui, d'habitude, s'approvisionnaient
chez eux. De leur côté, nos gens cotèrent très haut leurs
moutons et leurs apports en grains, beurre et laines. Pendant
trois jours, les rares achats qui se firent portèrent sur les
dattes de rebut ou hachefy destinées à nourrir les moutons,
les chevaux et les chameaux. Nos gens formulèrent l'inten-
tion d'égorger leurs moutons et de les manger plutôt que de
les donner à vil prix et de rem porter leurs provisions. Tout
cela n'était que la comédie habituelle en temps de cherté
des dattes.
Les caravanes des Zouâ partirent bientôt^ ayant achevé
leurs achats. Gela amena quelques échanges. Les djema'a se
réunirent et tinrent conseil pour fixer les prix de vente.
De notre côté, nos gens s'entendirent pour obtenir des
réductions. Enfin la lassitude, les efforts de Stdi Bod Beker et
quelques achats partiels importants amenèrent une entente
générale, et en quelques jours tous les achats étaient
complets.
Les premiers échanges sont ceux de moutons vivants
pour du hachef destiné aux autres moutons, aux cha-
YOTAGE AU GOURÂRA ET A L'AOUGUEROÛT. 89
meanz. On livre pour cela les moutons maigres et fa-
tigués, chacun pour un certain nombre de gueça'a dehachef.
nfut donné de 15 à 25 gueça'a. La gueça'a de TAougueroût,
ainsi qu'on Ta vu dans un précédent paragraphe, est double
de celle de Timimoun. Il faut 30 gueça'a pour faire une
charge. Nous avons évalué à vue d'œil son volume à environ
4 litres 1/2.
Tient ensuite l'échange des bonnes dattes contre des mou-
tons. L'essentiel, pour les caravanistes, est de se débar-
rasser promptement de leurs hôtes ovines, qu'ils ne peuvent
nourrir qu'à grands frais, et qui, faute d'herbages, fatiguées
de la route, maigrissent et perdent de leur valeur, tandis
que les habitants du pays tiennent aussi à acheter les mou-
tons encore bien portants qui se remettent bien vite dans
leurs jardins.
Cette année-là, les dattes étaient chères, la récolte avait
été faible partout. Les prix qui s'établirent furent les
smvants : 1 fr. 80 la gueça'a de dattes rouges {themirdt)^
c'est-à-dire de dattes estimées, et 1 fr. 50 la gueça'a de
dattes ordinaires.
Quant aux moutons, leur évaluation eut lieu aussi en
argent, sur le taux de 10 à 20 francs la pièce. Le prix de
la teison fut fixé à 3 francs.
Ainsi on donnera de 6 à 12 gueça'a de dattes rouges
par mouton, suivant son plus ou moins de beauté, et de 7 à
14 gueça'a de dattes ordinaires. Il est des indigènes qui
moyennant deux beaux moutons et une toison de laine,
purent charger un chameau de dattes.
Après l'échange des moutons vient celui du beurre, du
blé, de Torge, des fèves et de la laine. On fixa pour le blé
4 gueça'a de dattes pour 1 gueça'a de blé ; 3 gueça'a de
dattes pour 1 gueça'a d'orge; 6 gueça'a de hachef pour.l
gueça'a d'orge.
Quant au beurre fondu (dehân), c'est au jugé que les tran-
sactions s'opèrent. Nous vîmes constamment obtenir de
90 VOYAGE AU GOURÂRÀ ET A l'AOUGUEROÛT.
deux à trois charges de dattes pour une outre contenant de
12 à 15 kilogrammes de beurre.
Depuis de longues années les dattes n'avaient été aussi
chères. Ce prix fit monter à 40 ou 45 francs celui de la
charge de dattes. Mais, somme toute, cela permit, avec deux
ou trois moutons d'avoir une charge de ce fruit, c'est-à-
dire 120 kilogrammes à peu près.
!Nous savons que pour les transactions on convertissait
chaque denrée en argent. Malgré cela, une fois les échanges
terminés, alors que les caravanistes n'ont plus que de
l'argent monnayé, un nouveau prix s'établit pour les tran-
sactions contre le numéraire, et ce prix est plus faible que
le .prix conventionnel établi dans les échanges.
L'argent est rare au Gourâra et au Tou&t; on le recherche
parce qu'il permet d'acheter les denrées industrielles ou
commerciales que les Marocains apportent. D'ailleurs, les
provisions des caravanistes sont presque achevées ; ils vont
partir. Ceux qui ont excédent de dattes veulent s'en débar-
rasser. Ce prix fut fixé à 1 fr. 25 pour nos gens. Chacun
compléta sa cargaison avec du numéraire. Les pièces
d'or furent acceptées par quelques habitants ; d'autres, en
majorité, les refusèrent. Quelques-uns les acceptèrent con-
ditionnellement afin de s'en servir pour acheter à nos gens,
des chevaux, des tapis, ou des denrées de la pacotille que
nous avions emportée.
Il parait qu'au Timmi quelques caravanes de Tafilàla^
avaient recherché avidement l'or français, offrant même
une prime considérable qu'on nous dit être de 1 à 2 fr. pour
une pièce de 20 fr. Nous n'avons pu vérifier le fait ; nous
savons seulement que quelques Arabes des oasis qui se pro-
posaient d'aller au Tafilàla recherchaient notre or. Quanta
la pièce de 5 francs française, elle fut toujours évaluée
5fr. 50 dans les échanges.
1. Plus exactement : Tafllêlt. (H. D.)
TOTAGE AU GOURÂRA ET A L'AOUGUEROOT. 91
Quelques jours avant le départ des caravanes, les habi-
tants envoient à la vente de nombreux hâ!ks et burnous
que les caravanistes achètent pour leurs femmes, leurs
enfants et pour eux-mêmes. L'expérience leur a appris qu'au
retour dans le Dahra(on appelle Dahra^ les hauts plateaux,
pays de parcours habituel de nos nomades), la transition
d'an pays chaud à un climat où la température est froide
les surprendra et qu'ils doivent se prémunir. En outre, le
bon marché des vêtements les engage à faire emplette. Un
hS^ de laine [grossier large de S mètres sur 9 mètres de
long, coûte de 8 à 15 francs; s'il est d'un tissu fort et serré,
il va jusqu'à 25 ou 30 francs. Un burnous coûte de 20 à
28 francs, mais pour valoir ce prix il faut qu'il soit fort et
épais. Ceux de qualité inférieure coûtent de 8 à 15 francs.
Une habitude qu'ont les Touàtiens, quand ils envoient ces
yètements à la vente, c'est de les saupoudrer de craie
blanche, afin de donner au tissu un aspect plus brillant, de
le fait paraître serré. C'est une coutume assez sotte, d'autant
plos que nul ne s'y trompe; peut*être aussi provient-elle de
la nécessité de la conservation des tissus fabriqués. Ce sont
les fenimes qui tissent les étoffes avec la laine achetée
aux caravanes.
Cette industrie est commune à tous les qeçoûr, ainsi
que la fabrication de nattes grossières en feuilles de pal-
mier, de paniers de diverses formes nommés tadara^ de
couffins', vases, entonnoirs, plateaux; le tout est obtenu en
tressant la feuille du palmier.
Les tissus les plus estimés pour hâîk et burnous sont
ceux des Oûlad Sa'!d, Oulàd 'ATftch, de Deldoûn, des Zouâ.
Au moment où nous écrivons ces lignes (février 1862),
nos caravanes reviennent de leur voyage habituel au Gou-
1. Dahra, en arabe algérien, veut dire c nord » ; c*6st le pays c au
nord j d*un autre. (H. D.)
2. Sorte de grands cabas dont la paire contient une charge d*àne.
(H. D.)
92 VOYAGE AU GOURArA ET A L'AOUGUEROOT.
râra. Les dattes étaient très abondantes et la charge du cha-
meau a varié entre 10 et 15 francs. Aussi nos tribus
viennent-elles d'organiser une seconde grande caravane pour
aller faire de nouveaux achats.
On s'est bien souvent demandé pourquoi nos Sahariens se
bornaient au commerce des denrées alimentaires avec le
Gourâra et le Touât, et comment il se faisait qu'ils n'eussent
jamais tenté de faire comme les Marocains et d'aller cher-
cher un lucre dans le trafic des denrées industrielles contre
les produits soudaniens; pourquoi aussi les caravanes qui,
au dire des Arabes, venaient autrefois apporter les produits
soudaniens dans les contrées algériennes avaient cessé leurs
voyages.
Nous croyons pouvoir répondre en connaissance de cause
à ces deux questions, car nous avons interrogé les gens du
Gourâra et nos indigènes*
Nos gens se bornent au commerce des dattes parce qu'il
est non seulement le seul qui leur soit nécessaire, indis-
pensable même, mais parce qu'il est plus facile et surtout
bien plus productif pour eux que tout autre.
Nos Sahariens, habitant sous la tente, n'ont besoin
d'argent que pour augmenter leurs troupeau^. Que feraient-
ils de nos meubles, de notre luxe européen, avec la nécessité
où ils sont de se déplacer sans cesse ? Ce qu'il leur faut, ce
sont de beaux troupeaux de chameaux pour leurs transports
et pour le lait des chamelles, ce sont des chevaux, et enfin
de nombreux moutons. Yoilà leur luxe, car c'est ce qui les
fait vivre, c'est ce qui leur permet les voyages de chaque
jour. Sous la tente, que feraient-ils d'argent ou d'objets de
luxe? Leur confortable consiste en provisions de beurre, de
blé, d'orge, de tapis, de laines, d'outrés, avec des serviteurs,
des chevaux et de belles armes. L'Arabe, par le commerce
des dattes, obtient quand il le veut un bénéfice annuel de
900 p. 100. Pour une mesure de blé, il obtient trois ou
quatre mesures de dattes au Gourâra. Ces fruits rapportés
VOYAGE At GOURÂRA ET A l'AOUGUEROÛT. 93
dans le nord, pour chaque mesure de dattes il obtient^ dans
le Tell, trois mesures de blé. On voit donc que, par ces deux
Toyages annuels, avec une mesure de blé il en obtient neuf.
Non seulement il a un gain énorme, mais il n'a à craindre
aucune mauvaise chance. Il trouve très aisément le place-
ment de sa marchandise, son attirail habituel de transport
lui suffit, il n'a ni à paqueter ni à repaqueter, il ne court
aocnn risque de perte par suite de casse ou de détérioration,
n est sûr d'avoir de quoi manger en route, et il est certain de
son bénéfice. Le blé, l'orge, les fèves, les dattes, lui servent
pour ses animaux, pour sa famille; au départ, il s'en va
avec ses animaux chargés au tiers et revient avec ses trans-
ports complets.
II lui reste les laines de ses moutons pour les petits achats
de son ménage, de sa tente, comme il dirait. Il a ses
vêtements assurés par ses femmes, il a le lait de ses cha-
melles, de ses brebis; il possède aussi ses chevaux; il n'a
d'autres vœux à former que de voir reverdir les immenses
plaines oti pâturent ses troupeaux.
L'Arabe du sud est certainement le plus heureux et le plus
riche des indigènes de l'Algérie.
Nous avons constaté que quelques années pluvieuses
doublent et quadruplent la fortune des Sahariens. Ils le
saveat bien eux-mêmes; leurs ennemis les plus cruels sont
l'épizootie et la sécheresse. Mais trois années de suite plu-
vieuses et sans épidémie triplent la fortune et le bien-être
de chacun.
J'ai connu un Arabe intelligent qui employait un procédé
bien simple pour s'enrichir, et qui y réussissait. Il avait
divisé ses troupeaux de moutons en deux parties, compre-
nant, l'une les deux tiers, l'autre le restant de ses brebis.
L'année était-elle bonne, il gardait tous ses moutons, et leur
chiffre doublait. L'année d'après s'annonçait-elle mauvaise,
il vendait les deux tiers, vivait avec ce qu'il avait gardé et
une faible portion de l'argent de la vente. Les pluies rame-
94 VOYAGE AU GOURÂRA ET A L'AOUGUEROÛT.
naient-elles des herbes, il achetait des troupeaux, les dou-
blait encore et ainsi de suite. La masse ne peut faire ainsi.
Aussi sait-elle qu'une mauvaise année n*est qu'un malheur
passager qui sera bien vite réparé aux premières pluies.
En revenant du Gourâra, la grande préoccupation des
caravanistes est de savoir si les montagnes du Dahra sont
couvertes de neige. Les premières questions sont pour
demander s'il a plu, si l'herbe a poussé, si les moutons ont
trouvé des pâturages.
Quant aux dattes qu'il apporte, le caravaniste va les
emmagasiner dans les oasis, pour ne pas être obligé de les
traîner avec lui dans les pérégrinations de sa tribu. S'il a
besoin d'argent, il va vendre une partie de ses dattes, ou les
échanger contre des grains en triple quantité qu'il viendra
ensuite apporter aux marchés européens. Mais il a rarement
ce besoin d'argent, ses laines sont là pour garnir sa bourse
et payer son impôt.
On le voit, un double échange annuel plein de bénéfices
et d'avantages matériels, conforme à ses goûts, à ses besoins,
fait une loi à l'Arabe du sud de se borner au simple com-
merce des dattes avec les oasis du sud de l'Algérie, au lieu
de se risquer à un trafic assurément moins productif, plein
de fatigues et de chance de pertes.
Aussi les caravanes qui, dit-on, venaient autrefois du
Gourâra et du Touât dans les possessions algériennes,
n'étaient-elles jamais le fait de nos Sahariens. C'étaient les
Arabes caravanistes de nos oasis qui venaient trafiquer dans
le nord des produits soudaniens^. Leur grand commerce con-
sistait dans la vente des nègres qu'ils amenaient. Non seule-
ment notre conquête a coupé court à ce commerce, mais
les caravanistes ont eu à subir les vexations des tribus du
sud qui ont exploité, pour les dépouiller, la terreur que
nous inspirions. Une caravane suivait-elle, on la menaçait
1. Cette phrase, si la copie da manuscrit autographe est exacte, détruit
Mdée énoncée dans la précédente. (H. D.)
VOYAGE AU GOUrARA ET A l'AOUGUEROOt. 95
des Français^ on lui parlait de la nécessité de se cacher, on
loi achetait à bas prix ses produits et on la congédiait en
ayant l'air de l'avoir protégée contre nous. Les Arabes goa«
rànens nous l'ont fort bien dit : « Nous ne dépassions
jamais £l-Abiod Sîdi-Cheïkh elle Mezâb. Nous avions peur
des Français. On nous achetait à très bas prix, et nous pré-
férions vendre aux Marocains. Ainsi, en 1860, un des chefs
d'une oasis arabe du Gourâra a apporté au Mezàb une
trentaine de dépouilles d'autruches qu'il a vendues
45 francs celles des mâles, et 25 francs celles des femelles.
D'ailleurs, Sîdi Hamza et les marabouts des OulâdSîdiEch-
Cheikh trouvaient encore moyen de prélever une dlmereli-
giense sur ces ventes. »
Nous leur donnâmes l'assurance qu'en venant s'adresser
aux Français ils trouveraient une vente facile de tous leurs
produits, et ils nous firent la promesse d'engager les gens
des oasis berbères à diriger leurs caravanes sur nos posses-
sions, car, ainsi que nous l'avons dit, les Arabes des oasis ne
sont que les convoyeurs des Berbères.
Du reste, qu'il nous soit permis de constater que les cara-
vanes de l'intérieur de l'Afrique, qui venaient autrefois en
Algérie, avaient une très minime importance, en dehors de
la vente des esclaves. L'ancien commerce de l'ivoire, de la
poudre d'or et autres produits du Soudan, à Alger ouà Oran,
n'a jamais été très important, que nous sachions. Quelques
peaux d'animaux féroces, des dépouilles d'autruche et des
dattes étaient à peu près tout ce que les marchands d'es*
claves apportaient avec le maroquin.
Que nous cherchions le commerce avec l'Afrique centrale,
je le comprends, mais que nous l'obtenions quand la con-
quête vient à peine de s'achever, quand nous sommes encore
partout l'arme au pied dans nos postes fortifiés, c'est plus
difficile. Il est un élément dont nous. Français, voulons ton*
jours nous passer, c'est celui qui use les haines, modifie les
habitudes et change l'esprit des nations, c'est le temps. Que
96 VOYAGE AU 60URÂRA ET A L'AOUGUEROÛT.
nous cherchions à en activer les effets, c'est une loi du progrès
et de la civilisation; mais nous ne tenons pas assez compte
de sa puissance, et c'est ce qui fait que souvent nous nous
heurtons à des obstacles insurmontables avant que le temps
les ait un peu aplanis.
Nous ne sommes installés sérieusement dans le sud que
depuis une dizaine d'années. Nous avons eu à guerroyer
pour maintenir nos possessions sahariennes à l'abri des
voisins. Nous sommes à peu près parvenus à donner à nos
nomades une organisation régulière qui a doublé leurs forces
et les garantit aujourd'hui contre l'ennemi extérieur, que cet
ennemi vienne du Maroc, de la Tunisie ou du grand désert.
C'est là un immense résultat pour si peu de temps. Au-
jourd'hui, avec trois ou quatre petits postes occupés par une
ou deux compagnies d'infanterie, et jetés comme des
vedettes à de grandes distances de tout centre du littoral,
nous faisons la loi dans une zone de 250 lieues de long sur
150 de large, et cela à des populations nomades, agiles
et très nombreuses. Nous n'y employons pas un soldat
par douàr, pas un homme par 50 lieues carrées. Notre
force, c'est l'organisation des tribus, c'est notre police inces-
sante, ce sont les bienfaits de notre civilisation, la sécurité
que nous avons su créer, la justice que nous avons fait régner.
Ces résultats sont d'hier, ils sont à peine atteints, et déjà nous
rêvons à aller commercer avec Timbouktou, où à peine la
nouvelle de ce résultat est connue, puisque la plupart de nos
voisins du Maroc et de la Tunisie l'ignorent.
Je me souviens d'avoir causé à Alger avec des officiers de
la suite du bey de Tunis et avec les envoyés de l'empereur
du Maroc. Les uns et les autres connaissent les Gha'anba de
nom, et se sont refusés à croire que la majeure partie des
Gha'anba nous payait l'impôt, et cependant nous en
avions amené une trentaine avec leurs mehâra*^ à Alger.
1. Dromadaires, c'est-à-dire chameaux de course. (U. D.)
VOYAGE AU GOURÂRA ET A l'AOUGUEROOt. 97
Qoeronnous pardonne cette digression. Notre but est de
démontrer que, de quelques années encore, nous ne devons
pas songer à un commerce réel avec l'Afrique centrale.
Attendons d'avoir dans le sud une organisation forte et pas-
sée à rétat normal par Thabitude. C'est par les indigènes
rattachés à nous et dirigés que la voie doit s'ouvrir. Là où
il y a dix ans M. Berbrugger est allé en explorateur auda-
cieuxyà Warglây vont aujourd'hui nos officiers avec quelques
spahis, recevoir l'impôt, et lorsque des convulsions ont
agité ce pays, nous y avons lancé, par un simple ordre,
des cavaliers pris parmi les pasteurs du sud, pour couper
court au désordre et ramener prisonnier l'auteur des
troohles.
Nous aussi, nous sommes allé en explorateur dans le Oou-
rira et TAougueroût, et nous y avons été mal accueilli. Notre
coDYictioQ est, cependant, qu'avec le temps, dans dix ans
peu^être, on ira au Gourâra et au Touât comme on va
aujourd'hui à Warglà. C'est cette conviction qui nous a
eogagé à écrire ces lignes, qui, sans cela, n'auraient qu'un
^ble intérêt de curiosité. Nous irons au Gourâra et au
Tooàt parce que nos nomades y vont, qu'ils y sont redoutés
et respectés et que, déjà, par suite de la solidarité que
nous avons créée dans nos tribus, par l'unité du comman-
dement, elles déblayent chaque année les obstacles qui se
trouvent sur la voie. Nous n'avons trouvé qu'un passage
<^cile;ce passage n'existait certainement pas il y a quelques
^QDées. C'est aux Arabes du Gourâra et du Touât que nous
le devons, et cela parce que nous venions avec des Arabes*
Plus tard, ce sont ces Arabes du Gourâra et du Touât qui
nous feront accueillir des Berbères du même pays. Ils ne
l'oQt pas voulu ou ne l'ont pas pu, peu nous importe; quand
ils le voudront, ils le pourront.
{A suivre.)
SOG. Dl GiOGB. — 1* TRIMESTRE 1893. XIV. — 7
LA
RIVIÈRE SOUTERRAINE DE BRAMABIAU
(GARD*)
1868— 18Q»
1»AR
Depuis que j'ai effectué, les 27 et 28 juin {888, la pre-
mière traversée des grottes et de la rivière souterraine de
Bramabiau, de nouvelles investigations, continuées chaque
année avec succès, ont grandement accru Tintérêt de ce
site des Gévennes, qui est réellement un des phénomènes
naturels les plus remarquables de la terre.
Le développement total des ramifications intérieures au-
jourd'hui connues dans les cavernes de Bramabiau est de
6,850 mètres environ, au lieu de 1,700 en 1888, et leur
enchevêtrement présente une disposition des plus instruc-
tives en ce qui concerne l'allure et le travail des eaux sou-
terraines.
Ne voulant ici étudier Bramabiau qu*au point de vue de
la géographie physique et de l'hydrologie, je renverrai pour
les détails descriptifs et les récits d'explorations à ce que
j'ai précédemment publié*, et je résumerai brièvement la
topographie des lieux.
*
1. Voir les deux planches Jointes à ce numéro.
t. Lu C^vennet, chap. xi, Paris, Delagrave, lS90,in-8%— Annuaire du
LA RIVIÈRE SOUTERRAINE DE BRAMABIAU. 99
Dans l'angle occidental du département du Gard, sur le
revers septentrional des Cévennes et le flanc sud-ouest du
mont Aigoual (1,567 mètres), au pied même du col de la Se-
reyrède, un ruisseau sourd des spongieux tapis d'herbes qui
recouvrent un soi de granit. Sous le nom de Bonheur j il
serpente vers l'ouest pendant 5 kilomètres dans un large
vallon, élevé de 1,100 à 1,200 mètres au-dessus du niveau
de la mer. Jadis ce vallon fut un lac (peu profond) dont les
eaux étaient retenues à l'ouest par une digue de calcaires
brans de l'infralias, appuyés ici sur le granit; à l'extrémité
Dord et au point le plus bas de cette digue, le déversoir du
lac tombait en cascades brusques dans un autre vallon, un
ravin plutôt (celui de Bramabiau ou de Saint-Sauveur des
Pourcils) coupé en précipice jusqu'à 100 mètres de profon-
deur.
Âajoord'hui le déversoir a reculé vers l'amont, les cas-
cades passent sous terre et le lac s'est vidé par les flancs
crevassés de sa digue occidentale; le Bonheur a agrandi les
fissures du calcaire, en a fait de longues cavernes et reparaît
dans le ravin de Saint-Sauveur, au fond d'une sorte
d'alcôve latérale^, sous la forme d'une source parfois si
bruyante après les pluies qu'on Ta nommée Bramabiau (le
bœuf qui brame); avec cette nouvelle dénomination le
Bonheur reprend sa course sous le ciel et se jette 5 kilo-
mètres plus loin dans le Trévesel, affluent de la Dourbie.
Le plan d'ensemble au 12,500* qui ôgure à gauche et en
bas de la planche ci-annexée expliquera ces dispositions.
Le sommet de la digue calcaire se trouve à l'altitude de
1,128 mètres au nord du village de Gamprieu (1,1 10 mètres).
A gauche du lieu dit les Plos, on distingue nettement sur
Clab Alpin français, année 1888. — Bulletin de la Société géologique ^
1889, d' série, t. XVII, p. 613. — Association française pour V avance-
ment des Sciences^ 1890 (Limoges), 3" partie, p. 26. — Tour duMonde^
1886, 2* semestre, p. 311.
1. V. la gravure du T<mr du Monde^ 1886, II, p. 313.
100 LA RmÈRE SOUTEBRAIME DE BRÂIIABUU.
place le tracé de deux anciens bras ou déversoirs du Bonheur
qui alimentaient les cataractes aériennes; des champs cul-
tivés les occupent à présent.
C'est le plus occidental de ces deux bras qui a, peu à peu,
miné la digue : d'abord (point n* 5) an beau tunnel (long
de 40 mètres) de la Beaume (la grotte), obstrué maintenant
par Teffondrement partiel de sa voûte, mais resté franchis-
sable pour les promeneurs, sinon pour Jes eaux qui n'y
passent plus jamais; il fut donc un temps où une cascade
aussi, au sortir de ce couloir rectangulaire, s'élançait à pic
dans l'alcâve de Bramabiau en une colonne d'eau de près
de 100 mètres.
Ensuite, à 400 mètres en amont et au sud-est de la Beaume^
le Bonheur a foré une autre galerie plus régulière encore,
longue de 75 mètres, large de 20, haute de 12. C'est le
Grand Tunnel (n* 2 du plan. Y. la gravure).
Enfin, le ruisseau a affouillé plus haut môme le calcaire
de sa rive gauche, car, de nos jours, en temps de séche-
resse, il disparaît quelquefois tout entier à environ 100 mètres
en avant du Grand Tunnel dans les fissures de son lit ou
de sa berge; ces fentes, invisibles quand l'eau est abon-
dante, constituent en réalité la première perte contempo-
raine du Bonheur (n* 1 du plan) ^
Ici revenons sur nos pas pour voir comment sont distri-
buées les autres pertes actuelles ; il faut pour cela pénétrer
sous le Grand Tunnel qui est facile à parcourir (altitude
i ,095 mètres).
A peu près au milieu de ce tunnel et sur sa rive droite
une ouverture large et très basse forme la deuxième perte ;
on Ta appelée trou de la Trauche^ du nom d'un individu
qui s'y était suicidé le 7 février 1888 et dont le corps y fut
retrouvé le 4 septembre suivant. Le 28 juin de cette même
année, nous n'avions pas pu (MM. Gaupillat, Mély et moi)
1. Jusqu'au Grand Tunnel mèmei il existe dans le lit du ruisseau plu-
sieurs fissures analogues.
LA niTIËRE 80UTERIUIITE DE BRilUBIAU. 101
explorer celte perte dont l'eau, courante et absorbée, rem-
plissait tonte la section.
1 ■■'.
Au bOQt du tunnel, les strates calcaires de la voûte ODt
cédé complètement et le plafond s'est effondré, créant un
102 LA RIVIÈRE SOUTERRAINE DE BRAUABIAU.
véritable aven (abîme ou gouffre) de 20 à 25 mètres de pro-
fondeur et de diamètre (n* 3 du pjan d'ensemble) par où
Ton peut remonter à la surface du plateau de Gamprieu.
On le nomme Aven du Balset (Y. la coupe longitudinale
n» 1, partie droite).
A gauche du Balset, une caverne (dite la Grotte aux trois
mille BêteSy à cause des nombreuses carcasses jetées par
les habitants ou charriées par le torrent) s'ouvre à angle
droit sur le tunnel et se prolonge pendant 60 mètres vers
le sud (n** 4 du plan).
Dans la paroi occidentale (rive droite) du Balset et de la
Grotte existent cinq crevasses verticales : ce sont les pertes
3 à 7 (Y. le plan détaillé) par où achève de disparsdtre toute
la portion du Bonheur qui n'est pasengloutie par lesdeuxpre-
mières. Le 28 juin 1888, nous n'avions pas vu la troisième;
la quatrième était rendue impraticable par l'eau, assez haute
ce jour-là pour y arriver abondante; et les trois dernières,
successivement parcourues, nous avaient fait rejoindre le
courant souterrain dans une grande salle souterraine que
nous baptisâmes le Carrefour. Continuant la descente inté-
rieure nous avions découvert successivement (Y, le plan
détaillé) la Grande Fourche avec plusieurs jaillissements
d'eau hors de crevasses impénétrables à ce moment; — la
Petite Fourche; — la Cascade du Bain de siège coulant à
grosses volutes; — la source abondante du Pas du Diable;
— le Grand Aven, impossible & escalader, de la quatrième
cascade; en tout 1,500 mètres de galeries (dont 700 oc-
cupés parle courant principal); avec des difficultés, racon-
tées ailleurs et que je ne veux pas rééditer, nous étions
heureusement ressortis à la source de Bramabiau, par
1,005 mètres d'altitude, à 440 mètres de distance à vol
d'oiseau et à 90 mètres en dessous de l'entrée du Grand
Tunnel, au fond de l'admirable alcôve de rochers (n* 6 du
plan d'ensemble) haute de 120 mètres, longue de 250,
formée par un replij du ravin de Saint-Sauveur, et où se
LA. RIVIÈRE SOUTERRAINE DE RRiMARIAU. 103
précipitait jadis, à maindroite|Ia cascade demi-souterraine
delà Beanme (n* 5, voir ci*dessus).
On Yoit quelle extrôme complication présente ce site(
ftraDge, ce système en quelque sorte du Bonheur-Brama*
biao : anciennes cascades, deux tunnels, un aven, une grotte,
ptasiears pertes de rivière, tout un réseau de galeries sou-
terraines ramenant les eaux par une source unique dans
no ravin voisin profond de 100 mètres, telle est la plus
brève définition que Ton puisse en donner. Or, cette com-
plication est plus grande encore sous terre qu'à, la surface
puisque, depuis la première traversée, près de 5 kilomètres
de ramifications internes ont été pas à pas découverts jus-
qn'aa 15 septembre 1892.
Il importe de rendre à chacun la part qui lui revient dans
ces recherches nouvelles.
Mis en goût par l'originalité de ces € promenades dans le
Qoir inconnu », M. Mély, instituteur à Gamprieu, qui
m'avait accompagné jusqu'à la septième cascade (celle du
Bain de Siège), consentit à continuer l'exploration après
mon départ.
En 1888, il rectifia plusieurs erreurs sur le cours de la
galerie principale (V. coupe longitudinale n* 1), découvrit
environ 200 mètres de galeries dans la Fourche du nord,
tni 8'ouvre à droite et à 3 mètres au-dessus du sol de la
salle du Grand Carrefour (V. le plan détaillé), et conjectura
lue les eaux absorbées par la deuxième perte (Trou de la
Tronche) débouchaient à la septième cascade.
L'année suivante, aux basses eaux, il trouva 300 nou-
▼eanx mètres de couloirs {le Labyrinthe) au delà de la
Fonrche du Nord (ce qui faisait en tout 2 kilomètres), et
acquit la certitude que le flot de la Tronche allait bien au
Bain de siège.
Enfin, en 1890, il eifectuait la deuxième et la troisième
^versée, le 2 juillet (avec dix habitants de Camprieu),
«t le 14 août (avec M. Marcellin Pellet et six autres per-
104 LA RIVIÈRE SOUTERRAINE DE RRAMARIAU.
sonnes), constatait que le Bonheur se perdait cette fois
tout entier avant l'entrée du tunnel (par les fissures de la
première perte), et que, la Tronche étant vide, la septième
cascade et la source du Pas du Diable ne coulaient pas.
Ayant peu après quitté Caroprieu pour un poste moins
sévère, M. Mély dut abandonner ses recherches. Heureuse-
ment, elles furent reprises sans interruption par l'un de ses
collègues, M. Félix Mazauric, instituteur à Yauvert (Gard),
qui, avec une persévérance et une énergie des plus louables,
a su en trois saisons successives (1890 à 1892) découvrir à
lui tout seul près de 4 kilomètres de sinuosités ignorées, et
non des plus aisées à parcourir; aussi, me fais-je un devoir
et un plaisir de déclarer que, dans la confection du plan
inédit publié ci-contre, c'est lui qui a eu le plus grand
et le plus long labeur.
Le 15 septembre 1890, avec M. Randpn, M. Mazauric
réussissait à son tour la traversée; engagés dans la Fourche
du Nord; tous deux errèrent pendant plusieurs heures dans
l'inextricable réseau du Labyrinthe, s'égarèrent même com-
plètement dans le c passage du Souci », y découvrirent une
foule de corridors nouveaux et d'avens obstrués (galerie de
la CroiXy etc.), et rejoignirent (pour, la première fois) la
galerie principale par le couloir de la cascade du Bain de
siège qui ne coulait pas. La source du Pas du Diable était
à sec également.
En 1891, M. Mazauric, accompagné de son père, explora
à cinq reprises différentes l'intérieur du Bramabiau (11 et
29 août, 7, 9 et 16 septembre)^ : avec mille peines et cou-
rant de véritables dangers au milieu de chaos de pierres
inconsistants ou sous des dalles mal équilibrées (une de ces
dalles mesure 10 mètres de longueur, 5 à 6 de largeur, et
0 m. 20 à 1 mètre d'épaisseur), il acheva l'investigation
complète du Labyrinthe, de ses puits profonds parfois de
1. M. Randon a pris part aux recherches du 7 septembre 1891.
LA RIVIÈRE SOUTERRAINE DE BRAMABIAU. 105
15 mètres, de ses talus monstrueux, de ses galeries super-
posées et de ses avens comblés (Y. le plan) ; il réussit à en
débrouiller renchevètrement presque inextricable, à visiter
la troisième perte (7 septembre) et même, grâce à la sé-
cheresse, à remonter tout le cours (rempli de vase gluante
et de dangereux éboulis) de la rivière du nord, pour res-
sortir enfin par la fissure très basse du trou de la Trouche,
(9 septembre; les difficultés furent presque insurmonta-
bles) ; sur la rive droite de cette branche septentrionale, il
découvrit plusieurs autres systèmes de galeries, toutes
bloquées par des éboulements.
D'autre part, à l'extrémité de la Grande Fourche, il
pénétra dans la dernière des sources souterraines que
j*avais remarquées en 1888 (les autres ne coulaient pas)
et remonta pendant 150 mètres une galerie large de
1 mètre au plus, haute quelquefois de 20 mètres, qu'il
nomma avec raison la rivière du Sud : à un carrefour se
trouvent, dans la roche vive, des trous étages dans une cas-
cade, ayant jusqu'à 1 mètre de profondeur et de diamètre
{les Marmites) et creusés par les remous de l'eau comme les
Marmites de géants des géologues. De ce carrefour diver-
gent plusieurs corridors plus ou moins praticables (Y. le
plan) ; les uns (larges de 0 m. 15 mais très élevés) vont pro-
bablement rejoindre les fissures qui se voient sur le côté
gauche (oriental) de la Grotte aux trois mille Bêtes ; les autres
(dont la section entière, 0 m. 30, était occupée par l'eau
courante), communiquent, sans doute possible, avec les
fentes qui, dans le lit même du Bonheur, forment en amont
du tunnel la première perte; cette perte est la plus impor-
tante, la seule qui ne chôme jamais, qui soit pérenne.
En 1890 et 1891, M. Mazauric avait augmenté de près
de 3 kilomètres la longueur développable des catacombes
de Camprieu (soit environ 5 kilomètres en tout).
Sur ma demande, il voulut bien revenir à la charge les 12,
13 et 14 septembre 1892 : toujours accompagné de son
106 LA RIVIÈRE SOUTERRAINE DE RRAMABIAU.
père, il étudia cette fois la partie inférieure des cavemes^
en aval de la cascade du Bain de Siège : le résultat fut l'ac-
quisition d'uD nouveau kilomètre ; — la constatation que I^
salle du Repos était double et obstruée par deséboulis em*
péchant de rejoindre la galerie de la Croix (V. le plan), —
et que la source à double orifice (rive droite) du Pas du
Diable, encore à sec à ce moment, devait dériver aussi, par
une canalisation impraticable, du système du trou de la
Tronche; — la découverte d'une série de ruelles débou-
chant assez haut (5 à 30 mètres au-dessus du torrent) dans
la paroi de droite entre la sixième et la deuxième cascades
(du Pont et de TÉchelle), etc., etc.; — et, enfin, la trou-
vaille, sur la rive gauche, d'un autre réseau de grottes s'ou-
vrant en deux places sur la galerie principale, l'une en
aval des rapideSy inaccessible à cause de sa hauteur (15 mè-
tres), l'autre, facile à escalader, au Pas du Diable lui-même.
A la première partie de ce réseau un caractéristique
gisement de barytine et de minerai de fer a fait donner le
nom de le Filon. Un petit bassin en occupe à peu près
le milieu ; de là, se bifurque vers l'est la galerie du Filon
que M. Mazauric suivit pendant 140 mètres jusqu'à un
autre bassin d'eau qui l'arrêta*
Enfin, le 15 septembre 1892, je rejoignais moi-même mon
heureux et infatigable continuateur, auquel j'avais donné
rendez-vous pour me rendre compte sur place de ses dé-
couvertes; après en avoir vérifié, sur les principaux points
(rivières du Nord et du Sud, salle du Repos, Filon, etc.),
l'exactitude absolue et avoir constaté que ses croquis topo-
graphiques présentaient toute l'approximation désirable,
nous parvînmes ensemble au bassin d'eau du Filon.
Cette fois, nous le franchîmes en marchant dans l'eau
jusqu'à la ceinture pendant 30 ou 35 mètres; au bout du
bassin nous continuâmes, plus ou moins à sec, à travers
des couloirs en forme de tunnels à voûtes rondes et
de hautes salles effondrées dont l'exploration reste à
UL RIVIÈRE SOUTERRAINE DE BRÂMARIAU. 107
acherer; pressés par le temps, la fatigue et la faim, nous
dûmes à regret laisser de c6té la c galerie inexplorée >,
(qui, peut-être, se termine par un éboulis à quelques mè-
tres plus loin ou peut-être y au contraire, conduirait à
d'autres kilomètres de souterrains) et renoncer à Tescalade
de plusieurs fissures verticales ou très inclinées (marquées
Aven? sur le plan), débouchés possibles d'étages supplé-
mentaires de cavernes.
Nous ne saurions rien conjecturer de plus précis à ce
sujet; toutefois, M. Mély a entendu dire par plusieurs
paysans qu'au bout du Saut des Bayles, à l'extrémité ouest
du plateau de Camprieu, il existerait une autre caverne
considérable et inexplorée au lieu dit Mas Bouisset; aurait-
elle, par hasard, quelque relation avec les galeries du Filon?
En revenant sur nos pas, nous constatâmes avec plaisir
que le couloir ascendant qui se détache au nord-est de la
salle de la Bifurcation aboutit, à 30 mètres au-dessus delà
quatrième cascade de la galerie principale, dans la cheminée
même du Grand Aven oùGaupillat, Foulquieretmoi, nous
n'avions pu nous élever que d'une quinzaine de mètres
depuis la rivière le 27 juin 1888 (Y. la coupe longitudinale
n* II); la descente était impossible sans échelles de cordes,
mais ce raccordement offrait un double intérêt; il dégageait
l'inconnue du grand aven et fournissait un précieux point
de repère et de recoupement pour toute cette partie du plan.
Ayant découvert ainsi environ 400 mètres de nouvelles
ramifications et abandonnant à d'autres le plaisir de recher-
cher oil peuvent conduire lès fissures que nous délaissions,
nous regagnâmes le c bassin d'eau n, le Pas du Diable, la
petite Fourche, le Carrefour et le Balset; chacun à notre
tour, nous ne manquâmes point, conformément à la tradi-
tion suivie depuis le 28 juin 1888, de tomber complètement
dans 4 ou 5 pieds d'eau courante du haut d'une certaine
corniche élevée de 3 mètres et décidément fort rébarbative,
entre la salle du Repos et les Rapides*
108 Lk RIVIÈRE SOUTERRAINE DE BRAMARIAU.
Tel est le résumé des reconnaissances complémentaires
faites sous le plateau de Gamprieu de 1889 à 1892.
En additionnant les longueurs mesurées (au décamètre
ou au pas) et portées sur nos croquis, nous obtenons pour
le développement total des ramifications, supposées mises
bout à bout, une longueur de 6,350 mètres. Sur le plan ci-
contre au 12,500% le curvimètre n'arrive pas à ce chiffre, car
il a été impossible de figurer toutes les galeries de la Fourche
du nord et du Labyrinthe qui s'entrecroisent et se superpo-
sent en un véritable fouillis : on s'en rendra compte en exa-
minant la coupe tranversale n» I (couloir du Bain de Siège)
qui donne un exemple de ces intersections et de ces étages,
et en remarquant qu'il n'y a pas moins de onze puits dans
cette région.
Quant à l'exactitude des tracés, elle n'a certes rien de
mathématique*; des instruments de précision seraient vite
faussés, salis et mis hors de service parmi ces voles basses
ou resserrées , tortueuses ou à pic, où Ton ne cesse de se traîner
à plat ventre dans la boue que pour sauter dans l'eau jus-
qu'aux épaules, oti la marche à quatre pattes sur des pierres
anguleuses et coupantes alterne avec le cheminement le
long de précaires corniches que les doigts seuls peuvent
appréhender, tandis que les pieds battent le vide... ou la
rivière ! Le simple carnet de poche à boussole du lieutenant-
colonel Prudent nous a seul servi pour tous nos levers'; les
nombreux confluents de galeries ont grandement diminué
les chances d'erreur en multipliant les recoupements de
contrôle; et ceux du Bain de Siège et du Grand Aven ont
démontré que les opérations étaient suffisamment justes.
1. Notons ici que deux erreurs de dessin ont trop aUongé la branche
ouest de la petite Fourche et trop raccourci les distances : 1** de son gros
éboulis au Bain de Siège (100 mètres au lieu de 60) ; ^ du Bain de Siège
aux Rapides (60 mètres au lieu de 30).
2. Voir E.-A. Martel, Levers topographiques sommaires dans les caver-
nes (Bulletin de la Société de Topographie de Francey 2* trimestre 1892,
p. 50-55. Congrès de la Sorbonne).
LA RIVIÈRE SOUTERRAINE DE BRAMABIAU. 109
Bref, Bramabiau, avec ses t) kilomètres à 6 kilomètres et
demi de galeries actuellement connues (en chiffres ronds),
est en extension la première grotte de France et la troi-
sième d'Europe (Aggtelek en Hongrie, 8 kilomètres 700 mè-
tres; Adelsberg en Istrie, 8 kilomètres connus; Han*sur-
Lesse en Belgique, 5 kilomètres connus).
Voyons maintenant comment l'eau y circule et les effets
qu'elle y a produits. D'abord il y a trois séries de pertes
principales : l"* lit du Bonheur avant le Tunnel ; i^ trou de la
Tronche; 3* les pertes 3 à 7 (Balset et Grotte). Elles corres-
pondent respectivement à trois branches du courant sou-
terrain, rivière du Sud, rivière du Nord, rivière du Milieu
(V. le plan).
Pendant les sécheresses, celle du sud coule seule, quand
le Bonheur ne dépasse pas la première perte comme nous
l'avons tous trois constaté, M. Mély, M. Mazauric et moi.
La rivière du milieu est la plus souvent tarie, bien qu'elle
fonctionne fréquemment en plein été; ainsi, j'ai vu l'eau se
précipiter dans la quatrième perte les 9 septembre 1884,
30 août 1885, 28 juin et 1'' juillet 1888, et dans les quatre
pertes, 4 à 7, le 26 juin 1889 ; à cette dernière date les eaux
étaient tellement hautes et abondantes qu'il eût été impos-
sible de tenter la traversée, réussie juste un an plus tôt.
Quant au trou de la Tronche (rivière du Nord), il sert
de trop plein à la première perte, et ne s'assèche, bien
entendu, qu'après les déversoirs n** 3 à 7.
La rivière du Sud utilise une partie de la Grande Fourche
au milieu de laquelle elle se perd à main droite (côté est),
sous le gravier, pour suivre pendant 50 mètres une route
invisible et reparaître dans le lac où elle rejoint la rivière
du milieu.
Att fond de la Grande Fourche, un éboulis de sables et de
concrétions calcaires, est encore un aven obstrué qui com-
munique bien probablement avec un creux situé sur le
plateau au milieu d'un pré à côté de l'église de Gamprieu ;
110 LA RIVIÈRE SOUTERRAINE DE BRAMABIAU.
dans ce creux, fermé par des galets, Teau des pluies dispa-
raît rapidement. En déblayant tout cela on trouverait peut^
être d'autres galeries.
La salie du Grand Carrefour et celle du Dôme (ou du Lac)
sont bien plus rapprochées l'une de l'autre que je ne l'avais
figuré sur mon plan de 1888 et ne forment, en réalité,
qu'une seule voûte, haute certainement de plus de
40 mètres, longue de 75 à 80, lai^e de 10 à 30 ; le sol est
un chaos d'immenses blocs détachés du plafond, dont le
sommet ne doit être qu'à utie bien faible distance de la
surface du plateau de Camprieu (Y. la coupe longitudinale
n^ 1); il est possible qu'un jour, l'eau ayant rongé le pied
des murailles qui soutiennent cette voûte, multiplié les
éboulemeûts et élargi davantage le vide souterrain, le toit
peu épais s'écroule pour former un aven d'efiTondrement
comme leBalset, mais plus creux encore. Déjà on voit très
bien au sommet des coupoles du Carrefour et du Lac des
strates déchaussées qui paraissent fort mal équilibrées l'une
sur l'autre.
A son tour, la rivière du Nord rejoint le canal formé par
les deux autres à la cascade du Bain de siège (la sep-
tième en remontant).
M. Mazaùric a remarqué que tous les éboulis,fort escarpés,
des galeries latérales à la rivière du Nord ont une incli-
naison générale de Test à l'ouest; il en tire cette conclusion
vraisemblable qu'ils ont bouché d'anciennes pertes, situées
dans la partie du lit primitif du Bonheur, qui s'étendait
entre le tunnel supérieur et celui de la Beaume.
Enfin, nous avons déjà vu que la galerie de la Croix a dû
communiquer jadis avec la double salle du Repos par des
ruelles aujourd'hui oblitérées, et que la source (rive droite)
du Pas du Diable est sans doute une dérivation inexplo-
rable de la rivière du Nord, puisqu'elle tarit et coule en
même temps que la septième cascade.
' Quant aux galeries du Filon et du Grand Aven ce sont
LA RIVIÈRE SOUTERRAINE DE BRAHABIAU. 111
des affluents souterrains qui ne coulent qu'après les grandes
pluies ou la fonte des neiges, et auxquels les différents
tTeos que nous n'ayons pas pu explorer apportent (peut-
être i travers des canaux encore inconnus) les eaux d'in-
filtration de la partie occidentale du plateau de Gamprieu
(le saut des Bayles, voir le plan d'ensemble) drainées par
les innombrables fissures du terrain calcaire.
Aafond de la galerie du Grand Aven, on est arrêté par
une coulée presque à pic de terre végétale^ indice de la
proximité de la surface du sol.
Il faut remarquer que dans la branche nord-ouest et la
plus reculée de la galerie du Grand Aven on descend de
quelques mètres à contre-pente, comme l'indique la flèche
sur le plan : mais, au delà d'un bassin d'eau formé par
cette déclivité et à partir de la Grande Dalle éboulée, la
braoche remonte vite et aboutit encore à un aven. Cette
p^sagère descente doit être considérée comme un acci-
dent dû à quelque inclinaison de strates ou à quelque rem-
blai argileux : quand l'eau remplit toutes ces galeries^ elle
hachit l'obstacle en le transformant en siphon.
Pareille disposition s*observe entre la salle de la bifur-
cation et le Grand Aven ; ces dénivellations expliquent^
wi que dans la plupart des grottes, les retenues d'eau
loi se sont produites dans les parties basses des couloirs
(V. les coupes longitudinales n^' 2 et 3).
Leg éboulis du fond de la salie du Havre sont trop escarpés,
l^p inconsistants, trop dangereux pour que M. Mazauric
^t pu s'assurer delà communication, très probable d'aiU
leurs, de cette salle avec un point quelconque du Grand-
^ven.
Une dernière petite grotte qu'il a trouvée le 13 septembre
1S92 sur la rive gauche du couloir de sortie, un peu en
^ont de la deuxième cascade, pourrait bien mener, si on
déblayait sa fis$ure obstruée terminale, jusqu'à la caverne
^^ 0$iements; celle-ci est située (en dehors du plan) dans
112 LA RIVIÈRE SOUTERRAINE DE BRAMABIAU.
TAlcôve et à la sortie de Bramabiau, à gauche et au-dessus
de la première cascade et ramifiée en trois couloirs (150 à
200 mètres de développement). Le hasard Ta fait découvrir
le 28 novembre 1888, par des ouvriers qui en ont acciden-
tellement déblayé la fissure d'entrée en reboisant les flancs
de l'alcôve; on y a trouvé de nombreux ossements néoli-
thiques; M. G. Fabre, le savant géologue et inspecteur des
forêts, qui s'occupe de ressusciter la végétation dans ces
parages et de construire l'observatoire de l'Aigoual, se
propose d'efiectuer là quelque jour des fouilles qui ne
sauraient manquer d'être intéressantes ; en attendant, il a
pris l'excellente précaution de faire murer cette caverne
pour éviter les dépradations des curieux maladroits; il
faudrait rechercher si, là encore, il y a des ramifications
étendues et une liaison quelconque avec les autres réseaux
de galeries.
Au point de vue de la formation des cavernes et du mode
de progression des eaux souterraines dans les terrains cal-
caires, Bramabiau a une importance capitale : nulle part,
croyons-nous, on n'a trouvé jusqu'ici (même à Han-sur-Lesse
et dans le Karst) un cavernement aussi minutieux, pour
ainsi dire, un craquelage aussi accentué du sous-sol. Sous
une surface d'environ dix hectares (500 mètres de longueur
sur 200 de largeur) on connaît déjà plus de 6 kilomètres de
canaux développés ! Et tout n'est pas découvert !
Il semble qu'ici la nature se soit plu à vouloir démontrer
elle-même, et sans i*éplique possible, que les cavernes
n'ont souvent d'autre origine que les fractures préexis-
tantes du sol et leur agrandissement ultérieur par les eaux
sauvages. L'exemple est topique et probant.
Quant à rechercher quelle est au juste l'action dislocante
(contractions, failles, plissements, glissements^ retraits,
tremblements de terre, etc., etc.) qui a ainsi découpé la
terre en innombrables polyèdres irréguliers, quant à fixer
précisément la proportion dans laquelle la force érosive de
LA RIVIÈRE SOUTERRAINE DE ERAMABIAU. 113
Teau a allongé^ élargi, dilaté ces fentes où Tattirait la pesan*
tenr, nous ne saurions le faire ici, sous peine de transformer
en dissertation purement géologique cette notice déjà trop
longue.
Toujours est-il qu'à Bramabiau, comme dans la plupart
des terrains calcaires, deux sortes de fissures peuvent se
distinguer : les unes parallèles aux assises, aux couches,
aux strates du sol, séparent ces assises les unes des autres,
se nomment joints de stratification et ressemblent aux
joints qui séparent les assises de pierres de taille dans les
constructions architecturales ; les autres, perpendiculaires
ou obliques aux strates et en recoupant quelquefois plu-
sieurs épaisseurs sur plus de 100 mètres de hauteur, sont
longues et étroites et s'entrecroisent quelquefois elles-
mêmes; elles rappellent les lézardes des vieux murs en
ruines ; on sait que M. Daubrée leur a donné le nom signi-
ficatif de diaclases (Sta, à travers, et lAflu», briser, diviser).
Par leurs multiples intersections dans une quantité de
plans différents, les joints et les diaclases ont, à l'avance,
tracé aux eaux souterraines les voies qu'elles avaient à
suivre; sollicitées par une force, la pesanteur, qui les con-
traint toujours à descendre, ces eaux ont glissé en tranches
minces entre les strates (par les joints), — ou coulé le long
et dans le bas des diaclases, — ou passé de joint à diaclase
(et réciproquement) selon le caprice des dispositions de
toutes ces crevasses. Dans le premier cas, il s'est formé des
galeries basses ou tunnels, où la largeur l'emporte sur la
hauteur; dans le second cas, des allées longues, étroites et
élevées ; dans le troisième cas, des dénivellations brusques
(cascades ou siphons).
A Bramabiau, on rencontre constamment le troisième
cas, par exemple, à l'ancienne cascade près du Bain de
siège (V. coupe transversale n° 1), au Grand Aven (coupe
longitudinale, n® 2), aux cinq pertes de la Grotte aux
trois mille Bétes^ etc. (Y. ci-après).
soc. DE 6É0GB. — l*' TRIMESTRE 1893. XIY. — 8
114 LÀ RIVIÈRE SOUTERRAINE DE BRAMABIÀU.
^ Aux endroits les plus fissurés, Teau, à force de couler sur
ou contre la roche, a fini par l'user, la limer, la désagréger,
grâce à cette force mécanique vive qu'on nomme V érosion ;
les strates et les parois séparatives des cassures se sont
crevées, rompues, écroulées* et un grand vide unique en
est résulté comme à la salle du Carrefour, où l'on dis-
tingue très nettement de grandes dalles tombées, ap-
puyées l'une sur l'autre et ressemblant à un château de
cartes démoli (coupe longitudinale n" 1).
Entre les strates (coupées elles-mêmes verticalement par
des leptoclases [Xsttto;, menu], ou petites diaclases), de
minces couches de marne, épaisses de 2 à 5 centimètres,
ont à certains endroits facilité, une fois délayées par l'eau,
le travail de décollement qui a donné naissance aux tunnels.
Les deux principaux sont le grand tunnel supérieur du
Bonheur et celui de la Beaume ; sur leurs planchers, des
tables rocheuses, chaotiques, détachées des voûtes, ra-
content leur genèse; celui de la Beaume, nous l'avons vu
plus haut, a fini même par se fermer presque entièrement à
force de débiter son plafond ; le Grand Tunnel, dont le toit
n'a pas partout 10 mètres d'épaisseur, sera quelque jour
tout entier à ciel ouvert comme le Balset, son extrémité,
si le Bonheur continue à y faire gronder ses crues pendant
un nombre suffisant de siècles.
Au Trou de la Tronche, les strates ne sont pas assez frac-
turées, ou bien l'eau a eu trop peu d'action jusqu'ici pour
qu'un large portique latéral se soit ouvert.
A la sixième et à la septième perte commencent à appa-
raître les diaclases, fissures verticales et non plus horizon-
tales, qui recoupent les joints désarticulés de la Grotte aux
trois mille Bêtes; ces diaclases,largesde0m.50à5 mètres,
hautes quelquefois de 30, 40 et même 50 mètres, forment
surtout les étroites avenues de la rivière du Sud, des
Fourches et de la galerie principale (V. la coupe transver-
sale nM).
LA RIVIÈRE SOUTERRAINE DE BRAHABIAtJ. 115
Dans le Labyrinthe^ il y a une alternance inextricable de
Toutes basses et de rainures élevées^ comme en témoignent
la coupe transversale b? 1 et le tunnel (long de 14 mètres,
haut et lai^e de 3 à 4 mètres) indiqué dans la région des
puits. Un autre tunnel bien caractéristique s'est rencontré
près de la salle de la bifurcation dans la galerie du Grand
Aven, qui, comme sa voisine du Filon, est plus large que
haute et paraît être une dilatation de joints. En revanche,
c'est dans des diaclases que sont pratiquées les avens
inexplorés qui font descendre en ces galeries les grandes
pluies du plateau de Gamprieu. La Qgure ci-contre (sortie
du Grand Tunnel) donne le type des joints écartés et des
strates disloquées; l'héliogravure placée en tête de ce numéro
(grande galerie intérieure), celui des diaclases élargies.
Enfin, à la sortie, Talcôve elle-même de Bramabiau n'est
peut-être bien que le produit d'une fissuration plus com-
pliquée encore, d'une corrosion plus énergique, d'une
réunion de plusieurs galeries en une seule et d'un aff'aisse-
ment général qui, d'une caverne, a fait un ravin.
Dans les Mémoires de V Académie des sciences pour 1768,
Montet a décrit sommairement la source de Bramabiau et
parlé d'un éboulement colossal qui, survenu en 1766, aurait
barré toute la sortie ; cet éboulement a fort bien pu être
précédé de beaucoup d'autres plus formidables encore.
On est en droit d'attribuer à la force érosive de l'eau
les effets les plus surprenants quand l'on constate, comme
dans le couloir de la rivière du Sud, les Fourches et la
grande galerie de sortie, qu'en différents niveaux, il existe
sur les parois des élargissements, sortes de lits successifs,
devenus aujourd'hui des corniches, larges quelquefois de
50 centimètres, chargées de graviers et cailloux roulés, et
qui ont, en bien des endroits, facilité l'exploration; ces
élargissements proviennent soit d'une grande abondance de
l'eau à certaines époques, soit ^d'une moins grande dureté
de la roche à ces niveaux ; en tout cas, ils démontrent que
116 LA RIVIÈRE SOUTERRAINE DE BRAMABIAU.
l'eaa est une lime et an rabot bien puissants, pour dilater
et approfondir ainsi une fissure ! (Y. coupes transversales
n*» 2, 3 et 4).
Quelle énergie destructive doit acquérir, quand elle est
emprisonnée dans les étroitesses du Bramabiau, l'eau fu-
rieuse qui a pu flotter et élever jusqu'à plus de $0 mètres
au-dessus du sol des galeries les branches ou les troncs
d'arbres entraînés, comme, par exemple, dans la branche
ouest de la Petite Fourche! (Y. coupe transversale n"" 4).
Partout, d'ailleurs, on observe des stries ou rayures dues
au frottement des galets roulés, et en maints endroits des
diaclases entr'ouvertes que l'eau a à peine entamées, les
abandonnant pour d'autres plus propices.
A .ce propos, une question se pose : les eaux du Bonheur
ont-elles été autrefois plus abondantes que de nos jours, ou,
au contraire, les crues que l'on observe tous les ans
sont-elles assez fortes pour avoir amené l'expansion des
fissures au point où elle se trouve ? Etant données l'étendue
restreinte du bassin supérieur du ruisseau (10 à 12 kilo-
mètres carrés entre la Sereyrède et Gamprieu), — sa situa-
tion en terrain granitique imperméable au pied d'un som-
met (l'Âîgoual) particulièrement soumis aux grandes va-
riations atmosphériques et aux pluies subites, — et, par
conséquent, son allure essentiellement torrentielle, on peut
se demander si, oui ou non, le Bonheur a jadis coulé plus
fort que maintenant? Une étude attentive de ses gonfle-
ments, prolongée pendant plusieurs années, au besoin même
à l'aide d'instruments enregistreurs, permettrait seule de
répondre à cette question, en faisant connaître exactement
l'amplitude des variations de niveaux, tant extérieurs
qu'intérieurs.
Et ce travail n'aurait pas qu'un intérêt théorique : il
ferait connaître sur quelle échelle se poursuit l'usure, la
démolition des souterrains; MM. Mély et Mazauric, au
cours de leurs différentes visites, ont maintes fois remarqué
U RITI&RE SOUTERRAINE DE BRAMABIiU. 117
des altérations du lit souterrain, surtout dans la rivière du
Nord; moi-même, en septembre 1892, je n'ai plus retrouvé
deux sources que j'avais vues en 1888 dans la Grande
Fourche, et les formes rocheuses de la sixième perte (entrée
da public) et de la deuiîème cascade (près de la sortie)
m'ont paru toutes changées. Si des modiâcations sont aussi
facilement discernables dans le court espace de cinq années,
U lànten conclure que la formation de Bramabiau est un
118 LA RIVIÈRE SOUTERRAINE DE BRAMABUfJ.
phénomène actuel et non ancien^ — que les flux d'eau con*
tinuent à évider le sous-sol, — que des effondrements sont
à craindre^ au moins dans la partie supérieure en amont de
la septième cascade (Fourche, Carrefour et Labyrinthe), —
et qu*un jour viendra où les voûtes affaissées, triturées,
délayées des cavernes feront place à une étroite vallée à ciel
ouvert, à un canon prolongeant l'alcôve actuelle vers
Tamont.
Si cette hypothèse devient une probabilité, il importera
d'obvier aux dangers de sa réalisation, dangers qui pour-
raient être, par exemple, soit l'éboulement du plateau qui
porte le village même de Gamprieu, soit la formation d'un
barrage souterrain ou aérien (comme en 1766), puis la
débâcle d'eaux accumulées rompant leurs digues et rava*
géant les vallées d'aval jusqu'à Trêves, etc.
Les précautions consisteraient alors à détourner le Bon-
heur en amont de sa première perte, ^our le ramener, à
travers les Plos, à son ancienne cascade extérieure, à l'ori-
gine même du vallon de SaintrSauveur; quelques digues
barreraient les pertes anciennes et actuelles, et on n'aurait
qu'à en réparer les brèches de temps à autre. Le service
forestier, qui a fait tant de louables efforts et de jolis tra-
vaux pour reboiser les ravinements de Bramabiau, n'accueil-
lerait certes pas avec plaisir un projet semblable. Mais qui
sait si l'on n'éviterait pas, par cette correction fluviale, qui
parait bizarre au premier abord, quelque futur cataclysme
analogue à ceux de Livet, Plurs, AUeghe, Goldau, Bagnes,
Nanga-Parbat, Elm, Saint-Gervais, etc. *.
Bien d'autres choses restent à étudier dans Bramabiau.
•
1. Livet (lac Saint-Laurent, vallée de la Romanche entre Bourg-
d'Oisans et Grenoble), li-15 septembre 1219; Plurs (près Ghiavenna,
Lombardie), 4 septembre 1618 ; AUeghe (Alpes Dolomitiques, Vénétie),
janvier 1772; Goldau (Schwyz, Suisse), 2 septembre 1806; Val de Bagnes
(Valais, Suisse), débâcles du glacier de Gétroz, 1595 et 16 juin 1818 ;
l^anga-Parbat (bords du haut Indus, Inde), 1841 ; Elm (Glaris, Suisse),
11 septembre 1881; Saint-Gervais (Haute-Savoie), 12 juillet 1892.
LA RIYIÈRE SOUTERRAINE DE BRAMABIAU. 119
D'abord le filon minéral découvert en 1892 par M. Mazau-
ric, demanderait à être attentivement examiné et fournirait
peut-être au géologue quelque indication précise sur Tori-
gîne des cassures du sol en ces lieux. D'autant plus que
dans le fon^ du vallon de Saint-Sauveur un filon de quartz
(d'où sourdent même quelques sources) recoupe la pente
da nord ou de droite (presque en face de l'alcôve) au point
de contact des trois terrains de granit, de schistes cristal-
lisés et de calcaire, entre le Causse Noir et rÀigoual. C'est
là que les cascades des anciens déversoirs du Bonheur ont
dû le plus fortement désagréger Tinfra-lias.
n faudrait rechercher pourquoi les dépôts de carbonates
de chaux ou concrétions calcaires qui, sous le nom de
stalagmites et stalactites, font l'ornement pittoresque de la
plupart des grottes, manquent presque totalement à Bra-
mabiau ; on n'en trouve que d'insignifiants en trois ou quatre
endroits (fourche du Nord, galerie du Pilon, etc.) I
Est-ce à cause de la nature particulière du terrain, ou la
conséquence d'un suintement trop faible, ou enfin parce
que l'eau s'élève trop souvent et trop haut dans les fissures
dont elle rince les parois ?
A déterminer aussi la faune et la flore qu'on peut ren-
contrer dans ces eaux et galeries souterraines.
D'après ce que nous avons observé depuis cinq années,
la météorologie des cavernes réserve bien des surprises,
puisque les températures trouvées au cours de nos recherches
oscillent de — 1* à -{^ 14\ Il y a là beaucoup de questions à
résoudre.
Pour Bramabiau, je rapporterai, sans commentaires, mes
lectures du 15 septembre 1892:
6 heures du matin, première perte, air extérieur 12*5
— — eau du Bonheur, refroidie par la nuit... 8^8
1. Silice et alumine, 6,60; peroxyde de fer, 81,80; perte par calcina-
tion, 11,30; acide phosphoriquc, 0,09 (analyse faite àTËcole des mines).
120 LA RIVIÈRE SOUTERRAINE DE BRAMABIAU.
7 heures du matin, rivière du Sud au fond de la Grande
Fourche, eau 11*3
— — Grande Fourche (courant d'air), air..... S^'G
C'est un renversement complet, Teau se réchauffant dans
la caverne, sans doute au contact des roches, et l'air s*y
refroidissant par suite de l'évaporation provoquée par les
courants d'air.
10 heures 1/2 du matin, sortie, eau 10* 2
11 heures — source en face de la sortie, eau.... 11*
— — air à l'ombre — 18*
Enfin l'action des froids de l'hiver, des gelées sur les
roches fissurées exposées à Tair libre (Grand Tunnel, Balset
et alcôve de sortie) mérite aussi qu'on se demande quelle
part elle a prise à ces curieuses démolitions.
Maintenant le temps est passé des légendes qui faisaient
engloutir pour toujours les imprudents aventurés dans les
pertes du Bonheur; Bramabiau n'est plus un objet de ter-
reur ni de superstition ; on lui a arraché une partie de ses
secrets et il ne faut plus que de patients chercheurs et ob-
servateurs pour connaître tout ce qu'on peut y apprendre
encore.
Déjà une passerelle en fer conduit de la sortie à la salle
du Havre; bientôt, sans doute, l'aménagement de part en
part sera complété, et les études deviendront faciles dans
ces hypogées étranges.
^*m€ttmm9*
> • •
OUEST DE JAVA
LA RAGE SOUNDANAISE; SES RAPPORTS AVEC LES HOLLANDAIS
ET LE PAYS qu'elle HABITE
d'après les SOURCES LES PLUS RÉCENTES
PAR
B. A. EEKHOUT
Le public croit que File de Java n'est habitée que par
une seule race d'indigènes, les Javanais ; c'est une erreur.
Gomme la Grande-Bretagne et l'Irlande, les îles de Java
et de Madura, qui sont presque toujours considérées en-
semble, possèdent trois races ou catégories d'indigènes,
très distinctes l'une de l'autre.
Ce sont : dans l'ouest de Java, les Soundanais, qui
comptent environ cinq millions d'âmes; dans le centre de
Jaya, les Javanais, qui forment la plus grande partie de la
population, soit environ quinze millions d'âmes; et dans
l'extrême est de Java et l'île de Madura, les Madurais, qui
représentent environ trois millions de têtes. De même que
les Anglais, les Ecossais et les Irlandais ont toujours à
cœur de faire entre euxune grande distinction, — un Anglais
préférant n'être pas pris pour un Ecossais ou un Irlandais
et vice versa^ — les indigènes de Java tiennent essentielle-
ment à être appelés Soundanais, Javanais et Madurais et à
faire sérieusement la distinction entre ces trois races.
> On a déjà beaucoup parlé de la race indigène prépondé*
rante de Java, des Javanais, et des contrées qu'elle habite.
122 OUEST DE JAVA.
Ce n'est pas le cas pour la race soundanaise^ qui habite
l'ouest de l'île et qui, de concert avec les diverses popula-
tions de Java, sera sans doute appelée un jour à coloniser
toutes les autres îles de la Sonde.
Nous parlerons donc de ce pays admirable qui a nom
Touest de Java et de la race soundanaise qui l'habite.
Les possessions néerlandaises dans l'Extrême-Orient sont
presque cinquante et une fois plus grandes que la mère-
patrie, ou plus que trois fois plus grandes que la France.
Nous ne parlerons pas ici des études et des suppositions
des savants pour démontrer que la plupart des îles de la
Sonde jusqu'au détroit de Macassar ont appartenu autre-
fois à la terre ferme du continent de l'Asie. Il suffira de
constater, entre autres choses, que, d'après eux, la mer de
Java n'existait pas aux temps préhistoriques, et par con-
jséquent que Java et Bornéo ne formaient qu'une seule terre.
Sur ce point nous avons à faire remarquer que depuis
le commencement de ce siècle on a constaté un accroisse*
ment annuel presque régulier de la côte septentrionale de
Java, surtout vers le milieu de la côte; on pourrait donc
calculer le temps au bout duquel cette mer de Java ne for-
mera plus qu'un grand canal entre les deux îles, si toutefois
les actions volcaniques ne viennent pas mettre ces calculs
en défaut.
L'origine du nom de Java se perd, comme la plupart
des anciens noms géographiques, dans les ténèbres de l'an-
tiquité.
Ce sont probablement les Hindous qui furent les pre-
miers navigateurs de Toccident ayant débarqué sur les côtes
de Java.. Entraînés par les ,vents de la mousson d'ouest, ces
navigateurs intrépides durent arriver d'abord à l'île de Su-
matra, qu'ils nommaient € Soewama-Dwipa » (Ile d'Or).
Leurs connaissances de l'archipel furent certainement
OUEST DE JAVA. 123
presque aussi étendues que nos connaissances actuelles
sur les parages du pôle sud, c'est-à-dire que les Hindous
connaissaient seulement une partie du littoral de Java.
Ge sont eux qui ont donné à l'île de Java le nom de
c Jawa-Dwîpa )^ qui signifie : c pays du Millet », uoe graine,
le Panicum italicuiUf qu'on peut trouver encore partout
dans les forêts vierges de l'île. Nous trouvons le témoignage
le plus ancien concernant ce nom chez le géographe grec
Claude Ptolémée, au second siècle de notre ère. C'est lui
qui, énumérant les divers pays de la péninsule indienne et
les îles de rArchipel, appelle l'île de Java « Jabadioe »,
synonyme d'c île du Millet i. Ptolémée a donné le nom,
comme il était prononcé dans la langue du peuple, ou pra-
crit. Dan^ cette langue, le mot « dioe > de « Jabadioe » est
identique au « dwîpa » du sanscrit comme on le constate
encore dans les mots c Laquedives », Maldives, etc.
C'est ce qu'a démontré le savant professeur Kern, de
l'université de Leyde. On lit dans le Ràmâjana (édition de
Bombay 1863), que les c singes», c'est-à-dîre les c vents »,
de Hanoémàn recevaient Tordre de chercher pour Râmà,
aussi dans l'Extrême-Orient, la Sitâ volée.
C'est pourquoi on trouve écrites ces lignes : c Fouillez soi-
gneusement € Jawa-Dwîpa », dont sept royaumes font la
parure, le pays d'or et d'argent, riche en mines d'or. »
Selon M. Kern, le temps où le poème du Ràmâjana fut
composé ne peut différer beaucoup de l'époque où vivait
Ptolémée, ce qui rend doublement remarquable l'harmonie
des deux informations. Ptolémée fait suivre immédiatement,
des lignes suivantes, son interprétation du nom de e: Jaba-
dioe» : cOn dit que cette île est très fertile et produit beau-
coup d'or. A son extrémité occidentale elle possède une
capitale du nom d'Argurê, ce qui signifie : c Ville d'Argent. »
Donc, le Ràmâjana de THindoustan et Ptolémée d'Alexan-
drie sont d'accord sur la richesse du pays en or et en argent
Or, on ne pouvait dire cela que de Sumatra, car l'or et
124 OUEST DE JAVA.
Targent, en grande abondance dans cette île, ne se trouvent
qu'en petite quantité à Java. Il en faut conclure que, dans
les temps les plus reculés, on parlait des îles de Sumatra et
de Java comme étant unies et ne formant qu'une île, celle
de € Jawa-Dwîpa. > C'est seulement auxir siècle que le nom
de « Soewarna-Dwîpa > ou « île d*Or », fut employé séparé-
ment pour l'île de Sumatra, ainsi qu'on peut le constater
dans un ouvrage hindou, le € Kathasâritsâgara », compilé
d'anciennes sources.
De même, dans les anciennes histoires javanaises, on
trouve la preuve, que le mot « Jawa-Dwîpa » doit être tra-
duit par « île du Millet >. Ces histoires racontent que, dans
la première année de Tère javanaise, qui commençait le
8 août de l'année 70 de la nôtre, un certain Praboe Djâjâ
Bâjâ, descendant d'Ardjoenâ à la cinquième génération,
débarquait à l'île de Java. Il trouva qu'une certaine graine
connue sous le nom de « djawa^voet » était la principale
nourriture de la population. Aussi changea-t-il le nom de
« Noesâ-Kèndèng», que l'île avait porté jusqu'alors, en celui
de Noesâ-Djâwâ. A présent le nom javanais pour millet est
toujours « djawrawoet », mais ce n'est pas la forme origi-
nale. Ce nom :semble avoir été formé par la réunion des
mots « djâwà » et € awoet », qui veut dire c millet aux fines
graines ». En malais, le millet se nomme encore djawa ; en
langue desDajaks de Bornéo c djawrae », et en langue des
Battaks de Sumatra c djaba oerè », oh le mot c oerè » atout
à fait la même signification que le mot javanais € awoet ».
Si tous ces mots des langues de l'archipel malaisée djawa » ,
€ djawae b, < djaba », sont exactement les synonymes du
mot sanscrit « jawa » et du « jaba » de Ptolémée dans
c Jabadioe d, cela s'explique par le changement fréquent de
la lettre; en d;, et de w en b. Le premier changement sur-
tout est très remarquable. Le ; du sanscrit a été changé
dans presque tous les dialectes de l'Hindoustan en dj, ce
qui a été aussi le cas dans la langue javanaise. De même
Tir
OUEST DE JAVA. 125
que les indigènes de Java changent toujours la lettre ; en
dj dans les noms hollandais qui commencent par un j et
qu'ils ont adoptés dans leur langue, de même les anciens
Hollandais, dans beaucoup de noms javanais commençant
par djf changeaient les lettres dj en une simple j, comme
dans Japara, Jacatra. Le nom de l'île Java a été également
modifié par les Hollandais, de c Djav^a i» en Java, lequel est
redevenu, par conséquent, sauf le changement de la lettre
w en Vy que Ton doit aux Portugais, semblable à la forme
originaire du sanscrit c Jawa >. Enfin, du côté de l'Extrême-
Orient, la définition de Java> comme c île du Millet > s'est
frayé aussi un chemin dans les écrits chinois, quoique
ceux-ci datent de quelques siècles plus tard.
On peut presque assurément admettre que les Hindous
furent les premiers colonisateurs de l'Archipel. Ils y trou-
Tèrent une population barbare ayant une sorte de religion
semblable à celle des anciens Polynésiens.
On a constaté que la plus grande partie des diverses
populations des îles à l'ouest de Java ne forma autrefois
qu'une seule race, celle des Malais, au moment où proba-
blement presque toutes ces îles ne constituaient qu'un seul
pays. Après la formation des différentes îles, il s'établit une
différence entre les diverses populations, les unes étant plus
civilisées que les autres. Même dans .les grandes îles telles
que Sumatra, Bornéo, Java et Gélèbes, la population elle-
même offrait bientôt des différences, suite des diverses
situations de climat et de terrain. Ainsi se formèrent à Java
les trois races distinctes des Soundanais, Javanais et Madu-
rais.
Les Hindous, en s'établissant dans les îles malaises, y
introduisirent le premier développement de leur civilisa-
tion et de leur religion, brahmanique d'abord, bouddhiste
ensuite. Ils enseignèrent aux indigènes la culture du riz,
dont les graines furent importées par eux de i'Hindoustan,
avec lequel ils restaient toujours en communication. Quand
126 QWST DE JAVA.
ils retournaient dans leur patrie, ils profitaient de la
mousson d'est, les vents favorables conduisant sans peine
leurs bateaux vers les plages du pays natal. D'autre part,
chaque mousson d'ouest apportait de nouveaux contingents
de colonisateurs hindous, toujours munis de beaucoup
d'éléments utiles pour l'agriculture.
Il est à peu près certain que ce furent les Hindous qui
introduisirent à Java l'arbre, ou au moins la graine de
l'arbre connu sous le nom de « djati >, qui ressemble à
l'arbre de c teak >, des forêts énormes de cette essence,
forêts probablement plantées par eux, forment de nos
jours une des richesses des Indes néerlandaises. En outre
ils introduisaient à Java la plante de coton et le buffie. Us
apprirent à la population l'emploi de la charrue et de la
herse, la construction des terrasses et des conduites d'eau
pour la culture du riz, le filage et le tissage des étoffes
de coton, la manipulation des métaux, la fabrication des
armes, la taille des pierres de trachite et la fabrication des
briques et de la poterie. C'est sous leur direction que les
indigènes construisirent des chemins et des vaisseaux avec
lesquels ils coururent la mer. Java reçut des Hindous le
jeu de la « wajang » et le c gamelan », conservés encore
de nos jours, et qui constituent la musique nationale, ainsi
que le théâtre national ; on a pu les voir et les entendre
à Paris pendant Texposition de 1889. En un mot, presque
tous les éléments de l'art et de l'industrie de Java sont
d*origine hindoue.
La langue des indigènes fut enrichie par celle des Hindous.
Les caractères de l'écriture javanaise sont empruntés à
l'alphabet des Hindous, et la littérature javanaise est
encore un écho de la poésie transplantée par ces derniers
à Java.
Mais, ce qui est plus important, les Hindous introdui-
sirent à Java l'institution des communes, qui forme encore
de nos jours la base de la société réglée, et qui s'est main-
OUEST DE JAVA. 127
tenae intacte dans le cours des siècles, le gouvernement
néerlandais l'ayant respectée comme une des bases de son
autorité.
Les Hindous fondèrent dans Tarchipel des royafumes' où
les indigènes furent considérés comme des esclaves. Peu à
peu, en se mariant avec les femmes indigènes, ils s'assimi-
lèrent le peuple. Aussi ne peut-on plus retrouver à présent
dans les nations indigènes qui habitent l'île de Java une
trace des vrais anciens Hindous. Le peuple primitif a été
civilisé par eux et ils se sont perdus dans ce peuple. C'est
surtout au centre et à Test de Java qu'on retrouve encore
les preuves dé la domination hindoue dans les ruines de
ces temples magnifiques et splendides que sa civilisation
avancée savait construire. A l'ouest on ne trouve que
quelques monuments inférieurs de l'art hindou, et il semble
démontré par toutes les investigations qu'on a faites à ce
sujet que ces contrées sont restées le plus en retard pour
l'adoption d'une certaine civilisation.
Les royaumes de Java fondés par les Hindous disparurent
dans le cours des siècles et furent reniplacés par d'autres,
tout comme chez nous. On se faisait la guerre pour avoir
la suprématie ; mais, dans ces différentes guerres, la plus
grande partie de l'ouest de Java resta toujours subordonnée
aux seigneurs du centre et de l'est, qui traitaient les
populations montagnardes de ces contrées comme leurs
véritables vassales et comme des esclaves. Il est intéressant
de constater que, même de nos jours, les Soundanais con-
sidèrent chaque individu de la race javanaise avec un certain
respect, tandis que les Javanais regardent toujours les
Soundanais comme un peuple inférieur. Cela prouve une
fois de plus, si c'était encore nécessaire, l'état d'asservis-
sement dans lequel les Javanais ont toujours tenu les
Soundanais. C'était pour eux une nation taillable et cor-
véable à merci, et ils en ont abusé.
A présent encore on peut reconnaître ainsi la grande
128 OUEST DE JATÂ.
différence entre on Javanais et on Sonndanais; le premier»
fier^ se sentant on homme en état de défendre ses droits et
résolu à tenir sa place dans l'histoire dn monde ; Tautre,
soumis, acceptant toujours l'opinion des autres et tenant
ses propres chefs en grand respect, même s*ils abusent de
leur pouvoir. Lorsque les Hollandais, en devenanat, près les
Javanais, maîtres de Fonest de Java, ont abusé aussi de cette
situation envers les Souodanais, c'est en grande partie
parce qu'ils trouvaient le terrain déjà préparé.
C'est pendant la domination hindoue que s'est formé le
premier état dont on retrouve les traces dans l'histoire
soundanaise. Mais, par le manque presque absolu de toutes
sources certaines, on ne peut déterminer dans quel temps
ce royaume a existé. On sait seulement qu'il était situé dans
l'ouest de Java, et subordonné à celui du centre, pour
dominer le peuple montagnard, souche de la nation soun-
danaise. Ce royaume fut remplacé par un autre^ également
hindou, connu sous le nom de royaume de c Padjadjaran >.
De celui-ci, nous trouvons plus de traces.
Les inscriptions sur pierre et suc cuivre qu'on a décou-
vertes font connaître le nom exact de ce royaume, et
aussi l'emplacement de sa capitale, qui se trouvait, selon
quelques-uns environ à la place actuelle de la ville de Bui-
tenzorg, le cBogor» des Soundanais et la résidence du gou-
verneur générai des Indes néerlandaises. Une autre inscrip-
tion trouvée sur une pierre raconte les faits et gestes d'un
certain prince Parèboe-Ratoe Poerana, dont on parle aussi
dans les anciens écrits soundanais commeleRadja-Poerana.
On le nomme dans cette inscription le fondateur de
Pakoewon et roi du royaume de Pakoewon-Padjadjaran.
Selon ce que nous avons appris pendant notre séjour dans
les pays soundanais, ce ne serait pas à Buitenzorg qu'on
devrait chercher l'ancienne capitale du royaume de Padjad-
jaran, mais plutôt là où se trouvent à présent les planta-
OUEST DE JAVA, 129
tioDs de thé de Tentreprise Parakansalak, dont une des
divisions porte encore aujourd'hui le nom de Pakoewon ;
oa peut y reconnaître assez aisément des fossés qui se suc-
cèdent les uns les autres avant d'arriver à un plateau qui
fat probablement le centre de la résidence royale, et qui
semblent tout à fait avoir été creusés par la main des
hommes. En outre, cette place se trouve située beaucoup
plus dans le vrai pays soundanais que la ville de Buitenzorg.
Quant à la date exacte de la fondation de ce royaume, on
D'à pas pu la découvrir.
La religion des Hindous, telle qu'elle fut transplantée et
modifiée à Java, était la glorification des forces delà nature.
Cette forme de religion ne pouvait donc influer favorable-
ment sur les mœurs de la population javanaise. L'intro-
duction de l'islamisme par les Arabes, qui succéda au
brahmanisme et au bouddhisme, améliora beaucoup lasilua^
tien générale et fit ressortir de nouveau les bonnes qualités
de la race malaise. Ce ne fut pas par la conquête, comme
les Hindous, que les Arabes introduisirent leur religion dans
l'ile de Java, mais par le commerce. Jusqu'au vii* siècle de
notre ère, les Arabes n'avaient pas eu une influence impor-
tante en dehors de leur pays, nonobstant les grandes qualités
dont la nature les avait dotés et la haute situation civilisée
qu'ils avaient atteinte sous beaucoup de rapports. Ils étaient
divisés en de nombreuses tribus, qui guerroyaient les unes
contre les autres. Par la propagande de la religion juive et
par celle du christianisme, ils furent mêlés dans des querelles
de religion qui les aflaiblirent encore davantage.
C'est au commencement de ce vii« siècle que parut
chez eux un prophète et conquérant Mahomet qui inaugura
une nouvelle religion composée des éléments des divers
cultes de l'Arabie, et réunit sous une seule domination les
tribus divisées, en formant d'elles des soldats irrésistibles.
De ce moment les Arabes devinrent la première nation de
*0C. DE GéOCR. — 1" TBIMESTRE 1893. XIV. — 9
13d OUEST DE JAVA.
TAsie» et pendant un certain temps la première nation du
monde.
L'énergie qu'ils tenaient de Mahomet fit d'eux les pre-
miers commerçants de TOrient et leur inspira le goût des
expéditions et découvertes lointaines^ qui les entraîna
bientôt jusqu'aux mers de l'archipel malais. Il semble qu'ils
visitèrent tout d'abord les côtes nord de l'île de Sumatra ;
mais dans les plus anciens écrits arabes, à commencer par
le journal de voyage de Soleimân, de Tannée 851 de notre
èrCy on retrouve chez tous les géographes arabes la des-
cription de l'empire de c Zabedj :», le grand royaume des
Hindous avec ses branches nombreuses. Dans ce nom l'on
a reconnu unanimement le « Jabadioe » de Ptolémée.
' Les commerçants arabes, qui visitèrent ces îles et y rési-
dèrent parfois longtemps, ont probablement préparé l'in-
troduction de la nouvelle religion par la conversion des
femmes indigènes qu'ils épousaient et des personnes qu'ils
prenaient à leur service ou avec lesquelles ils nouaient des
relations commerciales. Et quand ils trouvaient le terrain
favorable, ils essayaient des conversions sur une plus grande
échelle. Le premier de ces essais dont la légende parle fut fait
dans le royaume de Padjadjaran, à l'ouest de Java, par un
Arabe nommé Hadji Poerwa; mais il n'aboutit pas. On fut
plus heureux dans l'est de Java, où un certain Maulana
Malik Ibrahim fut, selon les plus anciens écrits, le premier
qui y prêcha l'islamisme. On a retrouvé sa tombe au cime-
tière de la petite ville de Orissée, près de Soerabaya. D'après
l'inscription de ce tombeau, il mourut le 12 rebioe' 1 awal
de l'année 822 de la c Hedjra » ; date qui correspond au
8 avril 1419 de notre chronologie.
C'est depuis ce temps que des Arabes de distinction, en
épousant les filles ou parentes des seigneurs de l'est, parvin-
rent à convertir à la nouvelle religion des royaumes entiers,
qui ensuite fivent la guerre aux royaumes non convertis.
Et, bien qu'il se soit écoulé encore beaucoup d'années avant
OUEST DE JAVA. 131
la conversion de toute Tîle de Java, c'est à partir de ce
moment qae rislamisme est devenu la nouvelle religion du
peuple. Quoique Hnlluence des Arabes sur l'histoire de Java
ait été très grande, on ne peut pas dire qu'ils ont possédé
rarchipel comme une colonie, les royaumes qui se succé-
dèrent sous rislamisme étant des États tout & fait indépen-
dants.
Dans l'ouest de Java, ce fut un chéik arabe, Noerroe'ddln
Ibrahim ibn Maulana Israîl, qui y introduisit l'islamisme. Il
acquit ensuite une grande réputation par la guérison d'une
femme attaquée de la lèpre et fut reconnu par les chefs
indigènes comme leur seigneur. Il s'établit à l'endroit oii se
trouve à présent la ville de Ghéribon et en devint par con-
séquent le fondateur, comme il fut le fondateur de la
dynastie des sultans de ce nom. C'est dans ces temps qu'on
trouve pour la première fois les noms des régents de Galoe^
de Soekapoera et de Limbangan, qui embrassèrent la nou-
Telle religion et s'unirent à la dynastie de Ghéribon» Encore
à présent la régence de Galoe forme une des divisions de la
province de Ghéribon^ de même que les régences de Soe-
kapoera et de Limbangan forment deui des cinq divisions
de la province du Préanger. G'e^t dans ce dernier pays
surtout^ reconnu comme le berceau de la nation soun-^
danaise dans l'ouest de Java, que le vrai type soundanais
s'est le mieux conservé.
La province actuelle de Bantam, dans l'extrême ouest,
n'a été qu'une colonie des Javanais de l'est, ensuite un
sultanat indépendant auquel les Hollandais mirent fin dans
le commencement de notre siècle. La province actuelle de
Batavia, quoique dans la région montagneuse encore en
partie peuplée par des Soundanais, n'est plutôt qu'une
colonie malaise, tandis que la province de Krawang dans
le nord et l'ouest de Java, ne conserve plus dans la popu-
lation le caractère vraiment originaire des Soundanais, qu'on
trouve encore à présent dans la province montagneuse du
132 OUEST DE JAVA.
Préanger. Ce sont donc surtout les Soundanais de la pro-^
vince du Préanger et le pays splendide qu'ils habitent que
nous avons à cœur de faire mieux connaître.
Après les Arabes, ce furent les Portugais qui arrivèrent
de l'occident comme troisième nation prépondérante dans
l'Orient et dans rarchipei Malais.
La jalousie de la grande découverte de Colomb, accom-
plie au service de l'Espagne, la soif de l'or et des aven-
tures se réunirent avec l'emportement de la croyance pour
diriger vers l'orient les vaillants enfants du Portugal. Yasco
de Gama passa, le 18 octobre 1497, le cap de Bonne-
Espérance. Neuf ans plus tard, Alfonso d'Albuquerque con-
quit Goa dans l'Hindoustan et dirigea ses vues vers l'archipel
malais, oh le royaume de Malacca, grand et puissant par
son commerce florissant, était considéré comme la clef des
pays de l'Extrême-Orient.
Avant les Portugais il n'y avait que très peu d'Euro-
péens qui se fussent aventurés dans ces parages. Les plus
connus étaient Marco Polo, de Venise, vers l'année 1290;
le moine italien Fra Odorico d'Udine, vers 1318; le Vénitien
Nicolo de Gonti, vers 1430, et Ludovico di Varthema, de
Bologne, vers 1505.
De même que dans l'ancienne histoire indigène de Java,
plus ou moins fantastique et comme enveloppée de nuages,
il est très difficile de se former une idée exacte de Tétat
des populations de Java d'après les écrits portugais, mais
pour d'autres raisons. Partout on y trouve une tendance
exagérée à l'action des vanteries, des rodomontades qui
fait un curieux contraste avec la sobriété des anciens récits*
de voyage hollandais. Mais en général ce n'était pas à des-
sein qu'on forçait la vérité. Les Portugais ne connaissaient
pas la langue des peuples au milieu desquels ils se trou-
vaient aux Indes. Us n'avaient aucune idée de leur état
politique et social, de leurs mœurs ni de leur religion.
I
p
OUESr DE JAVA. Iâ3
Hais ce qui dans leurs écrits est le comble de rinvraisem-
blance, c'est leur mutilation des noms propres. Les Portu-
gais ont une oreille très peu sûre pour l'interprétation des
sons étrangers. De là, probablement, les métamorphoses
eorieoses que des mots latins aussi bien que des mots
arabes ont subies dans leur langue. Ils reproduisirent les
noms comme ils les entendaient, et les rendirent ensuite
selon leurs organes peu flexibles.
Nou8 savons par les écrits portugais que, dans ces temps,
les royaumes de Java avaient établi partout leur puissance
ftor les ties de Tarchipel, en y fondant des colonies, et en
oatre que la lutte de l'islamisme contre le siwaïsme n'était
pas encore tout à fait finie par la victoire de la religion
arabe. Les Portugais furent les premiers Européens qui
nouèrent des relations avec l'ouest de Java. Effrayés par les
combats continuels qu'ils durent soutenir dans l'est de l'île
contre les indigènes javanais, ils visitèrent pour la première
fois, en 4521, les ports de l'ouest du pays de Soenda, dont
les noms « Xacatara », c Tangaram > et « Bantam » font
reconnaître facilement ceux de Djakarta, la présente ville
de Batavia, de Tangérang et de Bantèn ou Bantam. D'après
leors écrits, tout l'ouest était connu sous le nom de Soenda.
La partie intérieure était plus montagneuse que le centre
ou l'est de Java, tandis qu'elle les surpassait de beaucoup
eo fertilité. Les ports que nous venons de nommer faisaient
QD grand commerce avec les autres îles de la Sonde.
Le poivre surtout fut un des premiers articles d'expor-
tation du pays de Soenda; on en évaluait la récolte annuelle
à environ trois millions de kilogrammes. La ville la plus
importante se trouvait dans les montagnes, avec une popu-
lation de 50,000 âmes, elle était connue des Portugais sous
le nom de « Dajo ». Il est facile de reconnaître dans ce mot
le € Dajeuh » des Soundanais, qui signifie « capitale »;
c'est la capitale du royaume de Padjadjaran dont il est
question. Enfin l'écrivain portugais nous montre Iqs babi-
iSè: OVEST VM. JAVA.
taets comme des. païens, remplis de baine pour les maho-
métaas et toujours eu guerre pour ne pas subir le joug des
rois du cenlre de Java.
Chose curieii$p,.dan3,oes temps-là, od parle de l'ouest de
Java comme d'une lie s^par^e de l'autre partie. Et, bien
qu'on n'ait jamais pu prouver la vérité de cette supposition,
en parlant delà nature de l'Ile npus rappellerons qu'un des
ingénieurs des mines du gouvernement des Indes néerlan-
daises, lui aussi, a émis cette idée, que, dans des temps
préhistoriques, l'ouest de Java dut être une lie tout k fait
séparée du centre et de l'est.
Quoique les Portugais eussent conclu des traités avec les
princes possesseurs deS; ports de l'ouest, ils ne s'aventu-
rèrent jamais dans l'intérieur. Ce fut alors que le conabat
contre le sîwalisme aboutit h la victoire de l'islamisme, et
ils nous racontent entre autres comment le régent ou le
seigneur du pays de Soenda fut appelé, en qualité de vassal
du roi du centre de Java, à lui venir en aide dans cette
guerre; ordre qu'il exécuta en partant accompagné de
40 vaisseaux et de 7,000 soldats et assisté par le Portugais
Mendez Pinto et 49 de ses compatriotes.
C'est également du temps des Portugais que le i:oyaume
de Padjadjaran, dans '''-•'■'~ — ■*" " • <■■■' J-tt—it
k ce moment ont voit
de Bantam et de Chérit
de l'empire de Matara
l'intérieur de l'ouest,
des régences, qui sont
province actuelle du I
javanaise fût employéi
rieurs. Jusqu'à la su
furent toujours des Éti
au pouvoir des prince:
Les difficultés que le
136 OUEST DE JAVA.
trois grandes périodes très différentes dans rhistoire des
Soundanais : celle de la Compagnie générale des Indes-
Orientales, qui dura jusqu'à l'année 1800; la période de
transition, pendant la domination successive de la France et
de l'Angleterre jusqu'à l'année 1816; et enfin la troisième
période, celle de la domination hollandaise, renouvelée
jusqu'à nos jours.
Commencée avec un capital de 13 millions de francs, la
Compagnie générale a connu pendant les deux siècles de
son existence des années d'une prospérité surprenante, mais
aussi des années de grands déboires. Ayant épuisé ses forces,
elle fut, en 1800, dissoute par l'État, qui paya ses dettes
s'élevant à 280 millions de franc?, mais qui, en échange,
reçut un Empire, qui forme encore maintenant la plus
grande ressource des Pays-Bas.
Pendant le règne de la Compagnie, les relations des
Hollandais avec la race soundanaise devinrent de plus en
plus étendues et ils commencèrent à mieux connaître le
pays qu'elle habite. Comme nous l'avons déjà indiqué, nous
laisserons de côté le pays des anciens sultanats de Bantam
et de Chéribon pour ne parler exclusivement que de la
province des régences du Préanger, qu'on peut considérer
comme la véritable patrie des Soundanais.
Autrefois, lorsque ces régences étaient encore vassales des
princes du centre de Java, elles leur payaient un tribut,
consistant surtout en produits du sol, et connu sous le nom
de € contingents ». En outre, il existait des stipulations
pour l'exécution des travaux de main-d'œuvre non payée,
connus sous le nom de services seigneuriaux. Pour le reste,
les régents étaient les maîtres absolus de leur peuple;
presque tous furent de véritables satrapes.
Quand la Compagnie entra par des traités dans les droits
des princes du centre, elle acquit aussi le pouvoir sur les
régences du Préanger. Elle laissa tout à fait de côté le trai-
tement des indigènes par leurs chefs, mais exigea de ces
OUEST DE JAVA. 131
derniers les produits qu'ils payaient autrefois en contribu-
tions aux princes du centre. L'idée originaire de la Com-
pagnie, relativement au commerce avec les indigènes, s'était
changée tout à fait dans le cours des années en un vrai
monopole. Elle tira ses lucratifs produits de c contributions
forcées i et de < contingents ]». Les premières furent presque
toujours stipulées par des traités. Les princes et régents
indigènes pouvaient faire avec la population ce qu'ils vou-
laient, à condition de livrer à la Compagnie des produits
pour le marché européen. C'est ce qu'on appelait les < con-
tingents ».
Tantôt ce fut une partie de la récolte, tantôt la récolte
entière, qu'on reçut à des prix fixes, mais toujours très bas.
Dans aucun cas, la Compagnie ne s'occupait de la popu-
lation, qu'elle laissait tout à fait sous la direction des chefs
indigènes. Alors ceux-ci ne devinrent pas seulement des
agents de la Compagnie, mais ils furent encore forcés de
disposer successivement du travail de la population et du
prodoit du sol. De cette manière la Compagnie se rendit
maîtresse de la plus grande partie des produits de la terre,
sans jamais se demander si le payement en était l'équiva-
lent et si un tel épuisement pouvait durer.
En outre, sur les sommes que la Compagnie donnait en
payement, une partie était dilapidée par ses propres fonc-
tionnaires; les régents en prenaient aussi leur part, pour
se dédommager du manque de salaire qu'ils ne recevaient
pas de la Compagnie. Enfin les chefs inférieurs en préle-
vaient encore une part ; après quoi on distribuait le restant
à la population qui, taillable et corvéable à merci, devait
donc se contenter d'un salaire minime pour un travail con-
sidérable. La culture forcée du caféier fut surtout funeste
aux Soundanais, à l'époque de la Compagnie. Sous le gou-
verneur général Zwaardekroon, 1718-1725, on étendit beau-
coup cette culture dans les régences du Préanger. La
culture en fut d'abord tout à fait libre; la Compagnie promit
188 OUEST DE JAVA.
pour chaque « picul » de 125 livres un prix de 15 écus, soit
environ 32 francs. Dans cet espoir, la population comaiença
à planter le caféier en grandes quantités. Mais bientôt un
changement se produisit : la Compagnie exigea le produit
pour elle^ et diminua le prix. Alors la culture devint
forcée. La Compagnie conclut, pour la livraison du café, des
contrats avec les régents, qui forcèrent la population à
planter le caféier, à entretenir les plantations en bon état
et à livrer le produit.
A la fin du xviii* siècle, alors qu'on avait reconnu que le
café prendrait la première place dans le commerce de la
Compagnie, on ordonna Textension des plantations. Mais
avec l'augmentation des produits et par conséquent des
bénéfices, le peuple sentit au plus haut degré l'oppression
de cette culture. Dans les contrats avec les régents il était
stipulé que chaque ménage devait entretenir 300 arbres de
café, nombre qui fut porté plus tard à 1000.
Le prix de 125 livres par r picul Hf fut abaissé à l écus 1/2,
soit environ 9 fr. 50; mais le planteur, qui n'en recevait
souvent que la moitié, devait livrer des <c piculs :» d'un poids
de 180 livres au lieu de 125. Les fonctionnaires de la Com-
pagnie agissaient même de façon que, dans beaucoup de.
cas, ni les régents ni les planteurs ne recevaient un centime
du prix fixé. On comprendra combien dans ces conditions
la culture forcée du caféier fut haïe des Soundanais. Mais
cela importait peu à la Compagnie. A la fin de son existence,
celle-ci pouvait se vanter qu'elle avait travaillé pendant
plus de trois quarts de siècle pour établir une culture qui
promettait des profits durables, mais il en ressortait aussi
que ces profits auraient été infiniment plus grands, si une
administration meilleure avait su prévenir les abus et
gagner le Soundanais à cette culture par un traitement plus
raisonnable.
La période suivante, surtout sous le gouverneur général,
OUEST DE JAVA. 139
maréchal Daendels, peut être considérée comme le com-
mencement d'une nouvelle ère, et quoique la lutte entre
ceux qui voulaient continuer le régime de Tancienne Com-
pagnie et ceux qui tendaient à réparer nos fautes envers les
Indes dure encore de nos jours, on est enfin arrivé à recon-
naître que nous avons de grandes obligations à remplir
envers les populations de Java. Daendels fut en réalité
le premier réformateur de Tancien régime; bien que ne
supprimant pas les livraisons en produits, il prit néanmoins
les soins nécessaires pour que les indigènes et leurs chefs
reçussent les prix des produits livrés par eux, tandis qu'il
ordonnait que dans les régences du Préanger chaque indi-^
vidu ne travaillât que la sixième partie de l'année pour les
plantations du caféier.
Le systèoie de la Compagnie était fondé sur le dédain
pour l'indigène et la méconnaissance de ses dispositions
naturelles. C'est dans ce sens que ses fonctionnaires agis-
saient« Cependant, quand elle commença à décliner, on se
demanda si les défauts des indigènes n'avaient pas dû con-
tribuer plutôt & l'asservissement dans lequel ils se trouvaient
depuis des siècles, et où la Compagnie les avait laissés, sans
faire le moindre effort pour les relever de leur misère.
Le gouvernement de Daendels fut en réalité une période
de transition que prolongea l'interrègne anglais du lieute-
nant-gouverneur sir Thomas Stamford Raffles. C'est lui qui
jeta les premières bases du système pour arriver à une esti-
mation régulière, système d'après lequel les indigènes
savaient quel était le montant de la contribution annuelle
due par eux au gouvernement. Il prépara le terrain pour
une ère de liberté qui commence à luire et qui certainement
aurait vu beaucoup plus tôt le jour sans les besoins de la
Hollande en Europe. La révolution belge avait épuisé le
trésor hollandais et il fallait coûte que coûte empêcher la
ruine de la patrie. Ce fut encore une fois les Indes et leurs
populations qui en payèrent les frais.
140 OUEST DE JAVA.
Le gouTerneur général, qui trouva cette combinaison,
était le général comte van den Bosch, qui, arrivé en 1830
aux Indes, y introduisit un système de cultures forcées,
d'après ce principe que les indigènes étaient trop pauvres
pour payer leurs contributions en argent. Pendant la période
de transition, on avait beaucoup amélioré le sort des indi-
gènes, mais la culture forcée du caféier avait été laissée
intacte dans les régences du Préanger. Les Soundanais pro-
duisaient alors annuellement une quantité de 80,000 « pi*
culs > de café, soit 5 millions de kilogrammes, pour
laquelle le gouvernement payait à peine 4 centimes la livre.
De cette manière, les Soundanais ne gagnaient par jour
que 14 centimes pour le travail énorme qu'on exigeait d'eux.
Il est incontestable que la race soundanaise a eu fort
à souffrir de cette culture forcée, qui a commencé dans les
premières années du xviii' siècle et qui a tué en elle toute
initiative pour son propre développement, parce qu'elle
n'avait pas le temps de penser ni de travailler à autre chose.
En arrivant à Java, le gouverneur général van den Bosch
constata que la population soundanaise payait chaque année
au gouvernement, en contribution en café, une valeur de
13 francs par tête. Il se dit qu'avec un tel résultat, vu les
besoins du trésor de la Hollande, il était possible d'étendre
la culture du caféier dans toute l'île de Java.
Le café devenait alors le principal article de son nouveau
système de cultures forcées, dont il se promit beaucoup
de profits pour le gouvernement hollandais, en n'oubliant
pas toutefois de garantir aux indigènes un payement plus
fort pour leurs produits. On appliqua le même système à
l'indigo, à la canne à sucre, au thé, au tabac, à la culture
du ver à soie et de la cochenille. Mais, si ingénieux que fût
le système de M. van den Bosch, sans contredit, avec
Daendels et Raffles, un des trois gouverneurs généraux les
plus remarquables de notre siècle, il a prouvé, dans la pra-
tique, que c'était de nouveau pour le développemenjt mUA-
OUE^T DE JAVA. 141
iectael et matériel des indigènes un retard de nombre
d'années.
Les meilleures lois, mal interprétées, appliquées abu-
sivement, risquent souvent de compromettre la prospérité,
la réputation et l'avenir d'un pays. C'est ce qui arriva avec
les lois van den Bosch. S'il avait pu poursuivre son œuvre
dans le sens qu'il s'était proposé, il serait devenu le bien-
faiteur des Indes néerlandaises, parce qu'il apprenait aux
indigènes la culture de produits nouveaux destinés au
marché européen, ce qui leur permettait de tirer meilleur
profit de leurs terres excessivement fertiles. Mais il fut forcée
par les événements et les besoins du trésor hollandais, de
matiler et de gâter son système; l'établissement d'un mono-
pole à l'instar de l'ancienne Compagnie générale, avec tous
les abus qui en furent nécessairement la suite paralysait
le développement naturel de la population.
De ce système de culture et de livraison forcées il est
résulté que, depuis le gouvernement de van den Bosch,
la Hollande, c'est-à-dire l'État, a reçu comme profits nets
de ses colonies des Indes, plus d'un milliard et demi de
francs, au moyen duquel la mère-patrie a pu diminuer sa
dette nationale, construire ses fortifications et établir un
réseau très complet de chemins de fer en Hollande, sans
demander pour cela un centime aux Hollandais.
D'un autre côté, l'état des choses à Java devint tellement
grave, que les plus réactionnaires furent forcés de prêter
l'oreille à ceux qui prêchaient d'introduire les réformes
libérales les plus sérieuses à Java et dans toutes nos pos-
sessions des Indes, afin de pouvoir enfin payer notre dette
envers des populations souffrantes et jusqu'alors trop
négligées. Heureusement, avec les idées plus généreuses de
ce siècle, on s'est engagé dans cette voie ; les temps sont
passés où la convoitise de la mère-patrie pourrait accaparer
de nouveau les excédents du service annuel des colonies.
Les quinze dernières années ont changé comme par en-
m OUEST DE JAVA. ■
chantement l'aspect du pays oriental et le Hollandais peut
constater avec orgueil que le progrès a été des plus
frappants, malgré les crises industrielles qui se sont pro-
duites de temps en temps. Le système des cultures forcées,
ce fléau de Java, a été presque tout à fait abandonné. La
seule culture de ce genre qui existe encore dans l'Ile, celle
du caféier, a vécu ses plus beaux jours et sera sans doute
remplacée par un autre système, basé sur le travail libre,
qui payera ses contributions au gouvernement eh argent.
Dès lors, il ne restera plus que les travaux forcés pour
Tentretien des chemins publics. On peut comparer ces tra-
vaux au « service vicinal » en France, service sur lequel
M. Waddington, ambassadeur de France en Angleterre, a
publié un article très intéressant dans le Nineteenth Cen-
tury de juin 1888. Mais ces c prestations en nature >, qui
exigent encore aujourd'hui des indigènes un travail consi-
dérable annuel, seront sans doute améliorées, aussitôt qu'on
introduira les « subventions industrielles » et les c gouver-
nements locaux », qui permettront de prélever des « cen-
times additionnels :», comme dans les départements français.
Aujourd'hui, c'est encore le gouvernement central de
Batavia et de Buitenzorg, qui dirige tout dans les Indes,
même les affaires les plus insignifiantes.
Mais le développement constant du pays tend irrésisti-
blement, qu'on le veuille ou non, vers la décentralisation
et l'introduction du système des gouvernements locaux.
Aussi loin qu'il puisse être développé avec succès, ce
système tendra à élever le pays à la vie publique. Il enlèvera
au gouvernement central des actes odieux d'intervention
mesquine et les petites lois impopulaires. Il diminuera tous
les sentiments d'antagonisme entre le peuple et le gouver-
nement central et il donnera une connaissance plus exacte
des buts véritables de ce dernier. Il popularisera les impôts
et ouvrira pour les indigènes aisés des carrières utiles, sinon
élevées. 11 associera enfin les hommes éminents aux grandes
OUBST DE JAVA« 143
entreprises et à la stabilité des institutions dans lesquelles
ils auront dès lors un intérêt personnel et prééminent.
S'il y a une contrée aux Indes où le gouvernement
central aurait le plus de succès en faisant les premiers essais
de l'introduction d'un gouvernement local, ce serait incon-
testablement cette même province des régences du Préanger,
patrie de la race soundanaise, pays qui commence à se déve-
lopper si admirablement par la seule introduction du chemin
de fer de TÉtat, qui le parcourt au centre dans toute sa
longueur. Quand la nation hollandaise commencera enfin à
comprendre plus clairement la puissance des chemins de
fer comme instrument de prospérité nationale, — non
comme une industrie qui se rémunère elle-même, mais
comme un levier pour toutes les autres industries, — alors
l'opinion publique sera de plus en plus favorable à la création
des milliers de kilomètres de chemins de fer dont nos pos*
sessions ont besoin pour leur développement progressif.
La province des régences duPréanger, qui forme la partie
montagneuse de l'ouest de Java, est une des contrées des
plus belles du monde. Elle rivalise, pour la beauté de sa
nature, avec les pays les plus privilégiés de la terre. On peut
la comparer à la Suisse pour la majesté de ses montagnes
imposantes et enchevêtrées; elle est l'égale de la Scandi-
navie par la splendeur de ses forêts vierges et de ses cas-
cades, et elle peut rivaliser avec l'Italie pour le charme de
ses poétiques vallées. Mais elle surpasse tous ces pays par
la beauté terrifiante de ses volcans, qui rappellent toujours
le mémento mori.
n n'est pas de pays au monde qui, sur une surface aussi
restreinte que les régences du Préanger, contienne un
plus grand nombre de volcans actifs, éteints ou en ruines,
et dont elles tirent pour la plus grande partie leur extrême
fertilité. Aussi le pays est-il plutôt un pays d'agriculteurs.
Le terrain y consiste presque partout en matières éruptives^
144 PUEST DE JAVA.
quoiqu'on y ait découvert dans le cours de ce siècle des
gisements d'excellent charbon et quelques minéraux, comme
le cuivre el le zinc. Quant au charboUi l'attention du capital
et de Ténergie européenne commence à se tourner de ce
côté, et ce serait un nouveau levier pour le développement
de la prospérité des Soundanais, si les efforts qu'on fait
pour l'exploitation de ces houillères aboutissaient à un
résultat sérieux.
Tout à l'heure, nous parlions des Portugais et de l'idée
qu'on avait jadis que l'ouest de Java était une tle à part.
Or, près de la baie de Plaboean, au nord-ouest des
régences du Préanger, on a découvert des gisements de
charbon qui se trouvent sur la même ligne que les gise-
ments de même formation, découverts dans les plaines
de Soekaboemi, de Radjamandala et de Palimanan en Ché-
ri^on, près de la côte septentrionale de l'Ile.
L'ingénieur des mines aux Indes néerlandaises, dont il a
été question plus haut, a émis Thypothèsequeces gisements
ne formaient autrefois qu'un seul ensemble, et qu'on doit
chercher ici, entre la baie de Chéribon au nord et celle
de Plaboean au sud, la véritable ligne où l'ouest de Java
était séparé de l'autre partie de Tile par la mer. Selon lui,
les gisements de charbon ont été brisés dans le cours des
siècles par des soulèvements de terrain, tandis que la mer
était repoussée par les éruptions successives des volcans
avoisinants, qui l'ont comblée au moyen des matières érup-
tives formant à présent la terre fertile de ces régions. C/est
une hypothèse qui peut être contestée, mais qui a néan-
moins beaucoup de vraisemblance.
Une autre hypothèse, émise par ce même ingénieur, se
rapporte à la récente découverte de veines de cuivre et de
zinc au sud de la ville de Soekaboemi. Jusqu'à présent
on n'avait pas soupçonné la présence de métaux dans la
province des régences du Préanger. Les veines de cuivre
et de zinc ont été découvertes d'une manière assez curieuse.
OUEST DE JAVA. 145
il y a six ans, par des indigènes qui travaillaient à une
conduite d'eau pour leurs rizières. Les veines de ces métaux
fareni mises à nu par le déblayement, et on aurait fait
certainement des recherches plus minutieuses pour une
exploitation éventuelle, si la baisse de prix du cuivre n'avait
pas découragé les personnes qui s'y étaient intéressées.
Cet ingénieur a aussi découvert autrefois ces môm^s miné-
raux sur les pentes méridionales de la montagne Sawal^ dans
la province de Ghéribon, à la même latitude que les veines
trouvées au sud de la ville de Soekaboemi. De là sa suppo-
sition que toute la partie méridionale de la province des ré-
gences du Préanger, située à la latitude de V 15 au sud de
réquateur, doit renfermer par ci et par là, des veines de
cuivre et de zinc, parce que, selon son hypothèse les deux
places doivent se relier ensemble. Or, cette partie méridionale
est encore à présent à peu près inconnue, à cause de sa faible
population et de son accès difficile. Aussi avons-nous la
conviction que cette partie méridionale du pays soundanais
donnera encore beaucoup de surprises au point de vue de
la science géologique et des résultats pratiques qui en décou-
leront, aussitât que l'attention se portera sur ces contrées
pour les ouvrir à l'agriculture et à Tindustrie par la con*
straction d'un chemin de fer.
Tout à l'heure nous disions que les Soundanais étaient
en premier lieu des agriculteurs. Nous n'avons pas l'in-
tention pour le moment de parler des grandes cultures
destinées au marché européen, et inaugurées par le capital
et l'énergie de l'occident; non plus que de la culture toujours
forcée du caféier qui, nous l'espérons, sera bientôt tout à
fait volontaire; nous voulons seulement fixer l'attention sur
une culture populaire, qui a toutes les chances de devenir,
aussi bien que le riz, une des plus grandes industries du
pays. G^est la culture du coton, connue à Java depuis
l'occupation des Hindous. Cette culture est très aimée par
SOG. DE GAoGR. — 1*' TRIMESTRE 1893. XIV. — 10
146 OUEST DE JAVA.
les Soundanais, mais jusqu*à présent elle n'a pas été déve-
loppée, ns plantent ce qui est nécessaire pour leurs propres
besoins et ne pensent pas à l'exportation, parce que ni le
gouvernement ni le capital européen ne s'intéressaient à
cette culture pour l'élever à la hauteur qu'elle mérite.
A cet égard, les Hollandais pourraient prendre leçon des
Indes anglaises. Sans devenir planteur lui-môme, le gouver-
nement, dans ce pays classique des Hindous, a su, pendant
la guerre de Sécession des États-Unis de l'Amérique, déve-
lopper l'initiative de la population pour l'ancienne culture
du coton.
Aujourd'hui les Indes anglaises occupent, après les États-
Unis, la place principale sur le marché du coton. C'est sur la
ferme initiative des vice-rois lord Mayo et lord Lytton,
qu'on a obtenu ce résultat magnifique. Des Hollandais se
dirent alors qu'il n'y avait aucune raison pour que Java,
et surtout la partie méridionale de la province des régences
du Préanger, ne pût devenir un grand pays de production
du coton; parmi eux, un jeune homme de nos amis,
M. Hendrik Willink, dont le père et la famille occupent
une situation importante dans l'industrie cotonnière de la
Hollande. Développer la culture du coton chez les Souu-
danais, afin d'en faire une importation sur les marchés
européens, telle fut son ambition. Il étudia les conditions
particulières aux Indes anglaises, et devina la prospérité qui
résulterait pour les Soundanais de cette culture, aussitôt
que le capital européen aurait aidé à son développe-
ment.
Ayant pris toutes les mesures nécessaires, au moment de
commencer son œuvre, il succomba en décembre 1890,
à l'âge de vingt-trois ans, à la maladie la plus funeste (les
tropiques, la fièvre pernicieuse, la malaria.
C'était le plus jeune des fils de la famille, et le seul qui
eût été aux Indes ; on pouvait donc craindre que l'essai ne
fût plus poursuivi. Mais, Dieu merci, la persévérance
'j'
■V.
w.
OUEST DE JAVA. 147
hollandaise n'est pas morte et l'expérience sera continuée
par d'autres nationaux.
On a souvent émis des théories sur la race soundanaise^
qui n'aurait pas grande valeur et qu'il serait mutile de
chercher à développer. Nous protestons contre cette opinion.
Cette race promet de jouer encore un rôle très important
dans l'histoire de Java, aussitôt qu'elle pourra employer
tonte sa vigueur, tout son temps, k travailler à son dévelop*
pement, grâce à la civilisation et aux connaissances euro^
péennes.
Les Hollandais ont commencé, surtout dans les quinze
dernières années, à aider de tout leur pouvoir au dévelop-
pement de l'éducation indigène comme base d'une civili-
sation bien fondée. La construction de chemins de fer, l'éta-
blissement des grands travaux publics, aussi bien que
l'institution d'un service topograpbique, ont formé surtout
de très bons ouvriers, qui certainement sèmeront partout
les connaissances acquises. On perçoit à présent une ten-
dance à développer l'industrie artistique et à élever par là
le sentiment des indigènes. Dans cette voie, l'art ancien des
Hindous s'ajoutera sans doute à ce que les indigènes peu-
vent produire dès maintenant, pour ouvrir à Ilndustrie et
aux arts indigènes un vaste champ de laborieuse activité.
Nous pourrions, en finissant, rappeler ce qu'un Hollandais
du commencement de ce siècle, le comte Dirk de Hogendorp,
et un ingénieur, M. de Bruijin, ancien directeur des travaux
publics aux Indes, disaient à propos des Soundanais; mais
nous nous contenterons, de citer ces paroles, pleines de
sens, du célèbre indianiste hollandais, M. le professeur Veth :
€ Un jugement général sur l'intelligence de la race sounda-
naise devrait se baser sur une expérience beaucoup plus
considérable que celle que nous possédons dès à présent.
Que croit-on que les anciens Grecs auraient bien pensé
des peuples étrangers, qu'ils désignaient sous le nom de
barbares, ou les Romains de nos ancêtres Germains?
148 OUEST DE JAVA.
Croit-on, en vérité, que jamais ils se les seraient repré-
sentés comme leurs semblables quant à la disposition natu-
relle et à rintelligehce? Pnt-ils jamais eu une vague idée de
ce que leurs descendants deviendraient ? Et en effet, ils ne
furent pas, dans ces temps, leurs semblables; il fallut une
période de beaucoup de siècles pour les conduire à une telle
élévation. L'ennoblissement d'une race d'hommes est un
travail du temps. Il n'y a pas seulement l'éducatron des
individus, mais aussi celle des races entières; car ce qui a
été fait pour et par une génération, ne se perd pas tout à
fait pour la suivante. La science des temps modernes
reconnaît même l'avancement des animaux.
« Est*ce qu'elle interdirait alors cette disposition à une
race d'hommes quelconque ?
<c Si nous reconnaissons à présent que la race soundanaise
se trouve actuellement beaucoup en arrière de l'Européen,
il n'y a aucune raison de désespérer de son avenir. »
Le Gérant responsable^
Gh. Maunoir,
Secrétaire général de la CommisRion centrale.
4675. — L.-Imprimeries réunies, B, rue Mignon, 2. >- May et Mottsroz, dir.
RAPPORT SUR LE CONCOURS AU PRIX ANNUEL
FAIT
A LA SOCIÉTÉ DE GÉOGRAPHIE
Dans sa sëance ^nérale da 21 aTril 1893
AU HOM D'UNE COXMISSIOH COMPOSÉE DE
MH. Milne-Edwards, Grandidier, Hamy, Huber, Maunoir
Prince Roland Bonaparte, Caspari.
Rapport de M. W. Huber
Rapporteur général.
La Commission centrale a décidé de supprimer, cette
année, la lecture des rapports sur les prix.
Cette mesure qui rompt avec les traditions de notre
Société, s'impose par la multiplicité des récompenses que
de généreux donateurs vous permettent de décerner. — La
séance de ce soir serait entièrement consacrée à rappeler
des voyages ou des travaux dont, grâce au rapport annuel
de notre secrétaire général, à la presse et aux publications
périodiques spéciales, vous connaissez tous les résultats. Il ne
resterait donc qu*un temps insuffisant pour la partie réel-
lement intéressante de cette réunion plénière, oîi vous attire
l'espoir d'entendre une communication toute d'actualité.
Le texte des rapports sera inséré au Bulletin, comme
d'usage, pour ceux de nos collègues qui voudraient les lire,
en même temps que pour conserver dans nos annales la
trace des services rendus à la science par vos lauréats.
La Commission des prix remercie ses collaborateurs du
travail d'analyse souvent considérable et toujours délicat^
auquel ils ont bien voulu consacrer une partie de leur
temps.
soc. BC GéOGR. — 2° TRIMESTRE 1893. XIV. — 11
150 RAPPORT SUR LE CONCOURS AU PRIX ANNUEL.
Surle rapport de M. Miine-Edwards, de llostitut, la grande
médaille d*or de la Société est décernée à M. le comman-
dant P. Monteil pour son magnifique voyage du Sénégal à
Tripoli par le Tchad, exécuté dans les années 1890 à 1892.
La Société de Géographie inscrit ainsi le nom de Monteil à
côté de ceux des plus illustres explorateurs africains.
Vous avez entendu le commandant Monteil lui-même rendre
hommage à son modeste compagnon de dangers» l'adjudant
Badaire et reconnaître les services dévoués par lui rendus
à l'expédition. La Commission centrale ne pouvait l'oublier;
elle a voulu en votre nom donner à M. Badaire un témoi-
gnage de gratitude. Elle lui offre une arme, mais une arme
qui a son histoire, ses quartiers de noblesse : elle a appartenu
à Henri Duveyrier, notre regretté collègue, dont le nom s'est
illustré au pays des Touareg. Nous la remettons à l'adju-
dant Badaire en toute confiance.
Le prix de La Roquettejinsiiiné spécialement pour récom-
penser les explorations aux régions polaires, a été attribué,
sur le rapport de M. le comte de Bizemont, à M. Fridtjof
Nansen pour sa traversée du Groenland en 1888.
Le prix Erhard pour la construction et la production des
cartes a été décerné à MM. Cabrisy, Blanc et Petit pour
leurs cartes en relief, exécutées par un procédé nouveau. —
Rapporteur M. Alfred Martel.
Le prix Léon DeweZy pour un voyage, a été offert à
M. Jean Dybowski pour son voyage de Loango au Chari en
1891-1893. — Rapporteur, M. le baron de Guerne.
Le prix Louise Bourbonnaud pour un explorateur de
nationalité française est dévolu à M. Léon Teisserenc de Bort
pour ses voyages scientifiques au Sahara. — Rapporteur,
M. Georges Rolland.
' Le prix Conrad Malte-Brun, sans affectation spéciale, a
été, sur le rapport de M. Caspari, décerné à M. Lenthéric
pour son ouvrage intitulé le Rhôney histoire d^un fleuve.
Le prix Alphonse de ifontherot est attribué à M. Albert
BAPPORT SUR LE CONCOURS AU PRIX ANNUEL. 151
Fauvel pour ses études sur la Chine en 1892. — Rapporteur,
M. Henri Gordier.
Le prix Charles Grad est attribué, sur le rapport de
M. Franz Schrader, à M. le comte de Saint-Saud pour ses
études sur les Pyrénées depuis 1877 jusqu'en 1892,
Le prix Jornard^ pour l'histoire de la géographie, est
décerné, sur le rapport de M. Gabriel Marcel, à M. Marcel
Dubois pour son ouvrage sur la Géographie de Strabon.
Enfin le prix Pierre-Félix Fourniery décerné pour la
seconde fois cette année, a été, par une décision de la
Commission centrale, attribué à M. Guillaume Capus, pour
l'ensemble de ses études sur l'Asie centrale, et en particulier
pour son ouvrage intitulé : A travers le royaume de
Tamerlan.
M. LE COMMANDANT MONTEIL
Cfrrande médAllle cl**r.
M. A. Milne-Edwards, de llnstitut, rapporteur.
Personne n'a oublié l'impression profonde produite par
M. Etienne, ancien sous-secrétaire d'État aux colonies,
lorsque, au banquet offert à M. Nebout, le 23 mai 1892, il
annonça que le capitaine Monteil était vivant, qu'il avait
franchi le Niger une seconde fois à Say, était arrivé à Kano
et qu'il se mettait en marche pour Kouka.
Depuis plus d'une année, aucune nouvelle du vaillant
explorateur ne nous était parvenue et ce long silence inspi-
rait les inquiétudes les plus vives, quand retentit le bruit de
ce grand et complet succès.
A ce moment, nous n'avions pu connaître que la première
partie du voyage désormais célèbre de M. Monteil et, c'est
à son retour seulement, que les résultats de cette mission
152 HAPPOKT SUR LE CONCOURS AU PRIX ANNUEL»
si heureusement accomplie nous ont été révélés. Ils sont
considérables et dépassent les espérances conçues au départ.
Dans le partage de l'Afrique qu'avaient fait entre elles les
grandes nations de l'Europe, à la suite de la convention de
Berlin, l^s régions les plus riches, les plus faciles à exploiter
avaient été réservées à l'Angleterre et à l'Allemagne; la
France semblait moins favorisée : nos possessions du nord,
celles du. Sénégal et du Congo restaient séparées les unes
des autres et nos voisins de l'ouest espéraient même, en
poussant leur extension comme un coin jusqu'au cœur du
continent, couper nos communications et laisser nos terri-
toires isolés, entourés de tous côtés de populations hostiles
et semblables à des îlots qu'aurait bientôt submergé la
marée montante de leur puissance.
Le lac Tchad était l'objet de toutes les aspirations, il sem*
blait être le nœud de la situation ; des expéditions nom*
breuses partaient du Cameroun, du Bénin, afin de pénétrer,
avant nous, au Sokoto et au Bornou, pour y nouer des rela-
tions politiques et commerciales et se réserver ainsi tous
les avantages de ces premiers traités.
C'est alors que l'on comprit en France qu'une lutte
d'influence s'engageait et que, sous peine de trouver toutes
les voies de pénétration fermées, il fallait tenter un grand
effort et relier, à tout prix, nos possessions du nord à celles
du sud et de l'ouest. Crampel y sacrifia sa vie, mais sa mort,
servait encore son pays, car son sang, répandu sur cette terre
d'Afrique, a été pour elle un baptême qui l'a faite française.
Pendant que MM. Brazza, Cholet, Fourneau, Dybowski et
plus tard M. Maistre, partant du Congo et de l'Oubanghi,
marchaient vers le nord, M. Mizon remontait la Benoué et
M. Monteil quittait Saint-Louis pour gagner le Tchad, à
travers le Soudan. Il a rempli cette mission qui semblait
irréalisable et, le 15 août 1893, il entrait à Rouka sur les
bords du grand lac.
Cette route si longue et semée de tant de périls, il l'a
RAPPORT SUR LE CONCOURS AU PRIX ANNUEL. 153
parcoarue sans cacher sa nationalité, la proclamant, au
contraire, bien haut et s'en faisant un titre auprès des indi-
gènes. Grâce à sa parfaite loyauté^ aidée d'une habile
diplomatie, il s'est toujours frayé un passage, toujours il a
été bien accueilli et c'est avec un sentiment de juste fierté
qu'il a pu dire : c J'ai partout réussi à me faire accepter et
€ surtout respecter. Jamais je ne suis sorti d'une ville qu'au
c grand jour et la tête haute, jamais je n'ai quitté le terrain
f que maître de la situation. »
Ce sont des paroles bonnes à méditer et M. Monteil a
donné là un grand exemple aux voyageurs qui cherchent à
oavrir, à la civilisation et au commerce, les portés d'un
pays nouveau.
A Kouka, il apprend qu'une troupe de blancs vient d'être
expulsée du Bornou ; elle marchait avec un appareil mili-
taire et avait ainsi excité les susceptibilités du souverain.
Monteil se fait un ami du sultan, et ce n'est qu'après un mois
et demi de séjour qu'il quitte Kouka pour se diriger vers
Tripoli, à travers le Sahara et le Fezzan, où il eut à sup-
porter les plus grandes fatigues.
Les traités passés par M. Monteil au Sokoto et au Bornou,
les relations qu'il y a établies ont une importance politique
qui n'échappera à personne, mais nous ne retiendrons ici
que ce qu'il a fait au profit de la science géographique.
Il marchait en pays inconnu : car lorsque René Caillié,
sous le costume d'un étudiant musulman, partait du Sénégal
pour se rendre au Maroc par Tombouctou, il n'avait pas
suivi l'itinéraire adopté plus tard par M. Monteil ; Barth
s'avançait en sens inverse et, descendant de la Tripolitaine
vers la même ville, ne s'était pas engagé dans le Soudan
déchiré par des guerres intérieures. La route parcourue par
ces deux célèbres voyageurs se trouve, à diverses reprises,
coupée par l'itinéraire de M. Monteil, ce qui permet de rec-
tifier parfois et de préciser souvent la position des points
mentioonés par ses devanciers.
154 RAPPORT SUR LB CONCOURS AU PRIX ANNUEL.
Il est le seul Européen qui se soit engagé dans le Hossi ;
de rOughadougou à Dori^et il a été le premier à déterminer
la position de cette ville et à dessiner exactement la boucle
du Niger. De Zebba au fleuve, laissant de côté la route
suivie par Barth, il a fixé la direction des cours d'eau de
cette région et en particulier de la Sirba. Entre Argoungou
et SokotOy il a relevé le cours inconnu du Mayo Eabbi, il a
constaté que la rivière qui baigne Gandi est différente de
celle de Kaoura, contrairement à ce qu'avait dil Staundinger.
A partir de cette dernière ville jusqu'à Rano, il a traversé
un pays dont on né connaissait que le nom, l'Hadeidjia, et
il a pu corriger les erreurs commises par Barth, au sujet du
cours de la rivière Komadongo-de-Yo. Enfin cent vingt obser-
vations astronomiques faites pendant le voyage donnent
aux relevés de M. Monteil une précision que nous sommes
heureux de reconnaître.
Aussi n'était-ce que justice, quand, à son arrivée àTripoIi,
il apprenait à la fois les deux promotions au grade d'officier
de la Légion d'honneur et à celui de commandant, par les-
quelles la France récompensait son digne fils.
La Société de Géographie a tenu à honneur de donner au
courageux voyageur le témoignage le plus élevé du prix
qu'elle attache aux résultats de son expédition, et c'est à
l'unanimité que la commission décerne, au commandant
Monteil, la grande médaille d'or, inscrivant ainsi son nom à
côté de ceux des plus illustres explorateurs africains.
M* LE D' Fridtjop Nanskn
SlédAllIe d'or. — Prix Alex, de li» Ko^nette
M. le comte Henri de Bizemont, rapporteur.
Si le Groenland n'est plus aujourd'hui la terra incognita
dont naguère nous ne connaissions que quelques points
RAPPORT SUA LE CONCOURS AU PRIX ANNUEL. 155
isolés situés sur le littoral occidental^ nous le devons prin-
cipalement à trois grands explorateurs : Nordenskjôld^ le
lieutenant Peary et le docteur Nansen. Ce dernier a été le
seul qui ait réussi à traverser de part en part la redoutable
inlandsis qui couvre cette grande lie d'une immense calotte
de glace.
11 était parti d'Islande le 4 juin 1888 à bord du Jason^
baleinier norvégien, avec ses compagnons : le capitaine
Otto Sverdrup) le lieutenant Dietricbson, le bûcheron et
pécheur Eristiansen Trana et les deux Lapons Samuel Balto
et Ole Ravna.
L'expédition arriva en vue des c6tes du Groenland le
15 juillet; mais une banquise épaisse de 16 à 20 milles
empêchait le navire de s'en approcher. Le 16 juillet, les six
voyageurs s'embarquèrent dans deux canots et entreprirent
uoe rude traversée qui dura jusqu'au 29 juillet pour fran-
chir une courte distance ; la banquise était morcelée en
icebergs qui dérivaient tantôt dans un sens, tantôt dans
l'autre; il était impossible de traîner les embarcations sur
la glace trop peu compacte; il eût été périlleux à l'excès de
tenter la navigation sur des canaux trop étroits où les
icebergs en se rapprochant eussent infailliblement écrasé
les frôles coques de noix; il fallait donc s'abandonner aux
caprices des courants. Après quatorze jours d'efforts éner*
giques, mais le plus souvent impuissants, Nansen put
enfin atterrir au cap Nordenskjôld; mais, en ce point,
les bords escarpés de l'inlandsis étaient infranchissables ;
il fallut encore remonter le long de la côte pour chercher
an endroit plus favorable. Ce fut seulement le 8 août que
1 expédition put atteindre le mont Kiatak, où elle prit terre
définitivement. Au cours de cette dernière navigation sur
les eaux restées libres entre la banquise et la terre, le
docteur Nansen rencontra des Esquimaux qui n'avaient eu
aucun contact avec la civilisation européenne ; il put faire,
à celte occasion, d'intéressantes études ethnographiques.
156 RAPPORT SUR LE CONCOURS AU PRII ANNUEL.
C'est alors seulement, c'est-à-dire à une époque de
Tannée déjà bien avancée, que l'expédition put aborder
l'inlandsis groenlandais ; on sait que c'est le plus grand
glacier qui existe dans l'hémisphère boréal, puisqu'il re-
couvre sur une grande profondeur et sans solution de
continuité tout le Groenland; son étendue peut être évaluée,
d'après Nansen, à environ un million de kilomètres carrés.
La marché sur l'inlandsis, précédée de reconnais-
sances pénibles et souvent périlleuses, ne put commencer
que le 15 août. Les débuts furent laborieux ; de nombreuses
crevasses barraient la route; il fallait ou les contourner au
prix de grandes fatigues, ou les franchir sur des ponts de
neige qui offraient bien peu de sécurité, et sur lesquels
on ne pouvait passer qu'en rampant à plat ventre.
Puis, ce fut une vaste plaine ondulée couverte de neige
striée de longues vagues orientées dans le sens du méridien,
sans aucun rocher saillant. On s'élevait par une pente géné-
rale très douce jusqu'à l'altitude maximum de 2,718 mètres.
Il ne fond en plein été qu'une faible quantité de neige qui
regèle chaque nuit, en sorte que le sol est formé de cou*
ches stratifiées de glace et de neige pulvérulente sur une
épaisseur qui dépasse un mètre. La température minimum
observée par Nansen fut de — 40<> avec une différence de 20^
au moins entre le jour et la nuit; mais la graduation du
thermomètre était alors sensiblement dépassée, et M. le pro-
fesseur Mohn estime que l'abaissement réel de la tempéra-
ture a dû atteindre — 45\ Des observations météorologiques
et astronomiques furent prises chaque jour par le lieutenant
Dietrichson, tant au cours de la navigation en canot sur la
banquise que pendant la traversée de l'inlandsis, mais ce
fut au prix de difficultés et de souffrances inouïes. On
conçoit, en effet, combien il était pénible, par des
températures aussi basses, de toucher le métal avec des
mains dégantées.
Le traînage sur la neige pulvérulente, surtout après les
RAPPORT SUR LE CONCOURS AU PRIX ANNUEL. 157
lempéteSy était extrêmement fatigant, et cependant on avait
réduit les provisions au strict nécessaire; il fallut réduire
rigoureusement les râlions et jamais les voyageurs ne
purent manger à leur faim pendant cette rude traversée de
Tinlandsis; mais la plus grande souffrance était causée par
la soif, à cause de la difficulté de se procurer de Teau et de
la nécessité de ménager l'alcool. qui servait de combustible.
La distance parcourue sur cet effroyable champ de glace
est évaluée par Nânsen à 450 kilomètres.
Enfin, le 19 septembre, on aperçut la terre de la côte
occidentale; mais les tribulations de la petite troupe
n'étaient pas finies pour cela : il fallut transporter à bras,
jusqu'à la côte, les bagages et les provisions à travers un
terrain très difficile, puis construire un canot avec ja toile
de la tente et des brindilles de bois ; MM. Nansen et Sver-
drup, se hasardant sur cette frôle embarcation, se dirigèrent
vers la petite ville danoise de Godthaab, d'oti ils devaient
envoyer chercher leurs compagnons et le matériel; com-
mencée le 29 septembre, cette hasardeuse navigation dura
jusqu'au 3 octobre. Hélas I le dernier vapeur était parti
pour l'Europe depuis plusieurs jours.
Ce qui donne une idée des privations supportées par les
six voyageurs, c'est la voracité avec laquelle ils absorbèrent
peodant plusieurs jours toutes sortes d'aliments sans pou-
voir parvenir à se rassasier.
Après un hiver passé dans la colonie danoise et employé
eo parties de chasse et de pêche aux environs, l'expédition
pat enfin embarquer le 15 avril 1889 sur le vapeur Hvidb-
jôriiy et, le 30 mai, elle entrait triomphalement dans le port
de Christiania.
La Commission des prix a jugé qu'un tel voyage, si péril-
leux qu'au départ des explorateurs leurs amis désespéraient
de jamais les revoir, et, en outre, fécond en observations
de toutes sortes, a bien mérité le prix La Roquette. Si elle a
cru devoir attendre jusqu'à cette année pour le décerner.au
158 RAPPORT SUR LE CONCOURS AU PRIX ANNUEL.
docteur Nansen, c*est qu'elle a voulu d'abord être mise à
même d'en apprécier les résultats scientificiues qui viennent
d'être publiés.
MM. Cabrisy, Blanc et Petit
Médaille d'or. — Prix Erhard
M. Alfred Martel, rapporteur.
L'une des plus grandes difficultés de la cartographie
et de l'enseignement géographique est de reproduire d'une
manière compréhensible et dans les proportions considéra-
blement réduites des cartes, les accidents, les mouvements
du sol ; traduire par un artifice quelconque, à la fois exact
et expressif, le relief du terrain a toujours été l'objectif prin-
cipal des constructeurs de cartes et d'atlas.
Sans passer en revue tous les procédés employés *, il
convient de rappeler les trois principaux : les hachureSy les
courbes de niveau^ les reliefs.
Les hachures n'offrent pas un suffisant degré de précision ;
elles ne s'expliquent qu'au moyen d'une clef ou convention
souvent complexe ; cette convention n'est pas universelle
et les divers Etats d'Europe ont à peu près chacun la leur
pour leurs cartes topographiques officielles (système Leh-
mann en Autriche, Mûffling en Prusse, de la loi du quart
en France, etc.).
Les courbes de niveau équidistantesy beaucoup plus
exactes et plus scientifiques, sont bien moins parlantes ;
elles ne produisent pas ces oppositions d'ombre et de lu-
mière par lesquelles les hachures font sauter aux yeux les
saillies et les creux, les montagnes et les vallées ; seuls do-
cuments acceptables pour les ingénieurs, les cartes en cour-
bes exigent, à défaut d'habitude, un certain travail d'imagi-
1. Streffleur en énumëre 91.
RAPPORT SUR LE CONCOURS AU PRIX ANNUEL. 159
nation chez le novice qui ne saurait voir tout d'abord sans
surprise, Vélévation verticale du terrain représentée par
des lignes concentriques, figurant des sections horizon-
tales ^.
Les cartes en relief restent, sans contredit, le meilleur
instrument pour l'étude de la géographie : Jomard, Bardin,
H. Levasseur et tous les maîtres qui ont vulgarisé la con-
naissance de la Terre n'ont cessé de le reconnaître.
Rien n'explique mieux le rapport qui existe entre le
terrain même et sa reproduction sur le papier, puisqu'un
relief bien fait n'est autre chose que la copie réduite du pays
qu'il représente : tel le modèle en plâtre, bois ou métal
d'une église, d'un navire ou d'une locomotive sera plus
goûté du public que les laborieuses épures de Tarchitecte
ou de l'ingénieur.
Dans les régiments combien de sous-officiers n'arrivent à
comprendre, à lire la carte de Tétat-major qu'après un long
exercice comparatif avec le plan en relief correspondant.
On sait quel succès obtiennent toujours les expositions de
plans en relief (aux Invalides à Paris, dans plusieurs villes
des Alpes, de Suisse, au Champ de Mars en 1889, etc.) qui
permettent aux visiteurs de faire ou de refaire un voyage
en miniature dans les replis de ces joujoux savants.
De même les reliefs excellent à donner aux enfants un
aperçu de ce qu'est la géographie : en leur mettant sous les
yeux un relief de leur département ou de leur canton, on
leur fait la plus éloquente des € leçons de choses ». L'élève
prend goût à cette étude privée de toute aridité ; il se plaît
à y repasser les chemins souvent parcourus et à y retrouver
les accidents remarqués ; il se familiarise avec la nomen*
1. Pour mémoire seulement^ il importe de rappeler que les courbes
peuvent être relevées de teintes plates différemment nuancées (cartes
hjpsométriques) ou d'une estompe (carte de France au 200,000^) ou même
de hachures (par combinaison des deux systèmes, carte d'Autriche au
75,000* et d'Italie au 100,000*).
160 RAPPORT SUR LE CONCOURS AU PRIX ANNUEL.
clature géographique, et à force de comparer le sol au
relief, puis le relief à la carte, il parviendra à bien saisir les
rapports de la réalité avec la représentation et à lire sans
ennui et même avec intérêt les cartes topographiques
planes.
. Le relief ne serait pas déplacé non plus dans les assem^
falées délibérantes où l'on étudie les projets de travaux
publics; tel travail qui, présenté avec plans à l'appui, aurait
grande chance de demeurer incompris de beaucoup, pour-
rait, au contraire, être utilement défendu sur une réduction
de la nature matérialisant en quelque sorte les arguments
des auteurs.
Bardin, dont le nom est inséparable de la question des
cartes en relief, a résumé ainsi leurs avantages : « Quoi
a de mieux qu'un premier enseignement par les yeux qui
€ s'adresse d'abord à l'imagination, donne à l'attention un
« premier degré de force, fournit des souvenirs à la mé-
< moire et éveille des vocations ? i>
Et cependant ce bel auxiliaire de travail n'est pas encore
répandu dans l'enseignement comme il mériterait de l'être.
Gela tient à ce que les constructeurs de reliefs se sont
partagés en deux classes. Les uns n'ayant pour objectif que
la science pure, avaient créé des œuvres tout à fait remar-
quables et supérieurement artistiques, mais qu'il était
impossible de reproduire en beaucoup d'exemplaires ou que
leur trop grande valeur même mettait hors de portée du
public; les autres, sous prétexte de faire œuvre commer-
ciale, avaient construit des maquettes informes, sans exac-
titude scientifique et indignes de tout crédit.
Le problème consistait donc à produire à un prix modéré
des œuvres d'un mérite suffisant pour qu'elles devinssent,
entre les mains des éducateurs de la masse, de véritables
instruments de vulgarisation.
En 1876, M. Drivet entreprit de résoudre celte double
difficulté : sa mort, survenue en 187d, n'interrompit pas son
RAPPORT SUR LE CONCOURS AU PRIX ANNUEL. 161
œuvre bien commencée, car il laissait des élèves, MM. Ga-
brisy. Blanc et Petit/ dont les efforts soutenus depuis qua-
torze ans ont paru dignes d'être sanctionnés par le présent
rapport.
Pour remplir le but économique, il fallait avoir des
matrices ou moules sur lesquels il fût possible de tirer des
exemplaires à Tintini. Or, les matrices en plâtre simple
donnaient de bons résultats, mais elles s'usaient avec la plus
grande rapidité, et la dixième épreuve sortie du moule ne
présentait généralement que des arêtes arrondies et défor-
mées. Au contraire, avec les matrices en galvanoplastie, la
forme mère ne s'usait pas, mais les rugosités du cuivre
retenaient tous les détails en saillie et les épreuves nécessi-
taient de longues retouches coûteuses et d'un effet peu satis-
faisant.
Or, en découvrant un procédé tout spécial de durcisse-
ment des plâtres, dont la description ne saurait être faite
ici, MM. Gabrisy, Blanc et Petit sont parvenus à établir des
matrices donnant la même netteté de tirage que le plâtre
et ayant la durée indestructible des galvanos.
Pour la construction du relief, leurs procédés fondamen-
taux sont ceux généralement employés; ils suivent la
méthode de superposition des cartons en gradins, mais au
Heu de parfaire le figuré du terrain par voie de remplissage,
ils abattent les angles des gradins en les sculptant; cette
heureuse modification permet d'obtenir un modelé aussi
artistique et aussi exact que possible.
Sur cette première épreuve en plâtre (le véritable c ori-
ginal >)} on dessine la planimétrie ; puis on grave soigneu-
sement tous les signes conventionnels, qui doivent figurer
en creux; l'empreinte de cet orignal fournit la matrice, ou
forme-mère dans laquelle s'achève le travail par la mise en
relief des signes planimétriques. Les épreuves qui sortent
de ce moule définitif sont l'image d'un terrain scrupuleuse-
ment copié et elles donnent en creux : les routes, chemins,
\9
162 RAPPORT SUR LE CONCOURS AU PRIX ANNUEL.
cours d'eau, canaux, chemins de fer à niveau ou en tran-
chées, carrières, etc., etc., et en relief: les maisons, monu.
ments, murs, haies, arbres, bois, remblais, ouvrages d'art,
etc., etc.
11 ne reste plus qu'à revêtir chaque exemplaire d'un
coloris spécial rappelant à l'œil le moins exercé les choses
vues à la lumière verticale ou zénithale.
Le nombre des épreuves que peut donner une matrice
est illimité, et la matière dont elles sont faites a subi des
préparations particulières qui assurent à ces reliefs la double
et précieuse qualité de légèreté et de solidité.
Les reliefs jusqu'à présent exécutés sont les suivants :
A Véehellle de
Nantes et ses environs 1/20,000«
Région S.-O. des environs de Paris 1/20,000*
6oulog;ne-sur-Seine iftQyOQ(y
NeuiUy — 1/20,000'
Pantin — l/20,000»
Charenton — >. 1/20,000»
Sèvres — l/aO,000-
Gonstantinople et ses environs .« 1/15,000*
Paris et ses environs (édition 1887) 1/20,000*
Projet de Paris port de mer de M. Bouquet de
de la Grye (6 feuilles) 1/40,000*
Mapa de la Isla de Puerto-Rico 1/100,000*
France (relief du sol) 1/1,500,000*
Port-Dock de Paris-Pantin 1/5,000*
Paris et ses environs (édition 1891) 1/20,000*
Essais de la carte générale de France 1/80,000*
Sans parler d'un grand nombre de cartes à l'usage spé-
cial de l'Institution des jeunes aveugles où elles font entre
les mains des élèves un service de deux ou trois ans qui dé-
montre leur solidité.
Mais une entreprise autrement considérable est déjà
commencée par MM. Gabrisy, Blanc et Petit ; c'est une
édition par département, de la carte en relief de la France
à 1/100,000*; chaque département sera lui-môme sub-
divisé en reliefs d'arrondissements. Lorsque cette œuvre
TS^
RAPPORT SUR li: CONCOURS AU PRIX ANNUEL. 163
immense sera terminée, toute école primaire pourra et
devra posséder au moins la carte en relief de son arrondis-
sement et les instituteurs seront à même de faire prendre à
l'enseignement pratique de la géographie un développement
profitable au plus haut degré.
En résumé les géographes ont, de tout temps, reconnu
que le plan en relief était le plus efficace moyen de faire
comprendre la représentation du sol ; mais l'industrie n'avait
pas réussi jusqu'à présent à produire les cartes sculptées et
parlanteSy aux conditions requises à la fois d'exactitude, de
solidité et d'économie. En remplissant ces trois desiderata,
MM. Gabrisy, Blanc et Petit ont véritablement résolu le pro-
blème ; ils ne manqueront certainement pas de perfectionner
encore le résultat déjà atteint par eux ; ils projettent l'exé-
cution grandiose d'une carte en relief départementale de la
France à Téchelle de 1/100,000*. — Votre Commission des
prix a cru se faire l'interprète du public ami de la géographie
en octroyant le prix Erhard à MM. Cabrisy, Blanc et Petit,
à titre tant de récompense pour le travail effectué que d'en-
couragement pour celui qui reste à faire.
H. Jean Dtbowski.
Médaille d'er. — Prix liéon De^wes
M. le baron Jules de Guerne, rapporteur.
Parti, au printemps de 1891, sur les traces de Crampel,
qu'il devait rejoindre pour agir de concert avec lui, M. Jean
Dybowski avait la douleur d'apprendre, à Brazzaville, le
14 juillet, dans des circonstances particulièrement pénibles,
la fin tragique de notre infortuné collègue. Malgré le
désarroi que jette parmi les indigènes cette fatale nouvelle,
M. Dybowski se met aussitôt en mesure de porter secours à
ceux qui ont pu échapper au massacre et s'efforce d'atteindre
164 RAPPORT SUR LE CONCOURS AU PRIX ANNUEL.
les assassins de Grampel. Bientôt justice est faite et M. Dy-
bowski peut ramener vers la France les restes de l'ingénieur
Lauzière, mort de maladie quelques jours avant le désastre
de la mission.
Cette partie de sa tâche à laquelle nous applaudissons tous^
M. Dybowski Ta exposée en un langage ému dans la séance
solennelle où nous fêtions son retour. Elle échappe k nos
récompenses, sinon à notre juste admiration.
Mais nous ne pouvions oublier qu'au milieu de grandes
difûcultésy à aucun moment, M. Dybowski n'a cessé de faire
œuvre d'observateur et d'homme de science. Au point de
vue purement géographique, notre collègue a rapporté de
précieuses indications sur une partie encore inconnue du
sol africain. On possède maintenant , grâce à lui, les pre-
mières données précises sur. la ligne de partage des eaux des
bassins de l'Oubangui et du Chari. Après avoir traversé ce
fleuve, M. Dybowski s'est avancé au nord jusqu'à 7* 26' 30*
de latitude; sur ce parallèle, à 17^ 54' 3(r de longitude est, un
pic a été découvert qui conseryera, sur la route du Tchad,
dans la région môme où l'explorateur a trouvé la mort, le
nom glorieux de Grampel.
Deux affluents de l'Oubangui, les rivières Ombella etKemo,
ont été explorés avec soin. Un poste a même pu être établi
en amont du dernier de ces cours d'eau et nous avons eu
la satisfaction d'apprendre que M. Maistre s'y était ravitaillé
avant de poursuivre sa route vers le nord.
Pendant là durée de son voyage, M. Dybowski n'a eu
garde d'oublier sa qualité de naturaliste. Il a rapporté, non
sans peine, d'importantes collections comprenant plus de
sept mille pièces. Après avoir été réunies dans une exposition
au Jardin des Plantes, elles sont allées enrichir divers
musées de TÉtal et déjà elles ont fourni à plusieurs spécia-
listes le sujet de mémoires originaux. Les plantes et leurs
produits y tiennent une large place et nous avons l'assurance
que M. Dybowski lui-même y trouvera la matière d'intéres-
-'
RAPPORT SUR LE CONCOURS AU PRIX ANNUEL. 165
santés études relevaDt de la chaire de Botanique coloniale
où il vient d'être nommé à VInstitut national agrono-
mique.
La Commission des prix est heureuse de décerner i
M. Jean Dybowski la médaille d'or de la fondation Léon
Dewez.
M. Charles Lenthéric
Médaille d'or. — Prlii Conrad Halte -Brtfa
M. Edouard Caspari, ingénieur hydrographe, rapporteur.
Si, à Tezemple de géographes éminents, on considère la
terre comme un organisme vivant, étudier un fleuve, c'est
étudier une de ses artères. Mais les naturalistes savent
bien que la description pure et simple d'un organe, si
parfaite et détaillée qu'elle soit, n'est que la base sur
laquelle doit s'appuyer le travail autrement intéressant du
physiologiste. Il ne suffit pas d'en connaître la forme
actuelle : il faut en avoir suivi la genèse et les développements
iQccessifs, le mode de fonctionnement, les relations avec les
aatres organes : il faut le comparer à ses analogues dans les
autres espèces animales et saisir son évolution.
La géographie aussi ne se réduit pas à des cartes et à des
descriptions de l'état actuel: la face de la terre change
constamment, et la géologie seule nous fait comprendre une
contrée. De plus, on ne saurait séparer cette contrée de ceux
qui l'habitent, auxquels elle a imprimé un caractère spécial
et qui réagissent sur elle par leur travail ; ce qui nous inté-
resse toujours le plus sur la terre, c'est l'homme lui-môme.
Cest à ce point de vue large et compréhensif que s'est placé
M. Lenthéric pour étudier le Rhône.
n y était préparé par ses travaux d'ingénieur qui l'avaient
Qûsen présence, tantô tdu fleuve lui-môme, tantôt des terres
soc. DE 0É06E. — 2* TRIMESTRE 1893. IIV. — 12
166 RAPPORT SUR LE CONCOURS AU PRIX ANNUEL.
formées par ses alluvions, et c'est ainsi qa'il a été amené à
lui consacrer ce livre dans lequel , le suivant depuis sa
source jusqu'à son embouchure, depuis l'époque de la for-
mation du continent européen jusqu'à l'époque actuelle, il
a réussi à nous présenter un tableau vivant et attachant. Le
Rhône, chemin des nations et de la civilisation, est, à ce
point de vue, le fleuve qui a joué le rôle le plus important
dans l'histoire de notre pays. C'est par lui que les civilisa-
tions phénicienne, grecque et romaine ont pénétré en Gaule ;
c'est sur ses bords, et alors que les provinces du nord
étaient encore plongées dans la barbarie, que se sont suc-
cédé les merveilles de la culture gallo'-romaine et de son
héritière, la culture provençale.
Nous ne saurions en quelques lignes donner un aperçu
complet de cette œuvre intéressante : qu'il nous suffise d'en
marquer les grands traits. Après une introduction sur les
périodes géologiques, sur la période glaciaire notamment et
sur la formation de la vallée et du delta, l'auteur arrive aux
temps historiques ; il étudie les routes antiques de la vallée,
les passages des Alpes ; à la suite de Polybe et de Tite*Live,
il nous raconte le passage de l'armée d'Hannibal qu'il acconi*
pagne jusqu'en Italie.
Remontant ensuite à la source du fleuve, il nous peint
l'admirable vallée du Valais, avec ses innombrables glaciers
qui autrefois n'en formaient qu'un seul ; on voit là ces mon-
tagnes, qui nous paraissent si solidement assises, perpétuel-
lement en mouvement, sillonnées par les avalanches et les
torrents dévastateurs, usées petit à petit ou s'écroulant par
grandes masses, rappelant par de fréquentes catastropheis, à
l'homme qui les habite, que l'ère des révolutions du globe
n'est pas close, et le forçant à déployer pour sa défense
toutes les ressources que lui fournissent son intelligence et
son énergie. Le torrent impétueux qui descend des plus
hautes Alpes, s'épanouit ensuite dans le magique bassin du
Léman ; nous nous arrêtons sur ses bords pour en étudier la
RAPPORT SUR LE CONCOURS AU PRIX ANNUEL. 167
faune et la flore, la météorologie et le phénomène si singulier
des seiches ; nous y trouvons les souvenirs préhistoriques des
cités lacustres, puis les belles cités d'aujourd'hui, vivantes
et animées. Mais ce n'est là qu'une halte : à peine sorti de
ce lac bleu, le torrent reparaît avec ses allures impétueuses ;
il en sera ainsi jusqu'à Lyon, oh la Saône vient y mêler ses
eaux, jouer le rôle de régulateur, et transformer le torrent
en fleuve. Lyon, puis Vienne nous rappeleront les souvenirs
de l'époque romaine, et en continuant, nous trouverons
Avignon, la cité des papes ; après une excursion au Yentoux
et à la fontaine de Vaucluse, nous descendrons à Arles,
pois le fleuve se divisera dans la Camargue et aboutira à la
Méditerranée.
M. Lenthéric aime tout particulièrement la Provence et il
loi consacre quelques chapitres très développés. Enfin^
après nous avoir transportés des pics neigeux des Alpes aux
plaines brûlées par le soleil de la Provence, et nous avoir
donné le tableau des âges passés, l'auteur résume la des-^
cription du Rhône moderne, son rôle dans l'agriculture et
les transports. 11 le compare à d'autres fleuves, le Tibre, le
Nil, TAude; ayant traité l'histoire en érudit, il n'oublie pas
qu'il est ingénieuf* ; il s'arrête aux travaux hydrauliques et
à la navigation ; il discute l'emploi de la force motrice^ les
unéliorations faites et celles qui restent à faire pour le plus
grand bien des populations.
On voit quelle est la variété des sujets traités par M. Leu'
théric et l'œuvre considérable accomplie. De nombreuses
planches accompagnent le texte : peut-être est*il permis, ail
point de vue géographique, de regretter que les cartes soient
traitées d'une façon un peu sommaire ; mais cette légère
critique n'atteint pas le texte qui est toujours attachant et
instructif*
En résumé le livre de M. Lenthéric, œuvre d'un ingénieur
qui est en même temps un érudit, fait passer sous nos yeut
Qne série de tableaux variés, présentés avec beaucoup d'art^
.1
168 RAPPORT SUR LE CONCOURS AU PRIX ANKUEL.
dont l'ensemble nous offre une vivante image du Rhône, de
ce qu'il a été, de ce qu'il est aujourd'hui, des pays qu'il
arrose et dont il fait une unité, ainsi que des événements
dont ces pays ont été le théâtre. C'est une étude magistrale
de géographie pure et de géographie historique, qui, aux:
mérites de science et d'érudition, joint ceux d'une lecture
agréable et attachante; ces qualités si variées justifient
amplement l'attribution à son auteur du prix Conrad Malte-
Brun.
M. Léon Teisserenc de Bort
Médaille d'or. — Prix liOulse Bourbonnaud.
M. Georges Rolland» rapporteur.
M. Léon Teisserenc de Bort a entrepris, il y a quelques
années, de déterminer les grands traits de la distribution
des éléments du magnétisme terrestre dans nos possessions
du nord derAfrique. Chargé par H. le Ministre de l'Instruc-
tion publique d'une mission spéciale à ce sujet, il a fait etï
Algérie cinq voyages (1883-1885-1887-1888 et 1890) qui
lui ont demandé d'assez grands sacrifices matériels. Il a pu
déterminer les éléments du magnétisme terrestre ea
43 points, répartis dans les trois provinces algériennes
et en Tunisie. Ces observations ont été résumées dans un
tableau publié dans V Annuaire du Bureau des longitudes.
Il en résulte, comme conclusion principale, que les reliefs
des chaînes montagneuses de l'Atlas algérien influent nota-
blement sur la distribution des éléments magnétiques dans
ces régions.
Pour étendre autant que possible son réseau d'observa-
tions, M. Teisserenc de Bort a poursuivi ses recherches
dans l'extrême sud de nos possessions sahariennes. Il les a
poussées jusqu'à l'Oued Seggueur dans la province d'Oran,
RAPPORT SUR LE CONCOURS AU PRIX ANNUEL. 169
jasqo'àEl Goléa dans celle d* Alger, jusqu'au puits de Bere-
sof dans celle de Gonstantine, jusqu'au Nefzaoua et au sud
da Ghott Djérid en Tunisie.
On lui doit ainsi trois itinéraires nouveaux, qui n'avaient
jamais été parcourus par des Européens : le premier, de
ToQgourt au Sud tunisien par l'Erg oriental ; le second, de
Biskra à Laghouat par le Djouf ; le troisième, du Mzab à El
Goléa par le bord de l'Erg occidental et d*El Goléa à Brezina
parTErg et l'Oued Seggueur. Au cours de ce dernier voyage,
sa caravane a eu à supporter huit jours de marche sans eau
(dans l'Erg occidental, entre El Goléa et Dayet Amera).
Dans les régions encore inexplorées, M. Teisserencde Bort
avoula opérer d'une manière aussi complète que possible,
et il a mené de front des séries fort intéressantes d'observa-
tions barométriques, géographiques, géologiques, hydrolo-
giqaes, météorologiques, etc.
H. Teisserenc de Bort a dû également, pour préciser la
position de ses stations magnétiques et déterminer les points
principaux de ses itinéraires, faire de nombreuses observa-
tions astronomiques. Il a déterminé ainsi la position de
S stations. Pour les longitudes, il s'est servi de la mé«
ihode du transport de l'heure par chronomètre et, en
foelques points, des hauteurs simultanées de la lune et des
^iles; enfin il a observé une occultation d'étoile à Bir
Gaettarich.
Il était secondé dans ses derniers voyages par M. G. Aay-
mond, qui pointait la marche du chronomètre pendant les
observations et a ainsi concouru à la précision des résultats.
L'étude du pays, au point de vue des vestiges des an-
ciennes civilisations, n'a pas été négligée non plus. De
curieux monuments, sans doute funéraires, et un grand
nombre de stations de silex taillés ont été reconnus. Dans
le Nefzaoua, M. Teisserenc de Bort a retrouvé, d'après les
indications fournies par H. Duveyrier, l'emplacement pro-
bable de la ville de « Tihert ». A Filiach, petite oasis des
^70 RAPPORT SUR LE CONCOURS AU PRIX ANNUEL.
ÎSibans, il a pu, avec le concours de M. F. Foureau, mettre
au jour des jarres en poterie contenant des squelettes
humains.
À cet ensemble de travaux exécutés sur le terrain,
M. Teisserenc de Bort en a joint un autre où il résume, au
point de vue orographique^ les travaux de ses devanciers et
les siens propres. C'est une carte hypsométrique du Sahara
algérien et tunisien, qui a été présentée, au Congrès de
Y Association française pour l'avancement des sciences en
1890, et à laquelle est joint un texte.
La carte en question constitue un document nouveau et
d'un réel intérêt. Elle est tout à fait parlante,, et, à son
inspection, on voit se dégager nettement les grands traits de
l'orographie et de l'hydrographie de cette partie du globe.
Des courbes successives et des teintes graduées y indiquent
les hauteurs de 100 mètres en 100 mètres (jusqu'à
900 mètres). Dans les régions où le terrain était encore
vierge d'exploration, l'auteur a prolongé ses courbes avec
assez de perspicacité pour que certains de ses tracés se
soient trouvés confirmés ensuite par les explorations plus
récentes, en particulier par celles de M. Foureau. Il a
montré ainsi qu'il avait le sentiment exact des caractères
orographiques du pays.
Ces divers voyages et ces travatx multiples ont été accom-
plis par M. Teisserenc de Bort pendant les loisirs que lui
laissaient en France ses importantes recherches météorolo-
giques, qui sont bien connues. Plusieurs de celles-ci, d'ail-
leurs, intéressent directement la géographie : par exemple,
les recherches sur la distribution des pressions baromé-
triques, des températures, de la nébulosité sur l'ensemble
du globe.
Au Sahara, M. Teisserenc de Bort apportait un esprit
rompu à la critique scientifique, ce qui lui a permis, comme
on voit, de tirer un parti très complet de ses voyages. Indé-
pendamment de ses qualités reconnues comme observateur,
RAPPORT SUI^ LB CONCOURS AU PRIX ANNUEL. 171
il a pu étudier les régions qu'il parcourait à des points de
Yue remarquablement variés, et il a su voir juste.
Aussi votre Commission des prix a-t-elle décerné à
M. Léon Teisserenc de Bort la médaille d'or du prix Louise
Bourbonnaud*
M. Albert Pauvel
Gmnde ■iéd»llle'd*arireiii. — Prix Alphonse de Heniherei.
M. Henri Cordier, rapporteur.
M. Albert Fanvel qui a résidé en Chine de 1872 à 1884, en
qualité d'employé des douanes impériales chinoises^ est,
depuis lors, inspecteur de la Compagnie des Messageries
maritimes. M. Fauvel a profilé de ce long séjour de douze
années dans l'empire du Milieu et des nombreux voyages
nécessités par ses nouvelles fonctions pour se livrer à de
fructueuses recherches sur la géographie et l'histoire natu-
relle des pays de l'Extrême-Orient.
Lorsque l'inspecteur général des douanes impériales chi-
Doisesy sir Robert Hart, qui allie à son remarquable talent
administratif un grand zèle pour la science, entreprit la pu-
blication d'une série de monographies des dix-huit pro-
Tinces de la Chine, M. Fauvel sut mener à bonne fin une
des deux ou trois monographies qui furent achevées, et
nous avons le dernier résultat de son travail dans la carte de
la province relativement peu connue de Chan-toung, dont il
a fait hommage à la bibliothèque de la Société.
Parmi les travaux les plus récents de cet agent distingué,
nous signalerons son important mémoire sur la Péninsule
malaisey paru il y a trois mois environ, dans la Revue
française.
C'est pour cette carte qui donne les renseignements les
plus complets et les plus nouveaux sur une contrée insuffi*
i72 RAPPORT SUR LE CONCOURS AU PRIX ANNUEL.
samment étudiée chez nous, ainsi que pour Tensemble des
travaux qui l'ont précédée, que la Commission des prix a
décerné à M. Fauvel le prix Alphonse de Montherot^
M. LE COMTE d'ARLOT DE SaINT-SaUD.
Ctrande médaille d'argrent. — Prix Charles Grad.
M. Franz Schrader, rapporteur.
Nos collègues savent déjà combien la région des Pyrénées
espagnoles était profondément ignorée il y a vingt ans à
peine. Ils savent également que l'initiative de quelques cher-
cheurs a fini par lever le voile qui couvrait cette partie de
l'Europe, et que la partie espagnole des Pyrénées peut dé-
sormais être considérée comme bien connue. Celui que la
Société de Géographie a bien voulu charger du rapport re-
latif aux travaux de M. le comte de Saint-Saud a eu sa part
dans l'œuvre commune. Nulle récompense ne pourrait lui
être plus douce que le privilège qui lui est accordé aujour-
d'hui, de dire tout le mérite de son jeune collègue.
C'est en 1876, pendant que M. de Saint-Saud était ma-
1. Voici la liste des principales publications de M. Fauvel sur le
Chan-toung : The Province of Shaniung, etc. {China Beview, 1875). —
Trip ofa Naiuralist io the Chinese Far East (Ihid.y 1876). — The wild
Silk Worms of the Province of Shantung {Ibid., 1877). -- Catalogue
des Plantes recueillies aux environs de Tchéfou, par M. A. A. Fauvel,
déterminées par M. A. Franchet, etc.. {Mémoires de la Société natio-
nale des Sciences naturelles et mathématiques de Cherbourg, 1882). —
La Province chinoise du Chan-toung, Géographie et Histoire naturelle
(Revue des Questions scientifiques de Bruxelles, 1890-1891-1892). —
Chan-toung mei Koung loune. Les Mines de Charbon du Chan-toung,
Brochure en chinois, in-8**, 18 pages. Shanghaï, Statistical Department
of the Chinese Impérial Maritime Gustoms, 1878. — Notes on the
minerai wealth of Shan-tung {North China Herald, Shanghaï, July,
1878). — Diamonds in Shan-tung {North China Daily News, Shanghaï,
18 July 1878).
RAPPORT SUR LE CONCOURS AU PRIX ANNUEL. 173
gistrat à Lourdes, que les Pyrénées commencèrent à solli-
citer son activité. Ses études, on le devine, ne Tavaient pas
préparé à la géographie, mais une de ces passions que
tous les explorateurs connaissent ne lui laissa aucun repos
jusqu'à ce qu'il eût mis la main à l'œuvre. Je me souviens
encore d'une ascension que nous fîmes ensemble au pic du
Taillon, au-dessus de Gavarnie, en 1876. Encore novice dans
Tart des levés orographiques, votre lauréat d'aujourd'hui
s'essayait à lire la hauteur zénithale des pics éloignés dans
la lunette delà règle à éclimètre du colonel Goulier, cet
instrument si simple et si admirable.
Tel je le vis ce jour-là, tel je l'ai toujours vu depuis :
absorbé par son travail depuis le moment où il mettait le pied
sur un sommet jusqu'au moment où il le quittait, porté par
une sorte de passion qui ne laissait place ni à la faim, ni à
la soif, ni à la fatigue, et qui ne lui permettait de repos
que quand il avait achevé la besogne qu'il s'était assignée.
Bien que dès l'origine les travaux de M. Saint-Saud aient
pris une direction indépendante, ils sont toujours demeurés
reliés à Tœuvre de ses collègues pyrénéens, notamment à
celle de M. Wallon, de Montauban, et à celle de votre rap-
porteur, et cela d'une façon qui peut-être vous inté-
ressera, en vous montrant quel esprit large et bienveillant a
présidé au travail que vous couronnez aujourd'hui.
M. le comte de Saint-Saud, je vous le disais tout à l'heure,
n'était point géographe. Notre collègue si dévoué, le colonel
Prudent, s'offrit à l'aider pour mettre au net le résultat de ses
explorations. C'était pour les deux une bonne fortune. Le
colonel Prudent, désireux de pousser aussi loin que possible
le dessin des parties éti^ngères de sa carte de France à
1/500,000*, voyait dans cette collaboration nouvelle un moyen
de compléter ses travaux; le comte de Saint-Saud, de son
côté, avait besoin d'aide pour obtenir de ses explorations tous
les résultats qu'elles contenaient en germe. Ainsi se noua
entre ces deux travailleurs, comme elle s'était nouée précé«
174 RiLPPORT SUR LE CONCOURS AU PRIX ANNUEL.
demment, grâce aux mômes Pyrénées, entre le colonel Pru*
dent et votre rapporteur de ce soir, une amitié solide, sincère,
fructueuse non seulement pour eux, mais pour tous.
Dès ce moment, voici comment le travail fut organisé ; il
y a là^ permettez-moi de le dire en passant, un exemple
frappant de ce que peuvent des tionmies de bonne vo«
lonté. Dans ses excursions pyrénéennes, M. le comte de
Saint-Saud s'attacha surtout à la partie la plus méridio-
nale du versant sud. C'en est en môme temps la moins pit-
toresque. Elle ne contient pas des merveilles alpestres,
comme la région parcourue plus au nord par celui qui vous
parle. C'est un pays austère, souvent monotone, mais par-
fois aussi d'un caractère singulièrement attachant. Choisis-
sant les sommets d'où la vue lui paraissait devoir embrasser
l'horizon le plus favorable, H. le comte de Saint-Saud s'y
transportait, muni d'une planchette, montée sur un trépied,
recouverte d'une feuille de papier Bristol et supportant en
son centre, sur un léger pivot, la règle à éclimètre du colo-
nel Goulier. Les dimensions de la planchette et l'agence-
ment du pivot avaient été combinés de telle sorte que la
rotation de la règle à éclimètre se produisit dans un champ
circulaire, de la dimension des cercles d'horizon à l'oro»
graphe déjà obtenus dans les Pyrénées. De la sorte, on pou-
vait se prêter un mutuel appui, en employant concurrem-
ment les résultats des deux méthodes. Certains artifices,
tels qu'une échelle graduée dessinée au long de la règle,
permettaient môme, en certains cas, de marquer d'un trait les
hauteurs zénithales lues dans la lunette, et d'obtenir ainsi
des éléments de profils d'horizon rappelant ceux donnés par
l'orographe. •
Chaque visée était traduite, sur le cercle de papier sup-
porté par la planchette, sous la forme d'une ligne dirigée
dans le sens du rayon correspondant à l'azimut du point
observé; l'angle vertical lu dans la lunette était inscrit au
long de ce rayon, avec la mention de toutes les particular
RARPORT SUR LE CONCOURS AU PRIX ANNUEL. 175
rites intéressantes, notamment le nom du point visé. Avec
ces cercles disposés en étoilements ou en soleils, on n'avait
plus qu'à procéder par rattachements successifs pour obte-
nir le tracé de la .carte. A ces observations fondamentales
s'ajoutaient des photographies nombreuses, d'excellents
tracés d'itinéraires qui se suivent sur des centaines de kilo-
mètres, des croquis éclaircîssa^t les points obscurs ou di£B-
dles.
Il s'agissait maintenant d'utiliser ce riche matériel. C'est
ici que notre collègue, le colonel Prudent, intervint d'une
façon très active. Il se chargea de mettre en œuvre les levés
de H. de Saipt-Saud, et votre rapporteur peut mieux que
personne dire avec quelle persévérance infatigable il s'est
acquitté de cette tâche.
Au cours de ce travail, les documents de M. de Saint-
Saud se mêlaient à d'autres documents ou même à des cartes
déjà construites, soit par M. Wallon^ le patriarche des car-
tographes pyrénéens, soit par celui qui vous parle, soit en-
core par ses élèves MM. Ghesneau et Huot, nos collègues,
qui plus d'une fojs ont pris part aux travaux sur le terrain,
et accompagné l'un ou l'autre des explorateurs. De cette
multiplicité de travaux pouvait naître quelque confusion ou
quelques discordances. Bien que les résultats des divers
observateurs fussent beaucoup mieux d'accord entre eux,
ou me permettra bien de le dire en passant, que ne le sont
par exemple ceux de la carte officielle d'Italie comparés à
ceux de notre Service géographique de l'Armée, il se produi-
sait cependant des divergences entre les altitudes déduites,
par exemple, des constructions de MM. Wallon et Schrader
ou de celles que le colonel Prudent élevait sur les documents
rapportés par M. de Saint-Saud.D'un commun accord, il fut
entendu que, dans toutes les zones limitrophesi les diiférences
seraient fondues dans une moyenne, et que l'arbitrage serait
confié à notre ami commun, le colonel Prudent. De la sorte,
loin de se contredire, tous les travaux topographiques ou
176 RAPPORT SUR LE CONCOURS AU PRIX ANNUEL.
géographiques effectués dans les Pyrénées se sont prêté un
mutuel appui. Peut-être penserez-yous avec moi que cet'
esprit d'aide mutuelle pourrait parfois être substitué avec
avantage à l'esprit de rivalité personnelle.
L'œuvre que vous honorez aujourd'hui d'une de vos ré-
compenses les plus estimées est digne en tous points de cet
honneur. Elle pourrait servir de modèle à toutes les publi-
cations de ce genre. Sa valeur est faite toute entière des
qualités qui ont présidé à sa création : conscience, énergie,
droiture scientifique; son titre le dit à lui seul; c'est une
€ contribution ». Titre modeste en apparence, et très large en
réalité, car quel est le travailleur qui peut avoir la préten*-
tion d*avoir fait plus que contribuer? Si la carte au l/200,000*,
qui résulte de ces travaux, n'est pas absolument une carte
topographique, dans son ensemble elle nous donne, pour les
parties étudiées, une géographie excellente, et sur certains
points on pourrait dire qu'elle touche à la topographie.
Cette carte, qui accompagne le texte, et qui a été dessinée
par M. le colonel Prudent, rend compte de la façon la plus
claire du degré d'élaboration des diverses parties qui la
composent. Un trait appuyé indique les rivières ou les mouve-
ments de terrain complètement définis, des traits légers, au
contraire, désignent les parties dessinées par approximatioD,
sur renseignements, ou empruntées à d'autres travaux. Quant
aux formes géographiques, elles ne sont indiquées qu'autant
que cela a pu se faire avec une suffisante certitude. Partout
où les renseignements n'ont pas suffi, le papier est demeuré
blanc. Mais qu'on ne s'y trompe pas, ce n'est pas là un aveu
d'ignorance ou d'impuissance, c'est le scrupule d'une cons-
cience ou de deux consciences très délicates.
Quant au texte, qui comprend 61 pages pleines déchiffres
et de renseignements précis, il permet d'apprécier la somme
de labeur à laquelle s'est livré votre lauréat. Région par
région, il énumère les points déterminés par lui, et j'ai
tout lieu de croire que les travaux ultérieurs apporteront
RAPPORT SUR LE CONCOURS AU PRK ANNUEL. 177
bien peu de modifications à cette partie du travail.
4y700 visées ont été utilisées pour obtenir les cotes d*al-
UtudeSy qui paraissent ne pouvoir être modifiées que de
quantités parfois faibles, parfois négligeables. Les détails
très concis que M. le comte de Saint-Saud donne au com-
mencement de son travail contiennent la description som-
maire du pays parcouru, de la méthode employée, des
résultats obtenus. J'ajoute, en terminant, qu'ils portent le
reflet des sentiments que M. de Saint-Saud partage avec
tous ceux qui ont mis la main à l'œuvre pjrrénéenne et qui
ont pu apprécier, dans ce pays primitif et simple, les grandes
qualités du noble peuple espagnol. Pour eux, le pays d'au
delà des Pyrénées est devenu comme une seconde patrie, à
laquelle ils ont donné, en même temps qu'une part de leur
vie, une part aussi de leur cœur. Tout leur travail a été
communiqué intégralement à notre éminent collègue, don
Francisco Gœllo, président de la Société de géographie de
Madrid, qui de son côté n'a cessé d'être pour eux un guide
et un collaborateur inappréciable; en un mot, ils ont con-
science d'avoir travaillé utilement non seulement pour la
science, mais pour l'Espagne elle-même. Pourquoi faut-il
que des préoccupations d'un autre ordre ne permettent pas
à de tels sentiments de se manifester librement? Hélas, un
vent venu d'ailleurs souffle sur l'Europe; il est momentané-
ment interdit de se livrer, dans les Pyrénées espagnoles, à
aucune étude géographique dans un rayon de moins de
40 kilomètres de la frontière. Par bonheur l'œuvre est assez
avancée pour n'avoir plus besoin que de quelques complé-
ments; mais peut-être ceux qui viendront après nous,
voyant qu'une région presque aussi étendue que la Suisse
a été cartographiée par quelques hommes isolés, se deman-
deront quel devait être l'état d'esprit scientifique de notre
partie du monde, pour que le premier résultat de ce travail
ait été d'obliger ses auteurs à l'interrompre.
178 RAPPORT SUR LE CONCOURS AU PRIX ANNUEL.
H. Marcel Dubois
Prix Smmt
M. Gabriel Marcel, rapporteur.
Votre Commission des prix décernait, il y a deux ans, une
médaille d*or à M. Ambroise Tardieu, bibliothécaire de
llnstitut, pour sa belle et fidèle traduction de Strabon.
C'est une étude sur le même géographe qu'elle vient au-
jourd'hui récompenser.
Le nom de M. Marcel Dubois vous est connu comme celai
de l'un de ces jeunes professeurs qui, mieux armés que la
plupart de leurs devanciers, ont entrepris de renouveler en
France l'enseignement de la géographie. Son Sxamen iB
(« fi^grmfkié de Serff^ii,qui fait l'objet du présent rap-
port, est un travail magistral maïqnépar ]'érodition la plus
étendue, TexceUence de Im méthode ainsi que par la sûreté
et Hndéi^eiidance de la cxilique.
Dans une fort diseite introduction, M« Dubois nous
upprend comment on «st arrivé, et non sans peine, à cons-
tituer le texte de Strabon. La géographie de cet auteur,
qui ne parait pas avoir été très goûtée de son temps, ne
i^emble, comme ceUe de Ptolémée d'aîlleors, n'avoir été
consultée par les i^vaiits de la Renaissance qu'après sa
traduction en ktin« C'e$t & la fin du xviir siècle et de nos
jours qu'on est parvenn, grAce aux travaux ée Coray, de
Leironne, de O'O^selin, de Kramer, de Meineke, de Xâller,
de Ditbner et de tant d'autres érudits à corriger et à restituer
un texte qoe les auteurs dn xvi^ isiècle avaient tronvé «ussi
détect^ieux q«i*inoomplet.
M. Dubois ][>as«e ensuite au crible de la critique les rares
informations qu'on possède sur la biographie du géographe
d'Amasée. 11 étudie l'influence que ses maîtres, et notam-
RAPPORT SUR LE CONCOURS AU PRIX ANNUEL. 179
ment le péripatéticienTyrannionyOntpu exercer sur les idées
philosophiques de Strabon, Celui-ci, riche et instruit, fut
un grand voyageur, et c*est par l'observation directe aussi
bien que par de nombreuses lectures qu'il prépara son
œuvre gigantesque et audacieuse.
Si l'on ne peut établir la chronologie de ses fréquents
déplacements, on sait du moins qu'il résida à Rome et
longtemps à Alexandrie, mais c'est sa patrie, l'Asie
Mineure, qu'il connsdt le mieux.
Quel fut, en écrivant sa géographie, le dessein de Strabon ?
Peut-on dire qu'il ait obéi à une inspiration stoïcienne?
Quelles furent, en un mot, sa méthode et sa doctrine ? Ce
sont là des questions très controversées chez les historiens
de la littérature et de la géographie et c'est à les résoudre
que s'attache résolument M. Marcel Dubois. On sait qu'avant
de s'adonner à l'étude de cette science, Strabon avait écrit
des Mémoires historiques, aujourd'hui perdus, et ce goût
de l'histoire nous explique pourquoi le géographe est plus
proche de Polybe auquel il a tant emprunté et pour lequel
il a toujours fait preuve de la plus fervente admiration^ que
d'Ëratosthène et d'Hipparque. La géographie administra-
tive, scientifique, économique, la chorographie sont systé-
matiquement laissées dans l'ombre par Strabon qui s'inté-
resse surtout au côté moral et politique de cette science
dont il se fait une très haute idée. C'est en cela que résident
l'originalité et la valeur philosophique de son œuvre,
M. Dubois le proclame tout en se refusant à admettre le
caractère stoïcien, au sens ancien du mot, de ses doctrines
qui, pour lui, se rapprochent bien plutôt d'un éclectisme
très large*
M. Dubois étudie ensuite les sources de la géographie de
Strabon et cherche à démêler ce qu'il doit à ses observations
personnelles de ce qu'il emprunte à ses devanciers. Le départ
n'est point facile car tout est fondu dans un harmonieux en-
semble et il faut toute la finesse d'intuition, toute la scru-
• •
180 RAPPORT SUR LE CONCOURS AU PRIX ANNUEL.
puleuse circonspection^ tout le sens critique si aiguisé de
l'auteur, pour arriver à une juste appréciation des qualités de
Strabon comme voyageur et comme érudit. II termine en dé-
clarant que € malgré les défauts qui enlèvent sûrement au
mérite de sa géographie, Strabon peut être cité comme
Tun des auteurs de l'antiquité qui ont fait de leurs sources
le plus scrupuleux emploi, qui ont le plus honnêtement in-
diqué la provenance de leurs documents :».
Après avoir passé en revue les poètes et notamment
Homère, les philosophes, les logographes, les historiens,
les savants et les voyageurs auxquels Strabon a fait tant
d'emprunts, M, Dubois formule ses conclusions qui sont
tout à rhonneur du géographe d'Amasée. Il insiste sur le
caractère essentiellement historique et archéologique de
son œuvre, ne dissimule pas ses négligences de composition
et de style mais déclare que sa géographie est un monument
original et digne de vivre, c Le livre de Strabon, dit en ter-
minant M. Marcel Dubois, nous laisse entrevoir le moment
passager où les Grecs eurent conscience de cette philo-
sophie naturelle qui n'étudie pas l'homme isolé, inexpli-
cable, mais les relations de l'homme, des peuples, des
empires, avec le monde physique. Les uns diront que ce fut
une grande œuvre mal exécutée, j'aime mieux dire que cette
œuvre mal exécutée fut néanmoins une grande œuvre et
qu'elle mérite notre respect >. Nous n'avons pu que nous
associer aux sages conclusions de M. Marcel Dubois aussi
éloignées d'un enthousiasme inexplicable que d'un déni-
grement systématique et estimant que son travail fait le plus
grand honneur à l'école française, la Commission accorde
à l'unanimité, à M. Marcel Dubois, le prix Jomard spéciale-
ment destiné à récompenser les études de géographie
historique.
RAPPORT SUR LE CONCOURS AU PRIX ANNUEL. 181
M. Guillaume Capus
Prix Pierre-Félix Fearnler.
M. G. Maunoir, rapporteur*
fiien que la grandiose. Asie centrale, avec son centre de
gravité le Pamir, soit le champ naturel d'exploration des
Rosses et des Anglais, son histoire géographique n'en in^
scrira pas moios plus d'une page à l'actif des voyageurs
français.
Lorsqu'on 1880 MM. G. Bonvalot et G. Capus commen^-
Qaient leurs courses à travers le Turkestan, le réseau des
itinéraires en pays inexploré n'était pas aussi serré qu'il
l'est devenu depuis lors. Par le train actuel des événements,
douze années suffisent à un progrès pour lequel, autrefois,
un demi-siècle eût été nécessaire.
M. Capus, auquel, dans la mission de 1880, incombait le
soin des observations scientifiques, s'est efforcé de rassem-
bler tous les éléments, d'ordre très divers, qui pouvaient
intéresser la connaissance des formes, de la nature et des
produits du sol, ainsi que Fétude des populations de la
contrée parcourue. Sa qualité de docteur es sciences le
mettait à même de pratiquer ces recherches avec dis^
cemement et profit. Sei^ observations ont été consignées
dans divers recueils scientifiques, tels que les Comptes
rendfis de V Académie des sciences, les Annales des sciences
naturelles^ les Annales agronomiques, la Revue d'ethno^
graphie, la Revue scientifique. M. Capus y a exposé nette^
ment. ses recherches spéciales avec les conclusions aux-
quelles il avait' été conduit par l'examen des questions
qu'elles soulevaient.
Lorsque, en 1886, le Ministère de l'Instruction publique
chargea MM. Bonvalot et Capus (accompagnés d'un artiste
soc. DE 6É06R. — 2* TRIMESTRE 1893. XIV. — 13
182 RAPPORT SUR LE CONCOURS AU PRIX ANNUEL.
de mérite, M. Pépin) d'une nouvelle mission dans TAsie
centrale, les voyageurs, tout en visitant pour la seconde
fois les régions qu'ils avaient précédemment parcourues,
de 1880 à 1882, traversèrent le nord de la Perse, pour
pénétrer dans les vallées reculées de la Bactriane, et gagner
le nord de Tlnde par le Pamir et l'Hindou-Kouch.
Gomme du voyage antérieur M. Capus a rapporté de
celui-ci des documents précieux. La géographie lui doit,
outre des levés dans les vallées du Kafirnahan et du Sou-
khan, un itinéraire d'environ 700 kilomètres à travers le
Tchitral et le Pamir. A la météorologie il a fourni des ob-
servations nombreuses, consignées dans une note à l'Acadé-
mie des sciences, et un travail inséré au Bulletin de la
Société de Géographie. D'autres études, relatives à la phy-
siologie, à l'anthropologie, à la linguistique, ont été pu-
bliées dans des recueils spéciaux. La vulgarisation a eu sa
part, puisque l'un des volumes de la Bibliothèque des
Merveilles, dû à la plume de M. Capus, est une relation
résumée de la traversée du Pamir, du « Toit du monde ».
L^auteur du présent rapport a le devoir de mentionner
aussi le concours savant et zélé qu'il a trouvé auprès de
M. Capus pour la rédaction des Rapports annuels sur les
progrès de la Géographie^ slnsi que les communications si
intéressantes faites par le voyageur devant l'un des groupes
d^étude de la Société.
Récemment, enfin, M. Capus a publié, sous le titre de
A travers le Royaume de Tamerlan, le récit du premier
voyage qu'il accomplissait il y a treize ans avec M. Bonvalot.
A cette époque le centre de l'Asie était d'un accès plus
difficile qu'il ne l'est aujourd'hui, où un chemin de fer met
en communication l'Europe avec Samarcande. MM. Bon-
valot et Capus ont été, il faut le dire, les premiers voya-
geurs français qui aient visité les Etats de Boukhara et de
Khiva, les bords de l'Amou-Daria, le désert d'Oust-Ourt.
En explorant, au point de vue scientifique, un certain
RAPPORT SUR LE CONCOURS AU PRIX ANNUEL. 183
DoiiibFe de régions sur lesquelles la géographie devait,
avant eux, se contenter de données assez précaires, ils ont
ajouté aux explorations russes un appoint sérieux auquel
n'avait manqué, pour être apprécié, qu'une publicité
étendue.
L'ouvrage de M. Gapus condense, en quelque sorte, les
résultats de ce voyage. Conçu dans un esprit scientifique»
éloigné de l'enthousiasme et des exagérations comme de
l'indifférence absolue pour tout ce qui est en dehors des
goûts de l'auteur, il donne une image d'ensemble de la
contrée touranienne où les antithèses de milieu créent tant
de divergences parmi les peuplades qui l'habitent et en
reçoivent une empreinte transmise à travers les âges. Ce
milieu, fait de steppes, de désert^ d'oasis luxuriantes, de
sauvages vallées de montagnes, et sur lequel les cités mo-
dernes du progrès apporté par le conquérant se juxtit-
posent aux anciens centres d'une civilisation parfois effacée^
M. Capus en a fait ime étude d'un vif intérêt Bien que lô
récit suive l'ordre des étapes et les lignes sinueuses^ entre*
croisées, d'un itinéraire de près de 8,000 kilomètres, il pré-
sente des considérations d'une portée générale au sujet des
points caractéristiques. Quant aux observations de détail
sar la géographie, la géologie, la météorologie^ la faune <èi
la flore, l'ethnographie, etc., elles se trouvent intimement
liées à la description des paysages et des scènes qui les
animent. Sans prétention dogmatique, l'auteur voudrait,
dit-il, faire partager au lecteur ses sensations et ses souve-
nirs avec leur intensité. Estimant qu'un motif musical indi-
gène a autant de valeur qu'une légende fruste ou la coupe
d'une pièce d'habillement, et que la direction d'une chaîne
de montagnes est aussi importante à noter que la réparti-
tion des terrains fertilisés et les oscillations de la tempéra-
ture, il s'est intéressé à tout ce qu'il a vu et vécu.
Au point de vue géographique, le nôtre spécialement^
nous devrons à ce voyage des données nouvelles sur la vallée
184 RAPPORT SUR LE CONCOURS AU PRIX ANNUEL.
du Sourkhane^ qui fut anciennement le centre prospère de
populations successives dont les premières remontent à
l'époque gréco-bactrienne.
La description des ruines de cette région tient une place
importante dans le livre de M. Gapus. Il renferme aussi une
monographie de la vallée des Yagnaous depuis son origine
jusqu'à son débouché dans la vallée du Fan-Daria, la rela-
tion d'un voyage dans le bassin du Tchotkal, une étude du
moyen et du bas Amou-Daria^ jusque dans le Khi va; enfin,
la description d'une traversée du triste plateau désert de
rOust-^Ourt, accomplie en hiver, alors que la mission, sur
son retout*, gagnait la mer Caspienne.
Bien que A travers le Royaume de Tamerlan ne se
présente pas avec les allures spéciales des ouvrages didac-
tiques ou des ouvrages de science pure, il contient néan-
moins une somme de savoir et de travail, un nombre d'ob-
servations considérables. De propos délibéré, l'auteur a
prêté un style animé et pittoresque à sa relation de voyage
qui sera, de la sorte, abordable pour un plus grand nombre
de lecteurs : elle n'en saurait trop avoir.
En attribuant le prix Pierre-Félix Fournier à M. Guil-
laume Gapus, pour l'ensemble de ses travaux, notamment
pour l'ouvrage intitulé A travers le Royaume de Tamerlan,
la Commission centrale de la Société de Géographie a suivi
la généreuse pensée du fondateur de ce prix.
DE TELEMSAN A MELILA
EN 1880
PAR
HEliBI DVTISYRIER
Sur une partie des côtes baignées par le Mare nostrum
des Romains, par la Méditerranée, nos connaissances posi--
tives s'arrêtent à la portée de la vue du pont des navires.
L'année dernière, de Ain Tafoûralt, chez les Benî Izenâsen,
au Djebel Benî Hozmur, à 18 kilomètres de Tetouân, le
littoral nord du Maroc était terra incognita sur une lon-
gueur de 300 kilomètres à vol d'oiseau et une profondeur
moyenne de 130 kilomètres. Cette zone, comprise entre la
frontière algérienne et Chîchawànou même Tetouàn, forme
une seule division administrative marocaine, le gouver-
norat ou *amâla d'Oûdjeda et du Rîf ; elle contient trois
provinces historiques ou géographiques qui sont, en par-
tant de notre Algérie, c'est-à-dire de l'est :1* la circonscrip-
tion d'Oûdjeda, comprenant le pays des Benî Izenâsen ;
2" le pays de Gâret, comprenant l'intendance des Guela'aya
et, 3"* enfin, le Rîf. Oûdjeda est le nom bien connu du chef-
lieu de la première province. Le nom de Gàret est plus
1. Communication adressée à la Société de Géographie dans sa séance
du 20 mai 1887. Voir la carte jointe à ce numéro.
11 est indispensable de lire, comme un précieux complément de la
présente relation, la notice de Henri Duveyrier, intitulée : la Dernière
Partie du littoral de la Méditerranée, Le Rîf, Paris, £. Leroux, 1888.
186 DE teLemsan a melila.
embarrassant à expliquer; en arabe gdrety ou mieux qdret
a, entre autres, le sens de n sol couvert de pierres noires» ;
d'autre part le mot arabe djdrety que les Marocains pro«
noncent gdret^ dérive d'une racine dont la signification est
« produire des herbes longues et rampantes ». Le premier
sens conviendrait à la partie nord du Gâret, qui est consti-
tuée de roches basaltiques; lesecond, que nous adoptons^
convient aux steppes, disons môme au désert qui forme, du
c6té du sud, la plus grande partie de la province. Enfin le
nom arabe du Rif est plus facile à expliquer ; c'est le c pays
cultivé et fertile, faisant suite à un désert et limitrophe d'un
fleuve ou d'une mer -». Cette traduction qui rappelle un
peu, je l'avoue, la traduction du turc faite à M. Jourdain
dans le Bourgeois genîilhommej se trouve tout au long
dans le dictionnaire de Kazimirski, qui l'emprunte au grand
répertoire arabe de la langue arabe, au Qâmoûs. Le Rif
marocain répond bien, du reste, aux conditions qu'implique
son nom; il confine au Gàret et s'étend jusqu'à la Méditer*
ranée.
Dans la partie ouest de cette bande maritime, du haut de
sommets que n'a jamais foulés le pied des Européens, l'ha-
bitant peut contempler, par delà la Méditerranée, les cimes
des Alpujarras. De leurs presidios de Penon de Vêlez,
Alhucemas, Melîla et des Djezaïr Moloûya, ou îles Zafa-
rines, les Espagnols aperçoivent des points du territoire
africain dont l'accès est jusqu'à ce jour resté interdit aux
explorateurs.
Des tentatives faites à diverses reprises pour pénétrer
dans le Rif, une seule a réussi jusqu'à ce jour, mais elle
est ancienne, car elle avait lieu du 9 avril au 19 juin 1667,
et le Français Roland Fréjus qui l'accomplissait ne nous
apprend rien sur la géographie de la contrée. Par ordre de
Louis XIV, il traversait à deux reprises le pays situé entre
El-Mezemraa, ville marocaine, vis-à-vis l'île d' Alhucemas
et Tâza, alors résidence du sultan Moule! Er-Rechîd, an-
DE TEIiEMSAN A MEULA. 187
cétre du souverain actuel de Maroc. Roland Fréjus était
ragent d'une compagnie de commerce établie près d'El-
Mezemma, à Béni Boû Ya'qoûb, localité du littoral dont
aucune carte n'indique plus la position. Sa relation nous
apprend qu'il s'efforça en vain de décider la France à
s'établir sor llle d'El-Mezemma, devenue plus tard, sous
le nom d'Alhucemas, l'un des presidios espagnols.
L'histoire du littoral marocain du nord ne relate guère
que des luttes contre les souverains du Maroc, des incur-
sions sur le territoire algérien, des actes de piraterie. Rare-
oient elle enregistre des essais de répression de ces méfaits.
Depuis longtemps je caressais le projet de tracer de l'ouest
à l'est le premier itinéraire à travers les pays de Gâret et du
Rîf, en faisant par terre le voyage d'Oran à Tanger. Pour un
vieux voyageur, devenu géographe sous un toit, il est irri-
tant de voir les cartes du nord du Maroc couvertes de
oiontagnes, artistement modelées par le graveur, quand on
sait que le dessin de tout ce pays, hormis de ce qui en est
visible du pont des vaisseaux, repose sur de rares rensei-*
gnements fournis par les indigènes, ou sur de simples hypo-
thèses.
Je n'ignorais pas les difficultés de l'entreprise ; des Que-
la'aya que j'avais trouvés, en 1885, travaillant comme mois-
sonneurs chez mon frère, M. Pierre Duveyrier, dans le
département d'Oran, m'avaient confirmé ce qu'il faut bien
appeler le danger de la traversée du Gâret et du Rîf. A
Tanger, Vamin (intendant ou syndic) de la colonie du Rtf,
homme tout dévoué à la France, m'avait parlé dans le
même sens, sans toutefois me faire désespérer d'avoir sa
compagnie, en la promettant môme à la seule condition
que notre Ministre au Maroc, M. Féraud, le chargeât de me
conduire. Je me rappelais qu'en 1860 un avenir bien som-
bre m'avait été prédit, lors de mon départ pour le pays des
Touareg, d'où je suis pourtant revenu. En suivant la même
ligne de conduite et en employant les mômes moyens qui
i%6 DE TELEMSAN A HELILA.
avaient assuré le succès de mon exploration du Sahara, ne
pourrais-je pas cheminer, en paix, chez des gens que j'avais
vus vivre et travailler en paix sur notre terre algérienne et
qui y passant chaque année un certain temps dans leurs vil-
luges, doivent y dire quelque bien de leurs patrons français ?
Au printemps de 1886 je demandai donc à H. le Ministre
de l'Instruction publique une mission qui me fut accordée.
Les instructions me recommandaient une prudence extrême
et j'avais d'ailleurs déclaré spontanément que j'endossais
d'avance toute la responsabilité des conséquences de ma
tentative.
Je fis alors appel au concours de mon ami M. Féraud,
Ministre de France au Maroc, qui, tout en me conseillant
d'agir avec la plus grande circonspection, m'envoya immé-
diatement des lettres officielles de recommandation signées
par Sîdi Mohammed Torrès, délégué marocain aux AfiTaires
étrangères, à Tanger. Ces lettres devaient me permettre
d'aller de la frontière algérienne à Melila S de là à Fâs, et
de Fàs à Tanger par le Rtf. C'était, en perspective, la réali*
sation de mon programme : la traversée de la région
ip/*onnue de l'est à l'ouest et, sur le point central, du nord
au sud.
Dès le surlendemain de mon arrivée à Oran, c'e&1>-à-dire
le 28 mai, je m'abouchais avec un esclave de la Zaouiya
des Oulâd El-Hâdj 'Abd-Ël-Qàder, des environs de Melila,
établissement religieux qui, dépendant de la confrérie de
Sîdi 'Abd El Qàder El-Ghîlâni, a des attaches avec la ville
d'El-Ma'asker (Mascara) et avec la famille de l'émir 'Abd
El-Qàder Ben Màhi Ed-Din. Merzoûg Ben' Abd Allah,
1. Telle est la véritable orthographe dtt nom ; on prononce et on écrit
en arabe aujourd'hui, comme on écrivait au xi* siècle. La forme espa-
gnole Melilla, est à rejeter. Le site est fiévreux et Malîla veut dire en
arabe c chaleur fébrile qui se fait sentir dans le corps ». D'autre part
le mot berbère amellâl a le sens de blanc ; la blancheur des construc-
tions de Melila aura pu aussi fort bien provoquer la formation d'un nom
dérivant de cette racine.
DE TELEMSAN A MEULA. i89
ifactolura > des marabouts du Gàret marocain est, bien qu'es-
clave, un € lord of trade » au petit pied dans le commerce
de la ville d'Oran. En jugeant d'après lui de l'orthodoxie
et du rigorisme de ses patrons, on risquerait fort de se
tromper, car cet agent pousse la tolérance à ses limites
les plus extrêmes; il a même choisi pour compagne une
chrétienne ; quoi qu'il en soit, il n'y a pas lieu de douter
de . sa capacité comme homme d'affaires. Notre Bulletin
TOUS a offert autrefois ^ une étude où vous avez pu voir que
ce n'est pas une anomalie que je signale ici.
A ce moment même le télégraphe apportait à Oran la
nouvelle des derniers combats qui avaient lieu dans le pays
des Bent Izenâsen. Ma demande de mission au Ministère
ayant coïncidé avec l'ouverture de la lutte, je redoutais fort
que la situation troublée de la frontière ne poussât la soUi-
citade des autorités militaires algériennes à m'interdire
Taccès du Maroc.
Dès l'arrivée à Oran, j'entrevis la difficulté d'organiser
mon départ, peut-être même l'impossibilité de réaliser mon
royage. Installé chez mon frère, M. Pierre Duveyrier, colon
à Miserghin, qui avait déjà trouvé sur sa propriété un
homme sûr, disposé à m'accompagner, je cherchai à voir
M. le général Détrie, commandant la division. Le général,
pourleqnel j'avais une lettre d'introduction due à l'amitié
du général Philebert, venait de partir pour une tournée,
mais je rencontrai l'accueil le plus sympathique chez MM. le
commandant Revillon, chef, et le capitaine Calley Saint^
Paul, sous-chef du bureau arabe.
Au moment où j'allais entrer dans le bureau, un courtier
musulman, après m'avoir bien dévisagé, m'avait dit avec
épanouissement, en me tirant à part : « Je te connais! tu as
visité Ghadâmès et le pays des Touareg. » Et pourtant cet
bomme ne m'avait jamais rencontré nulle part, mais il avait
1« Confrérie de Sidi^Mohammed Ben Ali Et-Senoùii, 2* trimes-
tre, 1884.
190 DE TELEHSAN A MELILA.
VU ma photographie trois ans auparavant el si bien recueilli
les indications qu'on lui avait données sur ma personne,
très loin de la ville d'Oran, qu'il découvrait mon iden-
tité à la première rencontre. Il serait difficile de demander
mieux à un agent secret de la politique. Je ne nommerai
pas ce fin limien
M. Galley Saint-Paul ne me dissimula pas ses appréhen-
sions au sujet de mon entreprise, à laquelle cependant, i(
voulut bien ne pas mettre opposition. Le capitaine Galley
Saint- Paul et le général Détrie me donnèrent, d'ailleurs,
pendant la route des témoignages de leur sollicitude.
A Telemsân le bienveillant général Gand, que je ne sau-
rais mieux qualifier qu'en l'appelant « le père vigilant de
la frontière >, mit tout en œuvre pour trouver une combi*
naison qui me permît de sortir d'Algérie et de voyager en
sûreté. C'est à son expérience et à sa bonté que je dois
d'avoir pu faire, en terrain presque tout nouveau, les quel-
ques étapes dont je vais entretenir la Société ^
J'avais engagé à Mîserghîn trois hommes des tribus des
Medjâher et des Zem&la, dont l'un avait servi dans les tirail-
leurs et combattu à Reischofienf l'âge mûr Tavait rendu
dévot. Ainsi que ses deux camarades, il est affilié à la con-
frérie de Sidi 'Abd El Qâder El-Ghîlâni, qui a formé le
mahdl du Soudan» Pour attirer les bénédictions du ciel sur
un voyage qu'ils considéraient comme gros de difficultés,
leurs femmes et leurs parents avaient fait, avant notre départ,
un pèlerinage aux tombeaux de Sidi Boû'Azza El-Gharbi,
Sidi 'Abd El-Gâder et Sidi Boû TelèUs situés à El-Berîdlya,
où nous avons créé le centre de Lourmel.
D'après leurs indications je m'étais abouché, comme je
l'ai dit, avec l'esclave Merzoûg Ben 'Abd Allah, agent, à
1. Je ne me pardonnerais pas non plus d'oublier les bons conseils que
m*a donnés le capitaine GrauUe, chef du bureau arabe de Telemsàn, et
Taccueil tout fraternel de M. le capitaine Lavergne, commandant supé-
rieur du cercle de Làlla Haghniya.
DE TELEMSAN A MELILA. 191
Oran, des gros intérêts commerciaux de la zaouiya des
Oalâd El-Hàdj 'Âbd Ël-Qâder, des environs de Mellla < .
A Telemsân j'avais demandé à l'armurier El Hàdj Ahmed
Ben Qaifât, préfet de l'ordre de Sîdi Ahmed El-Tedjîni, au-
quel j'appartiens, de m'aider, en me munissant de lettres
de recommandation. Le brave homme absolument décon-
certé et redoutant les responsabilités, me promit les lettres
conditionnel! ement et ne les donna pas, prétendant n'avoir
pu découvrir les noms de ses collègues marocains.
Dans la même ville j'allai voir Si QaddoûrBenBerbàr, mo-
qaddem de Moûleï Tayyeb^ et je fis la connaissance du fils et
déparants du chef de la confrérie de Sidi El-Hàdj Mohammed
fieo 'Abd Er-Rhamàn Ben Aboû Ziyàn, de Qenâdsa, qui a
des affiliés dans le bassin de la Moloûya, chez les Guela'aya
et dans le Rif. Ces moines mondains, auxquels le commerce
a largenient ouvert les idées, me donnèrent des lettres dont
je ne pus pas faire usage, et dans lesquelles, d'ailleurs, mon
arrivée était signalée aux préfets de leurs couvents unique-
ment comme une occasion de faire recette. Les préoccu-
pations de mes serviteurs me valurent, sans doute, la visite
et la bénédiction d'un descendant du célèbre marabout Sidi
Ahmed Ben Toûsouf.
Pour tâcher de satisfaire leur dévotion croissante et de
calmer leurs appréhensions muettes^ qui frisaient la démo-
ralisation, je fis de bon cœur avec eux un pèlerinage en
règle, au village d'El-Abbâd, à la mosquée de l'illustre
et saint patron de Telemsân, Sîdi Boû Medien, mort en
1198, sous le règne du célèbre souverain almorkvide (ou
marabout) Yoûsouf Ben Tâchefîn. Afin que les saints de
Telemsân nous connussent bien et veillassent sur nous,
le conservateur du monument, musulman éclairé, nous
fit passer l'un après l'autre entre les cercueils de Sidi
Boû Medien et de Sidi Abd Es-Salâm Ben Mechîch. Ce der-
1. Cette famille descendait, dit-on, du « Sultan des saints », Sidi*Abd
^1-Qâder El-Ghllâni ; son chef actuel est Sidi 'Abd Er-Rahmân.
192 DE TELEMSAN k MELILÀ.
nier, qui fut le maître du fameux théologien Sidi Ali El-
Chadheliy est l'objet de la yénération de beaucoup d'habi-
tants du R!f ^ Il est presque superflu d'ajouter que nos
pèlerinages et entrevues avec les marabouts n'allèrent pas
sans quelques petites offrandes.
Entre temps les nouvelles du Maroc n'étaient pas très
rassurantes : le 28 avril 1886 les Oulâd ÂIÎ Ben Talha (ou
Angâd),partisans du gouverneur marocain d'Oûdjeda^avaient
été battus par lesMehâya; le gouverneur, auquel me recom-*
mandait une lettre du ministre du sultan, était bloqué par
les révoltés dans le bordj Es-Sa'ldîya, et il ne pouvait plus
rien. Enfin, au moment où nous allions partir, un combat
avait lieu, entre Benî Izenâsen, à l'occasion d'un changement
de personnel dans leur administration. A ceux qui regrette-
raient que je n'aie pas attendu un instant plus calme, je
répondrai que j'aurais attendu longtemps ; il serait fort à
désirer, pour les habitants et pour leurs visiteurs, qu'il se
produisît des temps d'accalmie dans un pays dont les des*
tinées sont faites de guerres civiles ou de soulèvements.
Sans se dissimuler la difficulté, M. le général Gand en-*
voya sonder le chef des Meh&ya, El Hâdj Es-Sâheli, pour
savoir si ceqâïd marocain, notre ami, pouvait répondre de
ma sûreté en me conduisant. La réponse du chef arabe fut
que, vu l'état de surexcitation des esprits, il déclinait cette
responsabilité.
A ce moment-là Moula Abd Es-Salâm, autrement dit le
chérîf de Wazzân, chef de la confrérie de Moûlet Tayyeb,
était à Oûdjeda, où il venait, disait-on, de conclure la paix
entre les Angâd et les Mehàya et, ce qui paraît plus douteux,
au nom du sultan Moûleï El-Hasan. M. le général Gand,
avec une amabilité sans pareille, écrivit au chérîf à mon
sujet et la réponse de ce grand seigneur marocain, protégé
1. Il mourut en 1228, et les Ghomâra des environs de Tétouàn préten-
dent posséder son tombeau. Ce fkit d*un saint musulman qu'on croit en-
terré dans deux endroits diiférents n*est pas le seul à ma connaissance*
DE TELEHSAN ▲ MELILA. 193
français, fut que si je me présentais avec le costume algé*
rien, si j'apportais de la quinine et acceptais de passer pour
le médecin du chérlf, je pourrais parcourir avec lui tout le
Rîf et revenir ensuite, seul, par le môme chemin, parce
qu'on m'aurait déjà connu comme étant sous sa protection
directe. J'acceptai ces conditions-là. N'avais-je pas déjà
porté le costume algérien dans le Sahara pendant deux ans
et demi?
Mes vêtements achetés et mes derniers préparatifs faits,
je partis pour LàUa Maghnîya, où je reçus l'accueil le plus
bienveillant du commandant supérieur, M. le capitaine
Lavergne. Je trouvai là aussi un cavalier du chérîf, m'atten-
danL Le 2 juin je continuai le voyage avec une escorte de
Bpahis qui furent remplacés plus loin par des cavaliers de
la tribu des 'Achach. Leur qald était en observation sur la
frontière parce que, la veille encore, la poudre avait parlé
dans la confédération des Béni Izenâsen^ La moitié de la
tribu marocaine desBenî Derâr, vaincue par rautre,est venue
faire ses labours sur le territoire français et| obéissant aux
sentiments qu'inspire la civilisation, les autorités françaises
font veiller à ce que ces réfugiés ne soient pas poursuivis
jasqu'en Algérie par leurs ennemis.
De Lâlla Maghnîyaàla zaouiya Sidi El-Mekki (2 juin 1886)
la plaine est formée d'abord d'une terre rouge contenant des
cailloux de la grosseur d'un œuf. D'autres cailloux sem-
4>iables sont épars sur le sol où une herbe courte, déjà brûlée
par le soleil, cache de petites plantes encore vertes. De très
hautes férules sont les végétaux herbacés les plus remar-
quables; elles se mêlent aux touffes épineuses inextricables
dé jujubier sauvage, de la taille d'un homme, dont les
branches enlacées de liserons en fleurs, disparaissent sous
les colimaçons blancs qui leur donnent l'aspect de rameaux
couverts de dragées. J'estime que, par endroits, on aurait
compté cinquante hélices collés sur un fragment de branche
long d'un décimètre. Quelques rares Pts^acîa atlantica sont
194 DE TELEMSAN A MELILA.
les seuls véritables arbres qui rompent la monotonie du
paysage. Nous voyons le barrage qu'on construit pour amener
à Làlla Maghnîya les eaux de l'Ouâd Mouilah (c'est-à-dire
€ rivière Saumâtre»). Plus loin le sol de terre rouge, rempli
de gravier, est couvert de jujubiers sauvages, d'berbes, d'as-
phodèles aux graines presque mûres et de chardons à fleurs
jaunes ou violettes, sur lesquelles butinent des abeilles et
bruissent des cigales. De place en place s'étalent de grands
champs de blé à épis barbus ; dans les uns le grain s'ap-
prête à mûrir, tandis que, dans d'autres, l'épi se forme à
peine.
Bientôt nous franchissons la frontière près de l'OuàdEI
'Aoûj, en français e: rivière Tortueuse », un nouveau nom de
rOuÂd Moutlah. La partie du Maroc qu'on aborde est peu->
plée par les Oulâd Khâled, tribu arabe nomade alliée aux
Izenâsen berbères, et qui vit sous des tentes tressées en
halfà {Stipa tenacissima L.). Nous sommes ici dans le
pays d'Amrâs, caractérisé par des collines ravinées, formées
d'une terre rouge, grenue. Nous montons une côte, où des
bancs de roc presque verticaux, légèrement inclinés vers le
nord, trahissent un ancien soulèvement dont la ligne cen-
trale serait le plateau de Çofft Ël-Hadjâr(«le bancdepierres»),
longue dépression bordée de petites collines. Du versant
opposé que ravinent de profondes vallées, on domine la
plaine de Terîfa qui finit à la Méditerranée, et la vue plonge
dans le nord-ouest et l'ouest-nord^ouest sur les Djezàir Mo-
loûya ou lies de la Moloûya, que nous appelons les Zafa-
rines ; puis sur les montagnes des I^^ebdân^, et enfin sur les
montagnes des Guela'aya, à une distance d'environ cent ki-
lomètres à vol d'oiseau. Ce ne sera donc, plus tard, qu'un
jeu pour les géodésiens de relier, par de grands triangles, au
réseau algérien l'arête maîtresse du Ràs Wôrek, le Ràs Herk
des géographes arabes du moyen âge, ou cap des Trois
1. Le X l'oprésente le son de cette consonne, chez les Grecs modernes,
dans le mot ^eip» et celui du ch allemand dans le mot ich»
DE TELEMSAN ▲ MELILA. 195
Foarches. Pour rinstant, sans m'en douter, j'apercevais à
l'horizon, la silhouette de son^mets de montagnes qu'il ne
me serait même pas donné d'atteindre.
Nous descendons le versant nord de la montagne com-
posé de i)0udingues grossiers, entre des vallées profondes
dont le lit est encombré de pierres éparses qui gênent la
marche des mulets et des hommes. Les cimes sont absolu-
ment nues et les seuls végétaux arborescents qu'on trouve
•
sur les pentes et dans les creux sont des buissons de pal-
miers nains et rabougris. A l'ouest la vue porte sur le Djebel
Foûghàl, dans le massif des Izenàsen ; au nord, sur le Dje-
bel El-Mesirda, qui forme l'angle nord-ouest du territoire
algérien. En approchant de la plaine, que nous touchons
no instant^ je remarque que le sol rocheux de ses larges
ondulations est comme saupoudré d'une terre sableuse,
avant-goût d'une surprise dont je vous ferai part tout à
l'heare.
Ce pays doit être le centre d'un commerce assez actif
car, dans l'espace de cinq kilomètres, nous voyons deux
marchés : Soûq Stdi 'Azzoûz, sur TOuâd Djorf El-Ahmar, et
Soûq Aghbàl, près du village du même nom, habité par les
Oulâd El-Moungàr. Plus loin on descend dans la large val-
lée qui au delà prend, je crois, le nom d'Ouàd Merdja et que
remplissent ici des champs d'orge et de vastes enclos en
figuiers de Barbarie, contenant des arbres fruitiers et des
jardins. An fond roule un torrent rapide aux eaux claires,
comme celles d'un gave pyrénéen. Bordé de lauriers roses
et de joncs, ce torrent, que peuplent des tortues et des bar-
beaux, sort de terre tout d'une pièce. Nous coupons ensuite
la vallée d'Ouchchanen, au sol de terre sableuse rougeâtre,
encastrée de pierres et tapissée de folle avoine, d'ajonc épi-
neux et de tairety arbuste à belles feuilles vertes. Chemin
faisant nous croisonà un groupe de cinq femmes qui^ fait
peu ordinaire en Berbérie, reviennent du pèlerinage de La
Mekke et qui donnent la main à chacun de nous* Après
196 DE TELEMSAN A MELILA.
rOuâd Tîzi 'Ali, d'où nous apercevons un verger des Béni
Mangoûch, nous remontons dans la montagne dont les bancs
de pierre polie et glissante, réservent une rude épreuve aux
mulets, et nous arrivons enfin à la zaouîya Sidi El-Mekki,
anciennement appelée Zaouiya Sîdi Ramdàn. Son supérieur
en titre n'est rien moins que le trésorier de MoûIa 'Abd Es-
. Salâm, chérîf de Wazzân. Ce couvent, collé au flanc nord
de la montagne, domine toute la plaine de Terifa, jusqu'au
rivage de la Méditerranée et même aux Djezâïr Moloûya. Il
est entouré de jardins frais, arrosés par des sources, plantés
. de caroubier, de figuier et de figuier de Barbarie chargé de
fruits. Mais les jardins sont absolument privés de cultures
maraichères, sauf celles de l'ail et de Toignon.
Le grand maître de la confrérie de Moûlei Tayyeb est là ;
il me reçoit d'une manière gracieuse et j'entre immédia-
tement en fonctions, ayant à donner d'emblée mes pre-
mières consultations à cinq braves femmes du bienheureux
€ canton des saints* », comme on l'appelle^ et qui n'a pas
l'air d'être un sanatoriums. Je donnai de bons conseils à
mes malades; quant aux médicaments je les distribuai
seulement dans la limite de mes faibles connaissances
médicales. Cette réserve mécontenta le chérif, car son
médecin ne devait jamais hésiter à donner des remèdes à
tout le monde, sa pharmacie ne renfermât-elle qu'un
remède unique : des boulettes de mie de pain, c Ne
serions-nous pas déjà loin à Tissue du traitement ? > Mes
notions sur l'honnêteté commencèrent à prendre l'éveil.
J'avais pensé endosser le costume algérien en arrivant sur
le territoire marocain, mais voyant que l'épouse anglaise du
1. Belâd £ç-Qàlah!n. Cinq saints, au moins, sont enterrés ici. Je dis
« au moins » parce que les chefs de la zaouiya ont tous été saints, de
père en fils.
2. Ces femmes étaient affectées, à elles cinq, de ballonnement du
ventre (en langage du pays : grossesse de plusieurs années), de tissus
parasitaires grenus, de tumeurs, étourdissements, boutons de mauvais
augure, rhumatisme, palpitations, hépatite, catarrhe et phtisie 1
DE TELEMSAN A MELILA. 197
cbértf conservait le costume européen, et que lui-même
n'était pas vêtu à la mode du pays, je remplaçai simplement
mon casque par un fez.
Le mois terrible du jeûne du ramadan allait commencer;
le chérîf me demanda, le 3 juin, de prendre mon télescope
pourvoir si la lune avait déjà paru, ce qu'indiquait d'ailleurs
la Connaissance des Temps, La constatation eut lieu. Le
jeûne allait donc commencer le 4. Bien que la religion iau-
torise le voyageur à remettre le commencement de l'absti-
nence à la fin du voyage, les musulmans ne profitent pas de
cette faveur. Aussi le chrétien voyageant en ramadan, avec
des musulmans, doit-il s'attendre à des contrariétés dues au
réveil du fanatisme par la soif et par la faim. Je n'y échappai
pas.
Un journal du voyage vous ferait perdre un tçmps pré-
cieux. Je résumerai donc le plus succinctement possible
mes notes sur le pays parcouru de la zaouiya SîdiEUMekki
à Melîla.
La montagne sur laquelle est bâti le couvent s'abaisse du
côté du nord sous forme de croupes de rochers et de col-
lines, entre lesquelles courent de profondes vallées, aux
berges formant de véritables précipices. La pierre affleure
m beaucoup d'endroits. Gomme plantes on remarque le ju-
jabier sauvage, le tirgha^ commun à Mîserghtn, la ronce
d'Euroipe, le palmier nain, le chardon à fleurs jaunes, le
chardon à fleurs violettes, l'ajonc, la centaurée, la lavande,
l'asperge sauvage. A partir de la chapelle de Sidi Moûsà El-
Hind et de la source stagnante de'Aïn Fezzouân, onvoitdes
cultures de blé barbu, dont les chaumes sont encore verts le
4 juia. Avant d'arriver dans la plaine on distingue très bien,
du côté de l'ouest, les montagnes des Benî Mangoâch et
celles des I^ebdàn.
, La plaine de Terîfa offre, dans cette partie, une succes-
sion de cirques reliés entre eux par de petits cols. Elle est
couverte d'une herbe déjà sèche, sur laquelle s'élèvent de
soc. DE GÉOGR. — 2* TRIMESTRE 1893. XEY. — 14
198 DE TELEMSAN À MELIUL.
loin en loin soit un pied de tisray soit des jujubiers sau-
vages, dépassant la tôte d'un cavalier monté, ce qui prouve
combien peu le travail de l'homme a gêné leur développe-
ment. Dans les cirques s'étalent des champs de blé barbu,
tantôt encore verts, tantôt moissonnés (le 4 juin), et même
des amandiers et des figuiers. Laissant à Test le poste fran-
çais de 'Adjeroùd, assis en un lieu élevé, près de TOuàd
Kis^ et à côté du marché dit Soûq El*Hîma qui forme la
frontière, on arrive bientôt à Bordj Es-Sa'ïdîva, maison du
commandement^ appartenant au sultan du Maroc. C'est une
construction basse, de forme carrée, flanquée d'un bastion
à chaque angle et de trois bastions sur chaque face. Elle est
bâtie à l'embouchure de TOuâd Kîs, à côtéd*un petit marais
salant. C'est là que je trouvai, dans la situation que vous
savez déjà, Std 'Abd El-Màlek, gouverneur de la province
d'Oûdjeda, et dernier ambassadeur du sultan de Maroc en
France. J'allai le saluer et je me gardai bien de l'humilier
en lui remettant la lettre du gouvernement à son adresse.
Le gouverneur d'Oûdjeda était impuissant à ce point que sa
vie môme se trouvait menacée s'il franchissait la porte de
sa forteresse; d'autre part la force des choses ne m'avait-
elle pas amené à accepter une protection que l'histoire ecclé-
siastique du Maroc et la renommée contemporaine forçaient
de considérer comme très suffisante, celle d'un chef de con-
frérie religieuse musulmane, qui est en môme temps, je le
répète, protégé français ?
Je n'apprendrai sans doute rien aux Algériens de la fron«
tière, en disant que les Marocains OùlÀd Mançoûr qui, tous
affiliés à l'ordre de Moûleï Tayyeb, campaient à l'embou-
chure de rOuàd KlSi sont de très braves gens, naturellement
fort arriérés.
Du Bordj Es-Sa'ïdtya la chemin allait suivie, du côté de
l'ouest, le littoral de la Méditerranée dans la dernière partie
1. Et non put Otiod Skiii (tnirto u'UiUilu U marine).
DE telemsàn a helila. 199
de son- développetneDt qui était restée jusqu'alors fermée
aux Européens voyageant par terre. Ce n'était pourtant
point là la réalisation du programme que je m'étais tracé et
dont le Ministère avait bien voulu approuver l'exécution^
sous ma responsabilité; mais la roule par l'intérieur était
bel et bien fermée et il ne me restait plus à prendre que
celle que choisissait mon patron d'occasion, le chérif de
Wazzàn. Cette nécessité allait me permettre, dès la pre*-
mière marche» d'entrevoir un fait qui n'a pas encore été si-
gnaléy que je sache.
Mieux encore que sur k Syrte et deux degrés plus loin
du tropique du Cancer, à l'ouest dé l'embouchure de TOuâd
KiSy la nature saharienne vient braver Tinfluence de la Mé^
diterranée. Autour du Bordj Es-Saldiya des dunes de sable
fin âont couronnées et fixées par des touffes à'Arthratherum
pungens (sebot) et d'autres plantes caractéristiques de la
flore du Soûf dans le Sahara du département de Constantine;
à côté de ces végétaux désertiques on voit, 11 est vrai, d'autres
buttes, celles-là de sable solidifié, qui supportent d'énormels
buissons d'arbustes du Tell : lentisque (dheroû), ketem et
tiret, absolument comme fait le Limoniastrum Guyonia*-
nuM dans le bassin du Chott Melghigh. De même, sur les
points où le sable est chargé de sel, on trouve ici VAtru
plex hùlimus (guetof) du Sahara, voisinant avec notre jonc
des marais. 1
Une véritable route et non un sentier arabe, comme on
apprend à les connaître dans les parties encore sauvages dé
l'Algérie, est tracée plus loin ; elle traverse une plaine où de
rares champs, déjà fauchés, arrêtent le regard sur un tapil^
d'herbes grillées par le soleil, aux atteintes duquel ont ré^
sisté seulement des touffes de cypéracées. Cette plaine dé
Tàzegrâret va bientôt d'ailleurs perdre quelque chose de son
caractère désolé. Yoici des jardins potagers où sont déjà
mûres d'énormes pastèques qui me rappellent leurs sœurs
monstrueuses de Gargàreoh et de Zanzoûr, sur le littoral
200 DE TELEMSAN A MELILA.
iripolitain. Parallèlement à la direction de la route, des
lignes d*arbres, qui trahissent très probablement les lignes
d*eaUy font penser à des bois; c'est une nouveauté depuis le
départ de Làlla Maghniya. Des champs, des troupeaux, des
juments poulinières au vent, achèvent de montrer qu'on est
rentré dans le Tell.
La plaine de Tâzegràret va finir; on franchit des collines
pour tomber dans une vaste dépression marécageuse où de
nombreux sangliers trouvent un refuge dans des faillis de
tamarix et des fourrés de roseaux. Encore quelques champs
de blé barbu, des maquis et on arrive à la Moloûya, au plus
long fleuve du bassin méditerranéen de la Berbérie tout en-
tière, celui aussi dont le cours est encore de beaucoup le
moins connu. Les récentes révélations du plus grand de
tous les explorateurs du Maroc, de M. le vicomte de Fou-
cauld, avaient assis la carte de la haute Moloûya, mais sur
-la basse Moloûya nos connaissances positivés s'arrêtaient
l'année dernière à l'embouchure, levée en 1873 par M. le
capitaine de vaisseau Mouchez. La carte de cet éminent
hydrographe suspend prudemment le tracé du fleuve à
3,400 mètres de la côte. En le prolongeant de deux kilo-
mètres seulement dans la môme direction, le cartographe eût
.fixé une erreur sur un document géographique officiel.
Quelle que soit la racine du nom classique, Hulucha,
peut-être bien c (rivière) royale » en phénicien, le nom
arabe Moloûya, c contournée, damasquinée », tout en
rappelant le son de la vieille appellation, s'approprie par-
faitement au caractère de ce fleuve. En effet, si mal. que nous
connaissions la Moloûya, nous savons qu'elle décrit certain
nement des méandres allant jusqu'à quarante kilomètres à
angle droit de sa direction générale. On sait d'ailleurs com-
bien l'esprit arabe s'est toujours complu à ces jeux de
mots, sur racines sémitiques ou autres, qui sont presque
des calembours.
Nous coupons la Moloûya à cinq kilomètres et demi de
DE TELEMSAN A HILILA. 201
son embouchure; son cours, en cel endroit, est bordé de
tamarix et de trembles. Il sera facile de retrouver ce point,
grâce à un énorme tamarix, le plus gros spécimen du genre
que j'aie jamais rencontré, dont le tronc vermoulu mesure
5 m. 25 de tour, à un mètre au-dessus du sol. Le fleuve dé-
crit à Touest son premier ou dernier coude, profond de
quatre kilomètres et demi sur seulement 650 mètres de lar-
geur à l'amorce. Pour un cours d'eau de l'importance géo-
graphique de la Moloûya il est intéressant de constater
qu'ici, tout près de Tembouchure, sa nappe d'eau n'avait,
le 5 juin 1886, que 40 mètres de largeur avec un maximum
de profondeur de 1 m. 30. La surprise augmente quand on
compare la Moloûya à l'Ouàd Kis ; le cours de ce dernier n'a
qu'un dix-septième de la longeur de celui de la Moloûya, et
descend de collines, tandis que la Moloûya prend sa source
dans le Djebel £l-'Ayàchtn, encore entièrement couvert, au
mois de mai, de neiges dont la fonte devait avoir déjà
commencé. En examinant la question de plus près on trouve
que les derniers trois cinquièmes du tracé de la Moloûya
sillonnent un désert, c l'âpre et rude » désert de Gâret^
oublié des géographes contemporains.
Le Gâret était bien connu des auteurs plus anciens comme
il l'est, naturellement aussi, des Marocains de nos jours; là
vivent, comme dans une enclave saharienne en plein Tell et
Sâhel, les animaux du désert de Libye, notamment la ga-
zelle et l'autruche. L'influence climatérique du désert de
Gàret est assez forte, nous l'avons vu, pour s'exercer jusque
sur la flore de l'embouchure de l'Ouàd Kis, et pour y avoir
créé des dunes que nous allons retrouver aussi à l'embou-^
chare de la Moloûya. A plus forte raison son régime bygro*-
métrique, qui est celui de tous les déserts et steppes, suffit-
il pour expliquer par l'évaporation, la faiblesse du débit du
long fleuve qui le traverse.
1. Johannis Leonis, De totius Africx detcriptioneé Anvers, 1556,
p. 175 b.
202 DE TELEMSAN Â HELILA.
J'ajoute seulement un mot qui sera retenu, je l'espère : la
Moloûya reste encore aujourd'hui l'un des fleuves les moins
connus du globe; sauf les. points, vus par M. le vicomte de
Foucauld et par moi, son tracé, si hardiment arrêté sur nos
cartes, n'a d'autre valeur que celle d'une supposition.
Une fois la Moloûya franchie, en entrant dans la province
des I^^ebdân ou de Kebdftna, on marche sur Un sol de sable
qui nourrit une herbe chétive et des thuyas hauts comme
les pommiers de Normandie. Gravissant un plateau, à la
surface piissée, nous y voyons des cultures de blé qui font
suite à celles de la plaine. Les végétaux sauvages sont ici
le lentisque, le thuya, le palmier, nain et l'ajonc épineux.
Sur la gauche parait l'Adr&r-n-Ixebdàn, avec une ligne de
villages un peu au-dessus de la base de la montagne. La
mer est à quatre ou cinq kilomètres, puis les Djezâïr Mo-
loûya (îles Zafarines) apparaissent bien en vue, comme
des rocs pelés. La plus grande à l'ouest, est appelée Ël-Hadj-
ramen Kebdâna, « la pierre du Kebdàna », ou simplement
EI-Hadjra, « la pierre » ; c'est la c Isla del Congceso » des Es*
pagnols. L'île du milieu, la plus basse, la seule habitée et
couverte presque tout, entière par le presidio, a reçu le nom
arabe d'Ël-guela'a, « la place forte », et des Espagnols celui
de € Isia de Isabel Segunda ». L'Ile de l'est a gardé, chez les
Marocains, son vieux nom berbère, Tenoûfa; Les Espagnols
l'ont appelée Isla del Rey.
Avant de rencontrer les premières maisons des I^^ebdàn,
les Kebdâna des Arabes, disons que cette tribu berbère qui
a conservé la langue berbère, et berbérisé môme les noms
arabes, se divise en quatre fractions : Echerouïdhen (Ait
Tacherouît*), At-Ebou-xfîyer (AhelBoû-Hafîyer), Ad-Dâoud
(Oulàd Dàoud),etIzakhanîn (Ez-Zekhânen). Chaque fraction
a son qâïdy et les quatre qàïds relèvent d'un fonctionnaire su-»
périeur ou grand qàïd des I^^ebdân; ce personnage est actuel-
, 1. Les formes .dos noms employées, par les Arabes sont .placées entre
parenUièses.
DE TELEMSAN A MELILA. ^03
lement El^Hftdj Mohammed Boû Waçfîya, qui réside dans
une qaçba en face des Djexàïr Moloûya^ par conséquent
sur le cap Del Agua. La construction de cette maispn de
commandement doit être récente car ni la carte de M. de
Kerhallet, ni celle de l'amiral Mouchez n'indiquent de qaçba;
la première, seule, marque un village de Sldi Ël-Bechîr.
C'est là, je crois, qu'il faut placer la qaçba du grand qâld.
El-Hâdj Mohammed Boû WaçOya était assez nouveau dans
ce poste; en effet, vers le mois de janvier 1885, son prédé*
cesseur, 'Ammàr Herfoûf, avait été assassiné sur la place du
marché.
Dans la partie nord-est du pays des I^^bdân qne nous abor-
dons maintenant, des rocs stratifiés ou amorphes affleurent à
la surface du sol dont la flore rappelle celle des montagnes
d'Algérie : thuya, lentisque, palmier nain, lavande, avec
l'ajonc du bord de la mer et VArthratherum pungent du
Sahara, qui est ici un émigré du désert de Gàret. Des champs
moissonnés indiquent que la culture de la terre n'est pas
né^gée. Dans le lointain s'accusent les formes de l'Adràrn*
Jj^dàn, le Djebel Kebdàna où vivent les tribus berbères
que je viens de nommer. Près de la route qui coupe ou
longe des ravins encaissés, sont les maisons, les jardins, les
cultures et les troupeaux des Oulâd El^Hàdj, tribu à laquelle
appartient £l-Hàdj Mohammed Boû-Waçfiya. A deux kilo*
mètres de la Méditerranée les ravins, agrémentés de len-
tisque et de lavande, sont comme mouchetés de vergers et
de champs de blé barbu, avec des maisons disséminées
comme senties bastides dans les campagnes de Provence.
Bientôt, au delà d'un bois de thuya hanté par les san-
gliers» le paysage change. On est arrivé à ce que les habitants
appellent d'une manière imagée et très juste : a les cent et
un fossés du Kebdàna », MlyaX Khandaq ou Khandaq men
Kebdàna. Le terrain, difficile et pierreux, tapissé néan-»
moins d'herbes ou de lichens, est coupé de larges ravins dont
la traversée épuise les mulets chargés. Voici pourtant, dans
204 DE TELEMSAN A MELILA.
un endroit privilégié, un village, Temàlet, entouré de fi-
guiers de Barbarie et de vrais jujubiers; des champsde blé^des
potagers, des maisons* Puis les ravins reprennent, avec leurs
lits boisés de chétifslentisques et thuyas, qu'on dirait comme
écrasés ^ Le sentier difficile, encaissé de 2 m. 50 et large de
1 mètre seulement, au fond, monte et descend par des pentes
raides entre les rocs où dominent les poudingues gros-
siers. Au delà cesse la forêt remplacée par de gracieuses
pervenches, des asphodèles et un arbuste à fleurs jaunes
dont je saurai le nom quand mon herbier sera déterminé.
Nous descendons en plaine. Les arbres, thuyas et len-
tisques, ont repris depuis quelque temps avec l'ajonc et le
convolvulus rose, et je ne suis pas peu surpris en voyant
d'énormes pierres posées entre les branches des thuyas.
J'apprendsque c'a été le moyen trouvé le plus simple par les
I^^ebdân pour déblayer le sentier et le rendre praticable sans
cacher une parcelle de terre labourable. Les arbres dispa-
raissent presque tout à fait ; on monte sur un sol de pierre
nue où il est à peu près impossible de voir de la terre, ce qui
n'empêche pourtant pas les I^ebdân d'y avoir créé des jar-
dins de figuiers de Barbarie, plante dont le fruit entre pour
beaucoup dans leur alimentation. Le terrain s'améliore et
dans les ravins, sur les pentes des collines, des jardins suc^
cèdent à des champs, entourés de clôtures en haies comme
dans certaines parties de la France, et surtout du comté de
Kent, en Angleterre ; on voit des maisons dans les enclos.
Une vaste citerne me frappe par ses dimensions et Texcet
•lence de sa construction. C'est bien certainement, ici, un
pays de labeur, et qui doit être assez peuplé car les maisons
isolées, les jardins et les champs ne cessent pas. Je constate
nonsanssurprisequelesfemmesfauchentenKebdâna,comme
en Souabe. Il faut bien que la moisson se fasse, et les labo-
rieux maris de nombre de ces viriles ménagères moissonnent
1. J'ai mesuré un de ces thuyas : hauteur 3 mètres, circonférence da
tronc 60 centimètres.
DE TELEMSAN A MELILA. 205
maintenant les champs des colons algériens du département
d'Oran, on louent leurs bras à Tanger.
Zebboûdj EUMakhroûg, en français c l'olivier sauvage
lacéré », tel est le nom, modeste s'il en fut, de la résidence
de Sid Mohammed Ben Ahmed El-Gherouiti, qà'id des I^eb-
dân Echeronîdhen, près de laquelle nous plantons nos tentes.
Be sa grande maison, entourée d'enclos de figuier de Bar-
barie, et sise à trente ou quarante-cinq minutes de marche
de la mer et à 2 ou 3 kilomètres des montagnes basses, on
jouit d'une très belle vue sur les monts des I^ebdân et des
6uela*aya et sur un long développement de côte. Au sud-
est, le Tâmezzoûkht ou « montOreille », ainsi nommé à cause
de sa forme très particulière qui rappelle celle de l'oreille
du diable sur ses portraits les plus authentiques, se dresse
avec le massif qu'il domine. Au nord un peu ouest finit sur
la Méditerranée le Râs Wôrek, notre cap des Trois Fourches,
auquel s'adosse sans solution de continuité le reste de la
longue chaîne des monts des Guela'aya. La c6te de la grande
baie évasée commençant au Râs Wôrek et s' arrêtant au cap
Del Agua et aux Zafarines, se déroule tout entière sous les
yeux. Au fond de cette baie dont la courbe mesure à
peu près 77 kilomètres, on remarque une longue et étroite
pointe, très basse, qui se voit à peine amorcée et beaucoup
trop peu accentuée sur la carte de M. de Kerhallet. On dis-
tingue aussi une sebkha (la sebkha Ël-Dzîra), séparée du
rivage de la Méditerranée par une langue de terre. En résumé
Zebboûdj El Makhroûg, comme le flanc nord du Çofil El-
Hadjâr, sera, dans l'avenir, une station toute indiquée quand
il s'agira de relier, par le réseau algérien, l'est du Maroc à
la grande triangulation européenne.
De ce pointa Djebb Oû^Môrtou s'étend une plaine semée
de pierres, mais produisant une herbe fine, déjà sèche le
7 juin, des touffes de lavande et des lentisques, et sur
laquelle s'étendent des champs de blé qu'on est en train de
faucher, à côté d'autres champs oii les chaumes sont encore
S06 DE TELEMSAN A MELILA.
verts. Bientôt le terrain est coupé de yallées, vallons et ravins
qui s'abaissent sur la droite. Nous apercevons un village,
Belad El-Hadâna, et nous arrivons à Djebb Oû-Môrtou,
« citerne d'Oû-Môrlou^ i^^ autre village entouré de jardins,
de citernes et de puits, qui sont la propriété personnelle du
chérlf de Wazzân. Elle est administrée en son nom par El-
Hedrawi, moqaddem ou préfet, de la confrérie de Moûleî
Tayyeb, qui cumule ainsi les fonctions d'économe ou d'in-
tendant des intérêts particuliers de MoùIel 'Abd Es-Salâm
avec celles de vicaire de l'ordre.
Mieux encore que de Zebboûdj Ël-Makhroûg, de Djebb
Oû-Môrtou qui est notre prochain gîte d'étape, le pano-
rama des montagnes se déroule complet ; il embrasse ici
les trois quarts du cercle de l'horizon. En partant de l'est,
on voit d'abord, pour ne nommer que les points culminants,
le Tâmez-zoûkht, dont le prolongement sud-est masque en
partie une chaîne plus lointaine ; au sud, et plus près que
cette dernière, un massif isolé nommé EUGuens; au sud-
ouest, sur le prolongement de la chaîne, un haut sommet :
le Tîjjoufs.
Dans l'azimut magnétique nord-126^-ouest, cette chaîne
cesse et jusqu'à l'azimut nord-QT^'-ouest, la vue plonge dans
ceque les indigènes appellent Foumm Gâret, c la bouche du
Gâret». A la limite de l'horizon se dessine, dans cette ou-
verture, la silhouette effacée du Djebel Benî Boû-Yahiyîn.
Puis les montagnes plus rapprochées reprennent, en chaînes
formant écran les unes sur les autres, et dont la moins
éloignée, culminant dans le Djebel Boû Djeddâr et le Djebel
Benî Tchîker^ se poursuit sans interruption jusqu'au Râs
Wôrek ou cap des Trois Fourches. Une partie des indica-
tions que je viens de donner et qu'on trouvera plus précises
sur ma carte sont nouvelles ; il ne pouvait guère en être
autrement puisqu'aucun géographe, peut-être même aucun
1. Oû-Mdrtou, c'est-à-dire « Fils de Môrtou »» est un nom berbère
d'homme.
DE telemsân a melila. 207
Earopéen, n'avait voyagé ici par terre, ni pu se renseigner
aoprës des habitants.
Tout ce qui se rapporte au désert de Gâret est trop inté-
ressant pour que je néglige d'exposer ici les quelques
informations que j'ai recueillies sur ses habitants. Le désert
de Gâret, cette très vaste plaine ou mieux ce très vaste pla-
teau, paraît aussi peuplé que les steppes du département
d'Alger, et .les deux races qui Thabitent se sont partagé son
étendue. Au nord sont les Oulàd Settôûlh', berbères ber-
béiisants quinomadisent du canton d'Aboû'Aregà l'intérieur
du G&ret. Puis, viennent deux groupes arabes , les Oulâd
Boù 'Ajoûj et les Ghedja'a; ces derniers forment une tribu
très puissante qui campe de préférence au Foumm Gâret,
et dont le qâïd, Sidi Hamlda, réside à Qaçbet El-'Ayoûn.
Do triste épisode de notre court voyage est venu montrer
qaei est le degré de moralité de ces tribus. Ayant terminé
la campagne de récolte en Algérie, des moissonneurs
Çanhàdja, dont la tribu vit au sud du Rtf, sous le méridien
deBàdts, s'étaientjointsà la caravane du chérîf dans l'espoir
de rentrer en sûreté chez eux avec leurs petites économies.
Us avaient dormi à côté de nous, le 6 juin, à Zebboûdj Ël-
lakhroûg, et nous quittèrent le 7, de grand matin. Deux
oa trois heures plus tard ils étaient assaillis et dépouillés de
leur argent et même de leurs vêtements par des Oulâd Boû
'Ajoûj et des Oulâd Settoûth! Je ne sache pas que le ché-
rif de Wazzân ait dit un mot en faveur de coreligionnaires
que sa protection devait couvrir jusque dans leurs foyers.
Plus au sud viennent des tribus exclusivement berbères :
et d'abord lesBenî Boû Yahiyîn, dont nous venons d'entre-
Toir les montagnes ; puis, en inclinant vers l'ouest, les Metâlsa
et les Guezennâya^ ; au sud enfin, les Magrâwa, dont l'his-
toire des Berbères fait si souvent mention.
1. Dans ce nom, le th est la sifflante de la langue anglaise dans le mot
thin.
2. Les Guezennâya, d*aprës les renseignements que j*ai recueillis en
208 D£ TELEMSAN A HELILA.
Enlre le pays dés Izenâsen et le Gâret, au nord,, et la ville
de Fâs, au sud-ouestj nomadise une tribu de race arabe les
Ahlâf.
Au point de vue administratif le Gârel relève d'un fonc-
tionnaire ou qâïdy qui a sa résidence à Qaçba-d-Iselouân
(comme disent les Berbères), ou Qaçbet-Selouân (comme
disent les Arabes). Cette place fortifiée ou plutôt cette vaste
maison de commandement, bâtie sous la montagne, dans le
style de ses pareilles en Algérie, mais sur des dimensions plus
grandes, est encadrée dans des plantations considérables;
elle est visible des environs immédiats de Djebb Oû-Môrtou.
Je l'ai reliée par des triangles à Xnon itinéraire.
De Djebb Oû-Môrlou au pays des Guela'aya, le terrain
devient de plus en plus intéressant au point de vue géogra-
phique. Pendant quelque temps le sol est une terre très
dure, de couleur tantôt rouge, tantôt noire, avec des len-
tisques et des oliviers sauvages, et tapissée d'une herbe fine,
déjà fanée. Puis viennent des affleurements d'un calcaire
compact et dur. La sebkha Aboû 'Areg se dessine avec son
fond, ici blanchi par le sel, parce que l'eau est évaporée,
tandis qu'elle ne Test pas sur les bords de la dépression.
Le caractère du sol change : nous entrons sur une plaine
de mauvaise terre sableuse, parsemée et encastrée de pierres
entre lesquelles poussent des broussailles de len tisques nains,
VAtriplex halimus^ et une herbe jaunie. C'est le commence-
ment du pays d'Aboû'Areg. Si mauvaise que soit cette terre,
elle n'est pourtant pas absolument inculte : on y voit non
seulement des champs de blé prêts pour la moisson (8 juin),
mais, ce qui indique un progrès, des carrés de culture, clos
de murs ou de défenses en fagots de notre ronce de France.
1885, seraient le$ voisins des Béni Ouriàghel et des Benî Toûzin. Hs
auraient une colonie chez les Uen&sen, car un des villages de ce pays
porte leur nom, V. Carte de la ftrontière nord-est du Maroc, 1/900,000*,
par MM. le oommandant de Bteuille et le capitaine Meiuiier(1875), encore
minuscrita.
J)E TELEHSAN A MELILA. 209
Ces cultures sont l'œuvre d'Arabes de l'ouest du Maroc,
tenanciers du chértf de Wazzân. A côté de camps desOulàd
Settoûth, des vergers plus primitifs frappent le regard ; ils
coDsistent en plantations d'énormes figuiers de Barbarie, sur
des espaces où il n'a jamais été cultivé autre chose que cet
arbre.
Puis la terre sableuse devient ferme; à perte de vue
s'étendent des champs de blé barbu, que moissonnent des
hommes et des femmes, et entre lesquels passe notre che-
min, devenu ici une véritable bonne route. La flore spon-
tanée est représentée surtout par le Zizyphus lotuSyle Tirgha
YAtriplex halimus, le Stipa tenacissimaf le chardon à fleurs
jaunes, le jonc, le convolvulus et la chicorée sauvage. C'est,
on le voit, un amalgame des flores du Tell, des hauts pla-
teaux et des chotts d'Algérie.
Après les camps des nomades voici d'abord des villages
mixtes, composés de gourbis (ou chaumières) et de tentes,
et entourés de palissades et de haies de défense ; plus loin,
des chaumières isolées, rappelant celles de nos paysans
français, autour desquelles paissent de belles vaches et de
beaux moutons.
Nous .entrons dans le pays des Guela'aya, très grande
tribu bu plutôt confédération dé tribus berbères, si l'on peut
appliquer ce terme civilisé à un état de société politique où
la désunion règne presque toujours entre les confédérés, et
dont le nom collectif, « Guela'aya :», c'est-à-dire « gens des
forteresses », n'appartient même pas à la langue nationale.
Ce groupe contient cinq tribus qui sont, de l'est à l'ouest
-en passant par le nord : les Mezoûdja, les Bent Boû Ifroûr,
les Ben! Sidân, les Béni Tcbiker et les Benî Boû-Gâfer. Je
ne puis préciser la force et la position des territoires que de
trois de ces tribus : les Mezoûdja, qui comptent 1,400 fusils,
habitent au sud-est, comme nous allons voir; les Bent Tchî-
ker, qui peuvent armer .3,600 hommes,, vivent dans le haut
massif, à la base du promontoire qui finit au Râs Wôrek;
1
210 DE TELËMSAN Â MELILÀ.
les Bent Boû-Gâfer, que les autres Guela'âya, pourlantasses
farouches, disent être a: durs de cœur », vivent sur la côte
ouest du promontoire. Malgré les regrettables lacunes des
indications statistiques qui m'ont été données (les premières,
je crois, qui aient été recueillies), on voit que, pour le milieu
dans lequel ils vivent, les Guela'aya représentent une force
assez redoutable; et je Tévalue à quelque chose comme
6,200 fusils. D'autre part, aussi, leur armement donne
matière à surprise. Les Guela'aya possèdent des canons de
batterie, c'est-à-dire sans affûts de campagne, ni caissons
roulants; ils les doivent à leurs actes de piraterie. Très
habiles forgerons et armuriers, ils s'entendent à forger les
boulets, comme à mouler les balles et fabriquer la poudre;
ils savent aussi réparer et fabriquer les armes à feu porta-
tives. Ce qui m'a causé un véritable étonnement, c'est
d'avoir vu les Guela'aya armés de fusils à aiguille. Ces
fusils, de fabrication très grossière, espagnole, anglaise
ou allemande, et dont le canon porte pour marque deux
poinçons à couronnes royales fermées, sont apportés sur
la côte du Kebdâna et du Hàs Wôrek par des contreban-
diei:s. Le chien, comme dans les carabines de salon, fait
suite au canon. Les cartouches, en cuivré, ont une forme
assez bizarre que j'ai dessinée. Elles se vendent à Hellla.
On m'a assuré que la balle portait très loin.
Le grand promontoire du Ràs Wôrek, la base et
peut-être la partie la plus considérable du territoire des
Guela'aya, a eu son histoire au commencement des temps
modernes. Tout près de la côte ouest existait alors la place
forte maritime de Ghasâsa, qui prit bientôt le nom peu dif-
férent de Khasàsa. Elle avait été fondée sans doute par la
tribu berbère des Khasàsa, qui appartient au groupe des
Nefzàwa. Le port, à 4 kilomètres de la ville, était fré-
quenté par les marchands vénitiens qui acheminaient de
là leurs produits sur la ville deFàs. Mais, après l'expulsion
des musulmans d'Espagne, l'emporium de Khasàsa se trans-
■ \'
DE TELEMSAN À MELILA. 2ii
forma en un nid de pirates. Dès les dernières années da
XT* siècle, cette circonstance y attira la flotte des fervents
souverains espagnols, Ferdinand et Isabelle, qui détruisit
la Khasàsa musulmane en 1496, et bâtit sur ses ruines une
ville chrétienne dont Texistence ne fut pas longue, car
dès 1534 les Marocains s'en emparèrent et la réduisirent
en cendres. Depuis lors elle n'aurait pas été rebâtie. Des
autres villes du pays des Guela'aya, l'histoire nous a con«
serré le nom de Tezzôla, ville construite sur une montagne.
Détruite au commencement du xiv* siècle par Tarmée
marocaine du sultan Yoûsef ben Ya'qoùb (dynastie des
Bent Merin), Tezzôta reflorit après la prise de Khasâsa par
les Espagnols. Gomme de Tezzôta, il ne reste, de la ville
de Meggeo, que le souvenir ; elle est bâtie sur une haute
montagne où l'on exploitait des mines de fer.
S'ils ne sont plus aujourd'hui que par exception les
redoutés pirates d'autrefois, les Guela'aya n'en possèdent
pas moins toujours des espèces de chalands à rames et à
voiles, appelés qdreb S sur lesquels ils font des voyages le
long de la cète, parfois jusqu'en Algérie.
Au point de vue gouvernemental ils sont administrés par
des qâ!d, à côté desquels sont placés des oûmena (pluriel
de amifif intendant, syndic) dont les fonctions, d'un ordre
différent, paraîtraient limités à la gérance des intérêts par-
ticuliers du sultan et à l'expédition des affaires extérieures
de la tribu. C'est ainsi que la lettre d'introduction et de
recommandation que l'excellent Ministre marocain Sîdi
Mohammed Torrès m'avait donnée pour les Guela'aya, était
adressée non pas aux qâids, mais à Vamin-el-oûmena
(inteudant des intendants), Sidi Mohammed El-'Aserî, rési-
dant à Djenâda, non loin du qâid Ërabârek, des Guela'aya
Mezoûdja.
Les Guela'aya sont religieux, quand ils le sont, à la ma-
1. Ce nom a été transformé en carabo dans la langue espagnole.
212 DE TELEUSAN A MELILA.
nière des anciens brigands des Abruzzes; la morale et le
qorân ont peu à voir dans leur religion à eux; ils fabriquent
et boivent du vin, ils s'enivrent avec la fumée du chanvre ;
ils tuent Içur semblable presque sans cause, et avec moins
de répugnance que nous ne tuons un lapin. L'observance
des prescriptions de la loi les préoccupe si peu que les
paysans que je rencontrais sur la route, et qui me prenaient
peut-être pour un parent ou tout au moins pour un musul*
man familier du chérif, venaient me baiser les genoux tan-
dis que je fumais en plein ramadan. Les rares individus qui
éprouvent le besoin de mettre leurs péchés sous la protec-
tion d*un saint s'affilient aux confréries de Sîdi 'Abd El-
QâderËl-Ghilani, MoùleïTayyeb, Sîdi Hammou Où Moûsâ
et Sîdi Ahmed El-Tedjîni.
Je reprends mon itinéraire. A l'ouest, au pied des mon-
tagnes, on aperçoit la grande zaoûiya Sîdi Mohammed Ben
Aboû Ziyàn, entourée de jardins et de vastes cultures qui
s'élèvent en étages sur leurs flancs. C'est pour le supérieur
de ce couvent que j'avais la fameuse lettre d'introduction
dont j'ai parlé au début. A l'est et au nord-est^ nous voyons
la sebkha Aboû 'Areg, herbue sur les bords et couverte
d'une nappe d'eau au milieu ; elle nous envoie les effluves du
poison delà fièvre. Des coquilles marines dont est jonché
le terrain, pourtant assez élevé, que nous foulons^ mieux
encore que les écailles d'huîtres attachées aux pierres de
basalte, indiquent que la sebkba était autrefois une baie de
la Méditerranée, et ce n'est certainement pas à un ensable-
ment, mais à un exhaussement volcanique iusol qu'il faut
attribuer le dessèchement de l'ancienne baie. Le paysage se
couvre de cultures; l'industrie des habitants a tiré parti de
tout ce que les rocs et les pierres ont laissé de terre. Pour
gagner un peu plus de terrain les Guela'aya ont amoncelé
en grands tas ou en longues lignes rayant les champs, les
pierres autrefois éparses sur tout le sol, ou bien enfin ils les
ont placées en équilibre à la fourche des branches maî-
DE TELEMSAN A MELILA. 213
tresses des arbres. Le sentier à mulets court entre des
afiSeurements d'un roc très dur, d'un brun rougeâtre comme
la terre. Des plantations de figuiers, de gigantesques aloës
et figuiers de Barbarie, abritent les habitations dissémi-
nées, simples masures à un rez-de-chaussée. La terre des
champs étages est retenue par des lignes de pierres formant
des niurs de soutènement. Je vois une chaumière au milieu
d'une clôture de vrais murs cyclopéens, et des puits coffrés
en pierre du haut en bas. La sebkha contient ici, entre ses
bords blanchis par le sel sec, un lac d'eau salée de cette
couleur de chocolat à la crème bien connue de tous les
Toyageurs qui ont parcouru en hiver le bassin des chotts
du Sahara de Constantine. Continuant à marcher entre des
rocs de basalte et de granit, nous arrivons, sur le flanc
gauche d'une vallée qui descend à la sebkha, au village de
Mezoûdja, résidence de Sîd El-Hàdj Haddoû, qâïd des
Gnela'aya Mezoûdja (9 juin 1886).
De ce point élevé on jouit d'une belle vue sur la sebkha,
on plus exactement sur les deux sebkha jumelles d'Aboû
'Areg et d'Ët-Dzlra, ainsi que sur la Méditerranée. Qu'on
prenne les cartes marines, on y verra indiqué ici, avec des
contours très indécis, le € lac de Puerto-Nuevo »^ sans
communication avec la mer, dont il s'approche en un
point jusqu'à la faible distance de 500 mètres environ.
Dans sa Description nautique de la côte du Maroc (1857),
M. le capitaine de vaisseau de Kerhallet résume d'ailleurs
ainsi (p. 80-81) ce qu'il en avait appris : c Le lac salin
appelé Puerto-Nuevo par Tofino, n'a presque pas d'eau ; ce
n'est qu'un vaste marais divisé^ dit-on, en nombreuses
salines. Nous y avons aperçu plusieurs pyramides de sel. Il
ne communique pas avec la mer^ les eaux qui l'alimentent
filtrent à travers les sables du rivage. On lui attribue une
longueur de 21 milles sur 9 de largeur. » Et le célèbre
hydrographe met honnêtement en note : c Peut-être les
gens qui nous en ont parlé ne l'ont-ils jamais visité, nous
soc. DE GÉ06B. — 2* TBIHESTRE 1893. XIV. — 15
214 DE TELEMSAN À MELILA.
ne garantissons donc pas les chiffres qu'ils nous ont
donnés. >
En réalité, cette saline qui, d'après mes levés, est longue
de 29 kilomètres, se divise en deux parties bien distinctes :
la sebkha Âboû 'Areg, de forme allongée, au sud, et la
sebkha El-Dzira, beaucoup plus petite et plus large, au
nord. Les deux sebka communiquent ensemble par un étroit
goulet. La sebkha Ël-Dzira elle-même communique avec la
Méditerranée par un petit canal qui est à sec en temps
ordinaire, et qu'on distingue de Mezoûdja dans Tazimut
magnétique de N. 88^ £. L'assèchement de ces deux réser-
voirs est de date très récente. En effet, un homme raison-
nable des Guela'aya m'a dit que son père avait vu la mer
dans la sebkha El-Dzîra, et qu'il lui avait raconté qu'un
jour, un marin ayant voulu faire entrer son navire dans ce
qu'il croyait être toujours une baie, il avait été témoin de
la perte du bâtiment à la bouche de la sebkha. C'eût été trop
que de chercher à obtenir d'un individu qui ignore la date
de sa propre naissance, la date précise de ce sinistre; mais,
en calculant sur l'âge apparent du fîis et l'âge vraisemblable
du père à ce moment, je crois que l^événement a eu lieu
entre 1810 et 1820, et dans les environs de 1814. Aujourd'hui
la sebkha El-Dzîra est soumise à un régime très variable»
Souvent son fond est assez sec et sa croûte de sel assez
solide pour que les Guela'aya le choisissent comme arène et
y fassent des courses de chevaux* Par les gros temps, au
contraire, quand les fortes brises du large poussent les
Vagues de la Méditerranée vers la côte, l'eau de la mer
pénètre dans la sebkha par le canal que j'ai indiqué tout à
l'heure. Quant aux nappes d'eau ou de vase liquide que j'ai
observées, c'était le résidu de l'apport des nombreux tor-
rents qui vont se perdre dans les deux sebkha. De tout ce
qui précède, il faut retenir un fait positif : le retrait de la
mer sur ce point de la côte nord-est du Maroc, comme nous
sommes forcés de l'admettre sur la côte sud-est de Tunisie.
DE TELEMSAN A MELILA. 315
Mon hôte de Mezoûdja avait été bien hardi, parait-il, en
me donnant une demi-hospitalité... car, le lendemain de
notre départ, les Guela'aya Mezoûdja ont voulu tuer leur
qâîd, El-Hâdj Haddoû, parce qu'il m'avait autorisé à planter
ma tente sous le mur de sa résidence fortifiée, en me cou-
vrant ainsi de sa protection.
Nous descendons la vallée, remplie de blocs de basalte,
dont les berges sont coupées par les torrents ses tributaires^
et dont le fond est caché par des jujubiers sauvages, si bas
et si serrés qu'on dirait un véritable tapis. Les champs éta^-
gés et les maisons isolées se succèdent. Sous un ressaut du
roc, au sommet des collines, je vois un village au milieu
d'une vaste ceinture de figuiers de Barbarie. Le sol est tou-
jours pierreux, avec affleurements de roc; dans les vallées
et les ravins, des maisons ou de véritables chaumières de
France^ construites dans des enclos ; des jardins, des ver-
gers de figuiers et des vignes, cultivées à ras le sol^ comme
en Provence.
Le chemin passe sous le remarquable massif du Djebel
El-Qaulia qui culmine dans les deux sommets du Djebel
Tazoûdagh et du Djebel Mezoûdja, trois noms qui ne sont
encore marqués sur aucune carte imprimée. Notre carte
marine^ comme Tofino qu'elle imite en cela parce que
le pilote de M. de Kerhallet était espagnol, appelle ce
massif mont Melilla ou Gamuru. Mont Melilla s'explique àe
soi ; Camuru ou Caramû, sur les cartes espagnoles> est pro-
bablement une erreur.
On m'indique à 5 kilomètres environ à l'ouest de ces
sommets et à 15 kilomètres de Mezoûdja, à Thazebda^ chez
les Benî Ouighmaren, à l'ouest du haut mont Tazoûdagh^
une ruine chrétienne^ pas très ancienne, consistant en une
construction ovale avec une seule porte. Il est difficile, pour
le moment, de préciser la position de ce site, peut-être assez
rapproché de la c6te ouest du Ràs Wôrek; mais il sera fort
intéressant d'en retrouver l'histoire. Suivant toute apparence
216 DE TELEMSAN Â MELILA.
cette ruine chrétienne de Tbazebda est le site de l'établis-
sement espagnol de Khasàsa, fondé sous le règne de Ferdi-
nand et Isabelle. J'ai pu viser la direction de ce point, inconnu
avant mon voyage, mais les mêmes raisons qui m'ont em-
pêché de continuer ma route chez les Guela'aya, m'ont
aussi forcé à renoncer à voir Tbazebda, dont Texploration
eût provoqué l'explosion des passions les plus hostiles ; en
effet, les Guela'aya, extrêmement sauvages et soupçonneux,
auraient vu dans mon examen du monument l'indice d'un
projet de réoccupation de Tbazebda par une puissance
européenne.
Bientôt la sebkha finit, à l'est, à peu près à la hauteur de
la chapelle de Sidi Mohammed Ël-Moudjâhed (c'est-à-dire
« Monseigneur Mohammed le Combattant dans la guerre
sainte >), un nom qui annonce que bientôt des infidèles
seront les voisins des musulmans. Une plaine couverte de
joncs remplit le prolongement nord du léger creux de la
sebkha.
Après avoir coupé l'Ouâd Farkhàna sur le haut duquel est
bâtie la qaçba de DJenàda, nous arrivons à Melîia, la Melilla
de ses maîtres actuels, les Espagnols. Cette ville est aujour-
d'hui toute espagnole. Rien dans l'aspect extérieur des con-
structions ne permet au passant de deviner que Melila fut
d'abord une ville musulmane. Mais elle a été détruite
en 1487, puis reconstruite par les musulmans, et enfin con-
quise par les Espagnols en 1496. On est ici en pleine
Espagne. Les belles rues de Melîia sont une copie agrandie
des ruelles de Malaga. C'est encore plus triste et beaucoup
moins animé; voilà toute la différence. Sans être le capi-
taine ou le commandant du génie français que les autorités
militaires espagnoles ont cru démasquer dans la personne
du médecin du chérîf , je hasarde néanmoins, et en qualité
de civil, mon opinion sur les fortifications de Melîia. Ces
positions sont inexpugnables tant qu'on n'aura à s'y défendre
que contre les Guela'aya.
DE TELEMSAN A MELILA. 217
D'après mes informateurs marocains la place posséderait
an moyen de défense et d'attaque qui mérite d'être men-
tionné, ne serait-ce qu'à titre de curiosité archéologique.
Ce sont de longs souterrains partant de la ville et allant
dans différentes directions jusqu'au delà de la limite du
territoire espagnol. Un de ces chemins couverts se prolon-
gerait par N. 15"* E. (azimut magnétique) jusqu'à un petit
cap à 10 kilomètres de Melîla. Je livre d'ailleurs le rensei-
gnement sous la responsabilité des indigènes qui me l'ont
communiqué.
Depuis les levés hydrographiques de M. Yincendon-
Duraoulin et du commandant de Kerhallet, les Espagnols
ont légèrement modifié un point de la topographie de leur
possession de Mellla. Jadis l'Ouâd Farkhâna, leur rio del
Oro ou rivière de TOr, passait sous les murs de la ville, où
il formait, avant de se jeter dans la mer, un marais à éma-
nations malsaines. Moula 'Abd Es-Salâm qui avait visité
jadis Melîla m'a certifié, pour l'avoir vu, ce qui précède.
Dans les temps récents les Espagnols ont détourné, plus au
sud, le cours de l'Ouâd Farkhâna et ils ont construit une
digue en terre le long du rivage de la Méditerranée, sur
toute la partie du littoral que couvrait autrefois le marais.
Grâce à ces travaux intelligents le marais a disparu et le
climat du présidio aurait notablement gagné en salubrité
depuis quelques années. Mais aussi, l'ancien lit comblé de
la rivière, sur lequel j'avais dû planter ma tente, est encore
pour longtemps chargé de germes morbifères.
En 1884, les autorités militaires ont également jugé à
propos de construire,autour deMelila, une ligne de blockhaus
qui ne figure pas encore sur les plans et cartes, même sur
le plan de Melîla au 1/5000** par le lieutenant du génie don
Julio Gervera Baviera. Ces blockhaus sont, de Test à l'ouest,
le castillo de San Lorenzo, le castillo del Gamel et le
castillo del Gabrit. Enfin, en 1885, au moment où Ton parlait
de projets allemands sur la côte nord du Maroc, on a
218 DE TELEMSÀN A HEULÀ.
réparé les fortifications de M elîla, procédé à la construction
d'un second mur d'enceinte du côté est, tout au moinSy et
ajouté à Tartillerie de la place quatre énormes canons
Krupp. Les murailles de la ville étaient, alors déjà, garnies
de vingt canons de gros calibre et les batteries extérieures
de plus de cinquante pièces d'artillerie.
La place est la résidence du gouverneur général des pré-
sidios, actuellement le brigadier général don Manuel Massîas
y Quesada; elle est occupée par une garnison composée
d'un bataillon du régiment de Navarre avec quelques soldats
de cavalerie et les troupes nécessaires d'artillerie et du
génie. Des habitants, au nombre de 600, forment la popu-
lation civile libre, composée d'Espagnols. Quant au nombre
des condamnés détenus dans le bagne, je n'ai pas cherché
à l'apprendre.
De ce que quelques Guela'aya sont gagnés à l'Espagne il
ne faudrait pas conclure que toute la tribu l'est. Au con-
traire, les Guela'aya, en général, se considèrent comme sur
le pied de guerre avec elle.
Autour du territoire espagnol de l'ancienne Melîla sont
de nombreux villages guela'aya. Parmi ceux-ci le plus
important et qui mérite presque le nom de ville, est Tâlenâti-
loukt. Il n'est marqué sur aucune carte, pas même sur les
cartes espagnoles, ni sur la carte inédite de MM. de Breuille
et Meunier, dressée à Oran au moyen des renseignements
donnés par les indigènes. On me l'a désigné comme la
Melîla musulmane, et je regrette que ma situation pendant
les douze jours que j'ai passés à Melîla ait tellement res-
semblé à celle d'un prisonnier de guerre, que je n'aie pas
eu les facilités pour recueillir des indications plus précises
sur les environs.
Je n'ai trouvé, à Melîla, quelque sympathie que chez
trois personnes : une mère de famille espagnole (et bonne
espagnole) qui avait vécu assez longtemps en Algérie pour
nous connaître et nous apprécier et dont le fils, qui se
DE TELEMSAN A MELILÂ. 219
préparait à passer Texamen d'interprète de langue arabe,
vint aaiicakment me demander quelques conseils; le
pharmacien de Tarmée espagnole, qui consentit avec la
plus grande gracieuseté à donner au médecin du chérif
quelques remèdes que le chérîf, protégé français mais,
avant tout, client de l'Espagne, voulait emporter et qui ne
se trouvaient pas dans mes coffres ; enfin un musulman de
FâSy descendant de Moûleî Edris, qui a failli payer de la
fermeture de son café maure, le crime de m'avoir admis à
y prendre le café et à converser amicalement avec lui. La
bénédiction des chorfa de Moûlei Edrîs dont j'avais reçu
une pareille l'année précédente, à Fâs, m'a donc servi à
Helila, dans une ville chrétienne où moi et mes serviteurs
algériens nous étions sans protection!
Quant aux autorités proprement dites, ma venue leur
déplut fort et on ne négligea aucun âioyen de me le faire
comprendre; un soldat espagnol a proféré, moi présent, des
menaces de mort contre mes serviteurs. On m'a interdit de
pécher à la ligne dans les fossés fiévreux de la place, où je
voyais des remous irrésistibles pour un naturaliste. Ma
ligne n'était sans doute qu'une sonde déguisée... On m'a
interdit aussi de prendre, de l'intérieur de la ville, la pho-
tographie du seul site pittoresque des environs.
N'ayant aucune raison pour cacher ma nationalité et bien
décidé à ne pas faire un voyage absolument stérile pour la
géographie et l'histoire naturelle, j'avais innocemment levé
l'itinéraire, cueilli des plantes et fait, comme chez les
Ghaambaetles Touareg, mes observations météorologiques.
A un certain moment il a paru au chérif de Wazzan, pro-
tégé de la France, que ces travaux étaient de trop. C'est à
partir du jour où le premier Guela'âyi, espion de sa tribu
oa émissaire des Espagnols, a rencontré notre caravane.
Déjà auparavant. Moula 'Abd Es-Salàm, prince marocain,
protégé français, qui ne peut maintenir son rang et son
train de maison que grâce aux facilités que le gouvernement
220 DE TELEMSAN A MELILA.
de l'Algérie lui accorde pour faire ses collectes chez nos
contribuables, m'avait stupéfait en me posant la question :
€ Gomment les Espagnols vont-ils prendre votre présence
parmi les miens? :» Le jour de l'arrivée à Melîla et de la
première entrevue de Moula 'Abd Es-Salâm avec les auto-
rités de la place, le sort du médecin du chérif était arrêté;
son patron lui déclarait qu'il n'avait plus qu'une chose à
faire, s'embarquer sur le premier paquebot pour Oran.
S'embarquer était une nécessité inéluctable, car les Gue-
la'aya aussi, eux qui vont pourtant chaque année par cen-
taines gagner librement leur pain chez nous, en Algérie,
avaient juré que si je sortais par terre de Melila non seule-
ment ils tueraient le voyageur français, mais ses serviteurs
musulmans et même ses mulets, et qu'ils promèneraient le
feu sur les empreintes des pas de ces animaux.
C'est vers Tanger*que je me dirigeai, espérant toujours
que Sidi Mohammed Torrès saurait remettre sur pieds un
projet qu'il avait encouragé et dont Sidi Mohammed El-
'Aseri me suggérait la réalisation par une voie différente de
celle que j'avais été réduit à prendre.
Mon voyage par mer à Tanger n'a aucun intérêt géogra-
phique. Je ne le mentionne que pour avoir l'occasion de
dire que notre Ministre me déclara qu'il s'opposait formel-
lement à mon projet de reprendre l'exploration du Rîf par
l'ouest, et qu'il allait, le jour même, communiquer au Minis-
tère les raisons politiques qui empêchaient l'accomplisse-
ment de ma mission.
. Le moment n'était guère plus favorable que le milieu
n'est facile ; et si j'en donne quelques preuves c'est pour
achever de fixer les idées sur le caractère des Guela'aya et
des habitants du Rif. Pour continuer en paix son voyage à
partir de Melîla, Moula 'Abd Es-Salâm avait dû faire aux
Guela'aya une autre concession que celle de sacrifier son
médecin français ; il avait dû quitter le costume d'opéra-
comique dans lequel il se complaît; ils avaient dû adopter.
DE tëlemsan a melila. 221
lui et sa femme chrétienne^ des vêtements marocains, et
s'astreindre, ainsi qu'elle, au jeûne du ramadan. Enfin
l'épouse du chérif dût se résigner à ne pas prendre de
notes. Telles étaient les conditions que les fiers montagnards
ayaient posées avant le départ du chérîf, sous peine de
mort pour lui et les siens. Moula 'Abd Es-Salâm, le pré-
tendu pape musulman, reçut ainsi la leçon canonique des
musulmans certainement les moins dévols, les moins scru-
puleux et les plus barbares. Il l'accepte. Je considère cette
humiliation du grand chérîf de Wazzàn comme le châti-
ment mérité de son manque de parole.
Un musulman de grande tente doit savoir mourir, s'il le
fauty pour défendre son hôte; c'est là une question d'hon«
neur. Tout musulman sait proportionner l'estime qu'il
porte à un chef, religieux ou politique, à l'honorabilité de
la conduite de ce chef.
D'autre part, d'ailleurs, la situation était mauvaise. Le
22 mai 1886, les Guela'aya avaient tiré, du cap situé à
10 kilomètres nord de Melila, sur une barque montée par
des officiers espagnols.
Le 18 juin 1886, tandis que j'étais à Melila, un fratricide
était commis dans des conditions qui caractérisent admira-
blement la civilisation du milieu. Quatre frères vivaient
ensemble dans une maison à 500 mètres de la qaçba de
Djenâda, demeure du représentant du sultan. Le fils d'un
des frères selle une jument pour aller se promener; un des
oncles se présente et le lui défend ; le neveu riposte qu'il
sortira; on se dispute. L'oncle saisit son neveu pour lui
faire mettre pied à terre; le neveu tue son oncle d'un coup
de pistolet.
Le fils delà victime avait, dès longtemps, avisé un trom-
blon accroché dans une maison étrangère; il a huit ans; il
va prendre l'arme, la porte à sa mère et lui dit : < Mère,
charge-moi ce tromblon, que j'aille tuer mon cousin. > —
La justice laisse d'ailleurs le meurtre impuni.
222 DE TELEMSAN A MELILA.
Vers le 20 juillet le vapeur français RosariOf portant
beaucoup de passagers marocains, est obligé de s'arrêter à
Melila par suite d'une avarie de la machine, et le comman-
dant Pages veut faire débarquer les Marocains. Ces musul-
mans, qui viennent de travailler chez les cultivateurs fran-
çais des environs d'Oran, lui intiment Tordre de continuer
sa route sur Tanger ; ils enferment l'équipage à fond de cale
et menacent d'un massacre. L'intervention nécessaire des
soldats espagnols amène un combat et leur coûte deux
blessés.
Le 3 octobre au soir, dérivant sous un vent d'est, le
yacht Mireille, appartenant à M. Verminck, de Marseille,
mouille à 650 mètres ouest de la pointe Negri, qui est sur
la limite entre les Guela'aya et les Benî Sa'ïd, à l'ouest de
la base occidentale du promontoire de Wôrek, et le canot
se détache pour poser les filets de pêche. Les indigènes
s'amassent sur le rivage, poussant des cris; une embarcation
montée arrive et tire des coups de feu; on hisse rapidement
le canot, qui s'est rapproché, et le Mireille^ assailli par
d'autres embarcations d'où part une fusillade, est obligé de
répondre pour gagner le temps de déraper, abandonnant
tous ses filets. Le commandant constate à ce moment des
. détonations d'armes de gros calibre qui ne cessent que
lorsqu'il est à plus de trois milles de la côte, et il voit des
feux nombreux briller sur les hauteurs.
Donc, la lutte entre la civilisation et la barbarie dure
aujourd'hui encore sur la Méditerranée, dans un pays qui
est en vue du pont des paquebots d'une ligne française. Ce
serait un honneur pour la géographie si un explorateur,
rompant le charme qui isole depuis des siècles le Rtf du
reste du monde, réussissait à inaugurer sur ce terrain l'ère
des relations pacifiques avec l'Europe.
P»»»t»»»W
EXPLORATIONS
DB LÀ.
HAUTE SANGHA ET DU HAUT OUBANGUI
(1891)
PAR
Gaston GAILLARD
Administrateur colonial au Congo français*.
Je n'ai pas à refaire ici l'historique du Congo français, bien
connu de tous ceux qui ne considèrent pas la géographie
comme une science inutile, et je commencerai par vous rap-
peler retendue de cette colonie en 1885.
Grâce aux efforts de M. de Brazza, nous pûmes figurer
dans les congrès européens avec le rang qui convient à une
grande puissance africaine.
Cette acquisition pacifique une fois confirmée par les
traités, le Congo avait la forme d'un triangle fermé d'un
côté par la mer, de l'autre par le fleuve et en haut par le
Canaeroun. La seule issue possible vers le Soudan et l'Al-
gérie se trouvait au nord de la colonie.
Kn 1889, le poste de Bangui par 4»18'lat. nord et 16* 21
longitude est de Paris, était le point extrême de notre occu-
pation dans le nord.
La France comprit la nécessité d'envelopper d'une ligne
continue notre empire africain, pour en faire un tout ho-
mogène au point de vue géographique, politique et com-
mercial. D'anciennes traditions qui nous avaient dotés autre-
fois d'un empire colonial furent reprises et, grâce aux leçons
de l'expérience, on fit un appel direct à l'intérêt national.
1. Communication adressée à la Société dans sa séance du l*' juillet 1892.
224 LA HAUTE SANGHA ET LE HAUT OUBANGUI.
Le Comité de T Afrique française prit l'initiative d'orga-
niser des missions d'exploration vers le nord, avec le con-
cours privé. C'est ainsi que furent équipées et soutenues les
missions Crampel, Dybowski, Maistre, tandis que d'autres
voyageurs, comme MM. Mizon et Monteil, cherchaient à
atteindre le même but par le Soudan.
Le gouvernement colonial du Congo, de son côté, ne resta
pas en arrière dans ce mouvement d'expansion.
Le 6 janvier 1891, je recevais Tordre de partir pour la
Sangha et d'y fonder un poste destiné à servir de base
d'action à la mission de M. Fourneau, qui avait pour objectif
le bassin supérieur de la Sangha. M. Fourneau quittait Braz-
zaville en même temps que moi; à bord des canonnières
Djoué et OubangiU, nous remontions ensemble le Congo et
la Sangha jusqu'à son confluent avec leN' Goko, affluent de
droite, où j'ai fondé le poste d'Ouessopar l'^SG' delat.nord
et 13° 14' 30" de long, est de Paris.
A partir de ce point, mon collègue M. Fourneau continua
son voyage par terre, en suivant une ligne sensiblement
parallèle à la rivière N' Goko, tandis que de mon côté je
remontais ce cours d'eau jusqu'au confluent des rivières
Lobi et Boumba, affluents de gauche par 2<^ 3' nord et par
12°34' est de Paris. Au-dessus de ce confluent, le N' Goko
n'était plus navigable; il s'infléchit brusquement vers le
sud-ouest et, au dire des indigènes, il prendrait naissance
dans le même massif que l'Ivindo, affluent nord de
l'Ogôoué.
Revenu au poste d'Ouesso, j'essayai de remonter la Sangha
au-dessus du point qui n'avait pas encore été dépassé. Avec
la chaloupe à vapeur le Ballay, commandée par le regretté
capitaine Husson, j'atteignis le cours supérieur de la Sangha,
qui prend le nom de Massa, pour devenir la Massiépa à son
confluent avec l'Ikéla; je remontai Tlkéla jusque par 3^42'
nord et 13' 1' est de Paris, et la Massiépa par S^'Sl^SO'
.nord et i^'^bb' est de Paris. C'est au confluent de la Mas-
LA HAUTE SANGHA ET LE HAUT 0UBAN6UI. 225
siépa et de l'Ikéla, à l'île de Comassi, qu'a eu lieu la ren-
contre de MH. Mizon et de Brazza.
Toutes les positions ont été relevées au théodolite par
H. Husson, capitaine au long cours.
Toutefois on ne saurait garantir l'exactitude rigoureuse
de ces points, la triangulation du terrain n'ayant pas été faite.
Pour compléter la physionomie de la Sangha, je dois dire
qu'à son confluent avec le Congo cette importante rivière
forme un delta composé de trois branches principales.
Les eaux de la Sangha sont, en outre, reliées à celles du
Congo par trois canaux : celui de Mobila, celui de Boaga, et
plus haut le grand canal de Likenzi. C'est par le canal de
likenzi que passent nos bateaux à leur aller et à leur retour.
Le cours inférieur du fleuve est très sinueux ; les rives sont
basses, couvertes de marais et, par suite, inhabitées.
On doit se munir de vivres pour quatre jours jusqu'en
amont de la rivière Likouala, afBuent de gauche, aux eaux
noires dont on ignore l'origine.
A partir du cours moyen de la Sangha, on approche des
contreforts d'une région montagneuse; les rives s'élèvent
sensiblement et permettent aux indigènes d'établir des plan-
tations.
La rivière et son affluent le N' Goko présentent, sur tout
leur parcours, une succession d'îles boisées dans lesquelles
les indigènes ont établi leurs villages, comme autrefois les
populations lacustres, par crainte de l'incursion des ha-
bitants de l'intérieur, qui, dans cette région, viennent nui-
tamment faire des razzias d'esclaves et de femmes.
Les plantations établies sur la terre ferme ne permettent
pas d'accumuler des vivres abondants, à cause des pillages
intermittents des indigènes de l'ouest et de l'est. Lorsque
les femmes se rendent aux plantations, elles sont toujours
accompagnées d'hommes armés.
Par 3<'20' nord et ,13» 09' est de Paris, la Sangha-Massa
présente, dans un coudebrusque, un étranglement entre deux
226 LA HAUTE SANGHA ET LE HAUT OUBANGUI.
collines d'environ 80 mètres de hauteur. C'est là le rapide
de Lipa.
Sur ce point la rivière a, au plus, 100 mètres de large;
mais les deux rives rocheuses, prolongées sous l'eau, rétré-
cissent davantage le lit du fleuve, de sorte qu'en réalité
tout le débit du courant passe dans un canal de 50 mètres
de largeur sur une longaeur d'environ 500 mètres. Au pied
du rapide, la sonde, à 30 mètres, n'atteint pas le fond et la
vitesse du courant est à peu près de six nœuds.
Cet obstacle naturel franchi, laSangha-Massa reprend ses
proportions premières de 800 à 1000 mètres de largeur. Le
thalweg conserve son caractère montagneux, et par suite la
navigation devient plus difficile pendant la saison des basses
eaux. Malgré ces obstacles, grâce à l'habileté du capitaine
Husson, nous pûmes atteindre la Massiépa et l'Ikéla.
Après avoir franchi dans l'Ikéla onze barrages ou rapides,
nous fûmes obligés, par suite des eaux basses, de nous ar-
rêter en aVal du rapide de Bania, au-dessus duquel M. de
Brazza vient de fonder la station de Bania.
Contrairement à ce qui se produit dans la région infé-*
rieure de la Sangha, les rives et les îles sont généralement
habitées, les plantations sont prospères et les vivres abon-
dants, à partir du confluent de l'Ikéla.
D'après les dires des indigènes l'Ikéla viendrait de la direc*
tion nord -ouest, de sorte que tout le système de ce bassin
indiquerait une ligne de crête entre la Bénoué et la San-
gha, reliée à la ligne de crête entre le Tchad et l'Oubangui.
Les populations échelonnées dans la Sangha, en remontant
vers le nord, peuvent se diviser en quatre types distincts : les
Bomassas, agriculteurs; les Bayangas, trafiquants d'ivoire,
et les Bondgycolos, guerriers et pillards, aux longs cheveux
tressés et ramenés en arriére; enfin, sur les rives de l'Ikéla
et de la Massiépa, les Bakotas, cultivateurs doux et pa-
cifiques.
Il est évident que les occupations diverses des hommes
LA HAUTE SANGHA ET LE HAUT OUBANGUI. 227
influent sur le caractère de leurs compagnes, qui présentent
les signes caratéristiques inhérents à leur vie sociale. Les
femmes des cultivateurs sont douces et laborieuses ; celles
des trafiquants sont avares et âpres au gain ; celles des
guerriers, privées de la présence de leur maris et réduites à
se protéger elles-mêmes, ont un caractère belliqueux et
agressif.
Une population toute différente, disséminée dans la
région, et sur laquelle la science ethnographique n'a pas
encore dit son dernier mot, est celle des nains chasseurs
appelés Okoas, Akas ou Babengas.
Ce sont des tribus nomades, considérées comme des sau-
vages, môme par les indigènes. Il est difficile de les ren-
contrer et il m'a fallu rester plusieurs jours pour parvenir
à les voir.
Replets, vigoureux, d'une taille moyenne de 1 m. 40
à 1 m* 50, ils paraissent d'autant plus petits que les indi-
gènes de ces contrées sont très grands et bien découplés.
Ces nains m'ont paru appartenir à la môme race que ceux
qui ont été déjà rencontrés et décrits par les voyageurs sur
tout le continent africain.
Les Babengas portent la barbe et les cheveux incultes,
sans ornements. Quelques branches fichées en terre, assu-
jetties par des lianes, formant une espèce de berceau, dont
la couverture sommaire est faite de feuilles de palmiers et
de bananiers, tel est l'abri rudimentaire où ils campent dans
la forôt, à quelques kilomètres des villages.
Malgré leur petite taille, les Babengas sont des chasseurs
courageux et adroits. Armés de sagaies dont le fer est long
de 20 à 40 centimètres, ils suivent l'éléphant à la piste, avec
la ténacité et la patience flegmatique qui est le propre de
la race noire et du vrai chasseur ; ils tâchent de le sur-
prendre endormi et cherchent à lui ûrever les yeux ou à
l'atteindre aux endroits vulnérables*
Ils chassent également avec succès l'éléphant au piège.
228 LA HAUTE SANGHA ET LE HAUT 0UBAN6UI.
Ces pièges sont d'immenses trappes en forme de troncs de
cône renversés ; Tintérieur est hérissé de fers de lances et
de sagaies. Au-dessus de cette trappe, ils suspendent aux
arbres une forte poutre pesant de 50 à 100 kilogrammes, à
peine retenue par une liane; au milieu de cette poutre sont
fichés deux fers de lances.
L'orifice du piège, creusé dans les sentiers fréquentés
par les éléphants, est très habilement dissimulé par des
branchages, des herbes des feuilles mortes, et il faut Tœil
exercé des indigènes pour en reconnaître la présence.
Lorsque le pachyderme tombe dans un de ces pièges,
ses pieds réunis dans le fond de l'entonnoir le condamnent
à l'immobilité, tandis que les fers des sagaies lui font de
profondes blessures. La poutre dont je parlais, retenue par
un trébuchet, s'abat sur le dos de l'animal et les fers de
lances s'enfoncent dans ses chairs.
Lorsque les Babengas se sont emparés d'un éléphant, ils
en font fumer la viande sur des claies pendant qu'un d'eux
va prévenir les indigènes du village. Les défenses sont
données aux chefs pour quelques objets de traite de faible
valeur. La chair, dont les indigènes sont très friands, est
échangée contre des vivres, tels que manioc, bananes,
poules. Les Akas sont encore d'adroits forgerons.
La présence d'une famille de nains chasseurs est, on le
voit, une source de richesse pour le chef et ses sujets, qui
ont tout intérêt à les ménager. Lorsque ces travailleurs
utiles se croient lésés dans leurs droits, ils disparaissent un
beau jour dans la forêt, sans rien dire, et vont offrir leurs
services à un patron plus équitable et recommencer leur
métier de chasseurs nomades.
Si les Babengas sont honnêtes, il faut avouer qu'en gé-
néral les noirs ne le sont pas autant. Lorsque le voyageur
pénètre dans une région inconnue sans carte pour guide,
sans renseignements précis, il se trouve un peu comme
celui qui avance dans l'obscurité en tâtonnant. Il ignore
LA HAUTE SANGHA ET LE HAUT OUBANGUI. 229
les affluents d'un fleuve, les difficultés ou même les périls
qui l'attendent en avant.
Alors toutes les indications sont précieuses ; on doit les
recueillir aux sources les plus variées et les plus infimes.
Étant donné leur esprit méfiant, les indigènes sont portés
à donner des renseignements erronés, par crainte de perdre
leur monopole commercial et par une intuition qui leur
fait voir dans la venue de l'Européen une menace pour leur
indépendance.
Ce qu'on ne peut obtenir des hommes, on Tobtient quel-
quefois des femmes, et voici deux faits à l'appui de cette
assertion.
La veille de monter dans la Sangha, le chef Minganga
m'avait déclaré, à Ouesso, que la rivière n'était pas navi-
gable et qu'il n'y avait rien au delà de son village.
A ce moment, je recevais un volumineux courrier, lettres,
livres, journaux, entre autres le Figaro-Salon avec la re-
production du cuirassier de notre peintre Détaille. A la vue
de cette gravure, une des femmes du chef manifesta un
grand étonnement et s'écria dans sa langue : c Voici un
cheval >. Mis au courant par mon interprète, je la fis inter-
roger en particulier; elle raconta que vers le nord d'où elle
était originaire, on trouvait des animaux semblables à celui
que représentait la gravure, et des hommes habillés comme
les Sénégalais qui m'accompagnaient.
J'apprenais ainsi l'existence plus au nord de musulmans
et de chevaux. Une petite glace et des verroteries furent la
récompense de son indiscrétion, très précieuse pour moi.
Les petits cadeaux entretiennent les bonnes relations, môme
en Afrique.
L'autre histoire se rapporte à la reconnaissance mater-
nelle. C'était au village de Dongo; j'avais donné une petite
sonnette à un enfant qui s'était approché de moi avec
confiance. Vers minuit je reçus la visite de sa mère qui
s'offrait à me fournir très ^confidentiellement les indica-
soc. DB 6É06R. — 3* TRIMBSTRK 1893. XIV. — 16
830 LA HAUTE SANGHA ET LE HAUT OUBANGUI.
lions que j'avais en vain demandées dans la journée; elle
venait me dire qu'à quatre jours de navigation je rencon-
trerais de Teau à droite et de Teau à gauche. C'était sa ma-
nière géographique de me signaler l'existence de l'Ikéla et
de la Massiépa.
Pour éviter d'être trop long, je pense qu'il est temps
d'aborder la monographie d'un autre fleuve plus considé«-
rable, sur lequel je fus envoyé en mission pour assurer les
droits de la France. A peine revenu à Brazzaville, de mon
voyage dans la Sangha, je reçus l'ordre de remonter immé<-
dlatement dans TOubangui, afin de reconnaître le cours de
cette rivière au-dessus des rapides de Bangui et d'eu occu-
per la rive droite dans les limites fixées par notre traité
du 29 avril 1887 avec l'État indépendant. — MM. Hiisson,
capitaine au long cours, de Poumayrac, de Masredon et
Blom ont été les collaborateurs intelligents et dévoués qui
me furent adjoints pour me seconder, et je tiens à rendre
justice au concours qu'ils m'ont apporté.
L'Oubangui joue, depuis dix ans, un rôle important dans
l'histoire de notre colonie. Bien des malentendus ont eu
lieu à son sujet, à cause de l'ignorance géographique.
On avait cru pouvoir émettre l'hypothèse que le cours
supérieur de cet affluent considérable venait droit du nord,
tandis qu'au contraire il forme une courbe identique &
celle du Congo, dont il est un puissant tributaire.
Indiqué par Stanley, remonté par Grenfell, il ne fut re-
connu dans tout son cours que par Yan Gèle. L'embouchure
de rOubangui est située par 30' de latitude sud. Son estuaire
très vaste présente une étendue de plusieurs kilomètres,
A partir de Bangui, il reçoit à droite des affluents dans
l'ordre suivant : Ombéla, Kémo, Kandja, Kouango, Kotto,
et enfin, par 4*" 8' de latitude nord ei^Q" 15' de longitude est»
on rencontre un important affluent, le M'Bomou, cours
supérieur de l'Oubangui, qui vient du sud-est, sous le nom
d'Ouellé, découvert par Junker en 1885.
LA. HAUTE SANGHA ET LE HAUT OUBAMGUI. 231
La première reconnaissance des rapides jusqu'au Kou-
aogo a été faite par M. Ponel, chef de zone du Congo fran-
çais, dont l'expérience et le dévouement furent précieux
pour la mise en route de la mission Grampel, qu'il accom-
pagna jusqu'au Kouango. C'est de ce point que l'expédition
Crampel est partie dans la direction nord.
Conformément à mes pouvoirs, j'ai établi en amont du
Kouango les postes de Mossobaka, par 5° T lat. nord et
18' long, est; de Mobaï, au-dessus des rapides du même nom,
par 4"* 10' nord et iS*" 55' est, et enfin celui d'Abirra, au con-
fluent du M'Bomou et de l'Oubangui-Ouellé, par 4"* W au
Dord et 20* 15' est de Paris. Je crois devoir rectifier la posi-
tion du poste de Yakoma, que toutes les cartes placent sur
la rive gauche de TOubangui, alors qu'en réalité il Qst sur
la rive droite du M'Bomou, à son confluent avec l'Oubaqgni.
Au sujet de l'Oubangui^une théorie veut que cette rivière
soit brusquement décapitée au confluent du M'Bomou.
L'Ouellé et le M'Bomou réunis lui prêteraient une tête et
]e priveraient de la sienne. Ce qui reviendrait à dire qu'en
France la Dordogne et la Garonne, à leur confluent au bec
d'Ambèz, forment une troisième rivière, la Gironde, et que
la Garonne, au lieu d'être le cours supérieur, n'est qu'un
affluent 4u même titre que la Dordogne. . Cette théorie,
plutôt d'intérêt que de science, ne saurait être soutenue au
point de vue géographique. Quand deux rivières se ren-
contrent, l'une est toujours considérée comme l'affluent et
l'autre comme le corps principal, et ce corps principal est
déterminé par l'importance de la largeur, du débit, de
rétendue, par le caractère et le régime des eaux.
La largeur du M'Bomou est environ de 800 mètres et
celle de l'Ouellé est presque du double.
En consultant les itinéraires de Junker et les cartes, on
voit quelle est l'importance de l'Ouellé, qui est sans con-
tredit le cours supérieur de l'Oubangui. J'ajouterai que
ce puissant tributaire du Congo afl'ecte aussi, dans son par-
232 LA HAUTE SANGHA ET LE HAUT OUBANGUI.
cours, une forme circulaire allant du sud-est à l'ouest.
Comme presque tous les fleuves d'Afrique, TOubanguiest
semé d'îles et de rapides; beaucoup de ces îles sont entiè-
rement recouvertes de caféiers sauvages. Les rapides com-
mencent à Bangui ; leurs noms sont, par ordre : Bangui,
Zongo, Belli, Mobaï, Cettema, et, dans l'Ouellé, les chutes
de Mounounga.
L'immense affluent a une largeur variable; sur son cours
inférieur il a une moyenne de 2 à 3 kilomètres; à Bangui il
n'a plus que 1200 mètres, puis, dans la région des rapides,
il se rétrécit davantage.
L'étranglement le plus prononcé est au rapide de Mobaï,
où la rivière se trouve brusquement resserrée sur une lar-
geur de 300 mètres, alors qu'en amont elle a au moins
6 kilomètres de large, ce qui forme un rapide infranchis-
sable.
C'est là que nous eûmes la douleur de perdre, à notre
montée, le vaillant capitaine Husson. Notre chaloupe à
vapeur le Ballay, qu'il avait conduite si habilement dans la
Sangha et TOubangui, avait sombré dans les tourbillons. En
voulant aller en pirogue essayer de la renflouer, M. Husson
fut entraîné par la violence du courant et chavira. Nous
cherchâmes en vain, pendant quatre jours, le corps de
notre malheureux compagnon, et nous eûmes le regret de
ne pouvoir lui rendre les derniers devoirs. Cette perte
cruelle est venue ajouter aux tristesses inévitables qui
assombrissent les pages de l'histoire du Congo.
En dehors des rapides, l'Oubangui forme des pools
comme celui du Congo à Brazzaville, mais dans des dimen-
sions plus modestes, variant de 4 à 6 kilomètres de large.
Le point culminant du cours de l'Oubangui est par S'^IO'
nord et 17*30' est de Paris.
Les bords de la rivière sont couverts, depuis l'embouchure
jusqu'aux rapides de Bangui, de forêts vierges où habitent de
nombreux troupeaux d'éléphants, de bœufs et d'antilopes.
LA HAUTE SANGHA ET LE HAUT OUBANGUI. 233
Au pied des rapides pullulent d'immenses caïmans à l'affût
d'une proie facile dans ces passages dangereux. Dans la
région qui s'étend de Ban gui au Kouango la rivière estencais-
sée dans de hautes collines de 300 à 400 mètres d'élévation.
An delà deKouango, la forêt disparaît, les rives s'abaissent
et présentent au lointain des collines herbeuses. Les lies
affectent le môme caractère.
La navigation sur ces rivières ne ressemble en rien à
celle que Ton voit faire au Touriste^ entre Paris et Saint-
Germain. Les chaudières de nos bateaux sont aménagées
pour être chauffées au bois. On comprend que ce genre de
combustible doit être fréquemment renouvelé. Dans les
endroits où nous avons déjà passé plusieurs fois, les indi-
gènes savent tirer profit de la situation et sont devenus mar-
chands de bois. Nous leurs donnons en échange des perles
qui ne sont pas très fines.
Les femmes des villages profitent de cette occasion pour
vendre des vivres, du manioc, des bananes, des œufs, des
poules.
L'arrivée d'un bateau est une fête pour le village. Comme
tous les êtres ignorants, les indigènes ne manifestent aucune
admiration pour la grande invention de la vapeur. A leurs
yeux le blanc est un être mystérieux, supérieur, qui peut
tout faire; ils le verraient voltiger dans les airs qu'ils n'en
seraient pas autrement étonnés.
Les populations qui habitent les rives de l'embouchure de
l'Oubangui jusqu'à Bangui sont les Boubanguis, les Ballohis,
les Bondjos et les Bouzirous. Les Bondjos et les Bouzirous
sont particulièrement anthropophages. A ce sujet on a
représenté les chefs comme ayant dans leurs villages de véri-
tables parcs où;le bétail humain était entassé et engraissé en
attendant le bon plaisir des cannibales. Ce sont là de pures
inventions contre lesquelles je proteste, car je pense que
le premier devoir du voyageur venant de contrées lointaines
est d'apporter des renseignements vrais au public confiant.
234 LA HAUTE SANGHA ET LE HAUT OUBANGUI.
L'anthropophagie existe, il est vrai, dans ces régions
d'une façon indéniable, et j'en ai vu les preuves.
Les indigènes ne se cachent pas de leurs mœurs canni-
bales ; les crânes des victimes ornent les piquets de leurs
cases, et des ossements humains gisent épars dans les plan-
tations avoisinant les villages. Lorsqu'à l'occasion de fêtes
ou de certaines coutumes, on doit procéder à deis sacrifices
humains, on achète un ou plusieurs esclaves pour les immo-
ler ; mais c'est là l'exception ; plus fréquemment ils mangent
les prisonniers et les hommes tués à la guerre. Voilà pour-
quoi ces peuplades sont si souvent en guerre, sous les pré-
textes les plus frivoles; voilà pourquoi tous les villages de la
région des rapides sont placés dans les endroits dangereux
pour la navigation, où les pirogues obligées de raser la terre
sont facilement en butte aux attaques des riverains anthropo-
phages ; mais, je le repète, nulle part les esclaves ne sont
parqués, enfermés et engraissés ; ils vivent en liberté dans les
villages ; ils travaillent, pèchent, chassent et font la guerre
pour leurs maîtres, dont ils sont la principale richesse. C'est
plutôt l'esclavage tel qu'il était pratiqué chez les Romains : le
chef est le paterfamiliaSf et le mot fils s'applique aussi bien
à leur progéniture qu'à leurs esclaves.
Au-dessus des rapides On rencontre des populations
douces et pacifiques ; ce sont les Banziris, les Sangos et les
Yakomas.
Ces peuples s'adonnent particulièrement à la pèche et à
la chasse. A quelques kilomètres de l'intérieur, et parallè-
lement à la rive, il existe des peuples cultivateurs connus
sous le nom générique de N'Dris, appelés aussi Langouassis,
Boubous, Bobos, selon qu'ils se trouvent dans le voisinage
des Banziris, des Sangos ou des Yakomas. Ce sont ces
N'Dris qui nourrissent exclusivement les peuples riverains,
en échange de gibiers où de poissons.
Tous ces peuples ont la coutume de se lier par un pacte
d'amitié, appelé l'échange du sang. Cette coutume existait,
LA HiUTE SANGHÂ ET LE HAUT OUBANGUI. 235
dit-on, chez les anciens Gaulois ; elle est répandue dans toute
l'Afrique et à Madagascar. Je ne répéterai pas les cérémo-
nies de cet acte, qui vous sont connues par les récits des
voyageurs. J'ajouterai que les noirs sont très fidèles à ce
serment, où les dieux fétiches sont toujours pris à témoin
en présence de tout le monde.
Le soir du jour où la cérémonie a eu lieu, le chef du vil-
lage avec lequel on a fait l'échange du sang, se promène
escorté du féticheur, muni d'une espèce de cloche. Tout en
marchant, il rappelle à haute voix que le chef blanc est son
ami, et que tout le monde peut dormir tranquille sans crainte
d'être volé ou attaqué.
Après avoir débité ces phrases, dignes d'un bon préfet de
police, il fait rentrer les femmes et les enfants pour établir
le calme, et, entouré des hautes autorités du village, il va
conférer sur le grand événement, l'arrivée du blanc dans
son pays, et sur les avantages qu'il pourra bien en retirer.
A propos du sang, je dois vous signaler une particularité
dans Tordre des successions, qui a lieu en ligne collatérale
et non en ligne directe ; j'en demandai l'explication à un
chef, qui me répondit : « Je ne suis pas tout à fait sûr que le
fils de ma femme soit de mon sang, tandis que le fils de ma
soeur est certainement de ma famille. ]»
La moralité des femmes est en raison inverse de la lon-
gueur de leur vêtement. A la côte, elles se drapent avec co-
quetterie dans des étoffes très amples. Au fur et à mesure
qu'on s'avance dans l'intérieur, le pagne en étoffe diminue de
dimensions, puis disparait pour faire place au pagne indi-
gène tissé en fils d'ananas ou en fibres de palmier. Dans le
haut Oubangui, ce pagne diminue à son tour, et chez les
Banziris, les Sangos et les Yakomas les femmes portent
simplement des bracelets aux chevilles et quelques perles à
la ceinture et au cou. Les femmes de la côte n'ont pour
pudeur que leur vêlement, celles de l'intérieur n'ont pour
vêtement que leur pudeur.
Si les femmes des Banziris, des Sangos et des Yakomas se
236 LA HAUTE SAN6HA ET LE HAUT OUBANGUI.
soucient peu de leur costume, elles apportent une grande
coquetterie à leur chevelure.
Les cheveux de la négresse ne poussent pas longs, tout au
plus descendent-ils jusqu'aux épaules. Elles suppléent à
cette parcimonie de la nature au moyen de fausses tresses
que nos coiffeurs de Paris ne désavoueraient pas, du moins
quant à l'ampleur.
Les femmes riches, ou plutôt les femmes des riches
(puisque les femmes ne possèdent rien), font couper les che-
veux à leurs esclaves pour en faire des tresses de dimen-
sions absolument invraisemblables. Les femmes dont les
maris sont moins fortunés remplacent, dans la confection
des tresses, les cheveux par de la ficelle en fibres de palmier.
J'ai mesuré de fausses tresses qui atteignaient jusqu'à trois
mètres de long. On avait certainement cherché à remplacer
la qualité par la quantité.
La façon de porter cette chevelure gigantesque mérite
d'être signalée. On l'enroule autour d'un bâton de 50 à
60 centimètres de long et celte immense pelote se porte
sous le bras, sur l'épaule ou sur la tête, comme un fardeau ;
à l'occasion elle sert d'oreiller. Les hommes tiennent aussi
à s'orner : leurs chevelures sont de véritables travaux
artistiques en perles multicolores disposées d'une façon très
symétrique.
Les N'Dris ont une façon originale de se parer : ils se
percent les narines pour y placer des ronds d'ivoire larges
ê
comme une pièce d'un franc, les lèvres pour y passer un
anneau ou un morceau de bois de la grosseur d'un crayon,
et le lobe de l'oreille pour y introduire des blocs de bois ou
d'ivoire, de la dimension d'une pièce de 5 francs, à la ma-
nière des Botocudos de l'Amérique du Sud. Les bracelets en
cuivre ou en ivoire aux poignets et aux chevilles, sont de
véritables fardeaux à porter et constituent un ornement très
apprécié dans toutes les régions.
Le môme sentiment ethnographique pousse les habitants
des deux hémisphères à se parer; la différence seule réside
LA HAUTE SANGHA ET LE HAUT OUBANGUI. 237
dans la qualité et le prix de la matière. En Afrique, c'est
du cuivre et de la verroterie ; chez nous, c'est de l'or et des
diamants.
Gomme de raison les différentes races se distinguent
aussi parle genre d'habitation. L'abri généralement répandu
dans le Congo français affecte la forme rectangulaire dont
vous avez vu des spécimens à l'exposition. Chez les Banziris,
les cases sont en forme de ruches d'abeilles; la toiture est
en chaume, et l'entrée est basse et étroite.
Plus à Test, chez les Yakomas, elles affectent la forme d'un
pain de sucre reposant sur un soubassement en pisé ; 'elles
dénotent un degré de civilisation plus avancé, car on y
remarque des velléités de sculpture et d'ornements.
Je m'abstiens de formuler un jugement présomptueux
sur l'avenir des races noires, que nous connaissons à peine,
pour-les avoir étudiées à notre point de vue. L'histoire
nous montre un grand nombre de civilisations disparues
dont l'origine fut barbare. L'intérieur de l'immense conti-
nent africain était connu de Ptolémée et des anciens, cepen-
dant nous avons encore de nombreuses découvertes à y faire.
La carte d'Afrique présente des lacunes qui exigeront
bien des courages, bien des désintéressements et peut-être
encore bien des victimes. Mais la géographie amène ceux
qui s'en occupent aux idées larges, humanitaires et souvent
aux idéals les plus élevés.
Permettez-moi, en terminant, de vous remercier de
votre indulgente attention. Vous avez bien voulu écouter
le récit de mes deux voyages consécutifs dans le nord de
notre colonie ; ces deux itinéraires, aller et retour, à Braz-
zayiUe, mon point de départ, représentent un parcours
d'environ 4,000 kilomètres.
Je suis heureux de pouvoir vous dire qu'en suivant les
principes de mon illustre chef M. de Brazza, j'ai passé par-
tout d'une façon pacifique, et laissé dans ces régions loin-
taines le drapeau français aimé et respecté des indigènes.
240 l'exposition géographique de mosgou.
MM. Milne-Edwards, délégué du Minislère de Tlnstructioa
publique de France, Schlumberger, Jules de Guerne,
Raphaël Blancbard, Chantre, Barthélémy, Brian, Â. Janet,
le D' Poussié, le baron de Baye, le comte de Fleury, dont
les uns ont participé plus spécialement au congrès de
zoologie, les autres à celui d'anthropologie et d'archéologie
préhistorique, pour faire voir que les géographes français
étaient largement représentés dans le groupe, rendu forcé-
ment peu nombreux par les circonstances, des savants de
toutes nations que Télé de 1892 a vus se réunir à Moscou.
Plusieurs d'entre eux seraient niieux qualifiés que je ne
puis Tètre pour rendre compte à la Société de l'ex-
position qui l'intéresse particulièrement. Si j'ose entre-
prendre cette tâche au lieu de la laisser à de plus dignes
parmi ceux qui ont fait également le voyage, c'est sur-
tout pour le motif suivant. Cette exposition, dont les pré'
paratifs ont été assez longs et dont Tachèvement, sinon
l'inauguration, a été retardé par les lenteurs des trans-
ports qu'avaient à subir certains objets expédiés de fort
loin, a été quelque peu postérieure en date aux deux
congrès. Je suis resté seul de nos compatriotes à assister en
septembre et octobre à son complet développement, tandis
que le congrès de FAssociation pour l'avancement des
sciences à Pau, le congrès des Américanistes à Huelva, ou
diverses obligations analogues, rappelaient en Occident les
autres délégués français. En même temps que ces fâcheuses
coïncidences les obligeaient, à leur grand regret, à abréger
leur séjour en Russie, les mesures sanitaires motivées par
les progrès du choléra, rendaient difficile la traversée des
frontières et menaçaient de couper la retraite aux retar-
dataires et à leurs bagages. Aussi le retour de quelques-uns
de nos collègues a-t-il été encore plus hâtif qu'il ne l'aurait
été sans ces circonstances spéciales, et j'ai fini par rester à
peu près seul spectateur étranger du développement com-
plet de l'exposition de Moscou.
l'exposition géographique de MOSCOU. 241
L'exposition a certainement soufiPert beaucoup de cette
épidémie qui lui a enlevé un grand nombre, sinon la majeure
partie des hôtes étrangers qu'elle aurait pu avoir. Ëile
n'en a pas pour cela été moins intéressante et n'en est pas
moins digne de fixer l'attention du monde géographique.
Un important appoint de visiteurs lui a cependant été
fourni par un autre congrès qui, lui aussi, avait un caractère
essentiellement géographique, et qui s'est tenu à Saint-
Pétersbourg, tandis que les réunions dont il vient d'être
question avaient lieu à Moscou. Nous voulons parler du
congrès des chemins de fer et voies de communication ; ce
congrès, entouré d'un grand éclat et où les Français ont
occupé une grande place, a réuni un très grand nombre de
membres, dont maintes personnalités éminentes dans la
science ou l'industrie. La plupart d'entre eux, après la
clôture, ont parcouru diverses parties de la Russie, et l'ex-
position géographique de Moscou était bien de nature à
les intéresser. Aussi ces voyageurs, dont beaucoup sont
membres de la Société, retrouveront-ils dans le compte
rendu que nous donnons aujourd'hui, l'énumération de
documents et la mention de faits qui ne leur sont pas étran-
gers.
Des congrès de zoologie et d'anthropologie je ne dirai
pas davantage. Je me bornerai à signaler deux faits qui les
concernent et qui peuvent avoir leur intérêt pour la Société.
Le premier point à signaler, c'est l'ampleur prise par la
géographie zoologique en général. Les questions de distri-
bution géographique des espèces, celles qui touchent à la
constitution des faunes locales et à leurs relations mutuelles
ont pris un grand développement et tendent à devenir pour
ainsi dire la partie la plus importante de la zoologie.
Un second point notable pour nous, c'est l'adoption par
le congrès de zoologie, pour l'orthographe internationale
des mots latins dans la nomenclature, des règles déjà admises
en cartographie pour les noms géographiques, règles dont
242 l'exposition géographique de hosgou.
rinitiative remonte, comme on le sait, aux Sociétés de géo-
graphie de Paris et de Londres. Les noms zoologiques ont
souvent, pour origine étymologique, des noms de localités
ou de personnes appartenant à diverses nationalités. Aussi,
malgré leur apparence et leur désinence latine, ces mots
contiennent-ils des transcriptions de sons et de formes
orthographiques tout à fait étrangers à la langue latine, et
pour lesquels il était nécessaire de formuler des règles
générales. Le congrès de zoologie a décidé de transporter
dans les sciences naturelles des conventions dérivées de
celles qui ont été récemment admises en géographie.
L'ouverture officielle de l'exposition géographique de
Moscou eut lieu le 2-14 août 1892, le lendemain de l'inau-
guration du congrès d'archéologie préhistorique et d'anthro-
pologie, avec lequel, ainsi que nous l'avons dit, on tenait à
la faire coïncider.
Le lendemain 8-15 août, l'exposition reçut la visite de
LL. AA. II. le grand-duc Serge Alexandroyitcb, frère de
l'empereur et gouverneur général de Moscou, et la grande-
duchesse Elisabeth Féodorowna. Le grand-duc Serge, qui
avait bien voulu accepter le patronage des congrès, y a pris
part non seulement en protecteur officiel et en représen-
tant de l'autorité impériale, mais aussi en véritable ami de
la science et en collaborateur assidu. On sait quelle bien-
veillante attention, quelle sollicitude, Mgr le grand-<]uc
Serge a témoignées sans réserve à toutes les questions, tant
administratives que techniques, qui intéressaient les con-
grès. I
Les savants français délégués à Moscou ont tous conservé
de son accueil et de sa haute bienveillance un souvenir
ineffaçable et nous ne faisons ici que traduire leurs senti-
ments unanimes, en saisissant cette occasion pour répéter à
la Société de Géographie de Paris combien elle doit, ainsi
que toutes les sociétés savantes de France, être reconnais-
sante au frère de l'empereur de ce qu'il a fait pour elles, et
T/EXPOSITION géographique de MOSCOU. 243
pour lui dire quel protecteur éclairé, quel adepte dévoué
et puissant les sciences géographiques ont à Moscou dans
sa personne.
Il entrait dans le plan préconçu , avons-nous dit, de faire
coïncider l'époque de l'exposition de géographie avec celle des
congrès; mais, à cette date d'ouverture annoncée d'avance
et que Ton ne crut pas pouvoir ajouroer, l'installation de
Texposition géographique était loin d'être terminée.
Ce n'est guère qu'au commencement du mois de sep-
tembre que l'installation de l'exposition fut à peu près
complète, et la date de la clôture, annoncée pour le milieu du
même mois fut, pour le môme motif, prorogée jusqu'aux
premiers jours d*octobre. £t encore cette période même
a-t-elle été bien courte pour permettre aux visiteurs d'exa-
miner en détail tous les objets rassemblés de si loin et à
travers tant de difficultés matérielles.
Deux catalogues ont été imprimés à l'occasion de l'expo-
sition. L'un, de beaucoup le moins volumineux, est rédigé
dans les deux langues russe et française. Il est restreint à
l'exposition spéciale de la ville de Saint-Pétersbourg^.
L'autre, le principal, est rédigé uniquement en russe, c'est
le catalogue général de l'exposition. Il a pour auteur
M. le professeur Anoutchine et ne compte pas moins de
140 pages'. Nous faisons à ce catalogue et à la notice qui
lui sert de préface et qui est due au même auteur, de nom-
breux emprunts pour la rédaction du présent compte rendu.
L'exposition occupait neuf salles du premier étage de ce
superbe musée historique, qui est le plus important et le
plus intéressant des monuments modernes de Moscou, et
i. Exposition géographique de Moscou, 1892. — Catalogue de l'Expo-
sition de la ville de Saint-Pétersbourg.
3. Geoffraphitcheskiiia vyistavka 1892 g, v^Moskvié. Katalog vyis-
tâvki. Moscou, typographie D. I. Inozemtchieff, 1892. — Geographitches-
kaïa vyistavka 1892 g. v'zdanii istoritcheskago Mouzéa v*Moskvié,
oustroennaïa, po poroutchenniou komiteta mejdounarodnikh kongressov
komissieï pod predsiadatelstvom professera D. N. Anoutchina.
244 l'exposition géographique de MOSCOU.
dans lequel on accumule depuis plusieurs années, sans que
son installation soit encore terminée, tous les documents et
objets historiques antérieurs h l'époque de Pierre le Grand,
lesquels constitueront une mine merveilleuse et pleine de
révélations imprévues pour l'histoire ancienne de la Russie.
II
Les cartes d'état-major des différentes nations de l'Europe,
qui, dans ces dernières années, ont rivalisé d'efforts pour
donner à leur topographie militaire, tant dans les métro-
poles que dans leurs colonies, tout le développement pos-
sible, et qui ont travaillé sans cesse, avec toute l'activité et
le zèle que Ton sait, à perfectionner constamment leur ou-
tillage, leurs méthodes et leurs procédés pour la représen-
tation du terrain, devaient nécessairement figurer à rexpo-
sition de Moscou. Au point de vue de la topographie gé-
nérale et de la géographie moderne, c'est, à elles sans con-
teste que revient la première place, car le monument géo-
graphique construit depuis un siècle et surtout depuis un
quart de siècle par les services d'état-major des diverses
nations, est dès à présent hors de pair et l'œuvre cartogra-
phique d'aucun particulier ne saurait arriver à l'égaler.
Mais le manque de place, ainsi que le peu de nouveauté de
la matière, déjà connue du public par les expositions pré-
cédentes et de tous les spécialistes par Tusage continuel
qu'ils en font, ont conduit les organisateurs de l'exposition
de Moscou à ne pas entreprendre de nous montrer l'im-
mense ensemble de ces cartes, et à ne les faire figurer que
par des échantillons restreints comme dimensions et choisis
parmi ceux qui représentent le dernier mot des progrès réa-
lisés par le service d'état^major de chaque pays, aussi bien
sous le rapport de la précision du levé que sous celui de la
perfection typographique.
l'exposition géographique de MOSCOU. 245
Il est certain que l'œuvre incomparable exécutée par les
services géographiques militaires des diverses nations de
Tancien et du nouveau monde méritait, dans une exposition
géographique universelle, de tenir le premier rang, et
d*être développée et admirée dans tous ses détails. Mais si
Ton avait voulu metti^e sous les yeux des visiteurs Tensem-
ble de cette œuvre magistrale, il aurait fallu pour chaque
nation un bâtiment entier. Le comité d'organisation l'a
compris et il s'est borné à rappeler ces cartes par de
simples extraits qui en permissent la comparaison, pour lais*
ser la place à d'autres documents plus nouveaux et moins
connus.
Nous n'entreprendrons pas de faire ici le parallèle entre
les œuvres cartographiques des états-majors militaires
des différentes nations. Cette question a fait l'objet d'assez
de controverses techniques, a été traitée spécialement et à
fonda diverses reprises d'une façon trop compétente et trop
circonstanciée, pour que nous y revenions dans un compte
rendu qui ne peut être qu'un aperçu général de l'exposi-
tion et où cette discussion n'est qu'accessoire et incidente.
La question peut être considérée comme vidée, ou du
moins ce n'est pas ici le lieu de la trancher. Le comité
d'organisation de l'Exposition n'a pas essayé de montrer
toutes les œuvres ni même les œuvres les plus récentes
des états-majors ou des services publics qui ont pris pour
canevas les cartes d'état-major, en les modifiant à tel ou tel
point de vue particulier. Il s'est borné, avons-nous dit, à
juxtaposer, à titre d'échantillons comparatifs, quelques
carrés des cartes les plus récentes et les plus modernes
qu'aient produites les services d'état-major ou les autres
services publics de divers pays.
Sans vouloir faire aucun parallèle, nous dirons seule-
ment que la cartographie militaire française faisait fort
bonne figure à côté de celle des autres nations : si certaines
cartes anglaises gravées à grands frais paraissaient l'em-
SOC. DE 6É06R. — 2* TRIMESTRE 1893. XIY. — 17
246 l'exposition géographique de moscou.
porter sur les n&tres par la finesse et la perfection de la
gravure et par la netteté apparente du dessin, certaine-
ment les cartes françaises leur étaient supérieures par la
précision du levé et par le caractère mathématique des
méthodes de représentation du terrain.
11 en est de même pour les comparaisons avec les autres
nations de l'Europe. Si les cartes militaires de certaines
d'entre elles l'emportent par quelques côtés sur les cartes
françaises, elles sont incontestablement inférieures sous
d'autres rapports et nous pouvons, en somme, nous féliciter
du résultat final.
Le seul point sur lequel la cartographie militaire fran-
çaise s'est montrée réellement, non pas au-dessous, mais
en arrière de certains autres pays, c'est en ce qui concerne
les cartes à grande échelle, avec courbes de niveau exactes,
cartes moins utiles encore au point de vue stratégique que
pour les avant-projets de presque tous les travaux publics.
Certes l'excellente carte en quatre couleui^, au 1/20,000,
dressée par notre génie militaire et qui occupait à l'exposi-
tion de Moscou une place d'honneur, ne le cède en rien, ni
pour la clarté, ni pour l'exactitude, ni pour la perfection
typographique^ à ce que nos voisins ont produit de mieux
dans le môme genre. Mais cette carte n'existe encore que
pour les environs de Paris et les environs immédiats de
quelques places fortes. Nous ne possédons rien, en France,
jusqu'à présent, qui puisse soutenir la comparaison avec
l'admirable carte d'Alsace-Lorraîne au i/S5,000, ni avec les
belles cartes suisses aux échelles analogues. Il faut espérer
que cette lacune sera comblée* Dans tous les cas notre ou-
tillage technique nous permettrait dès à présent de le faire,
et notre matériel cartographique militaire, complété par
les pians de notre cadastre et par les travaux si précis et si
admirables que poursuit, depuis des années, le service du
nivellement général de la France, est à même d'exécuter,
quand nous le voudrons, une carte générale de notre pays.
l'exposition géographique de MOSCOU. 347
à grande échelle, supérieure à tout ce qui existe à Tétran-
ger. Il n'en faut pas moins reconnaître que, quant à présent,
nous sommes en retard dans la réalisation de cette œuvre
où d'autres nous ont devancés.
Sans insister plus longtemps sur ce parallèle, nous dirons
simplement quelques mots des cartes de l*état-major
rasse, qui sont parmi les moins connues, et qu'il est parti-
calièrement à propos d'examiner dans les circonstances
qui nous occupent.
En ce qui concerne l'ensemble de l'œuvre cartographique
de rétat-major russe, un coup d'œil jeté sur la superficie
territoriale à laquelle elle s'applique, comparativement &
celle qu'occupent sur le globe les possessions des autres
nations, suffit pour en faire deviner d'avance les côtés
faibles. On n'a pu appliquer au levé et à la représentation
de chaque hectare de terrain ni le temps, ni la dépense
qu'on y aurait affectés dans d'autres pays.
En regard de ces côtés nécessairement sacrifiés, l'œuvre a
des qualités remarquables qui auraient pu lui manquer et
qui résultent uniquement de l'habileté et de la justesse de
Tues du service qui a dirigé son exécution.
L'immense étendue de Tempire russe, le peu de densité
de la population et le peu de valeur du terrain, enfin les
limites budgétaires des crédits affectés à l'œuvre cartogra-^
phique empêchaient d'adopter certaines échelles ou de re-
chercher certains perfectionnements typographiques appli-
cables à des pays plus petits et plus peuplés, comme la
Suisse et la Belgique. D'autre part le peu d'importance des
accidents orographiques du sol, du moins dans toute la par-
tie européenne du territoire russe, rendaient inapplicables
ou inutiles certains procédés de représentation du relief.
Aussi l'état major russe n'a-t-il pas cherché à doter le
pays d'une carte rurale ayant toutes les qualités de préci-*
sion et de clarté que possèdent les caries similaires de cer-*
taines autres contrées. La portion centrale de l'empire i
248 l'exposition géographique de moscou.
domaine inconlesté de la nation, est moins bien figurée et
moins détaillée que ne le sont les territoires d'autres États
européens. Les détails à relever n'ont pas d'ailleurs la même
importance et si l'on avait voulu appliquer à l'immense ter-
ritoire russe les méthodes minutieuses et précises qui ont
pu être employées dans des pays comme la France, il se
serait écoulé des siècles avant que l'œuvre fût achevée.
L'étatp-major général a porté vers les frontières, vers les
parties périphériques du vaste empire russe, tout son effort
et tous ses soins, laissant l'intérieur du pays représenté par
des cartes suffisantes pour les besoins actuels, mais qui ne
sauraient atteindre ni la précision minutieuse, ni la grande
échelle, ni le luxe typographique des cartes d'état-major de
certaines autres nations. Les cartes du Caucase, des diver-
ses parties du Turkestan et des pays limitrophes, celles de
la frontière de Chine, celles de la Transcaspienne et de
diverses parties de la Sibérie, sont à cet égard de véritables
merveilles, surtout si l'on tient compte des énormes diffi-
cultés naturelles que présentait le terrain des contrées dont
il s'agit. L'énumération en serait trop longue : elle remplit
le volumineux catalogue des publications du service géo-
graphique de l'armée russe ^
m
L'un des points les plus intéressants, sinon même le plus
intéressant, de ceux qui s'imposaient immédiatement à l'at-
tention des géographes parmi toutes les matières de l'expo-
sition, c'était la série des explorations nouvelles. C'est aussi
ce point qui est de nature à intéresser le plus directement
notre Société.
1. Katalog knijnago geographitcheskago Magaùna; hdanié glavnago
chtaba, pri voiennoi typographig^ na 1892 god. — Saint-Pétersbourg,
typographie militaire, 1892«
l'exposition géographique de MOSCOU. 249
Soas ce rapport, le gouvernement russe parait s'être
préoccupé de donner l'aperçu des recherches de ses sa«
vants dans les pay» sur lesquels il a le plus récemment
étendu sa domination et aussi de faire l'inventaire de ses
conquêtes futures en Asie, bien plutôt que de réunir sous
les yeux des visiteurs le bilan complet des découvertes
faites par les explorateurs les plus célèbres des différentes
nations, dans les diverses parties du globe.
Au second point de vue qui vient d'être signalé, celui des
conquêtes futures, remarquons avec quelle activité les
Russes étudient et relèvent jusqu'à une immense distance
de leurs frontières actuelles, au milieu des difficultés natu-
relles les plus grandes, les pays qu'ils considèrent comme
devant rentrer un jour dans leur sphère d'action.
Les Russes, dans leur marche conquérante si rapide à
travers cette Asie dont ils possèdent maintenant la majeure
partie, ont toujours été non pas suivis, mais précédés par
des cartes qui assurément n'étaient ni complètes ni absolu-
ment exactes, mais qui étaient cependant suffisantes pour
leur donner les plus précieux renseignements stratégiques,
et qui, au point de vue de l'exactitude, ne le cédaient en
rien aux premières cartes que les Français arrivent péni-
blement à établir bien longtemps après l'occupation de
leurs nouvelles acquisitions coloniales.
Ces cartes, établies avec une vitesse qui tient du prodige,
sans bruit, sans éclat, dans des pays qui, politiquement,
n'appartiennent pas à la Russie et qui, au yeux des nations
d'Occident, semblent devoir exiger bien des années avant
de cesser d*être impénétrables, font le plus grand honneur
à l'audace et au savoir des explorateurs russes, à l'intelli-
gence et à l'activité des cartographes, à l'habileté et à la
clairvoyance de l'état-major.
C'est à établir ces cartes lointaines, si utiles et si diffi-
ciles, que s'est appliqué le service de l'état-major général,
négligeant forcément, pour le moment, l'étude de territoires
250 l'exposition géographique de Moscou.
plus proches et qu'en apparence il était plus naturel de
connaître d'abord. Il a pris les devants sur la marche des
armes russes au dehors et sur l'expansion de la civilisation
au dedans, au lieu de les suivre. Le résultat n'est guère dou*
teux et il sera digne de l'effort accompli : il donnera pro-
bablement à la Russie Tempire de l'Asie.
Aussi, pour en revenir à la place tenue par les explora-
tions géographiques dans l'exposition de Moscou, nous
dirons qu'à ce point de vue l'exposition était bien loin d'être
universelle et internationale.
Les travaux des nombreux explorateurs appartenant à
diverses nations qui, durant ces dernières années, ont fait
connaîtra à l'Europe le continent africain, et qui lui ont
permis d'en faire le partage au moins théorique, ces travaux
d'exploration qui, pour le monde occidental, constituent
le plus grand événement géographique de notre siècle,
paraissent avoir peu préoccupé les organisateurs de l'expo*
sition de Moscou et tenaient peu de place dans le pro-
gramme de celle-ci. Mais ce n'est pas à nous, géographes
d'Occident, de nous en plaindre, car nous connaissons toutes
les œuvres accomplies par les explorateurs dans le continent
noir, ainsi qu'en Amérique et en Australie, et nous sommes
bien moins au courant des dernières découvertes faites
dans la partie centrale de l'Asie.
Il aurait été bien difficile, d'ailleurs, pour ne pas dire
impossible, de centraliser dans une ville aussi éloignée des
autres «japitales et des autres pays que l'est Moscou, les
documents réunis par tous les grands explorateurs des
diverses nations. Le résultat n'en aurait pas valu la dépense.
Le gouvernement russe a libéralement couvert les dé-
penses nécessaires pour représenter dignement à Moscou
les œuvres de ses explorateurs nationaux. En l'absence de
toute subvention et de tout crédit spécial de leurs gouver-
nement respectifs, les explorateurs étrangers ont dû presque
tous s'abstenir. Ce sont donc exclusivemeni les explorateurs
l'exposition géographique de MOSCOU. 251
russes qui ont figuré à Moscou, et c'est par les soins du
Ministère de la Guerre qu'ont été présentées les œuvres des
principaux d'entre eux.
Chaque expédition avait son exposition spéciale, où elle
était représentée par des documents de premier ordre pour
les géographes : le général Prjéwalsky, son continuateur le
colonel Pievtzoff, le lieutenant-colonel Pou tiata, le capitaine
— aujourd'hui lieutenant*colonel — Groumbtchevsky, le
lieutenant-colonel Webel, les frères Groum-Grgimallo (sans
parler des nombreux savants dont les itinéraires ont été
moins lointains et les découvertes moins vastes ou moins
éclatantes, mais non moins intéressantes ni moins méri-
toires), ont constitué au cours de ces dernières années, une
brillante pléiade de voyageurs russes, qui ont accompli
dans le continent asiatique une tâche scientifique analogue
i celle que les voyageurs français, anglais, allemands, por-
tugais, italiens et belges ont menée à bien en Afrique.
Chacun des explorateurs précités avait à l'exposition de
Moscou son compartiment spécial, riche en révélations nou-
velles pour tous ceux qu'intéressent les progrès de la décou-
verte du globe.
Le grand explorateur Pijéwalsky, auquel revient de droit
le premier rang, était représenté par une exposition résu-
mant les explorations dans lesquelles il a fait connaître au
monde géographique les monts Tian-Chan, le bassin du
Lob-Nor et une partie du Thibet septentrional.
Dans son exposition posthume on remarquait une grande
carte donnant l'ensemble des itinéraires de ses quatre
voyages, un grand nombre de vues photographiques, les
textes de ses relations de voyage, d'autres photographies
représentant les parties les plus intéressantes des collections
formées par lui ou formées avec les matériaux rapportés
par lui, et que leur volume considérable ainsi que leur
variété n'avaient pas permis de détacher elles-mêmes des
musées auxquels elles appartiennent maintenant. Dans le
252 l'exposition géographique de Moscou.
môme groupe se trouvaient une quantité de papiers, diplômes
et pièces authentiques ayant appartenu à Prjéwalsky et qui
aujourd'hui ont un intérêt spécial, celui de rhistoire, enfin
on y voyait aussi le projet du tombeau que le gouvernement
russe a décidé d'ériger à l'endroit où Téminent explorateur
est mort au moment où il allait compléter ses découvertes
par un nouveau voyage. Cet endroit, situé près du grand lac
Issyk-Koul, sur sa rive sud-est, s'appelait autrefois Karakol;
il s'appelle aujourd'hui Prjéwalsk, du nom du grand
voyageur qui y est mort pour la science.
Son successeur et continuateur, le savant colonel Pievtzoff,
sous les ordres duquel ont continué à servir les anciens
collaborateurs du général Prjéwalsky, MM. Koslow et
Roborowsky, l'un zoologiste et l'autre botaniste, ainsi que
M. Bogdanowitch, le géologue bien connu, avait aussi orga-
nisé une exposition fort intéressante : elle comprenait
notamment la carte des pays explorés par leur expédition au
nord-ouest du Thibet (en 1889-1890-1891) à l'échelle de
80 verstes au pouce (1/3,360,000) la reproduction photogra-
phique de trois feuilles de leurs levés d'itinéraires, des
photographies de vues et de types, enfin un rapport préli-
minaire, le seul dont la rédaction soit encore achevée, sur
leur voyage à travers la Kachgarie.
L'expédition du colonel Poutiata était représentée par le
levé de son itinéraire au Khingan pendant l'année 1891, à
l'échelle de 5 verstes au pouce (1/210,000) ainsi que par le
texte du rapport préliminaire rédigé en 1892 sur cette expé-
dition.
Le lieutenant-colonel Groumbtchewsky avait envoyé, entre
autres documents, un série de vues et de types photogra-
phiés pendant son voyage de 1889-1890 sur le Haut-Pamir
et dans le nord-ouest du Thibet, une relation générale
sommaire de ses voyages, et un rapport abrégé sur son
expédition au Khandjoute et au Raskem.
Les frères Groum-Grgimallo, dont on connaît les admi-
l'EXPOSITIOIT géographique de MOSCOU. 253
râbles récoltes dans le domaine de l'histoire naturelle,
avaient envoyé des documents géographiques de premier
ordre : la carte détaillée de leur itinéraire dans le nord de
Tempire chinois en 1889-1890, à l'échelle de 100 verstes au
pouce (1/4,200,000); une carte de la région des sources de
l'Amou-Daria, avec le tracé des itinéraires de leurs voyages
antérieurs, en 1885, 1886 et 1887; un levé du lac Kou-Kou-
Nor et de ses environs, à l'échelle de 5 verstes au pouce
(1/210,000) ; la reproduction d'une partie de leurs levés
d'itinéraires; une brochure donnant sommairement la des-
cription des localités explorées par l'expédition de 1889-
1890; enfin un album de vues et de types ethnographiques.
L'expédition coréenne du lieutenant-colonel Webel(1889)
avait fourni des matériaux d'un haut intérêt géographique.
On voyait dans le compartiment qui lui était réservé : une
carte topographique du voyage de Webel en Corée à l'échelle
de 100 verstes au pouce (1/4,200,000), un levé d'itinéraire
depuis Kien-Fou jusqu'à Séoul, en 6 feuilles, à Téchelle de
5 verstes au pouce (1/210,000) et une relation de l'expédi-
tion. Enfin, à cette exposition étaient annexés : une carte
de la Corée à grande échelle, formant 22 feuilles, dressée
et dessinée par les Coréens et rapportée en 1889 par le
lieutenant-colonel Webel ; une carte de l'empire chinois,
dressée par Matusewsky et Nikitine, en 1888, à l'échelle de
125 verstes au pouce (1/5,250,000); enfin un aperçu géo-
graphique de l'empire chinois, par Matusewsky (1888).
Nous avons donné cette énumération avec quelque détail,
parce que ces documents, pour la plupart inédits, qui sont
relatifs aux explorations les plus récentes de la partie cen-
trale du continent asiatique, sont de nature à intéresser tout
particulièrement la Société. Nous allons indiquer plus
sommairement et sans entrer dans les détails, malgré leur
importance, les autres documents composant le reste de
l'exposition du Ministère de la Guerre.
254 l'exposition géographique de moscou.
IV
Le Ministère de la Guerre, le mieux outillé de tous les
services publics au point de vue des travaux géographiques,
était aussi celui qui tenait à l'exposition de Moscou la place
la plus considérable.
A cetégardy le général Wannowsky, Ministre de la Guerret
et le général d'Obroutcheff, chef de Tétat-major géuéraly
avaient prêté à l'exposition l'appui et le concours le plus
complet et le plus efficace.
Sans entrer dans le détail des nombreux travaux et docu-
ments présentés par ce Ministère, nous nous bornerons à
ajouter à l'énumération des travaux d'exploration dont il a
été question ci-dessus l'indication sommaire des divisions
principales de cette exposition, afin de donner une idée de
son plan général.
A la tête delà section de géographie militaire, se trouvait
le chef de Tétat-major du gouvernement de Moscou, le
lieutenant-général Doukhovsky; ses collaborateurs étaient
le lieutenant-colonel K.-A. Eondratowitch, le capitaine
G.-M. Nekrachewitchy le lieutenant-colonel A,-D, Kachkine,
détaché spécialement par la direction générale du génie, et
un topographe, M. J.-M. Kolomine.
Dans cette section l'on voyait d'abord les matériaux
groupés, choisis et préparés parle comité d'études del'état-
major général, sous la direction du général Feldmann, puis
les documents de la section de topographie militaire réunis
suivant les indications du général Stiebnitzky, le savant vice-
président de la Société impériale de Géographie de Russie,
l'exposition organisée par le Service du génie, par les soins
du général Savélieff, enfin celle de l'Intendance générale.
Les documents topographiques et les cartes d'état-major
relatifs au Caucase, à la Sibérie et au Turkestan, exposés
l'exposition géographique de MOSCOU. 255
parles trois sections topographîques del'état-major général
dont les sièges sont à Tiflis, Omsk etTachkent, étaient con-
sidérables et des plus intéressants. Certes, aucun des ser-
vices coloniaux français, ni au Tonkin, ni au Sénégal, ni
même en Algérie, ne serait en mesure de produire de
pareilles œuvres, sinon comme levés topographiques sur le
terrain, du moins comme report cartographique : car il est
i remarquer que la plupart de ces cartes sont dessinées,
gravées et tirées à Tachkent, à Tiflis, ou à Omsk. L'œuvre
de ces services topographiques, annexes du service central
de Saint-Pétersbourg, dépasse de beaucoup, comme étendue
des surfaces levées et comme rapidité d'exécution tant sur
le terrain qu'au cabinet, tout ce que nos services topo-
graphiques coloniaux ont jamais produit.
A la suite de ces remarquables travaux topographiques
il convient de citer les cartes et plans indiquant la marche
des travaux d'assèchement des marais entrepris dans la
Russie centrale par le général Jilinsky. Le dessèchement
des marais situés dans le haut bassin du Dnieper et de ses
affluents, surtout dans le bassin du Pripiat, marais dont
la surface est égale à celle de la France entière, con-
stitue un problème géographique des plus intéressants,
dont nous n'avons pas l'équivalent dans nos pays. On sait
quelle précision minutieuse exigent les nivellements pour
les levés qui doivent servir de base à des travaux de
dessèchement de marais. A ce titre, l'œuvre du général
Jilinsky est aussi remarquable par la perfection du détail
que par l'ampleur de ses proportions et par la grandeur de
la tâche. Les documents géographiques relatifs à cette
œuvre comprenaient principalement, à l'exposition, une
carte en relief du bassin du Pripiat et une carte de la
Polessie, à Téchellc de 100 verstes au pouce (1/420,000).
Cette œuvre colossale, poursuivie avec autant de persévé-
rance que d'habileté, est actuellement du ressort du Minis-
tère des Domaines.
256 l'exposition géographique de MOSCOU.
Si, en ce qui concerne les docunoients nouveaux, les
explorations, les services locaux, en un mot ce que l'on
peut appeler la géographie analytique, l'exposition de
Moscou n*a eu qu'un caractère national ou local, plutôt
qu'international, en revanche, au point de vue de la géo*
graphie descriptive générale, celle que Ton peut appeler
synthétique, les documents exposés ont embrassé tous
les pays du monde, sans aucune exception; c'est à ce
titre que l'exposition géographique de Moscou mérite d'être
considérée comme universelle, comme l'est d'ailleurs^ dans
son acception la plus large, la science à laquelle elle était
consacrée.
Au reste, le matériel littéraire et didactique de la science
géographique, si longtemps négligé, a fait de tels progrès,
au cours de ces dernières années, et tantd'œuvres capitales
ont été menées à bien, que Ton peut maintenant décla-
rer terminée la tâche immense et en apparence presque
irréalisable, qui consistait à condenser, à grouper et à syn-
thétiser nos connaissances géographiques relatives au monde
entier.
A cette tâche, la France a dignement contribué pour sa
part, plus qu'aucun pays peut-être, et l'exposition nous a
montré, à côté de la Géographie universelle de Reclus, du
Dictionnaire de Géographie de Vivien de Saint-Martin, de
la collection du Tour du monde^ qui aujourd'hui a passé en
revue la totalité des pays du globe» les Mitteilungen de
Petermann, les Atlas de Kiepert et de Stieler, les diverses
publications de Justus Perthes à Gotha, œuvres qui suffi-
raient à elles seules à faire la synthèse générale des con-
naissances géographiques actuelles, même s'il ne venait pas
encore s*y ajouter d*autrea ouvrAges d'un mérite et d'une
ampleur presque temblable«| rxécutées dans d'autres pays.
l'exposition géographique de MOSCOU. 257
et dont quelques-unes seront énumérées plus loin à propos
des expositions des différentes nations.
VI
Tous les gouvernements étrangers n'avaient pas con-
tribué, par leurs envois, à l'exposition géographique de
Moscou, mais un très grand nombre de pays y étaient
représentés, soit par des collections et des cartes, soit par
des ouvrages ou des publications d'une importance capitale
émanant soit de particuliers, soit de corps savants, soit
d'associatioQS diverses. Les visiteurs pouvaient trouver là à
glaner une ample moisson de documents géographiques fort
intéressants et peu connus.
Nous passerons en revue ces pays étrangers par ordre
alphabétique, pour ne pas paraître entreprendre un classe-
ment que la diversité des éléments et l'égalité de mérite de
beaucoup d'entre eux rendraient fort difficile.
Angleterre. — L'Angleterre, représentée auprès du
comité de l'exposition de Moscou par M. Freshfield, secré-
taire général de la Société royale de géographie de
Londres, avait fait d'assez importants envois, consistant
notamment en échantillons de ses meilleures cartes d'état-
major relatives à l'Europe et en divers ouvrages dont
quelques-uns avaient trait à l'Asie. Cependant il est certain
que la question centre asiatique était bien loin d'être
traitée, du côté anglais, d'une façon aussi complète que du
côté russe. La géographie indienne n'était pas non plus ti;'ès
développée. Cependant il est impossible de ne pas parler de
l'atlas de géographie moderne de Keith Johnston et nous
signalerons les intéressantes photographies relatives au
chemin de fer de Quettah et au passage du col de Bolan par
cette ligne de pénétration qui de l'Inde s'enfonce dans le
sud de l'Afghanistan.
258 l'exposition géographique de Moscou.
Allemagne. — Dans les riches et importants envois faits
par l'Allemagne, nous citerons les nombreuses publications
de la maison Reimer à Berlin, les atlas de Kiepert, le travail
de Haussknecbt sur les routes d'Orient, l'atlas de Chine de
réminent géologue Richthofen, la carte d'Attique de Gur-
tius et Kaupert, la comptes rendus des voyages en Asie
Mineure et dans le nord de la Syrie, par Hermann Piechstine,
le relief de la surface terrestre de Lehr, etc.
Autriche. — L'Autriche était représentée de la façon la
plus brillante par les nombreuses publications de l'Institut
géographique Ed. Hôlzel de Vienne, par les cartes bien
connues de MM. von Haardt, Chavanne, Th. Fées, Le Mon-
nier, Supan, WolfT, Cemus, Dolezai, Kozem, Noë, Gustawicz,
Schubert, Schmidt,Letoscheck, etc., par les atlas de Haardt,
de Kozem, Schubert et Schmidt, Umlauft, Gustawicz, etc.
Les ouvrages de l'archiduc Louis Salvator, de Baumann, de
von Hochstetter, von Jedina, von Hesse-Wartegg, Umlauft,
Langl, les voyages de Junker, deProskowetz,dePenck, de
Simony, de Kettler, Hann, Kôppen, etc., constituaient pour
l'Autriche un apport bibliographique aussi considérable
qu'intéressant. Enfin l'Institut royal et impérial de géogra-^
phie militaire de Vienne a tenu la place qu'on pouvait
attendre de son importance et de la haute compétence des
autorités qui le dirigent.
États-Unis. — Les États-Unis étaient aussi très largement
et bien représentés, et, malgré les difficultés d'envoi résultant
de la distance qui sépare Moscou du Nouveau-Monde, leur
exposition n'avait rien à envier, comme importance, à celle
d'aucun des pays européens. Les magnifiques et considé-
rables publications du Geodetic Survey^ du Bureau of
Elhnology, et du Geological Survey, sont bien connues de
la Société et ont déjà été admirées en maintes occasions par
le public européen. A signaler aussi la nouvelle carte du
Mexique à 1/100,000% ainsi qu'une très importante série de
photographies représentant des vues, des panoramas, et des
l'exposition géographique de MOSCOU. 259
types ethnographiques du Nouveau Mexique, de rArizona
et du Colorado.
France. — Les envois du gouvernenoient français, dont il
a été question plus haut, comprenaient, outre ceux du
Service géographique de l'armée, divers travaux du Minis-
tère de l'Intérieur, dont le principal était la carte de France
à 1/100,000. Le Ministère des Travaux publics avait annoncé
plusieurs envois qui malheureusement sont arrivés trop
tard. Un certain nombre d'exposants français avaient
joint leurs envois à ceux du gouvernement. Parmi les
exposants particuliers, ht maison Hachette tenait incontes-
tablement la première place avec la Géographie universelle
de Reclus, le Dictionnaire de géographie de Vivien de Saint-
Martin, les Guides et les Monographies deJoanne,rincom-
parablecollection du TourduMonde^ les ouvrages didactiques
de Schrader, d'Onésime Reclus, etc., et les relations de
voyages de Binger, de Bonvalot, de Hocquard, de Lemon-
nier, de Grad et de tant d'autres. Puis les librairies Ch. Delà-
grave et Armand Colin présentaient un important apport avec
les ouvrages et les cartes deLevasseur, de Niox, de Vidal de
laBlache, etc. Les publications de l'École des langues orien-
tales vivantes et celles du musée Guimet ont été fort appré-
ciées par les visiteurs russes. La Société de Géographie avait
envoyé ses bulletins, comptes rendus et cartes les plus ré-
cents, c'est-à-dire ce qu'elle a publié depuis 1879, ainsi que
ses diverses publications non périodiques.
Italie. — L'Italie était représentée par des publications
assez nombreuses dont les plus importantes étaient celles
de MM. J.-B. Paravia et C*% par les travaux du Club alpin
italien et par les photographies de M» Vittorio Cella.
Pays-Bas. — Les Pays-Bas étaient représentés d'une façon
des plus intéressantes au point de vue géographique par les
travaux de l'Institut Royal pour Tétude des connaissances
relatives aux Indes Néerlandaises.
Turquie. — Le gouvernement ottoman avait envoyé des
26G l'exposition géographique de moscou.
publications scolaires servant à l'enseignement de la géo-
graphie en Turquie. M. Ilarionoff, consul général de Russie
à Smyrne, avait expédié plusieurs collections du plus grand
intérêt, comprenant notamment les publications du Musée
locale celles de l'École évangélique de Smyrne^ diverses
brochures sur Smyrne et Ephèse, une description du vilayet
d*Âîdin, etc., et aussi le grand ouvrage sur les costumes
populaires de la Turquie, ouvrage publié sous le patronage
de la commission impériale, à l'occasion de l'exposition de
Vienne en 1873. Enfin MM. Berggren et Abdoullah, de Gon-
stantinople, avaient exposé de bonnes collections de photo-
graphies.
Serbie. — La Serbie était représentée parles envois de
M. le professeur Titelbach, de Belgrade, comprenant des
collections de vues et de types.
Suède. — Parmi les envois de Suède, qui ont été assez
considérables, nous signalerons, outre les travaux hors
ligne du baron de Nordenskiôld, les travaux et publications
de la Swenska Sallskapetfôr anthropologie och géographie ^
la carte de Suède dressée par Tétat-major général à
l'excellente échelle de 1/100,000% la carte de la Laponie
suédoise à 1/200,000% et la carte hypsométrique de la Suède
méridionale à l/500,000«.
Suisse. — La Suisse s'est distinguée, entre tous les pays
étrangers, par le nombre et l'importance de ses envois
ainsi que par la perfection topographique de ses cartes. Nous
mentionnerons, entre beaucoup d'autres, les envois faits
par le bureau topographique fédéral de Berne, par le service
météorologique central de Zurich, par les éditeurs spéciaux
Hôfer et Bûrger, de Zurich, Schmidt et Franke, de Berne,
Schlumpf, Wûrster et Randegger, de Winterthur.
l'exposition géographique de MOSCOU. 261
VII
Le groupement des objets exposés, quoique parfaitement
clair et commode pour les visiteurs, n'a présenté rien de
particulier qui mérite d'être spécialement signalé ni qui soit
à noter dans l'intérêt de l'organisai ion des expositions
futures qui pourront avoir lieu chez nous.
La configuration du local, non spécialement construit
pour la circonstance, les retards dans Tarrivée des objets
exposés, qui sont parvenus à Moscou successivement, un peu
tard pour la plupart et sans que les dimensions ni l'im-
portance aient pu en être prévues et combinées à l'avance, la
nécessité de ne pas diviser les envois faits par les diverses
administrations* ou par les divers corps exposants, dont les
attributions empiétaient souvent les unes sur les autres,
ou se confondaient à certains égards tout en étant absolu-
ment disparates à certains autres, enfin les dimensions des
objets et la nécessité de les adapter tant bien que mal aux
emplacements dont l'on disposait, tout cela a imposé aux
organisateurs des sujétions qui ont relégué au second plan
la recherche du classement systématique.
Aussi n'avons-nous rien à signaler comme combinaison
ingénieuse ou nouvelle dans l'agencement et dans l'instal-
lation de l'Exposition : ses organisateurs, n'ayant pas la
faculté de faire construire des locaux spécialement adaptés
àcet usage, avaient renoncé à toute prétention à cet égard.
Tout l'intérêt consistait dans celui que présentaient par eux-
mêmes les objets exposés.
Si donc, passant en revue les diverses salles qui formaient
une longue enfilade irrégulière, sans disposition se prêtant
aune combinaison méthodique, nous examinons les objets
exposés dans l'ordre où ils se présentaient aux yeux à par-
tir de l'entrée, nous signalerons les divers groupes ou
numéros suivants, dont l'énumération suffira à donner une
soc. DE 6É06R. ^ 2* TRIMESTRE 1893. XIY. — 18
2d2 l'exposition géographique de mosgou.
idée de l'ensemble et de l'aspect général de rËxposition.
La salle n"* 1 était consacrée à l'exposition du Ministère de
la Guerre. Dans la salle ainsi que sur les murs, décorés de
trophées, de drapeaux et de panoplies, étaient disposés des
cartes, des plans, des vues, des diagrammes, des photogra-
phies, ainsi que les portraits des principaux explorateurs
russes qui se sont distingués en Asie pendant ces dernières
années, et qui, presque tous, appartiennent à l'armée.
Une moitié de la salle était réservée aux cartes et aux
plans envoyés par les services topograpbiques locaux de
Tachkent, Omsk et Tiflis, c'est-à-dire par les services spé-
ciaux qui relèvent respectivement des gouvernements géné-
raux du Turkestan, de la Steppe sibérienne et du Caucase.
Dans cette même section il faut signaler les modèles du
matériel du chemin de fer transcaspien. Ces modèles, que
nous avions déjà vus en 1890 à l'exposition du Tach-
kent, sont intéressants et d'une exactitude minutieuse.
Ils sont dus à l'initiative du général AnnenkoCT et ont été
exécutés par les soins personnels du prince Michel Hilkoff,
ancien chef du service de la construction du chemin de fer
transcaspien, aujourd'hui inspecteur général des chemins
de fer de l'empire, qui a dirigé lui-môme tous les détails
delà confection de ces modèles. A signaler aussi le plan en
relief du Turkestan russe, comprenant les trois provinces
du Syr-Daria, de Samarkandeetdu Ferghanah, et s'étendant
môme au delà de ces limites politiques, ainsi que celui delà
vallée de l'Amou-Daria aux environs de Tchardjoui.
Dans les vitrines se trouvaient de très nombreuses et
remarquables photographies (vues et types) relatives au Tur-
kestan^ à la Sibérie, à la Mongolie, aux montagnes du Cau-
case. Sur les tables étaient accumulés les albums et les
publications de la Société impériale de géographie de Russie,
les albums envoyés par l'amiral Possiets, par le colonel Bo-
gaïewsky, les publications do l'Académie des Sciences de
SaintJ^étersbour^ et dai autres corps savants de Russie.
L
l'exposition géographique de MOSCOU. 263
La salle n* 2 était consacrée aux expositions du Ministère
des Travaux publics, du Service hydrographique, de l'Admi-
nistration des postes et télégraphes et de la Société pour le
développement et l'encouragement de la marine marchande.
Il s'y trouvait aussi des albums, des photographies et des
diagrammes ayant trait aux chemins de fer ou aux questions
maritimes.
Dans la salle n° 3 étaient les cartes et les publications
du Ministère des Domaines, et en particulier du Départe-
ment des Mines ; le Comité géologique et la Société minéralo-
gique étaient particulièrement bien représentés. Dans cette
môme salle étaient placées aussi l'exposition de l'Adminis-
tration forestière, celle des services concernant l'agriculture
et l'industrie rurale, ainsi que les publications du Ministère
des Finances, du Comité central de statistique et de l'Obser-
vatoire de physique.
Là encore se trouvaient les publications des administra-
tions provinciales parmi lesquelles il convient de citer en
première ligne celles des gouvernements de Nijni-Novgorod
et de Poltava. Puis venaient les cartogrammesda professeur
A.-Th. FortunatofT, les tableaux figuratifs du mouvement des
migrations, par M. D,-M. GolowotchelT, ainsi que des cartes
et diagrammes relatifs à diverses régions et à Thypsométrie,
à la répartition des forêts, à l'extraction du sel, etc., cartes
dues à MM. de Tillo, VoieîkofF, Listoff, Domansky, etc.
Dans un panneau vitré se trouvaient les produits de l'Asie
orientale et méridionale ainsi que des photographies relatives
&ces régions, constituant la collection de M. N.-L. Gondatti.
La salle n"* 4 était occupée par l'exposition du cabinet
géographique de l'Université de Moscou, ainsi que par les
documents et collections d'origines diverses, ayant trait à
l'histoire de la géographie, et en particulier à l'histoire de la
géographie de la Russie. Pour ce qui concerne spécialement
ce dernier point, les collections étaient fort complètes^
Parmi les exposants principaux qui ont contribué à cet
264 l'exposition géographique de mosgou.
ensemble se sont distingués : le baron de Nordenskiôld, la
bibliothèque de l'Université de Moscou, M. M ikhoff, M. Bas-
nine; nous citerons aussi, dans le même groupe, les albums
photographiques de la maison Rauser et de M. Moribel,
et la collection d'instruments d'anthropologie fournie par
M. le professeur Schwobe.
La salle n"* 5 était consacrée à peu près exclusivement aux
expositions du bureau géodésique et de l'institut Constantin.
Ce dernier établissement avait exposé deux remarquables
séries, l'une d'instruments géodésiques, l'autre d'instruments
météorologiques. On voyait aussi dans cette salle une carte
générale, en relief, de l'empire russe, figurée sur un segment
de sphère où les possessions du tzar s'étendent triomphale-
ment, occupant à peu de chose près le quart de la surface
continentale du globe. Tout près se trouvait un fort beau
plan en relief de Moscou, et sur les murs étaient exposés de
nombreux diagrammes et cartes météorologiques représen-
tant le climat de diverses contrées, eten particulier celui de
Moscou ; les cartes étaient envoyées les unes par le profes-
seur A.-I. Yoieïkoff, les autres par le cabinet géographique
de l'Université de Moscou.
La salle n* 6 était nominalement consacrée à la géogra-
phie, à la statistique et à l'ethnographie de la Russie et des
pays slaves. A ce titre, à côté des objets incontestable-
ment russes, sinon slaves, objets constituant les exposi-
tions particulières des deux villes de Moscou et de Saint-
Pétersbourg, lesquelles se faisaient vis-à-vis, ou bien
comprenant les vues, cartes, photographies du Caucase, de
la Grimée, de la Russie centrale, occidentale, méridionale,
orientale, septentrionale, de la Russie Blanche, Rouge, des
cartes de la Nouvelle-Russie, de la Sibérie, de la Mandchou-
rie russe, on avait groupé les photographies et vues de la
Serbie, de la Bosnie, de l'Herzégovine, du Monténégro, ainsi
que d'autres provenant des pays tchèques, voire même celles
de la Grèce et de Constantinople, qui plus tard, sera peut-
l'exposition géographique de MOSCOU. 265
être la troisième capitale du grand empire gréco-slave. On
avait annexé aussi à ce futur domaine du panslavisme la
Palestine, remarquablement représentée par des vues fort
nombreuses et d'une belle exécution, dues à divers voya-
geurs et photographes.
Le Caucase était représenté par de nombreuses vues et
deux faces de la salle étaient occupées par des objets d'eth^
nographie nombreux et fort curieux provenant surtout de la
Russie Blanche, de l'Oural septentrional, de la Sibérie méri-
dionale et du district de l'Amour.
Les salles n** 7 et 8 étaient réservées aux sociétés ou éta-
blissements géographiques privés de la Russie et de l'étran-
ger. Indépendamment des publications faites par les di-
verses sociétés de géographie ou par les principaux éditeurs
spéciaux, on voyait dans ces salles les modèles des cartes,
plans en relief, globes terrestres, atlas scolaires et
autres objets servant à l'enseignement.
Dans la salle n? 7 se trouvaient aussi des séries de photo-
graphies et de vues panoramiques des Alpes, des mon-
tagnes d'Algérie, et des territoires du Far- West aux États-
Unis. Une place avait été réservée pour le Ministère des
Travaux publics de France, dont les envois sont malheureu-
sement arrivés trop tard.
Enfin la salle n"* 9 organisée par le général Gloukhovskoy,
chef de la mission topograpbique du Bas-Oxus, était dé-
corée de tapis d'Orient et d'étoffes provenant du Turkestan.
On voyait là les documents relatifs à l'exploration de l'an-
cien lit de l'Amou-Daria, exploration dirigée il y a quelques
années par le général Gloukhovskoy et dont les résultats
considérables sont encore inédits.
Là aussi étaient réunis les documents relatifs à l'explora-
tion des rives et du fond de la mer Caspienne et de la mer
d'Aral, documents fort intéressants dont la majeure partie
a été envoyée par les Ministères de la Guerre et de la Ma-
rine.
266 l'exposition géographique de Moscou.
Vlll
En outre de ces neuf salles consacrées à l'exposition géo-
graphique proprement dite, deux autres salles qui les précé-
daient, situées au même étage du palais historique et placées
sous le même contrôle, étaient affectées à l'exposition d'ar-
chéologie préhistorique, accessoire du congrès d'anthropo-
logie et d'archéologie préhistorique et connexe de l'exposi-
tion géographique.
Ces collections formées en partie dans diverses contrées du
monde entier, mais en majeure partie dans le Caucase, la
Sibérie, le centre et le sud de la Russie, étaient à la fois re«
marquables par la beauté des objets qui les composaient,
par leur nombre et par leur variété, comparée à l'uniformité
des quelques types sur lesquels nos archéologues d'Occident
ont eu à exercer leur sagacité.
On sait combien sont abondants et curieux les débris,
bijoux, ustensiles et objets d'art divers, que nous ont livrés
dans ces dernières années et que recèlent encore les tumuli,
les ruines ou les sépultures du sud de la Russie et du Cau-
case.
Les diverses périodes de l'âge de pierre et de l'âge de
bronze, beaucoup moins défluies encore dans ces régions
que dans l'Europe occidentale, et, dans tous les cas, beau-
coup plus prolongées vers les temps modernes, ont laissé
des documents plus parfaits, plus variés et souvent plus ar«
tistiques que tout ce que nous connaissons en France.
D'un côté ces objets de pierre et de métal se lient aux
premiers tâtonnements des débuts les plus obscurs et les
plus mystérieux de l'humanité; d'un autre côté ils se rat-
tachent par des transitions curieuses et difficiles à analyser
aux spécimens si artistiques et si parfaits que l'art grec et l'art
romain ont semés autour du Pont-Euxin, dans la Tauride
et dans toute la partie du sud de la Russie qui formait ou
l'exposition géographique de MOSCOU. 267
avoisinait rancien royaume du Bosphore cimmérien; par
d'autres côtés, ils se continuent dans certaines régions,
telles que le Caucase, jusqu'au moyen âge, ou dans d'autres,
comme la Sibérie, jusqu'aux temps modernes, et se re-
lient aux anciens monuments, si nombreux et si étranges,
des civilisations géorgiennes, arméniennes, ainsi qu'à ceux
d'autres civilisations barbares dont nous ne connaissons
même pas les noms ni les enchaînements.
Bien que cette partie de l'Exposition ne soit pas, à propre-
ment parler, du ressort de la géographie pure, nous la dé-
crirons avec quelques détails à cause de son haut intérêt et
de la nouveauté de beaucoup des objets exposés.
La liste des matériaux constituant cette partie de l'expo-
sition ne figurait pas dans le catalogue de l'exposition géo-
graphique, rédigé et publié par M. le professeur Anoutchine.
Hais ces deux salles formaient l'objet d'un catalogue spé.
cial qui a été inséré dans l'un des volumes de matériaux pu-
bliés par la commission du congrès ^
Auprès des types bien connus, envoyés de l'Europe occi-
dentale comme termes de comparaison, et représentant lea
documents classiques de l'âge de pierre, on voyait — et
cette juxtapositiop était des plus intéressantes — une foule
d'objets d'os, de pierre et de métal découverts dans diverses
parties de l'empire russe et formant de véritables trésors
pour les études des archéologues.
A côté des envois de M. Ghauvet, de Ruffec, composés
d'objets de l'âge de pierre recueillis dans la Charente et la
Dordogne, à côté de ceux du baron de Baye, composés de
i • Conifrè9 mtémationaux iP anthropologie et d'archéologie préhiito^
torique et de zoologie. Matériaux rassemblés par le comité d^organisa"
lion des congrès et touchant les expositions^ les excursions et les rap^
ports sur les questions touchant les congrès. — Cette publication a été
dite sous la direction d*une commission dont le président était M. Jean
Bumouchel et qui avait pour membres les professeurs Bogdanoffy Ka-
wialsky et Koulaguine . Les rédacteurs et traducteurs étaient MM. F . Tastwin,
A. Tastwin, S. Sloutsky, P. Stralzoff, A. Zagovallo et E. Fondet.
268 l'exposition géographique de hosgou.
silex, d'objets gaulois et franks recueillis surtout en Chacn-
pagne, à côté des objets de l'âge de pierre trouvés dans les
tumuli et les tombeaux préhistoriques du Danemark par
M. Samokvassoff, à côté de la remarquable collection de
M. Steudel, composée d'objets en silex, en pierres polies^en
os, en fer et en bronze, provenant des bords du Rhin ou du
Danube, ainsi que des palafittes du lac de Constance, on
voyait, dans la première salle, une collection de silex et de
haches polies provenant du gouvernement de Witebsk et
présentées par M. RomanoiT, les silex, débris de poteries
ornées, dents de sangliers^ cornes d'élans, etc., réunis par
le R. P. Bourtzoff dans le gouvernement de Toula (Russie
centrale), les silex, poteries et restes de cuisine rassemblés
par le R. P. Préobrajensky dans le district de Béleff (même
gouvernement). Les fragments de poteries compris sous
les numéros 2, 5 et 11 étaient vraiment remarquables par
la délicatesse de leur décoration. Près de là se trouvaient
aussi des haches en pierre polie, présentées par le Comité
statistique de Kowno, d'autres haches polies provenant de
Kamenietsk-Podolsk et envoyées par M. Greim, des silex
de l'époque néolithique, armes de pierre polie, pierres à
frondes, dents de rhinocéros, etc. , collectionnées dans le dis-
trict de Zariansk (gouvernement de Wia(ka) et exposées par
M. Kybardine, la collection particulière de M. Romanoff,
comprenant de belles armes polies, en diorite verte, prove-
nant du gouvernement de Witebsk. Le gouvernement de
Mohilew avait fourni également une grande quantité
d'armes de pierre du même type.
A citer au premier rang la collection du prince Poutiatine,
comprenant des restes de la faune fossile de la station néo-
lithique de Bologoye (gouvernement de Twer), des armes
en pierre, en bois, et des poteries avec ornements de la pé-
riode néolithique (même provenance), et, comme points de
comparaison, des estampages d'empreintes recueillies sur
des poteries similaires de l'Amérique du Nord.
l'exposition géographique de MOSCOU. 269
Le musée de la ville de Twer avait exposé une collection
des plus variées d'armes de pierre lui appartenant.
Puis venait la collection de M. Pérédolsky, de Novgorod,
présentant le tableau de la civilisation à l'époque néoli-
thique sur les bords du lac Ilmen. Une collection d'objets,
appartenant à la Société des sciences de Wladivostok, com-
prenait des armes en pierre polie, de formes diverses, des
pointes d'outils en os et en ardoise provenant de la Sibérie
orientale.
De la même région, des silex de l'époque néolithique, des
haches en pierre polie et des bouts de lance en métal,
avaient été envoyés par M. OtchinikoiT, de la ville d'Olek-
minsk, gouvernement de Yakoutsk.
M. SavenkofF, directeur de l'institut pédagogique de Kras-
nolarsk, a envoyé un intéressant croquis géologique de la
vallée du Yénisséî, et aussi des débris de poteries ouvragées
provenant d'une station néolithique qu'il a découverte à
l'embouchure de la Basaîcha, affluent du môme fleuve.
La remarquable collection Elénieff nous présentait 24 car-
tons remplis de silex de l'époque néolithique, armes en
pierre polie, objets en os, débris de poteries ornées, dé-
couverts dans une caverne à l'embouchure de la Birioussa,
autre affluent du Yénisséî.
La riche collection sibérienne de M. SavenkofiT, rendue plus
particulièrement intéressante encore par des plans et caries
des environs de Krasnoîarsk et des bords du Yénisséi, figu-
rant les emplacements exacts de ses découvertes archéolo-
giques, nous a montré en quantité des armes en pierre de la
période paléolithique, des os de renne sculptés et des
dents de mammouth travaillées, ainsi que des crânes de
chiens et de cerfs provenant de fouilles faites dans le lôss
sur les pentes du mont Afontoff (près Krasnoîarsk), des
armes en pierre de la période néolithique et des os travail-»
lés, trouvés en môme temps que des ossements humains,
dans les bancs de sable des bords de la Basaîcha. Les crânes
270 l'exposition géographique de hosgou.
humains et des débris de poterie de la même station sont
vraiment intéressants, mais ce qui nous conduit à donner à
ces objets une date historiquement peu ancienne ou du
moins à faire remarquer combien la période néolithique a
dû se prolonger en Sibérie jusque près de nos jours, c'est la
présence, parmi les trouvailles de ce gisement, de figures
d'élans d'un fini et d'une exactitude admirables, ainsi que
d'une petite idole représentant un hibou et pareille aux
idoles de bronze de Sibérie.
La seconde salle, non moins riche que la première, conte-
nait la collection du musée de Minoussinsk, composée d'ob-
jets de bronze trouvés sur le haut Yénisséï, et aussi les
bronzes de M. Savenkoff, provenant de la Basalcha, et parmi
lesquels se trouvaient un mors, des armes, et un vase de
bronze de la forme que les savants russes ont appelé a vase
scythe » ainsi que des crânes provenant des tumuli en
Sibérie.
A citer aussi la superbe collection du musée de l'univer-
sité de Tomsk, comprenant des bronzes de Minoussinsk, des
objets trouvés dans les monuments mégalithiques, des idoles
en bronze représentant des hiboux et des chauves-souris,
une idole du dieu solaire et autres figures symboliques.
La collection du professeur Samokvassoff, déjà très cu-
rieuse par elle-même, est rendue particulièrement intéres-
sante par l'essai de classification systématique qu'elle pré-
sente. M. Samokvassoff a été conduit par une longue étude
à admettre, pour les sépultures anciennes de la Russie, quatre
époques : Vépoque cimmériennBy ou âge de la pierre et du
bronze, Vépoquescythe ou sarmate; Vépoque slave; Vépoque
des Polovetz et des Tartares.
La collection de M. J. Slowtzoff présente des armes en
pierre provenant des environs de Tûmen, gouvernement de
Tobolsk, et trouvées pour la plupart dans les anciens goro^
ditchéSf sortes d'oppida préhistoriques.
Le musée de Riazan et celui de Twer ont envoyé deux se-
l'exposition géographique de MOSCOU. 271
ries d'objets trouvés dans les kourgânes (tumuli) de ces
deux gouyernements.
Les fouilles du général Brandenbourg dans le district
de Novaîa-Ladoga (gouvernement de Pétersbourg) ont été re-
présentées par de nombreux objets et dessins d'objets ayant
de curieuses analogies avec les objets Scandinaves et mériens.
Nous avons gardé pour la fin la magnifique collection de
la comtesse OuwarofTy comprenant des objets d'un caractère
artistique tout à fait supérieur, provenant de nombreuses
fouilles dont les principales ont été exécutées sur le versant
nord du Caucase, dans la région occupée aujourd'hui par
les Ossètes. Tous les musées d'Europe connaissent les magni-
fiques trouvailles faites à Kouban, à Komounta, à Koum-
boulta, à Goliaty à Lizgor, à Donifars, etc. Le plus grand
nombre des objets exposés à Moscou provenaient des nécro-
poles de la vallée de l'Ouroukh. Ce sont des objets de
verre, des bijoux d'or et d'argent, des perles de verre,
des plaques de bronze avec des figures de centaures, etc.
Enfin une série d'objets, qui depuis l'époque préhistorique
nous conduisent jusqu'au XIV* siècle, en nous montrant de
curieuses relations avec lart grec et invasions arabes, etc.
Beaucoup provenaient de Lizgor, d'autres de Zadalisk,
d'autres de Makhtchesk, sur la rive gauche de rAïgomi-
Don, afQuent de l'Ouroukh. Vaoul de Tli, sur le versant
sud de la grande chaîne, a également fourni un important
contingent de bronzes et de poteries.
Enfin la Société archéologique de Moscou a exposé la
riche et curieuse collection d'objets en os, bronze, fer et ar-
gent recueillis par M. Spitzine au cours de l'exploration
officielle qu'il a faite des goroditchés du gouvernement de
Wiatka, ainsi que la collection plus moderne formée par
M. Pervoukhine dans les goroditchés du môme gouverne-
ment (diMrict de Glassoff). La date de ces derniers objets,
dont beaucoup présentent un caractère mérien, nous est
donnée par des monnaies arsacides et sassanides, qui s'y
272 l'exposition géographique de moscou.
trouvaient jointes.Les plus modernes sont du yiipâu x* siècle.
Les objets de la collection Spitzine sont plus anciens.
IX
Par rénumération déjà longue, et pourtant sommaire,
car elle n'indique que des catégories d'objets, que nous
avons donnée en indiquant le plan général de l'exposition,
on voit qu'il serait impossible de citer ici tous les éléments
intéressants ou nouveaux qui s'y sont trouvés réunis.
Le catalogue se composait de plus de 740 numéros, dont
chacun comprenait non pas seulement plusieurs objets,
mais plusieurs séries d'objets. Aussi est-il impossible d'en
fournir d'une façon complète l'aperçu ni l'analyse.
Cependant nous citerons, comme spécialement remar-
quables, en dehors des expositions organisées par les
différentes administrations publiques, et qui, naturellement
primaient en général par leur importance et par leur cadre,
ce qu'avaient pu faire les particuliers, les œuvres suivantes
dues aussi à des particuliers :
Les publications maritimes de S. A. L le grand-duc
Alexandre Mikhaîlowitch, les très remarquables cartes du
général de Tillo, président de la section mathématique de
la Société impériale russe de géographie (cartes hypsomé-
triques et hydrographiques de la Russie et cartes hypsomé-
triques de divers pays étrangers) ; l'œuvre du général Glou-
khovskoy, consistant en une énorme carte manuscrite, ne
comptant pas moins de 70 feuilles et résumant le travail si déli-
cat et si difficile du nivellement de l'ancien cours de l'Oxus
inférieur, ainsi que d'autres documents relatifs à l'exploration
des bassins de la mer Caspienne et de la mer d'Aral ; la grande
carte en relief du Turkestan, du général Baranoff; les nom-
breuses cartes, séries d'albums, etc., envoyées par l'amiral
Possiets, l'exposition du chemin de fer transcaspien due au
l'exposition géographique de MOSCOU. 273
général Ânnenkoff; la série des cartes, photographies et
publications spécialement relatives au gouvernement de
Tveri exposées par le conseiller intime A. K. Zeznewsky.
Le colonel Bogaîevsky avait exposé une fort intéressante
collection de tableaux, aquarelles et croquis, figurant des
localités de l'Altaï, du Saour et de diverses parties de la
Sibérie; quant au Caucase, il était particulièrement bien
représenté au double point de vue ethnographique et pitto-
resque : outre de très nombreuses photographies de ce pays,
on remarquait à l'exposition une série de tableaux et
d'études de types locaux, dont beaucoup étaient l'œuvre
de peintres renommés, et avaient une réelle valeur artis-
tique, en dehors de leur intérêt ethnographique. L'envoi
de cette collection était dû à M. K.-P. Yanowsky, curateur
de la circonscription scolaire du Caucase et à M. N.-K. Zeid-
litz, directeur du Comité statistique de la môme région ;
les riches collections ethnographiques de MM. E.-R. Roma-
noir, Sapouno£f et Sérébrine, jointes à quelques autres
envois de la même région^ avaient permis de constituer à
l'exposition une section spéciale relative à l'ethnographie
de la Russie Blanche, fort curieuse pour les étrangers, et
M. N.-L. Gondatti avait envoyé une nombreuse et très remar-
quable série de produits de TAsie orientale et méridionale.
Une ingénieuse idée, fort goûtée par le public, avait con-
sisté à installer un grand stéréoscope, prêté par M. Schwobe,
de Moscou, et cinq autres stéréoscopes avec vues sur verre,
système Lechenal, qui ont fonctionné pendant toute la durée
de l'exposition, grâce à l'obligeance de M. A.-A. Tolstonia-
toff.
Parmi les sociétés privées dont les œuvres nous ont
paru particulièrement intéressantes et remarquables au
point de vue géographique et dont l'exposition de Moscou
nous a révélé le succès et l'activité, nous citerons :
La Société pour l'exploration du district de l'Amour, cette
région si lointaine, naguère si peu connue et si déserte,
274 l'exposition géographique de mosgou.
annexée depuis si peu de temps par la Russie et qui, grâce
à l'activité merveilleuse et à Tinitiative énergique des con*
quérantSy est en train de devenir l'un des foyers de colonisa-
tion, d'expansion et presque de civilisation de l'empire
russe; la Société pour Tencouragement de la marine mar-
chande russe, dont l'exposition était particulièrement belle
et importante, aussi soignée dans le détail qu'intéressante
par son objet; la Société impériale de Palestine; la Société
de bienfaisance slave ; la Société d'archéologie, d'histoire et
d'ethnographie de Kazan, dont le champ d'études comprend
des questions si curieuses et si peu connues des archéologues
et des géographes occidentaux, et s'applique à cette région
que nous connaissons si peu, à cette ancienne Russie tar-
tare, qui a été Tune des sources, et la plus typique, la
moins empruntée à l'Europe et la plus nationale peut-être
entre toutes celles qui ont contribué à former la nationalité
russe moderne; la Société des amis de l'histoire naturelle
de l'Oural ; le Club alpin de Crimée.
De très nombreux exposants particuliers, dont nous re-
grettons de ne pouvoir, faute d'espace, citer les noms, avaient
envoyé des travaux, des collections, des cartes ou des vues
et des types ethnographiques représentés par des tableaux,
des dessins et surtout des photographies.
Il n'est pas besoin de répéter ici à quel point la photo-
graphie, comprise comme elle l'est maintenant, est pour la
géographie un puissant auxiliaire. L'exposition de Moscou
l'a prouvé une fois déplus. Indépendamment des voyageurs
et explorateurs qui tous, plus ou moins, sont forcés aujour-
d'hui de s'improviser photographes, des photographes profes-
sionnels et sédentaires,complètement outillés et installés dans
les parties les plus lointaines et les plus récemment con-
quises de l'empire russe, initient le monde européen aux
sites, aux monuments, à la topographie des localités qu'ils
habitent et des pays environnants dans un rayon souvent
très vaste. A ce titre, ces artistes sont de véritables explo-
l'exposition géographique de MOSCOU. 275
râteurs et ils méritent bien de la géographie. Ce sont devrais
voyageurs et de vrais ethnographes ou archéologues que les
photographes tels que MM. Tcharouchine (de Troltzkosavsk),
Ëngely Yermakofi (de Tiflis), Safono£f (de Kazan), Greim (de
Kamenietz-Podoisk), Bartchevsky (de Yaroslavl), Renard et
Scherer Nabholtz (de Moscou), etc.
La représentation de types locaux relatifs surtout au Cau-
case avait en outre tenté de nombreux peintres. Nous cite-
rons pour leur exactitude et leur mérite artistique les
tableaux de MM. Zankovsky^ Longo, Koltchine, Kôppen,
Bacbinjaghian, Gretchaninoff, Mme Nonné, et nous en pour-
rions citer d'autres encore.
Parmi les exposants étrangers h la Russie venait en pre-
mière ligue le professeur Nordenskiôld, qui, en outre
des travaux scientifiques de premier ordre qui lui sont per-
sonnels, avait exposé deux magnifiques collections de cartes
anciennes relatives les unes à l'univers entier, les autres à
la Russie en particulier. Nous mentionnerons aussi à part,
d'une façon tout à fait spéciale, pour leur belle exécution et
leur haut intérêt géographique, les superbes photographies
panoramiques du Caucase, représentant admirablement la
topographie d'une partie des principaux sommets de la
chaîne, par M. Gella.
Puis nous citerons encore comme ayant été fort remar-
quées dans des genres divers : la collection de photographies
faite au Turkestan russe, en 1891, par M. Paul Nadar; le
Daï'tsing'Wan-nyan''i-toung'tyan - sya-tsycuan-- toUj an-
cienne carte de l'Empire chinois, en quatre feuilles ; la carte
orograpbique d'Ecosse de Brion et Mac dure; le Cammer-
maycr Reisekart over det sydlige Norge, publié par
Per Nissen ; la Mapa hipsometrica de Espana y Portugaly
par F. de Botella. Ces trois dernières cartes ont servi de
canevas au général de Tillo pour la confection de magnifiques
cartes hypsomé triques.
276 l'exposition géographique de moscou.
Les envois faits par les divers services publics de l'empire
russe constituaient, comme Ton pouvait s'y attendre, le
principal noyau de l'exposition, car aujourd'hui la géogra-
phie pure ou appliquée, ainsi que ses annexes, la météoro-
logie, la statistique, la colonisation, etc., touche à la fois à
presque tous les rouages du gouvernement, comme elle
touche à toutes les branches de la science, et il n'est guère
d'administration publique où elle ne soit l'objet de travaux
et d'études plus ou moins considérables.
Les envois étaient d'autant plus importants que tous les
services publics avaient tenu à honneur de participer, dans
la limite de leurs ressorts respectifs, à enrichir une exposi-
tion qui mettait en valeur les grands progrès accomplis par
eux et par le pays au cours des dernières années.
Aussi l'exposition était-elle particulièrement riche et
bien réussie sous ce rapport.
Indépendamment des envois du Ministère de la Guerre,
dont nous avons déjà parlé, on remarquait les suivants :
l'exposition du Ministère des Domaines, et en particulier dans
celle-ci les envois du Département des Mines, si riche surtout
en ce qui concerne la Russie d'Asie; puis venaient ceux du
Département des Forêts, du Département de l'Agriculture
et de l'Industrie rurale. L% Comité géologique représenté par
son président, M. A.-L. Karpinsky, la Société de minéralogie,
enfin plusieurs géologues éminents, tels que MM. G.-N. Ni-
kitine et Th.-N. TchemitchefT, ont pris directement une part
active à l'organisation de l'exposition*
Le Ministère des Voies de communication a tenu la place
que l'on pouvait attendre d'un département auquel incombe
l'un des problèmes économiques, administratifs et géogra-
phiques les plus grands de notre époque : la pénétration
et la mise en relation rapides des diverses parties de l'im-
l'exposition géographique de MOSCOU. 277
mense empire russe, problème d'où l'on peut dire que dé-
pendent sa civilisation, son avenir tout entier, ainsi que son
rang parmi les nations civilisées. Parmi les divers services
de ce ministère nous citerons, comme ayant tenu une place
très importante au point de vue spécial qui nous occupe,
d'abord l'Administration des routes et des voies fluviales, puis
l'Administration temporaire des voies ferrées militaires, la
Section de statistique du même ministère, enfin la Com-
mission de construction des ports de commerce.
Le Ministère de la Marine a tenu à l'exposition, bien que
la Russie soit jusqu'à présent une puissance considérée
comme essentiellement continentale, une place des plus
distinguées. Le Service hydrographique de Russie mérite
une mention toute spéciale, et ses cartes et ses publications
relatives aux lacs du nord de la Russie, aux mers glaciales,
à la mer Baltique, à la mer Noire et à la mer d'Azof, sont
aussi remarquables par leur excellente forme, qu'intéres-
santes par leur objet. Ces documents ont, pour la plupart^
été réunis par M. K.-J. MikhaïlofF, sous-chef à ce ministère
et l'exposition en a été disposée par les soins du lieutenant-
colonel J.-B. Spindler.
Quant au Ministère de l'Instruction publique, il était re-
présenté par plusieurs de ses services : l'Académie impé-
riale des sciences et l'Observatoire de physique avaient envoyé
leurs publications et donné leur concours direct; la Biblio-
thèque impériale avait fait sortir de ses archives les cartes,
les documents, les manuscrits géographiques les plus rares
et les plus précieux. L'Université de Moscou avait égale-
ment prêté des documents précieux pour la géographie qui
sont conservés dans sa bibliothèque ou qui font partie des
collections de son cabinet géographique. Le Musée histo-
rique de Moscou, la Bibliothèque publique de Wilna, ont
activement contribué à enrichir l'exposition. La Société im-
périale russe de Géographie qui, comme on le sait, consti-
tue en Russie un corps beaucoup plus étroitement rattaché
soc. DE CÉOGR. — 2o TRIMESTRE 1893. XIY. — 19
i79 l'exposition GâOGRAPmQUE DE MOSCOU.
au goQTernement et plus soatenu par lui que ne Test en
France la Société de Géognipiiie, peut également être citée
ici, à la suite des autres sériées publics se rattachant au
Biinistète de nnstruction publique; elle avait pris à Y&l-
position la part qu'où pouvait prévoir. Parmi les sections
régionales, les sections circassienne et sibérienne et celle de
la Sibérie orientale, s'étaient particulièrement distinguées.
Le président de cette dffinière section, M. SoukiiatchefiT,
avait envoyé une précieuse et originale collection d'objets
relatifs au culte chamaniste et provenant des frontières de
la Chine et de la Sibérie.
Le Ministère de Tlntérieur était représenté par les nom-
breuses expositions particulières des administrations dépar-
temeatales, parmi lesquelles se sont distingués spéciale-
ment les gouvernements de Nijni-Novgorod, de Poltava, etc.,
par l'Administration centrale des Postes et Télégraphes
(dont l'exposition formait un groupe, organisé par M. N. Sla-
vinsky), par rAdmimstration pénitentiaire.
Le Comité central de statistique, dépendant de ce minis-
tère et qui a pour directeur M. N.-A. Trolnitzky, conseiller
intime, a envoyé d'importantes séries de publications faites
dans ces dernières années.
Enfin plusieurs comités provinciaux de statistique, tels
que ceux d'Iénisséisk, de Kostroma, de Koursk, etc., ont
fourni des séries de documents fort intéressants pour la
géographie.
Le Ministère des Finances a envoyé de nombreuses suites
de eartogrammes et de tableaux graphiques, ayant trait à
révolution de divers phénomènes économiques concernant
la géographie intérieure de Tempire russe ou ses relations
économiques avec les autres pays.
Quant au Ministère des Affaires étrangères, son rôle prin-
cipal a consisté, naturellement, à assurer à Texposition le
concours des gouvernements et des exposants étrangers. A
cet égard le baron Tb.-P. d'Osten-Sacken, directeur des ser-
1^1—
l •
l'exposition géographique de MOSCOU. 279
vices intérieurs de ce ministère, bien connu des géograpiies
du ononde entier comme explorateur et comme naturaliste
en môme temps que comme diplomate, a trouvé là une ap-
plication toute indiquée de sa haute compétence dans la
matièi*e spéciale dont il s'agissait. Grâce à son intervention
l'exposition géographique de Moscou a pris un caractère
international et a embrassé la géographie du monde entier
en même temps qu'elle faisait l'inventaire plus détaillé des
richesses géographiques et des moyens d'investigation
scientifi(|ue du monde russe. Nous avons dit ailleurs quelle
a été la part de la collaboration des pays étrangers. Parmi
les agents du Ministère des Affaires étrangères de Russie
une participation directe et importante à l'exposition a été
donnée par l'ambassadeur de Russie à Peking, le comte
Cassini — dont le nom illustre l'obligeait vis-à-vis de la géo-
graphie — et par les consuls généraux de Russie à Belgrade
et à Smyriie.
La partie géodésique de l'exposition à été particulière-
ment intéressante et développée, grâce au concours actif du
service géodésique de l'empire. Lé chef de ce service, M. le
sénateur J.-J. Ghamchine, ainsi que M. le général du génie
V.-J. Akhcharoumoifetle général M.-A. Lianine, directeurs
l'un du Bureau géodésique et l'autre de l'Institut géodésique
Constantin, donnèrent, parleur concours, un tel développe-
ment à cette branche de l'exposition, qu'elle put former une
section spéciale et occuper une salle entière. L'organisation
en fut confiée à MM. Litvinoff, inspecteur de l'Institut géo-
désique, S. -M. Solovieff, sous-inspecteur du même établis-
sement, et M.-P. Afanassieff, chef de l'observatoire qui en
dépend.
L'exposition particulière de la ville de Saint-Pétersbourg
était fort importante et organisée avec un soin tout spécial,
grâce aux efforts de M. le professeur Y.-E. Janson, chef du
service statistique de Saint-Pétersbourg, et à ceux de
M. P.-P. Goustiannikoff, chargé de l'installation.
280 l'exposition géographique de moscou.
Au point de vue géographique ou topograpbîque nous si-
gnalerons, dans cette exposition, un plan des embouchures
de la Newa avant la fondation de la ville, copié par M. R.
Schwartz, sur un vieux manuscrit suédois de 1737^ de nom-
breux plans de la ville de Saint-Pétersbourg à une foule
d'époques, depuis 1700 jusqu'à 1893, et notamment le n*^ 14
(plan manuscrit de la ville de Saint-Pétersbourg, avec tous
les changements projetés par l'impératrice Catherine II et
approuvés de sa main le 18 mars 1766). La même exposition
comprenait aussi un curieux atlas de 1798, accompagné du
rôlede la contribution foncière et figurant les 11 arrondis-
sements et les 51 quartiers de la ville.
On y voyait aussi des descriptions, des vues, des plans et
figures, concernant les travaux d*utilité publique exécutés à
Saint-Pétersbourg, les forages géologiques pour l'étude du
sol, les coupes de puits artésiens, les études de ponts, etc.
L'annuaire statistique, les administrations de la santé pu-
blique, de l'assistance publique, étaient fort bien représen-
tés; enfin une série de cartogrammes et de diagrammes ren-
dant compte du commerce, du mouvement de la popula-
tion, etc.
L'exposition particulière de la ville de Moscou n'était pas
moins intéressante que celle de Saint-Pétersbourg et l'espace
qu'elle occupait était presque aussi considérable. L'honneur
de son organisation revenait en majeure partie à l'intelli-
gente activité de l'homme éminent qui fut maire de Moscou
pendant ces dernières années, M. Alexéieff, qu'une mort
tragique et déplorée de tous a récemment enlevé à la grande
tâche dont il s'acquittait d'une façon supérieure. On sait
quelle impulsion nouvelle et puissante son initiative et
son énergie avaient su imprimer en peu d'années à l'admi-
nistration de la vieille capitale des tzars, dont la transfor-
mation architecturale si rapide et si soudaine, malheureu-
sement encore inachevée, est en grande partie son œuvre.
La Société de Géographie, les savants français et tous les
l'exposition GÉOGUAPHIQUE de MOSCOU* 281
amis du progrès se sont associés aux regrets et à la doulou-
reuse réprobation qu'a causés, en Russie, l'assassinat de cet
homme de bien, qui fut en même temps une intelligence de
premier ordre.
Parmi les administrations provinciales, celles de Nijni-
Novgorod, de Wiatka, deTver, de Poltava, et d'autres encore
ont rivalisé d'activité dans leur coopération à l'exposition
géographique de 1892.
XI
Pour compléter l'enseignement visuel donné par l'expo-
sition, de nombreuses et remarquables conférences ont été
faites, soit par des exposants ou par les organisateurs des
sections spéciales, soit par les savants les plus au courant
des questions particulières que l'exposition mettait à l'ordre
du jour.
Cooime l'a déclaré fort modestement M. Anoutchine,
dans sa préface, ces conférences n'étaient pas organisées à
l'avance, ni prévues dans le plan primitif de l'exposition.
C'est, dit^il, le retard apporté à l'impression du catalogue
qui les a provoquées. Ce catalogue n'ayant pu, vu l'afflux
incessant de matériaux nouveaux, être terminé qu'à la fin
du mois de septembre 1892, le comité d'organisation trouva
utile de donner aux visiteurs des explications verbales. Ces
explications, d'abord sommaires et accidentelles, se coor-
donnèrent et se groupèrent peu à peu, et l'on en vint à les
transformer en conférences journalières, ayant lieu à des
heures fixes, et relatives à chacune des sections ou à chacun
des groupes d'objets exposés. Outre ces conférences répétées
chaque jour, des conférences plus importantes et plus com
plètes ayant un caractère plus spécial et plus approfondi ont
été faites une seule fois chacune par divers savants, sur une
foule de questions géographiques, pendant toute la durée de
282 l'exposition géographique de Moscou.
Texposition, dont les collections rendaient plus saisissants
et plus clairs pour les auditeurs les sujets traités.
G*estde cette manière que les visiteurs ont pu entendre,
à partir du 6-18 septembre, les très intéressantes confé-
rences ou communications suivantes :
Le dimanche 6-18 septembre. — Aperçu général sur
Vexposition géographique. — Conférence d'ouverture par
M» le professeur D--N. Anoutchine.
7-19 septembre. — Explication des modèles et plans en
relief des hourgânesj par M. V.-J. Sizoff. Les kourgânes
sont des tumuli, vestiges des diverses civilisations préhisto-
riques ou antiques, qui se sont succédé sur le sol de la
Russie. On cpnçoit combien une pareille étude, dont le
champ laisse déjà tant de place aux découvertes imprévues
quand il s'agit de l'Europe occidentale, devait renfermer
de révélations nouvelles pour les visiteurs occidentaux,
alors qu'il s'agit de pays aussi riches en vestiges mégalithi-
ques et en même temps aussi récemment explorés sous ce
rapport et aussi peu connus que le sont les immenses steppes
et les vastes massifs montagneux de l'empire russe^ dont
l'ethnographie ipréhistorique et même Thistoire ancienne
sont encore pleines de mystères.
8-20 septembre. — La Mongolie à VExposition^ par
M. N.-M. Yadrintzeff, le voyageur bien connu de la Société
de Géographie de Paris, auquel nous devons la révélation
des ruines de Karabolgossoun, l'ancienne Karakoroum,
capitale de Dehingfaiz-Rhan ou de ses premiers successeurs.
9-21 septembre. ---^ Produits naturels de V Asie orientale
et méridionale^ par M. N.-L. Gondatti. Cette conférence,
des plus nourries, renfermait de nombreuses et intéressantes
données; notamment sur la production du thé.
10-22 septembre. — VExposition spéciale de la ville de
Saint-Pétersbourg y par M. P.-P. Goustiannikoff.
11-23 septembre. — L'Exposition altaïqucy par M. A.-A.
Ivanowsky,
l'exposition géographique de MOSCOU. 283
i3-24 septembre. — La Russie Blanche à VExpositiofiy
par M. N. -A. Yanrouk.
13-25 septembre, (dimanche). — Explication des cartes
et des diagrammes représentant le mouvement d'immigra-
tion dans la Sibérie occidentale, par M. Yadrintzeff.
Le même jour, plus tard^ M. D.-Y. SamokvassofF a fait
une conférence pleine d'aperçus et de documents histori-
ques nouveaux pour nous sur les faits d*histoire relatifs à
la collection archéologique exposée par lui.
14-26 septembre. — Cartogrammes relatifs à l'agricul-
ture et à la géographie rurale f par le professeur Â.-Th.
Fortunatoff.
15-27 septembre. — La section géologique de VExposi-
iioHy par M. K. Tzviétaieff.
16-28 septembre. — Matériaux relatifs à Vhistoire de la
géographie en général, et en particulier de celle de la Russie ,
jusqu'au milieu du xviii*' siècle , par M. Anoutchine.
17-29 septembre. — La partie nord-ouest de la Sibérie,
par M. L.-N. GondattL
Si) comme nous Ta dit modestement M. le professeur
Anoutchine, Téminent organisateur de l'exposition, c'est
simplement au retard dans l'impression du catalogue qu'est
due ridée première de ces communications verbales, nous
devons nous applaudir de ce léger contre-temps, qui nous
a valu de si intéressai^tes conférences et qui a permis aux
visiteurs étrangers de s'initier à des questions si variées et
si nouvelles pour la plupart d'entre eux.
Plus tard, après l'impression du catalogue, les confé-
rences ont continué, et nous signalons celles de :
H. N.-F. Bieliatchewsky, Collections d! objets de Vâge de
pierre;
M. N.*P. Afanasiefif, Diagrammes du climat de Moscou
et appareils météorologiques exposés;
M. S.-M. Solovieff, Explication des instruments de géo^
désie et des autres objets exposés par le Bureau géodésique;
284 l'exposition géographique de Moscou,
M. A.-V, Pavloff, Le Caucase à VExposition.
M. V.-M. Mikhailowsky, Collections relatives aux pays
châmans;
M. A.-D. Kachkine, La section de V Administration des
mines;
M. D.-N. Anoutchine, Les mers, les lacs et les rivières de
Vempire russe. — Comment ils sont représentés à V expo-
sition;
MM. L.-N. Gondatti et A.-A. Ivanowsky, Le Turkestan
et le territoire transcaspien à l'exposition.
Enfin des conférences et des communications spéciales
ont eu lieu dans la section de topographie militaire, dans
celle des livres d'enseignement géographique, dans la section
étrangère, dans la section de l'Amou-Daria, à propos de l'ex-
pédition du général Gloukhovskoy, ainsi que sur les exposi-
tions spéciales de la ville de Moscou, sur les matériaux géo-
graphiques et ethnographiques relatifs aux pays slaves, etc.
On voit par cette énumération combien ont été variés les
sujets traités et quel développement les communications
orales, dont beaucoup sont d'une grande nouveauté pour les
géographes occidentaux, ont pris dans l'ensemble du pro*^
gramme de l'exposition. Nous ne pouvons regretter qu'une
chose, c'est que toutes ces communications n'aient pas été
imprimées et réunies dans un recueil spécial, comme l'ont
été les actes des Congrès de zoologie, d'anthropologie et
d'archéologie préhistorique. Ce recueil aurait été, pour
toutes les sociétés de géographie de l'ancien et du nouveau
monde, ainsi que pour tous les corps savants ou techniques
qui s'occupent de l'étude des sciences géographiques, du
plus haut intérêt. Il faut espérer que le succès obtenu par
les conférenciers les décidera à publier, sous une forme ou
sous une autre, le texte de leurs communications, de ma-
nière qu'elles puissent parvenir à la connaissance de la ma-
jorité des géographes étrangers dont bien peu ont pu.avoir
la bonne fortune d'aller les entendre à Moscou.
l'exposition géographique de MOSCOU. 285
XII
En résumé, l'exposition géographique de Moscou a été
parfaitement conçue, et, malgré son apparence peu bruyante
et ses dimensions modestes, elle a mérité de fixer l'attention
des géographes.
Le comité organisateur de l'exposition n'a pas prétendu
et ne pouvait prétendre nous présenter la réunion de toutes
les connaissances acquises jusqu'à présent par les sciences
géographiques, ni de tout le matériel accumulé jusqu'à ce
jour chez toutes les nations pour l'étude ou pour Tapplica-
tien de ces sciences. Elle ne pouvait même pas, dans un
cadre plus spécial et plus restreint, tel que celui des explo-
rations, de la colonisation ou de l'enseignement, nous don-
ner un exposé complet de toutes les questions géographi-
ques dans le monde entier, môme en se limitant à celles
qui sont actuellement à l'ordre du jour. Il aurait fallu pour
cela des moyens matériels, un espace et un temps dont
elle ne disposait pas, sans parler de dépenses pécuniaires
qui, vu le lieu et le ^moment, auraient été sans proportion
avec les résultats à atteindre.
Le comité a fait mieux : il a tiré de la situation le parti
le plus utile et le meilleur, aussi bien au point de vue natio-
nal russe qu'au point de vue scientifique.
Tout en donnant aux nations étrangères une place suffi-
sante pour conserver à l'exposition son caractère interna-
tional, il s'est borné à traiter à fond et d'une manière
complète les questions géographiques qui intéressent la
Russie ou le monde russe, cette portion déjà si grande de
la surface terrestre.
En adoptant ce plan, le comité a renoncé d'emblée à uti-
liser, pour la parure de l'exposition, un matériel consi-
dérable et qui constitue en quelque sorte le bagage fonda-
28t) l'exposition géographique de MOSCOU.
mental de la science géographique moderne. L'ensemble
de ce matériel assurément admirable, mais bien connu,
aurait suffi à lui seul, à coup sûr, en tenant une place
énorme, à intéresser le public des simples curieux, comme
le sont les visiteurs d'une exposition universelle. Mais les
spécialistes, comme Tétaient les quelques visiteurs étran-
gers qui ont pu venir jusqu'à Moscou, ne l'ont pas regretté;
toutes ces questions et ces publications générales leur étant
déjà connues par avance. Ils ont préféré trouver dans l'ex-
position ce qu'elle leur a admirablement montré, à savoir
le matériel si solide et si bien utilisé et les excellentes in-
stitutions géographiques que la Russie possède aujourd'hui,
ainsi que les détails de diverses questions spéciales qui ont
pour le public russe un intérêt national de premier ordre et
qui ont eu pour les Visiteurs étrangers, môme les plus au
courant de la géographie générale, l'attrait de questions
scientifiques presque toutes nouvelles pour eux.
Et quanta ce qui concerne en particulier l'exposition d'ar»
chéologie et d'anthropologie préhistoriques, on peut dire
que ces deux sciences si intéressantes et si difficiles sont
redevables d'un puissant concours et d'une contribution de
premier ordre au congrès et à l'exposition archéologique
de Moscou qui, ainsi que nous l'avons dit, était associée à
l'exposition de géographie.
Limitées jusqu'ici à un champ très restreint, à un maté-
riel documentaire peu varié, et dans lequel les savants occi-
tlentaux n'ont pu qu'établir quelques coupes génériques
peut-être un peu factices, et qui n'ont peut-être qu'une
valeur locale, ces deux sciences ont fait un grand pas et ont
conquis un champ d'études nouveau, pour ainsi dire
illimité, à dater du jour où les paléontologistes et les
archéologues ont porté leurs recherches dans l'Europe
orientale et jusque dans les parties les plus reculées
et les plus inhospitalières du continent asiatique. Les
résultats de ces recherches ont été admirablement mis
l'exposition géographique de MOSCOU. 287
en lumière par le congrès et Texposition de Moscou ; ils
dépassent tout ce que pouvaient espérer les spécialistes de
l'Europe occidentale.
A cet égard, le congrès d'anthropologie et d'archéologie
préhistorique et Texposition archéologique de Moscou mar-
queront un progrès considérable et pourront être le point
de départ d'une ère nouvelle dans Tune des branches des
sciences géographiques^ en même temps qu'ils nous montre-
ront des pages, nouvelles aUsli, dans les premiers cha-
pitres, si obscurs, de l^istoire de l'humanité.
Tous les visiteurs étrangers que n'ont Rebutés ni la lon-
gueur, ni les difficultés du voyage, ni le danger d'un cho-
léra, lequel, d'ailleurs, pour eux s'est montré exceptionnel-
lement bénin, seront d'un avis unanime : ils s'uniront pour
féliciter le comité d'organisation, et tons les nombreux
collaborateurs dont les noms ont été énumérés dans cette
notice, du succès de leur œuvre menée à bien au milieu de
si grandes difficultés, et en même temps pour les remercier
de leur accueil si aifable et de leur infatigable hospitalité,
qui ont contribué à rendre le séjour en Russie attrayant en
même temps qu'instructif pour les savants d'Occident.
■oQOqa»
ERRA TA
AU 4- TRIMESTRE 1892 DU BULLETIN
P. 399, 22' ligne, au lieu de Hech, lire Hecht.
P. 425, 3* ligne, au lieu de de Rouvigny, lire M. Hougerie,
Le Gérant responsable^
Gh. Maunoir,
Secrétairo général de la Commission centrale.
4691. ~ L.*lmprimeriea réunies» B, rue Mignon, t. — Uxi et Mottbroz, dir.
LES
VOYAGEURS FRANÇAIS A MADAGASCAR
PENDANT LES TRENTE DERNIÈRES ANNÉES
PAR
Alfred «RAIVDIIIIBR
Membre de l'Institut.
Parmi les très nombreuses cartes qui représentent Tile
de Madagascar ^y il y en a trois qui, au point de vue de la
forme générale de l'Ile, ont servi de base à toutes les autres :
1® Celle d'e Pedro Reinel, qui donne un premier aperçu
du contour des côtes, aperçu remarquable pour l'époque
(1517);
2» Celle de D'Après de Mannevillette, la première qui ait
été exécutée d'après des levés sérieux (1776);
3** Celle d'Owen, qui rectifie les erreurs de la précédente,
surtout dans l'ouest, et qui, dans son ensemble, est exacte.
Mais si, depuis longtemps déjà, nous avons de bonnes
caries de Madagascar au point de vue de la délinéation gé-
nérale des côtes, il n'en est pas de même au point de vue
topographique. Jusqu'à l'Esquisse que j'ai publiée en 1871 ^,
les montagnes y ont été tracées au hasard, suivant la fan-
taisie des auteurs : Homem (1558) n'en met que dans la
région septentrionale; Gastaldo (1567) coupe l'île du nord
au sud, en deux parties à peu près égaies, par une chaîne
élevée, et, depuis, la plupart des cartographes l'ont imité ;
1. Voir mon Histoire de la Géographie de Madagascar, in-i*, », 37 à
67, et mon Atlas de fac-similés des anciennes cartes de Madé xar^
comprenant 67 planches et 132 cartes.
i, Bull, Soc. Géogr.j Paris, août 1871. \
soc. DE GÉOGR. — S'' TBlMESTRE 1893. XIV. — À
â90 LES VOYAGEURS FRANÇAIS A MADAGASCAR.
quelques-uns, comme Gauche (1651) et plus tard Bellin
(1765) et Carreau de Boispréaux (1774), ont placé à l'aven-
ture des pics isolés sur toute sa surface; d'autres ont, avec
raison, rapproché la crête de partage des eaux de la côte
orientale (Flacourl, 1656, de Tlsle, 1722, d'Anville, 1749);
enfin, Lislet Geoffroy (1819), Dufour (1840) et le colonel
Lloyd (1849) représentent Tîle entière comme une masse
énorme de montagnes dont Tarêle principale suit Taxe et
qui, à Test comme à l'ouest, est coupée de larges vallées,
avec un vaste cirque au centre ; les cours d'eau qui arrosent
la région orientale y ont à peu près la même grandeur que
ceux de la région occidentale, et des forêts s'étendent sur
toute sa surface ^
Or, depuis mes explorations (1865-1870), on sait que le
système orographique et hydrographique est. tout autre :
le centre de Tile, entre 16'^20' et 22*» de latitude, est entiè-
rement couvert de montagnes pressées les unes contre les
autres, noyau primitif autour duquel dans la suite des âges
se sont déposés les terrains sédimentaires ; une grande
chaîne à versant abrupt, dont la base baigne dans la mer et
à laquelle est adossé dans sa partie moyenne le massif
central, suit toute la côte orientale; la région australe et
la région occidentale sont, au contraire, plates et coupées
par des chaînes étroites qui sont dirigées du nord au sud;
la région septentrionale est accidentée, avec de grandes
plaines et quelques massifs volcaniques assez élevés; la
crête de partage des eaux est beaucoup plus près de
l'océan Indien que du canal de Mozambique; enfin, les
forêts y forment une ceinture concentrique à la côte, dont
elle est plus ou moins éloignée suivant les régions, et
circonscrivent une vaste étendue qui est généralement
dénuée d'arbres*
De même que les cartes de D'Après de Manneviilette et
1. Vuir iiiun Allas de fac-ëimilés iVancienneu caries de Madagascar.
LES VOYAGEUBS FRANÇAIS A MADAGASCAR. 291
d'Owen ont donné aux cartes de Madagascar leur vraie con-
figuration, ma carte delSll, qui a été établie non seule-
ment d'après mes itinéraires et mes levés, mais aussi d'après
les nombreux renseignements que je me suis procurés de
toutes parts et de toutes sources, a, pour la première fois,
montré la disposition vraie des montagnes, des cours d'eau
et (les forêts; avant mes voyages, en effet, personne ne
s'était préoccupé sérieusement de réunir des documents sur
la topographie intérieure de Madagascar. Depuis, à ma de-
mande, le Rév. Père Roblet et tout récemment, sur mes
indications, MM. Gatat, Maistre, Foucart, Douliot, Gautier
et Moller ont exécuté des travaux géographiques impor-
tants ^
J'ai levé topographiquement tous mes itinéraires dont la
longueur totale est d'environ 5000 kilomètres, 2900 dans
rintérieur de l'île que j'ai traversée trois fois de part en
part, 700 sur la côte est et 1350 sur la côte ouest (de 1865
à 1870); j'ai fait, en 1869 et 1870, la triangulation de
l'imerina et établi la première carte détaillée (à 1/200,000")
de cette grande et populeuse province où est située la capi-
tale de rîle^; j'ai aussi, le premier, dressé une carte de
rAntsihanaka (1869) et de la partie du pays betsileo qui
entoure Fianarantsoa.
Le Rév. Père Roblet, mettant c^ profit tous les loisirs que
ses devoirs confessionnels lui ont laissés, a bien voulu, sur
mon conseil, pour compléter ma carte de l'imerina, prendre^
tant au cercle géodésique qu'à la planchette, un nombre
considérable de tours d'horizon, gravissant les principales
montagnes, suivant dans tous leurs détours les innombrables
cours d'eau qui sillonnent les vallées du massif central, vi-*
1. Voir mon Histoire de la Géographie de Madagascar ^ iii-^% p. 07
à 76.
2. CeUe carte» qui a été imprimée chez Becquet (1881), n'a été tirée
qu'à 100 exemplaires. Voir aussi le Bull. Soc. Géoyr. de Paris, 1883^
uù a paru une réiluctiou do cotte carte ù l/50UiOWi .
292 LES VOYAGEURS FRANÇAIS A MADAGASCAR.
sitant tous les villages^ même les plus petits; il a, en outre,
poussé ses levés jusqu'aux confins sud du pays des Betsileo
et donné, pour la première fois, une carte exacte de cette
partie de Madagascar, que j*ai dressée à 1/300,000* et qui
couvre une superficie de 220 kilomètres sur 30; enfin, de
concert avec le R. P. Colin, le directeur de l'observatoire de
Tananarive, il a procédé, en 1891 et 1892, à la triangulation
et au nivellement géodésique de la région que traverse la
roule d'Andovoranto à Antananarivo. Il vient, en outre, en
juillet 1893, de faire la carte détaillée de l'Antsihanaka avec
la collaboration de M. G. Muller.
MM. Catat et Maislre nous ont, de leur côté, apporté des
renseignements intéressants sur le nord et sur le sud de
Tilc; ils ont fixé la ligne de partage des eaux des princi-
pales rivières du sud-est; ils ont rectifié nos connaissances
sur la limite septentrionale du grand massif central, ainsi
que sur la distribution des forêts, tant aux environs de Fort-
Dauphin qu'au nord de l'Antsihanaka; enfin, ils ont relevé
le cours de l'Ivondrona depuis les grands marais de Didy,
où ce fleuve prend sa source, jusqu'à la mer.
M. Foucait a suivi le cours inférieur du Mangoro, et
M. H. Douliot a exploré la région occidentale entre Mainti-
rano et le Mangoka, dont il a étudié le régime hydrogra-
phique. MM. le docteur Besson et d'Anthoiiard ont récem-
ment visité des contrées peu connues, telles que le pays
des Tanala, le Ménabé et le Boina. M. E. Gautier vient de
faire dans le nord un voyage fructueux pour la géographie,
qu'il a jalonné d'observations astronomiques; il est allé de
Mojanga à la baie de Narendry par terre, puis à Befandriana
et à Mandrilsara, et, traversant l'Antsihanaka, il a gagné
rimerina d'où il est parti vers l'ouest, d'abord, pour Anka-
vandra, puis, revenu à Antananarivo après avoir été pillé,
pour Morondava via Modongy et Malaimbandy. Enfin,
M. G. Muller, qui avait entrepris une grande exploration,
dont le début a été brillant, vient très malheureusement
LES VOYAGEURS FRANÇAIS A MADAGASCAR. 393
d'être traîtreusement assassiné dans le nord de Mada-
gascar à quatre journées dans l'ouest de Mandritsara; celte
mort est d'autant plus regrettable que ce voyageur était un
homme de cœur et d'énergie qui eût certainement rendu
de grands services à la science.
Bien que de nombreux missionnaires de nationalités di«
verseSy que leurs devoirs confessionnels ont conduits par
toute rile (les Rév. J. Sibree, J. Mullens, W. D. Cowan, R.
Baron, Nilsen-Lund, J. Richardson, etc.), plusieurs natura-
listes (MM. Bernier, Lanlz, Humblot, Rutenberg, Hildebrandt,
Gortese, etc.) et quelques touristes anglais (capt. S. P.
Oliver, capt. W. Rooke, etc.) aient fait des excursions très
proBtables pour la géographie, ce sont certainement les
voyageurs français dont nous venons de résumer brièvement
les travaux, qui ont le plus contribua aux progrès de nos
connaissances topographiques à Madagascar. Ayant eu en
mains leurs notes et cahiers de route, j'ai dressé leurs iti-
néraires en prenant comme points fondamentaux les loca-
lités suivantes tant des côtes que de l'intérieur, dont j'ai
déterminé astronomiquement ou discuté les coordonnées
géographiques qui peuvent être considérées, pour la plu^
part du moins, comme à très peu près exactes ^ :
Tableau donnant les positions géographiques des localités des
côtes qui ont servi de points fondamentaux pour dresser les
itinéraires des voyageurs français à travers Vile de Mada^
gascar, indiqués sur les cartes ci-jointes.
Latitude. Longitudo.
Mananara (Bouche du) 16° 9.3o'' 47*!23'.Oo''
Fénerive (Mât de pavillon) 17.23.15 47. 5.20
Foulpointe (Débarcadère) 1 7 . 40 . i 5 47 . i 1 . 00
Tamatave (Débarcadère) 18. 9.40 47. 5.10
Ivondrona (Bouche) 18.15.00 47. 2.30
1. Voir mon Histoire de la Géographie de Madagascar, in-l**, p. 52 à
67 et p. 76 à 82.
294 LES VOYAGEURS FRANÇAIS A MADAGASCAR.
Latiludo. Lon^^ilutln.
o I II o I II
Andovoranio (Temple protestant). .. . 18.58.10 4^6.47.15
Beparasy (Village) 49.46.00 46.31 .30
Mahanoro (Mât de pavillon) 19.54.30 46.28.30
Mangoro (Bouche du) 19.59.30 46.26.40
Masindrano (Ville à la bouche du Ma-
nanjara) 21.14.00 46. 4.15
Faraony (Bouche du) .-.. 21.47.40 45.56.45
Matitanana (Bouche du) 22.24.45 45.44.00
Mananara (Bouche du) 23. 17.30 45.28.30
Fort- Dauphin (Mât de pavillon) 25 . 1 . 35 44 . 39 . 1 5
Nosy Vé (Pointe S.-E.) 23.38.68 41 .15. .50
Tullear (Mât Hermann) 23.21 .22 41 .19.11
Mangoka (Bouche N. du) 21.20.40 41. 9.30
Matseroka (Village) 21 . 2.00 41 .31 .40
Belo (Ilot) \ 20.43.30 41.41.00
Nosy Miandroka (Mât Samat) 20.17.40 41.57.00
Tsimanandrafozana (Ville) 19.47.40 42. 8.15
Manambolo (Bouche du) 19. 4.30 41. .52. 00
Ampandikoharana (Baie d') : bord sud. 18.23.40 41 .42.53
Maintirano (Mât Alidi) 18. 9.10 41.42.50
Bepoaka (Cap) 17.52.30 41.40.25
Mojanga (Pointe de) 15.43.45 43.58.37
Tableau donnant les positions géographiques des localités de
Vintérieur qui ont servi de points fondamentaux pour dresser
les itinéraires des voyageurs français à travers Vile de Mada-
gascar^ indiqués sur les cartes ci-jointes.
Latitude. Longitudo.
Befandriana (Fort) 15°15.2o' 46'!l2.0o"
Mandritsara (Fort) 15.50.00 46.30. 00
Marotandrano (Fort) 16.11.00 46.30.00
Mevatanana (Fort) 17. 4.00 44.30.00
Antongodrahoja (Fort) 17. 4.00 44.59.15
Nosy (Ilot dans le lac Alaotra) 1 7 . 23 . 00 46 . 7 . 00
Ambodiamontana (Fort) 17.28.25 45. 6.10
LES VOYAGEURS FRANÇAIS A MADAGASCAR. 295
Lalitude. LAijfitiide.
Amparafaravola (Fort) 1 7 .''36 ! 30'' 45 "^8 . 00
Ambatondrazaka (Fort) 17.48.00 45.59.00
Tsarahafatra (Fort) is. i.30 45.12.00
Didy (Source de rivondrona) 18. 7.15 46,5.00
Source du Mangoro 18. 9.OO 45.50.00
Ambatomainty (Village) 18.37.30 45.22.50
Manakambahiny (Village) 18.42.00 45.51 .30
Ambohimanga (Ville) 18.45.35 45.12.10
Bevato (Pic de) 18.45 00 43.56.30
Ankavandra (Fort) J8. 46.00 43.15.00
Tsiroamandidy (Fort) 18.47.00 43.50.00
Andakanimangoro (Village) 18.53.45 45.44.30
Ifody (Pic N.) 18.54.30 45.41 .45
Ambohidempona (Observatoire d*). . .. 18.55. 2 45.11.30
Antauanarivo (Palais d') 18.55.22 45.10.20
Angavokely (Montagne) 1 8 . 55 . 35 45 . 22 . 40
Ankeramadinika (Village) 18.55.35 45.32. 5
Moramanga (Ville) 18.57.00 45.55.00
Beforona (Ville) 18.59.10 46.15.50
Andranonatoa (Montagne) 19.00.00 44. 19.35
Ambohimiangara (Montagne) 19.00.10 44.30. 5
Andrangoloaka (Village) 19. 1.15 45.33.00
Menazary (Ville auprès du lac Tasy). . 19. 3.55 44.29.10
Mahatsinjo (Ville) 19. 9,10 44.19.15
Hiaranandriana (Montagne) 19. 9.55 45. 8.20
Iharamalaza (Rocher d') 19.16.15 45.27.00
Ankaratra (Massif d') : Pic de Tsiafa-
javona, point culminant de toute Tile
(2680 m.) 19.20.55 44.53.00
Andakanimangoro ( Vill. d'Ivohitromby) 1 9 . 22 . 1 0 45 . 42 . 50
Anosibé ou Belanona (Fort) 19.26.20 45.49.30
Tsinjoarivo (Palais de la Reine) 19.35.30 45.19.20
Betafo (Ville) 19.50.00 44.29. 45
Antsirabé (Eaux thermales) 19.52.45 44.40.00
Vontovorona (Montagne) 19 . 54 . 20 44 . 50 . 45
lankiana (Montagne) 19.54.30 44.57.30
Ibily (Montagne) 20. 6-tO 44.38.45
296 LES VOYAGEURS FRANÇAIS A MADAGASCAR.
Latitude. Longitudo.
Andakabé (Fort) 2o!2o'. 15 ' -i^! 2.2o"
Malaimbandy (Fort) 20.21 .00 43.14.00
Mahàbo (Fort) 20.23.00 42.20.30
Ambalofinandrahana (Village) 20.31.15 44.27.45
Ambositra (Fort) 20.31.35 44.53.20
Itremo (Fort) 20.34.15 44.14.40
Ambatofangehana (Mines) 20.34.30 44.38.00
Modongy (Fort) 20.41.30 43.50.50
Zoma Naudihizana (Marché) 20.49.45 44.45.30
Andakanimananjara (Village) 21 . 8.00 45.30.35
Ikalamavony (Fort) 21. 9.15 44.15.15
Fanjakana (Ville) 21.10.10 44.31.45
Ambohimaha (Ville) .' *21.i7.15 44.52.35
Manja(Forl) 21.24.45 42. 2.30
Fianarantsoa (Lapa) 21 .26.50 44.43.00
Vohitafia (Montagne) 21.41.45 44.29.30
Vinanitelo (Village) 21 .44.15 44.54.00
Ambondrombé (Montagne) 21 . 51 . 40 44 . 53 . 00
Ambohimandroso (Fort) 21 . 51 . 50 44 . 36 00
Ikongo (Massif d*) 21 .54.00 45.00.30
Andraitonga (Montagne). 21.54.20 44.35.15
Ifahana (Montagne) 21 .55.00 44.21 .20
Mahazony (Fort) 21.59.00 44.39.45
Tsitongambalala (Montagne) 22. 2.45 44.28. 15
Ihosy (Fort) 22.24.00 43.43.00
Vohibé (Pic de) 22.32.45 44.51 .00
Betroky (Village) 23.10.30 43.45.00
Vangaindrano (Fort) 23.16.30 45.21 .30
Imantora (Village) 23.28.15 42.29.50
Isalobé (Ville) 23.31 .30 42.24.30
Manombo (Montagne) 24.40.45 44.49.00
Ambarabé (Montagne) 24 .48 .30 44 . 42 . 50
Nous ne pouvons ici discuter en détail ces diverses posi-
tions et nous renverrons les personnes que ces questions
peuvent intéresser à notre Histoire de la Géographie de
LES VOYAGEURS FRANÇAIS A MADAGASCAR. 297
Madagascar; toutefois nous dirons quelques mots de la
détermination des coordonnées géographiques d'Antanana*
rivoqui est la capitale de File et vers laquelle convergent la
plupart des itinéraires dont nous donnons les tracés dans
ce Bulletin. La première détermination de ces coordonnées
est due à Lyall, agent anglais qui a trouvé en 1827 :
lat. S. IS^Se'SS" et long. E. de Paris 45*»37'20'' ; des obser-
vations ultérieures ont été faites par J. Cameron, membre de
la Société des missions de Londres (lat. d'Analakely, au
nord de la ville, 18°55'10" et long. 45^28' 20") et par le lieu-
tenant de vaisseau de Ferrières, qui a accompagné, en 1862,
le commandant Dupré dans son voyage à Antananarlvo à
l'occasion du couronnement de Radama II (lat. d'Andohalo,
au centre de la ville, 18° 54' et long., par trois séries de dis-
tances lunaires, 45<'23'41"). En somme la position assignée
à Antananarivo par les divers auteurs ou cartographes
jusqu'en 1870, et même beaucoup plus tard, varie de plus
d*un demi-degré pour la latitude (18'*45', Vandermaelen en
1827, et 19<»23'15", Copland en 1822) et d'un degré pour
la longitude (44«36', Guillain en 1842, et 45«37'20^ Lyall
en 1827). En 1870, j'ai fixé la position d'Ambodînandohalo
(place située au centre de la ville) d'une manière beaucoup
plus exacte : 18^55' et long. 45°11'15'' (Voir mon Esquisse
d'une carte de Madagascar dans le Bulletin de la
Société de Géographie de 1871); en 1875, le Rév. MuUens et,
en 1882, le Rév. W. Johnson mettaient encore Antananarivo
sur leurs cartes justement estimées, d'ailleurs, l'un par
18«56'30'^ lat. et 45^20' ong., l'autre par IQ^OO' lat. et
45''25' long. Le Rév. Père Colin, directeur de l'observatoire
de Madagascar, a tout récemment confirmé l'exactitude de
mes déterminations, apportant toutefois une correction de
près d'un mille à la longitude que j'avais adoptée en 1871
et que des calculs basés sur des coordonnées d'étoiles,
reconnues fausses aujourd'hui, m'avaient à tort amené à
modifier en 1881.
298 LES VOYAGEURS FRANÇAIS A MADAGASCAR.
L'exposé sommaire de mes voyages dans Tîle de Mada-
gascar ayant paru, il y a longtemps déjà, dans notre Bulle-
tin, et MM. Gatat, Maistre etFoucart publiant, en ce moment
môme dans le Tour du monde le récit de leur intéressante
exploration dont un aperçu a, du reste été donné dans la
séance générale de mars 1891, nous n'avons pas à y revenir
ici. Pour MM. Besson et Douliot, au contraire, il m'a paru
utile de livrer à l'impression les notes qu'ils ont bien
voulu m'envoyer et qui, j'en suis sûr, intéresseront nos
collègues.
Les itinéraires dont nous donnons le tracé à l'échelle
de 1/750,000^ sont les suivants :
l"* De la bouche du Mananara (à l'entrée de la baie d'An-
tongil) au fort de Mandritsara et à Mojanga (baie de Bom-
bétoke) par le D"" Catat ;
2*" De Mojanga à Antananarivo, en longeant la vallée du
Betsiboka, par Alfred Grandidier;
3"* De Mojanga à Antananarivo, en suivant la vallée de
rikopapar M. d'Anthoiiard;
4" D'Antananarivo au lac Alaotra (Antsihanaka) par* la
vallée de l'Ankay, par Alfred Grandidier;
5° De Fénerive au lac Alaotra, par M. G. Maislre;
G*" Du lac Alaotra à Antananarivo par le col d'Ambarava-
rambato et Zozorobé : a par Alfred Grandidier; b parM. G.
Maistre ; c par M. d'Anthouard ;
V Du lac Alaotra à Tsaratanana et Ambodiamontana, par
M. d'Anthouard ;
8** D'Antananarivo à la côte est [ ar la vallée de l'Ivondrona,
par MM» Gatat et Maistre ;
9° D'Antananarivo à la côte est (Andovoranto), par Alfred
Grandidier;
10" D'Andovoranto à Tamatave et à la baie d'Antongil : a
par Alfred Grandidier; b par MM. Gatat et Maistre;
11** De Beparasy (côte est) h la vallée du Mangoro et à An-
tananarivo, par M. Poucart;
LES VOYAGEURS FRANÇAIS A MADAGASCAR. 299
i^*" De Mahanoro à la valiée du Mangoro et à Ântanana-
rivo, par Alfred Grandidier;
13" De Tsinjoarivo à la côte est en suivant le cours du
Mangoro, par M. Foucart;
14'' Dans l'Imerina : triangulation (qui couvre une super-
ficie d'environ 20,000 kil. carrés) par Alfred Grandidier et
par leRév. P. Roblet;
Id"" Du lac Tasy à Antsiroamandidy et à Ankavandra : a
par M. C. Maistre; b par M. E. Gautier;
16*" D'An tan anarivo à Annbondro (bouche du Morondava) :
a par Alfred Grandidier; b par M. d'Anthoiiard;
M"" De Tsirnanandrafozana (bouche duTsiribihina) à Am-
biky : a par Alfred Grandidier; b par M. d'Anthoiiard;
18*» D'Ambiky à Antsiroamandidy et Antananarivo, par
M. d'Anthoiiard;
19" Du cap Bepoaka à la bouche du Mangoka (côte ouest),
par Alfred Grandidier;
20" De Maintirano à Masiakampy et au cap Bepoaka, par
M. Henri Douliot;
21" De Nosy Miandroka à Vondrové (sur le bord du Man-
goka), par M. Henri Douliot;
22" De Matseroka (côte ouest) à Fianarantsoa, par Alfred
Grandidier;
23" Dans le pays des Betsileo : triangulation (qui couvre
une superficie d'fenviron 6,000 kil. carrés) par le Rév, P. Ro-
blet ;
24" De Fianaranlsoa à Masindrano (bouche du Manan-
jara), roule nord, par Alfred Grandidier;
25" De Fianarantsoa à Masindrano, route sud, par le D' Bes-
son ;
26" De la bouche du Faraony à Fianarantsoa, par le
D'Besson;
27" De Fianarantsoa à Ikongo, par le D' Besson ;
28" De Fianarantsoa à Fort Dauphin par Ihosy et Tamo-
tamo, par MM. Gatat et Maistre;
300 LES VOYAGEURS FRANÇAIS A MADAGASCAR.
âQ"* De Fort-Dauphin à la bouche de Tlavibola^ par
MM. Catat et Maistre ;
30° De riavibola au Manambondro : a par Alfred Grandi-
dier; b par MM. Catat et Maistre;
SI*" Du Manambondro à Yangaindrano, par MM. Catat et
Maistre ;
2lt De Vangaindrano à Ivohibé (Bara) et à Fianarantsoa
par MM. Catat et Maistre ;
33'' De Tuliear à Tmantora (pays des Antanosy émigrés),
par Alfred Grandidier.
VOYAGE
AU
PAYS DES TANALA INDÉPENDANTS
DE LA RÉGION d'IKONGO*
(MADAGASCAR)
PAR
Le D^* II. BE^SOIV
Moducin de première classe de la marine.
A l'est du pays des Betsiieo se trouve une région encore,
en grande partie, boisée^. C'est le pays occupé par les
Tanala ou Ântanala, dont le nom signifie « habitants des
bois >.
Les Antanala ne formaient anciennement qu'une seule
race ou tribu, ayant les mômes usages et les mêmes cou-
tumes; aujourd'hui, ils se subdivisent en deux catégories
bien distinctes, les Antanala soumis à l'autorité hova, qui
occupent le pays situé au nord du fieuve Faraony, et les
Antanala indépendants fixés au sud de ce fleuve, dans la
région comprise entre les cours à peu près parallèles des
deux fleuves Faraouy et Matitanana. Les premiers sont re-
lativement très connus et leur pays est souvent visité parles
marchands hova ou les missionnaires européens. Il n'en
est pas de même du territoire occupé par les Tanala indé-
pendants, dont l'extrême méfiance a toujours été un obs-
tacle à toute exploration sérieuse.
1. Voir la carte qui est jointe h ce fascicule,
3. Ces bois font partie <te la grande bande de fonHs qui s'étend, du
nord au sud de i'ile, sur lo haut du versant oriental de la chaîne côtière
30â VOYAGE AU PAYS DES TANALA INDÉPENDANTS.
Ce pelit pays, que limilcnt au nord et au sud les deux
fleuves déjà indiqués, est adossé du côté ouest à la région
des hauts plateaux de la province des Betsileo, et se con-
tinue à Test sans limites bien déterminées avec le pays
des Antaimoro. Sa superficie, qui est un peu inférieure à la
superficie moyenne d'un département français, peut être
évaluée à 5 ou 6,000 kilomètres carrés. Le quart à peine de
cette étendue se trouve couvert de grands arbres entrelacés
de mille lianes qui caractérisent la bande forestière de l'est;
malheureusement cette forêt, sans cesse assaillie par
rhomme, ne compte plus guère que 12 à 15 kilomètres de
large. Le reste du pays est coupé de loin en loin, à Test,
par d'autres bandes de bois plus étroites et, dans sa partie
moyenne, par des îlots de verdure ou des bouquets d'arbres
mélangés de ravinais. Partout ailleurs, on ne trouve qu'une
brousse plus ou moins (oulTue, formée surtout par des lon-
gouzes {amomum angustifolium) de la famille des anio-
macées, sorte de cardamome, dont le fruit rouge et piquant
est très goûté des Antanala. Enfin, l'herbe croît sur cer-
taines collines et au fond des vallées, constituant d'excel^
lents pâturages pour les troupeaux.
Les principales essences forestières du pays des Tanala,
utilisables comme bois d'ébénisterie ou de construction,
sont:
1° le voamboana {Dalbergia Baroni^ légumineuse), sorte
de palissandre;
â» L'ambora (monimiacée), dont le bois est d'un jaune
clair, bien veiné et imputrescible;
'^^ Le rolra {Eugeniaf), dont le bois, très dur, croîi 1res
rapidement (?);
4" Le lalona (saxifragée), à bois dur et rougeâlre;
5° Le varongy {Acotea tricophlebià)^ dont on distingue
trois variétés;
0° Le tsitsibina {Dicoriphe viticoides);
V Le vintanina {Calophyllum spuriuni)\
r-
VOYAGE AU PAYS DES TANALA INDÉPENDANTS. 303
S^ Le sary, dont le bois est blanc et dur;
9** Le valamiana ou Ian)])inana (Nuxia capitatay — loga-
niacée) ;
W Le zahana (Phyllarthron bojerianum ?) ;
11" Le laliambo, qui a un bois tendre et rougeâtre;
12** Le finga, dont le bois est remarquablement veiné;
13^ Le hazondrano, sorte d'Eleo^endroriy dont on fait les
brancards de fltacon ;
14° Le famelona, joli bois de couleur blanche;
16° Le vandrika (Crapidosperdum verticellatum), dont
le bois est d'un beau jaune;
16<^ Le harahara (légumineuse?);
17* Le mango, dont le bois est rouge et dur;
18** Le hetatra {Podocarpus Thumbergii),
Si jamais Ton reboise cette contrée, il sera bon de multi-
plier surtout les quatre ou cinq premières essences, car
elles constituent les espèces les plus belles, les plus utiles et
les plus communes. Ajoutons que diverses variétés d'euca-
lyptus poussent dans toute la région avec une merveilleuse
rapidité.
Tout le pays des Antanala se présente sous l'aspect le
plus tourmenté. Vu du sommet d'Ikongo, c*est une mer
houleuse et verdoyante; ce n'est qu'une suite sans fin de
monts et de monticules que séparent les uns des autred
d'étroites vallées ou des gorges profondes; on n'y trouve
plus, comme dans le pays des Betsileo, ces plaines basses et
humides et ces larges vallées qu'il est si facile d'aménager
en rizières fertiles.
Tel est l'aspect général de la petite contrée qui fait l'objet
de cette étude. Les légendes et les récits contradictoires
qui ont cours dans l'île à son sujet, avaient fait naître en
moi le plus vif désir de faire une excursion au pays
d'ikongo, dès qu'une occasion se présenterait. Connaissant
la méfiance innée des habitants, je crus bien faire de ne
pas m'y rendre avant d'y avoir été invité par eux-mêmes.
304 VOYAGE AU PAYS DES TANALA INDÉPENDANTS.
L'occasion si attendue se présenta enfin. Un certain Kabi-
tava, petit-fils du vieux roi Ratsîandraofana, vint me voir à
la vice-résidence de Fianarantsoa, me demandant quelques
remèdes pour un de ses serviteurs malades. JeTaccueillis de
mon mieux et lui remis quelques présents pour le vieux roi,
dont je lui parlai avec le plus grand éloge. 11^ me déclara
alors que le roi était souffrant, et qu'il m'accueillerait en
ami, si j'allais le voir et lui porter des remèdes.
Vers la même époque, un autre chef tanala, nommé Ton-
garivo, de passage à Tandrakazo, faisait une invitation ana-
logue au père Talazac, qui, de son côté, désirait vivement
visiter cette intéressante petite peuplade. Nous nous con-
(certâmes donc, le père Talazac et moi, pour faire ensemble
le voyage d'Ikongo.
Le 25 juillet 1890, accompagné de M. Berlhier, commis
de résidence, je partis pour rejoindre à Tandrakazo le père
Talazac, qui s*était chargé de nous procurer des guides. De
là, nous allâmes coucher à Yinanitelo, important village
betsileo qui est situé sur les confins de la grande forêt de
Test et d'où l'on aperçoit, à 5 ou 6 lieues dans le sud-est,
la longue arête d'Ikongo, la citadelle des Ântanala.
Le27 juillet, guidés par trois braves Betsileo, nous quit-
tons Yinanitelo à 6 heures du matin, pensant prendre la
direction du sud-est et déjeuner au pied d'Ikongo. Mais, à
notre grande surprise, les guides nous firent prendre la di-
rection de l'est-nord-est, pour nous faire redescendre ensuite
dans le sud, rous imposant ainsi un énorme détour. Mar-
chant par une pluie battante dans un sentier à peine tracé,
coupé de ruisseaux et de fondrières, obstrué par des bran-
chages ou des lianes, nous ne pûmes atteindre avant la
nuit aucun village ântanala et nous dûmes nous résoudre
à coucher sous bois, sans autre abri que quelques feuilles
de ravinai. Notre campement était établi dans une petite
clairière, sur le rtanc d'une gigantesque falaise qui s'élève
presque à pic entre les hauts plateaux et la vallée des Ta-
■■■.
VOYAGE AU PAYS DES TANALA INDÉPENDANTS. 305
nala. La différence d'altilude entre les régions que nous
venions de quitter et celle où nous étions engagés est d'en-
viron 600 mètres; cette dénivellation considérable, qui se
produit pour ainsi dire brusquement, donne naissance à
une sorte de muraille naturelle haute de 500 mètres dont
les flancs, presque verticaux, sont entièrenent couverts de
grands arbres, qui élèvent, droit au ciel, leurs cimes avides
de soIeiL
Cette grande falaise boisée se continue à peu près sans
coupure du nord au sud du pays des Tanala indépendants,
lui servant ainsi de rempart naturel du côté de Touest. Le
plateau d'Ikongo lui-même, qui est séparé du massif d'Am-
bondrombé, auquel il paraît s'appuyer, n'est en quelque
sorte qu'un énorme pan de mur isolé et comme détaché de
cette gigantesque arête montagneuse.
A 7 heures du matin, nous reprenons notre marche dans
la direction de deux petits villages que nous apercevons à
4 ou 5 kilomètres devant nous. A.u moment de pénétrer dans
le premier de ces villages, nos porteurs et nos guides s'arrê-
tèrent simultanément, paraissant inquiets. Trois Tanala
venaient au-devant de nous pour faire kabary ou, selon l'ex-
pression africaine, pour palabrer. Ces indigènes, dont Tun
était le chef du village , ne paraissaient pas enchantés de notre
arrivée soudaine dont ils n'avaient pas été prévenus.
Nous leurs fîmes connaître le but de notre voyage et nos
bonnes paroles rassurèrent complètement nos hôtes, qui
nous offrirent leur meilleure case et des vivres en abondance,
riz, miel et volaille.
Le village où nous nous trouvions est appelé Isahavia, du
nom d'un cours d'eau qui naît au pied de la colline sur la-
quelle repose le village et qui va se jeter dans la Sandra-
nanta, en face d'Ikongo. On l'appelle encore Ambodihara,
nom générique de tous les villages qui sont situés près ou au
pied de la grande et longue falaise qui se dressait devant
nous.
soc. DB CéOGR. — 3« TRIMESTRE 1893. XIV. — 21
306 VOYAGE AU PAYS DES TANALA INDÉPENDANTS.
Après avoir satisfait la curiosité de nos hôtes, nous dési-
rions nous diriger du côté d'Ikongo, où nous pensions voir
le roi. Mais nouscomprîmes bientôt que, malgré leurs bonnes
paroles, les Tanala se défiaient encore de nous. Ils pré-
tendaient que le roi résidait alors à Test et à peu de distance
de leur village. Nous eûmes beau demander à aller du côté
d'Ikongo, dont on voyait la masse se dresser dans le sud, à
dO ou 12 kilomètres devant nous, on refusa de nous guider
dans cette direction, malgré toutes nos instances.
Ne pouvant aboutir, nous décidâmes de rentrer à Fia-
narantsoa, tout en usant d'un petit stratagème qui devait
réussir à nous préparer un retour prochain et un accueil
plus cordial. Je montrai à tous les présents et les remèdes
que je destinais au roi. a Si le roi est malade, dis-je, voici
des remèdes qui le guériront et le rendront fort et robuste.
Yoici aussi les présents que je lui donnerai, s*il consent à
venir auprès de nous. Dites-lui que ses amis vazaha sont
fatigués, qu'il vienne nous rejoindre lui-même, s'il veut que
nous nous montrions généreux. »
Nos présents, quoique de peu de valeur, ne pouvaient
manquer d'allumer la convoitise des Tanala. Ils nous de-
mandèrent donc de différer notre départ jusqu'au lende-
main, nous assurant que le roi arriverait à l'heure où les
bœufs vont au pâturage. Nous accordâmes ce délai, qui nous
était d'ailleurs nécessaire pour nous remettre de nos fa-
tigues de la veille. Le lendemain, à l'heure fixée, le roi n'ayant
point paru, je donnai l'ordre du départ, sans vouloir
attendre davantage. A vrai dire, je ne comptais pas sur son
arrivée, et j'ai appris plus tard qu'il n'avait nullement songé
à se déplacer. Nous reprîmes donc la route de Vinanitelo,
remportant la plupart des présents destinés au roi et fei-
gnant d'être blessés du peu de confiance que nous avaient
accordée les Tanala.
Moins d'un mois après cette première excursion, le prince
Andriamanapaka, troisième fils de Ratsiandraofana et son
VOYAGE AU PAYS DES TANALA INDÉPENDANTS. 307
successeur présumé, m'apporta à la vice-résidence un mes^
sage de la part du roi. Ratsiandraofana se. déclarait mon
ami, m'exprimait ses regrets de ne m'avoir point vu et
il me rappelait auprès de lui.
Celte fois encore, je fus heureux d'entreprendre le voyage
en compagnie du pèreTalazac, marcheur intrépide et grand
amateur de chasse et d*excursions. Très au courant de l'i-
diome betsileo, mon compagnon m'était également précieux
comme interprète auprès des Tanala, dont le dialecte se rap-
proche de celui des Betsileo du sud. Malheureusement ce
fut le dernier voyage de ce missionnaire dévoué. Un ordre
aussi inattendu qu'inespéré Ta peu après rappelé dans la
province d'Imerina, mesure qui m*a privé, lors de mes
deux derniers voyages, d'un compagnon aussi vaillant
qu'utile et dévoué.
A la date du 2 septembre 1890, nous nous mettons tous
deux en route, abandonnant la voie de Yinanitelo, précé-
demment suivie, pour adopter un nouvel itinéraire, qu'on
nous avait signalé comme plus facile, au sud du massif
d'Ambondrombé.
Nous connaissions déjà en partie cette région pour avoir
gravi, quelques jours auparavant, le point culminant de la
montagne d'Ambondrombé, fameuse dans toute l'île par
cuite des superstitions qui s'y rattachent. Jamais indigène
n'avait encore consenti à guider un Européen, ou plutôt à
lui tracer un sentier à travers la forêt vierge qui recouvre
les flancs de cette montagne. En effet, d'après la croyance
de tous les habitants du sud de l'île, sans en excepter les
Hovas, Ambondrombé sert d'asile aux mânes des ancêtres, et
quiconque violerait leur sanctuaire, serait inévitablement
voué aux dieux infernaux. Fort heureusement, le père Tala-
zac décida plusieurs chrétiens convaincus à nous frayer une
voie jusqu'au sommet, dont nous pûmes ainsi déterminer
l'altitude (1,850 mètres).
Au sud de ce massif, nous rencontrâmes un col d'accès
308 VOYAGE AU PAYS DES TANALA INDÉPENDANTS.
facile qui sépare les deux monts d'Âmbondrombé et d'Ivo-
hitsoa. A rentrée du col, chez les Betsileo, se trouve le vil-
lage d'Ankarinomby. L'allilude moyenne de ce col, qui est
presque à cheval sur la ligne de partage des eaux, est d'en-
viron 1,100 mètres.
Le 3 septembre 1890, noua quittons Ankarinomby vers
6 heures du matin et, après trois heures de marche, nous
entrons dans la grande forêt. Le sentier, très bon jusque-là,
devient difficile et n*est plus praticable que pour des
piétons; il se dirige presque droit vers l'est et aboutit à
la crête de la grande falaise déjà signalée. Avant d'eu at-
teindre le bas, nous passâmes à gué le Sandranto, qui, issu
des flancs du mont Ambondrombé, se dirige d'abord lente-
ment du côté de Test, pour se précipiter ensuite, par une
succession de bonds désordonnés, jusqu'au pied de la fa-
laise, formant ainsi une foule de chutes, de cascades et de
rapides d'une grande beauté.
A deux heures de marche environ du bas de la montée,
on rencontre le premier village tanala, dont le chef Rama-
rolaza, remplit les fonctions de garde-frontière (vava-lalana,
c'est-à-dire en malgache, bouche du chemin).
Le village porte le nom de Sandranto, comme le cours
d'eau qui passe au pied de la colline sur lequel il est con--
struit. On l'appelle encore Tsirohana et Ambodihara (?).
Je dois dire en passant que la méfiance instinctive des Tanala
les porte à dissimuler, autant que possible, le nom de leurs
villages, de leurs cours d'eau ou de leurs montagnes, de
sorte qu'assez fréquemment on entend citer plusieurs noms
pour un seul et même village, à l'exclusion du nom vérita-
ble. Ce n'est qu'à la suite de mes longs rapports avec cette
peuplade, que j'ai pu vaincre cette incurable défiance.
Le vava-lalana Ramarolaza exerce des fonctions fort im-
portantes, quoique gratuites. Il doit veiller à ce qu'aucun
étranger ne pénètre sur le territoire indépendant, sans que
le roi et les principaux chefs en soient prévenus.
VOYAGE W PAYS DES TANALA INDÉPENDANTS, 309
Nous fûmes bien accueillis par cet homme, qui avait
entendu parler de notre visite. Il avait déjà reçu et guidé
dans son retour, il y a une dizaine d'années, le père Abinal,
missionnaire français, qui tenta en vain de pénétrer
jusqu'à Ikongo. Conduit dans le sud-est, quand il eût dû,
au contraire, se porter vers le nord, gêné par une monture,
qui fut pour lui une source de mille difficultés, il arriva
dans le Manambondro brisé de fatigue. De là il mit près de
huit jours à regagner son poste d'Ambohimandroso et ne
retira de son voyage que des fatigues inouïes, suivies de
terribles accès de fièvre qui faillirent l'emporter.
Malgré ses vives démonstrations d'amitié, Ramarolaza ne
voulut pas nous laisser pénétrer plus avant, sans prévenir le
roi. Il fallut donc se résigner à attendre jusqu'au lendemain.
Après une nuit épouvantable, passée en commun avec tous
les animaux et insectes créés pour le supplice de l'homme,
nous nous mimes en route, guidés par notre hôte qui,
moyennant un bon pourboire, se montra très zélé, nous
donna les renseignements demandés, ainsi que le nom (?)
des villages, des monts et des cours d'eau, qui se trouvaient
sur notre route. Nous franchîmes ainsi successivement le
Sandranto, le Savondronina et la Sandrananta, belle et large
rivière qui est la principale artère du pays d'Ikongo. Elle
coule du nord-ouest au sud-est pour aller se jeter dans le
Matitanana. La contrée que nous traversions est en grande
partie déboisée et couverte de belles plantations de manioc,
de patates, de haricots, de maïs et d'arums comestibles.
Nous avons rencontré de nombreux hameaux et quelques
beaux troupeaux de bœufs.
A midi, nous avons passé à gué la Sandrananta et fait
halte sur ses bords sablonneux et ombragés. Vers 2 heures
nous sommes arrivés enfin à Maromiandra, village alors ha-
bité par le roi et une partie de sa famille.
On nous donna aussitôt une case à peu près neuve, où le
vieux roi vint nous voir presque aussitôt. Ratsiandraofana
310 VOYAGE AU PAYS DES TANALA INDÉPENDANTS.
est un vieillard presque centenaire, encore très droit, de
haute stature et d'une carrure herculéenne. Il avait revêtu
son plus beau lamba de soie et était accompagné de ses
fils et de ses principaux conseillers. Une longue canne en bois
de rose lui tenait lieu de sceptre.
Après une chaleureuse poignée de main et le kabary
habituel, je lui fis remettre les présents qui lui étaient des-
tinés. Bientôt après, le père Talazac les charmait tous en
exhibant une jolie boîte à musique, qu'il fit fonctionner en
leur présence, pour l'offrir ensuite au roi.
Cependant, malgré son accueil amical, le roi ne voulut
pas nous accorder la permission de monter, le lendemain,
sur le plateau d'Ikongo, quelque vif désir que nous lui en
exprimions. <r Le voudrais-je, dit-il, que mon peuple s'y
opposerait, m'accusant de livrer à des étrangers le secret
de son indépendance et de sa liberté. »
Après cette déclaration, aussi nette que logique, toute
insistance eût été déplacée, mais pour rendre au chef des
Antanala refus pour refus, je n'acquiesçai pas à son désir de
nous conserver le lendemain auprès de lui, prétextant que
mes occupations me rappelaient sans retard à Fianarantsoa.
Je fixai donc notre départ pour le lendemain matin, au
grand déplaisir du roi, qui voulait faire tuer son bœuf et
convoquer le peuple à des réjouissances à l'occasion de
notre arrivée.
Un peu avant notre départ, le roi sollicita un kabary
pour traiter de questions importantes, et, sur ma proposi-
tioU) nous allâmes conférer à quelque distance du village,
sur une colline qu'éclairait le soleil levant. Le chef Rat-
siandravaha^ commandant supérieur des guerriers tanala en
cas de guerre, prit la parole au nom du roi. « Le roi, dit-il,
vous a reçu avec joie, parce que vous êtes Français, car
Il sait que ni vos pères, ni vous, vous ne nous avez jamais
fait la guerre. Cependant notre peuple est inquiet de vous
voir dans son pays avec une suite nombreuse, car il croit
VOYAGE AU PAYS DES TANALA INDÉPENDANTS, 3H
que vous êtes les amis des Hovas, au milieu desquels vous
avez bâti votre résidence. A eux seuls, les Hovas n'ont pu
nous vaincre, mais nous craignons qu'aidés de vos conseils
et de votre science de la guerre, ils n'arrivent à s'emparer
d'Ikongo. Prouvez-nous que vous êtes nos amis et non ceux
des Hovas; donnez-nous de la poudre, des balles et des
pierres à fusil pour nous permettre de nous défendre, car
nous redoutons toujours la perfidie naturelle aux Hovas.
Rien ne manquerait au bonheur des Tanala, s'ils ne crai-
gnaient sans cesse de voir les Hovas, leurs irréconciliables
ennemis, violer la foi jurée. Dites au grand chef français
que nous avons foi en lui, et que les Tanala vivraient dans
une heureuse sécurité, s'il acceptait de les prendre sous
sa protection, t^
Ratsiandravaha garda longtemps la parole, ressassant,
selon l'usage des kabary malgaches, les idées qu'il venait
d'émettre et insistant surtout sur sa légitime méfiance à
l'égard des Hovas. — Le roi prit ensuite la parole pour
dire quelle haine il avait pour les Hovas depuis les nombreux
ièges qu'il avait soutenus contre eux, et quel souvenir
rrible il avait gardé de leur cruauté, car ils avaient égorgé
coupé en morceaux, presque sous ses yeux, sa première
me et ses enfants. « Depuis ces scènes, dit-il, la vue
e d'un Hova me rend malade, et je vous remercie de
nHoir enrôlé comme porteurs que des Betsileo. »
r notre retour, le roi nous donna, comme guide, son
rère Ratsirehitra, mais il nous obligea de choisir entre
te que nous avions suivie, lors de notre première
on, ou celle d'Ankarinomby, ne voulant pas encore
re connaître celle plus facile qui va directement
à Vinanilelo. Toutefois cette deuxième excursion
ermis de reconnaître l'existence de deux nouveaux
$au, la Savondronina et la Ditsaka, ainsi que la
réelle du Sandranto et de la Sandrananta, affluent
mana. Enfin, si nous n'avons pas escaladé le pla«
312 VOYAGE AU PAYS DES TANALA INDÉPENDANTS.
teau d'Ikongo, nous avons du moins pu observer de très
près sa forme, son étendue et sa direction générale.
Malgré le refus du roi de me laisser gravir Ikongo, je ne
continuai pas moins, dans la suite, à très bien accueillir les
Tanala, quand ils vinrent me voir à Fianarantsoa, leur
accordant quelques présents et leur promettant de me
montrer généreux si, au cours d'un troisième voyage, ils ne
s'opposaient pas à ce que je gravisse le plateau d*Ikongo.
Mais, pour arriver à ce résultat, ni les dons ni les bons
procédés ne suffirent, et je dus m'engager à pratiquer le
€ fatidra » (échange du sang) avec le roi ou Tun de ses fils.
Je fis porter mon choix sur Andriamanapaka, et dès lors,
comme par enchantement, toutes les difficultés disparurent.
En effet, le respect pour ce lien, que la plupart des peu-
plades de rile regardent comme sacré et inviolable, justifie
leur confiance; à leurs yeux tout parjure, tout traître
envers son nouveau frère ne saurait se soustraire aux pires
châtiments. Il fut donc convenu, après ma promesse, que
le roi lui-même m'enverrait un guide qui me conduirait par
la route la plus courte, celle qu'on nous avait dissimulée
jusqu'alors, et que je pourrais monter sans opposition et
avec son aide sur le plateau d'Ikongo.
11 y avait un an que je n'avais visité les Tanala quand,
dans les premiers jours de septembre 1891, j'entrepris mon
troisième voyage. Le roi m'envoya son second fils, Ratsi-
rahona, pour me servir de guide, et je pus, cette fois, passer
par la route directe de Yinanitelo à Ikongo, qui n'exige
que six heures de marche.
Les autorités hova de Finarantsoa ne voyaient pas d'un
très bon œil mes excursions au pays d'Ikongo ; cette fois,
les officiers furent convoqués pour délibérer à ce sujet et
ils décidèrent de s'opposer à mon départ, mais cette éner-
gique résolution n'eut pas de suite, car ma réponse à leurs
deux envoyés fut telle que toute insistance de leur part
devenait impossible.
VOYAGE AU PAYS DES TANALA INDÉPENDANTS. 313
Par la route la plas directe, il suffit d'un jour et demi de
marche pour aller de Fianarantsoa à Ikongo. Je trouvai le
vieux roi établi dans un nouveau village Andrainarivo, où il
avait transporté sa résidence avec une partie de sa famille.
Dès le lendemain de mon arrivée, Ratsiandraofana et son
entourage insistèrent pour me faire escalader le massif
avant même d*avoir pratiqué le falidra, afin de me témoigner
l'absolue confiance qu'ils avaient en ma parole, et la céré-
monie n'eut lieu que le lendemain, en présence d'une ving-
taine de chefs et deconseillers duroi, venus de divers points
de la région pour me rendre visite et assister au fatidra.
Je ne m'attarderai pas à décrire cette cérémonie, fort ori-
ginale sans doute, mais en somme répugnante. Mon col-
lègue, M. le vicomte d'Anthoiiard, l'a dépeinte tout au long
dans le récit de son difficile et intéressant voyage au
Ménabé.
L'ascension de la montagne d'Ikongo exige à peu près
deux heures de marche, si l'on part du bas du plateau, c'est-
à-dire des rives de la Sandrananta, qui en baigne le pied et
contourne la partie nord. Pour s'élever des bords dé cette
rivière jusqu'au village d' Andrainarivo,' il faut gravir pen-
dant près d'une heure et demie un sentier qui monte à
découvert, difficile seulement en raison de la pente qui est
d'environ 45*.
A partir d' Andrainarivo, qui est à 275 mètres au-dessous
d'Ikongo, le versant devient presque vertical et le sentier
est abrupte, encombré de roches, fort étroit, entièrement
dissimulé sous bois; l'ascension est presque impossible, sans
l'aide des mains. Arrivé au sommet, le spectateur est lar-
gement dédommagé de ses fatigues par le splendide pano-
rama qui s'offre à sa vue. Ce sont, à l'ouest, au sud et au
nordy les grands massifs du Betsileo et l'arête boisée qui
en marque la limite, tandis que du côté de l'est, à 600 mètres
au-dessous de lui, se déroulent les rivières du pays des
Antanala, serpentant au milieu de hautes collines pareilles
314 VOYAGE AU PAYS DES TANALA INDÉPENDANTS-
à de grosses vagues de verdure. Par les temps clairs, on peut
apercevoir l'Océan indien à 95 kilomètres à vol d'oiseau.
Le plateau d'Ikongo a la forme d'un arc de cercle très
allongé, dirigé du nord au sud et tourné vers l'est. Long d'en*
viron 8 à 10 kilomètres, ou le divise en trois parties : la
partie nord porte le nom d'Ikongo proprement dit, la parlie
moyenne s'appelle Anjamanga, la partie sud, qui est plus
élevée que les deux autres, a été qualifiée de Tsiazopapango
(où les Milansne peuvent atteindre); sur l'Anjamanga existe
un petit pic, Imikoka, en forme de clocheton, dont les
arêtes 'sont verticales et dont le sommet est couronné d'un
bouquet d'arbres. Il se voit de fort loin et constitue un ex-
cellent point de relèvement.
Le plateau d'Ikongo est peu fréquenté et couvert d'une
brousse épaisse, au milieu de laquelle on a de la peine à se
frayer un chemin. Partout on rencontre des traces et des
débris de cases qui attestent l'ancienne présence d'un grand
village en bois. Le sol est noirâtre, recouvert d'une couche
épaisse d'humus et susceptible de recevoir, sur une surface
d'environ 5 à 600 hectares, la plupart des cultures indi-
gènes, le riz excepté, en raison du froid qui règne habi-
tuellement sur ce plateau. Un petit ruisseau, toujours vivace,
y coule du sud au nord et retombe en cascades le long des
parois d'un rocher gigantesque qui est comme la tête de frise
de cette immense citadelle, sorte de Gibraltar colossal.
Après l'ascension d'Ikongo et l'échange des sangs, je
désirais continuer ma route dans l'est jusqu'à Sasinaka,
qui est la dernière ville tanala du côté de la mer, et qui est
située sur le Faraony, au point où ce fleuve commence à
être navigable pour les grandes pirogues et les bateaux plats.
Sasinaka est un lieu de refuge pour les soldats ou esclaves
hova déserteurs et pour les proscrits de Rainilaiarivony,
le premier ministre et l'époux de la reine Ranavalona.
Malheureusement de violents orages me tinrent trois jours
bloqué à Andrainarivo, et craignant que le mauvais temps
VOYAGE AD PAYS DES TANALA INDÉPENDANTS. 315
ne continuât, je profitai d'une embellie pour rentrer à Fiana-
rantsoa» dont je ne pouvais, en l'absence de tout commis,
rester longtemps éloigné. J'aurais fort regretté ce contre-
temps, si un événement fortuit ne m'avait permis de réaliser
le désir que j'avais de connaître Sasinaka et les routes de
l'intérieur du pays tanala.
Mme Besson, après plus de trois ans de séjour, ayant dû,
à son regret, rentrer en France avec ses trois enfants,
j'obtins l'autorisation de l'accompagner jusqu'à Mananjary.
Après son embarquement à bord duHugon, j'ai utilisé mon
voyage de retour en suivant la côte jusqu'à Faraony que
j'ai remonté jusqu'à Sasinaka. Le capitaine Daniel, com-
merçant français de Mananjary, m'a obligeamment prêté
une grande et belle pirogue, de sorte que j'ai pu effectuer
le voyage par eau, en suivant les lagunes qui bordent l'Océan
et qui ne sont interrompues que par deux langues de terre
de 5 à 6 kilomètres, portant le nom générique d' c ampan-
galana>. M. Daniel m'avait choisi un équipage d'excellents
pagayeurs et, en moins de trois jours, j'ai atteint Sasinaka.
D'autre part, j'ai eu la bonne fortune de faire la route en
compagnie de M. de Sornay, négociant français établi à
Namorona depuis plusieurs années, qui a eu la complaisance
de m'accompagner. Grâce à sa longue pratique du pays, M. de
Sornay m'a fourni, pendant ce trop court voyage, des ren-
seignements précieux, et je ne saurais trop l'en remercier
ici.
Pendant que nous voyagions en pirogue, mes porteurs,
allégés de leurs charges, suivaient l'embarcation par voie de
terre, eifectuant sans peine le trajet dans le môme laps de
temps. Sur notre roule, nous dûmes coucher à Namorona
et à Ampasimanjeva, importants villages antaimoro.
Namorona, construit sur un îlot, à l'embouchure de la
rivière du même nom, compte plus de 900 cases réparties
en quatre grands quartiers. Cet immense village est admi-^
nistré par trois chefs, trois vieillards appelés labanivaza^
316 VOYAGE AU PAYS DES TANALA INDÉPENDANTS.
labânilaimaro et labanidara. Les populations antaimoro,
laborieuses et âpres au gain, Tournissent de bons travailleurs
et d'excellents porteurs de bagages. A Namorona seulement,
on pourrait en recruter plus de 400 en cas de besoin.
Sur le Faraony, et près de son embouchure, se trouve
un autre grand village antaimoro de près de 200 cases,
appelé Yohimarina. Un grand nombre d'autres villages,
d'importance variable, sont échelonnés sur les deux rives
du fleuve. Un des plus importants est le village d'Ampasi-
manjeva, où j'ai reçu la plus cordiale hospitalité, de la part
des deux chefs labanikamandroso et labanifîtana.
A Sasinaka, je trouvai un petit centre commercial, encore
à l'état rudimentaire, mais destiné peut-être à un certain
avenir. J'ai dit plus haut de quels éléments se compose la
presque totalité de la population de Sasinaka. On y compte
encore quatre traitants vazaha, tous créoles, deux français
et deux anglais; ils font le commerce des étoffes, verro-
teries et autres articles d'importation qu'ils échangent
contre espèces ou contre des produits indigènes. Malheu-
reusement les produits tanala exportés se réduisent à bien
peu de choses, en dehors du caoutchouc, de la cire et des
cuirs. Cependant on peut prédire à Sasinaka un avenir
prospère le jour où l'on pourra exploiter les forêts de la
côte est.
Le chef du village de Sasinaka est un proscrit hova, Inga-
himatoa, nommé à l'élection avec l'assentiment d'Andria-
malazono ou Raboly, le chef de la province antanala orien-
tale.
De Sasinaka à Ikongo, le trajet est d'environ 80 kilomè-
tres, que l'on peut franchir en deux jours de marche. La
première partie de la route est bonne, quoique souvent
interrompue par des bandes de forêts qui ralentissent un
peu la marche; la deuxième partie, qui est presque entière-
ment déboisée, est d'un accès plus difficile, à cause des
brousses touffues qui l'obstruent et des ruisseaux bourbeux,
VOYAGE AU PAYS DES TANALA INDÉPENDANTS. 317
des marécages et dçs fondrières qui la coupent eu maints
endroits. Les pentes ont une inclinaison de plus en plus
forte à mesure qu'on approche d'Ikongo et des hauts pla-
teaux. Je ferai, d'ailleurs, observer ici qu'il en est de cette
route comme de toutes celles de la côte est, qui sont for-
cément d'un accès difficile, car on ne voyagé guère en pays
plat que sur une largueur de 12 à 15 kilomètres, près du
bord de la mer; on se heurte ensuite aux premiers contre*
forts du grand massif centrah, et tout le pays n'est plus
qu*ane longue suite de monts et de collines qui s'étagent
en cimes toujours plus élevées, jusqu'à ce qu'on ait atteint
l'altitude de 1,100 à 1,200 mètres, qui est celle des hauts
plateaux./]le dernier voyage, effectué trop rapidement, par
suite de l'impérieuse nécessité de rallier mon poste dans le
plus bref délai, m'a permis cependant de reconnaître un
grand nombre de villages non encore indiqués, de déter-
miner une partie du cours du Faraony et d'un de ses
affluents, le Yatorao, ainsi qu'un point du cours du Mana-
nano. J'ai aussi constaté l'existence de rivières plus petites,
telles que l'Isahalampona, la Ditsaka, et Tlsahavia, tous
affluents de la Sandrananta. J'ai noté l'altitude des divers
sommets, ainsi que la position des bandes forestières et
des villages échelonnés sur la route.
Pour compléter ce rapide aperçu de mes excursions au
pays des Tanala, je crois devoir dire un mot de l'orga-
nisation et de la vie sociale de cette intéressante peuplade,
ainsi que des guerres qu'elle a soutenues si vaillamment
contre un ennemi vingt fois plus nombreux, incomparable-
ment mieux armé et plus aguerri.
La population de la région indépendante est clairsemée
et ne parait pas s'élever à plus de 13 ou 15,000 habitants.
Le pays a été partagé, pour en faciliter l'administration
on pour tout autre motif, en quatre circonscriptions. Celle
dlkongo est régie directement par le roi Hatsiandraofana,
assisté de ses trois fils aînés et d'un certain nombre de
318 VOYAGE AU PAYS DES TANALA INDÉPENDANTS.
conseillers, dont le plus autorisé est le sage Ralsimihina,
vieillard vénérable, plein de réserve et de dignité, qui est
contemporain du vieux roi dont il a partagé tous les dan-
gers et qu'il a soutenu au milieu des plus cruelles épreuves.
Les trois autres circonscriptions sont administrées par
des chefs, également avancés en âge, Haboba, Andriamala-
zono, qu'on appelle aussi Raboly, et Ralainony, tous
membres de la noble famille des Zafirambo, dont Ratsian-
draofana est le chef.
Anciennement les Tanala vivaient désunis, comme les
anciens Betsileo, se faisant la guerre de village à village
pour les motifs les plus futiles. Cet état de division les avait
affaiblis à tel point que leurs voisins, les Betsileo, ainsi que
certaines bandes hovas en quête de butin, pouvaient, sans
risques sérieux, opérer de fructueuses razzias, à leur détri-
ment. C'est ainsi que Ratsiandraofana, le roi actuel, fut
pris et amené en esclavage à Fianarantsoa, peu après la
fondation de cette ville par les soldats de Radama I*' qui
avaient vaincu les Betsileo, désunis et trahis par leurs
. propres chefs ; de cette ville, où il s'était rendu fameux par
son audace et sa force herculéenne, Ratsiandraofana s'enfuit
dans la forêt et regagna, sans peine, sa chère montagne.
C'est alors que s'étant fait reconnaître de sa tribu, les
Tanala d'Ikongo le choisirent avec enthousiasme pour chef
suprême; les autres chefs, ses parents pour la plupart,
acceptèrent sans résistance son autorité, et ce petit peuple
se trouva ainsi groupé en un seul faisceau.
Chez les Tanala, l'autorité royale se réduit à sa plus
simple expression, en dehors des cas de guerre. Ce roi,
unique en son genre, est le véritable père et non l'oppres-
seur de ses sujets. Tout Tanala peut l'aborder librement,
lui donner son avis, et même lui exprimer son improbation
comme son approbation.
Le pouvoir suprême n'est pas héréditaire par droit de
primogénilure. Avant sa mort, le roi désigne celui de ses
VOYAGE AU PAYS DES TANALA INDÉPENDANTS. 319
llls OU de ses neveux qui lui semble le plus digne ; le choix
du monarque doit être ensuite sanctionné par le peuple.
Les revenus du roi se réduisent à une sorte de dime peu
élevée qu'il prélève sur les récoltes de ses sujets directs^
n'exigeant rien de ceux régis par les autres chefs.
Les Tanala n'ont pas de code, mais se conforment à la loi
naturelle. Les procès y sont fort rares et sont jugés, d'abord,
par les chefs de village, puis eu dernier ressort, s'il y a lieu,
par le chef de leur région, et enfin par le roi lui-môme.
Le vol y est inconnu, et la probité des Tanala est d'autant
plus louable et digne de remarque, que partout ailleurs,
dans la grande ile, les voleurs se rencontrent à chaque pas.
A ce propos, les Tanala citent cette belle réponse que fit le
roi à des envoyés hovas qui lui demandaient de permettre
à leurs marchands de s'établir au milieu de ses sujets.
« Les Tanala, répondit-il, ne peuvent se rendre sur vos
marchés sans être volés et trompés par vous, comment vou-
lez-vous que je vous autorise à venir ici leur enseigner ces
deux vices. » Tout objet perdu est colporté de village en
village, pour en retrouver le maître. Les crimes ou atten-
tats contre les personnes y sont rares ou inconnus, et la
peine capitale n'a pas lieu d'y être appliquée; pendant les
trente dernières années, on ne peut citer qu'un homme mis
à moi*t à la demande générale du peuple qui l'accusait
d'être sorcier (mpamosavy) et lui imputait toutes sortes de
maléfices. Eatsiandraofana, superstitieux comme ses sujets,
eut la faiblesse de laisser commettre ce crime. L'ignorance
aveugle est sans pitié.
Les Tanala sont généralement sobres et se contentent de
boire l'eau pure de leurs sources et de leurs ruisseaux, que
les Malgaches célèbrent dans un chant populaire :
Rano an'ala, madio mangamanga,
Rano an'ala.
L*cau qui coule dans la forêt est limpide et azurée,
I/eau qui coule dans la foréti
320 VOGAGE AU PAYS DES TANALA INDÉPENDANTS.
Souvent ils mélangent à cette eau le miel de leurs abeilles
qu'ils recueillent en abondance. Toutefois ils s*adonnent
trop facilement à l'ivrognerie, quand ils peuvent se procurer
du rhum. Heureusement ils ne savent pas le fabriquer, de
sorte que les cas d'ivresse sont assez rares.
Les Tanala mangent rarement du bœuf et de la volaille.
Leurs cours d*eau, riches en poissons et en crustacés, leur
permettent de varier leur nourriture qui se compose le plus
habituellement de riz, de patates, de haricots et de manioc.
Pour prendre leurs aliments, ils se servent d'une sorte de
cuiller en feuille de longoza, que les femmes confectionnent
très adroitement avant chaque repas ; ces mêmes feuilles,
roulées eu forme de cornet, leur tiennent lieu de gobelet.
Les Tanala, comme toutes les autres tribus de File, pra-
tiquent la circoncision dans le jeune âge et se livrent h des
fêtes à cette occasion.
Gomme chez les Betsileo, les enterrements, ceux des chefs
surtout, s'accompagnent de grandes réjouissances publiques,
et si l'on peut se procurer du rhum, l'orgie devient générale.
Les corps sont ensuite ensevelis soit en pleine forêt, soit
dans des sortes de caveaux de famille.
Le mariage est la règle chez les Tanala, et je crois qu'on
y chercherait vainement un célibataire d'un certain âge.
La polygamie y est en honneur, surtout parmi les. chefs
qui peuvent facilement se procurer plusieurs épouses. La
première femme porte le nom de c vadibé » qu'on pourrait
traduire par « maîtresse de maison ». Les autres ne sont
que des épouses subalternes a vadikely >, des concubines
légales, pour ainsi dire, comme chez les Chinois. Ces diverses
épouses, dont le nombre excède rarement deux ou trois,
n'entrent sous le toit du maitre qu'à l'époque où la pre-
mière femme, allaitant son enfant, se préoccupe plus de
ses devoirs de mère que de ceux d'épouse.
Les unions sont libres et n'ont d'autre caractère d'inviola-
bilité que la sorte de réprobation qui frappe celui qui aban-
VOYAGE AU PAYS DES TANALA INDÉPENDANTS. 321
donne sa femme sans motif suffisant^ l'adultère, par exemple»
ce qui est rare. Les jeunes filles respectées jusqu'à leur
puberté, choisissent alors un fiancé, auquel elles s'aban-
donnent librement. Un peu plus tard les familles sanc-
tionnent le choix des jeunes amants par un repas auquel
sont conviés parents et amis. Ce festin est comme la consé-
cration officielle de ces unions primitives.
Les Tauala sont déistes, mais ils ne pratiquent aucun
rite, ni aucune cérémonie qui se rapportent à l'idée d'un
être suprême. Ils l'appellent Zanahary, créateur, et, comme
les anciens Gaulois, ils ne pensent pas que ce Dieu puissant
puisse être enfermé en aucun temple ou sanctuaire. Ils le
vénèrent sous la voûte des cieux ou dans les grands bois, lui
rendant grâce dans toutes les circonstances heureuses ou
agréables de leur vie. Mais à côté de ce culte élevé, ils
obéissent à une foulede superstitions et croient aux € ody »
ou amulettes ayant le don de préserver de la foudre, des
balles, de la grêle, des maladies, etc., et même de se faire
aimer des jolies négresses. Il m'a été impossible de réagir
contre cette croyance aux c ody », et j'ai dû, sur les ins«-
tances réitérées du roi, lui préparer un < ody » infaillible
contre les balles. Dans leur naïveté, les Tanala en sont
arrivés à me croire un peu sorcier, mais un sorcier de la
bonne espèce, s'il en est» et l'un d'eux me disait avec un ton
de grande candeur : < Zanahary hianareo vazaha ! i^ « Vous
autres blancs, vous êtes des dieux I » Mais la flatterie ne
leur est pas inconnue, et il ne faut pas s'y laisser prendre.
Malgré toutes leurs superstitions, les Tanala ne sont
pas dénués d'intelligence. Ils sont même au-dessus des
Betsileo à cet égard, et ils ne cachent pas leur mépris pour
ces derniers, qu'ils regardent comme des brutes parce qu'ils
ont accepté la suprématie des Hova, quoique plus forts
qu'eux.
Un autre préjugé est solidement ancré dans le cœur des
Tanala et s'est opposé, jusqu'à ce jour, à l'introduction de
soc. DE GÉOGH. — • 3» TRIMESTRE 1893. XtV. —22
3^2 VOYAGE AD PAYS DÉS TANALA INDÉPENDANTS.
la religion chrétienne au milieu d'eux. « Les religions amol-
lissent l'homme », disent-ils unanimement « Mampalemy
ny olona ny fivavahana ». Il est impossible de leur enlever
celte idée; quelque devin célèbre (mpisikidy), intéressé
dans la question, leur aura probablement inculqué cette
erreur bizarre.
Les villages des Antanala sont clairsemés. Le nombre
des cases varie d'ordinaire de 15 à 30; elles sont spacieuses
et bien construites; ce sont les arbres delà forêt et les
feuilles des ravinais qui en font tous les frais.
Le costume des Tanala est celui de tous les Malgaches
pauvres. Les hommes ne portent guère que le « salaka »,
sorte de longue ceinture en toile qu'ils serrent autour des
reins et passent entre les cuisses. Les chefs se drapent géné-
ralement dans des lambas indigènes, en coton ou en soie,
« arindrano », qui sont parfois d'un certain prix. Les
femmes ne sont velues que d'une simple natte serrée au-
dessus des hanches qui laisse à nu le sein piriforme, apa-
nage des races primitives. Une sorte de calotte ronde en
paille tressée leur sert de coiffure; la chevelure est nattée
dans les deux sexes.
La culture est facile pour les Tanala. Ils déboisent autour
des villages qui sont temporaires, par suite de la nécessité
de rechercher toujours des terres nouvelles que la culture
n'a pas encore épuisées et qui ne sont pas endore dépouil-
lées de leur humus. Sous l'épaisse jonchée d'arbres, la terre
se conserve fraîche jusqu*à l'entrée de rhivernage ; les Tanala
incendient alors ces sortes de jonchées appelées « tavy > et
trouvent après l'embrasement une forte couche de cendres
et d'humus qu'ils retournent et mélangent ensemble avant
d'y ensemencer leur riz. Ce mode de cnlture a entraîné la
destruction d'une grande partie des forèis de l'est, et,
dans sa partie centrale, en face d'ikongo, le pays est à
peu près entièrement déboisé. Cependant la couche d'hu-
mus est encore épaisse et l'herbe qui y croit est plus verte
VOYAGE AU PAYS DES TANALA INDÉPENDANTS. 323
et plus tendre que celle des hauts plateaux. Néanmoins^ an
peut prédire qu'en raison de l'excessive inclinaison du sol
dans ce pays, la couche d'humus dont il est revêtu, n'étant
plus retenue à la saison pluvieuse par les racines des arbres,
sera entraînée au fond des vallées, d'où elle ira se perdre
dans les cours d'eau. La main imprévoyante de l'homme
aura ainsi, en peu d'années, détruit l'œuvre séculaire de la
nature et appauvri une contrée encore belle et fertile. Mais
les Tanala, qui sont aujourd'hui dans l'abondance, ne se
préoccupent pas de l'avenir, et leurs enfants, élevés comme
eux, continueront à déboiser, jusqu'à ce qu'il ne reste plus
de traces de la magnifique forêt qui fut la source de leqr
bien*être et l'abri de leur indépendance.
Les cultures consistent en riz, manioc, patates, haricots,
maïs, sorgho, arum doux, tabac et cannes à sucre (rare).
Le sol est, comme sur les hauts plateaux de l'Imeriua et
du Belsileo, à base d'argile rouge et extrêmement pauvre
en calcaire.
L'élevage chez les Tanala est peu développé : des volailles^
quelques troupeaux de bœufs^ et c'est tout. Le porc y est
« fady », c'est-à-dire sévèrement proscrit; la chair du san-
glier, cet éternel ennemi des Tanala qui, sortant des pro-
fondeurs de la forêt, vient^ sans cesse^ dévaster leurs
plantations, est laissée en pâture aux chiens. Ces derniersi
généralement affamés et d'autant plus âpres à la curée,
deviennent d'excellents chasseurs de ce genre de gibier
qu'ils rabattent et acculent dans des impasses où les Tanala
vont les sagayer.
Le mouton lui-même est inconnu chez les Tanala, non
que sa chair soit prohibée (fady)^ mais uniquement parce
qu'on est convaincu que cet inoffensif ruminant attire la
foudre. J'ai réagi de mon mieux conlre cette erreur que
partage une partie des Belsileo^ m'efforçant de réhabiliter
cet animal si injustement soupçonné déjouer le rôle d'agent
provocateur^ et je crois avoir réussi jusqu'à un certain
324
VOYAGE AU PAYS DES TANALA INDÉPENDANTS.
point, puisque le roi a accepté de moi quelques moutons
qu*ii fait élever près d'ikongo.
On rencontre dans le pays des Antanala un grand nombre
de cours d'eau de toutes dimensions. Ils coulent sur des lits
de roche ou de sable et sont tous d*une grande limpidité;
il serait certainement facile de les utiliser en partie pour les
plantalions. Je ne saurais dire si leurs eaux charrient
de l'or, comme le prétend le révérend Deans Gowan.
Ce missionnaire anglais de la London missionary Society,
qui résidait autrefois à Pianarantsoa, a exploré le pays des
Tanala soumis d'Ambohimanga, ainsi que les bords du Mati-
tanana. Il avoue son enthousiasme pour ces régions. Dans
une communication lue à la Société royale de Géographie
de Londres, le 12 juin 1882 et publiée au mois de septembre
de la même année, il s'exprime ainsi :
The whole country from the
north to the south is remarkable
for the beauty of ils scenery. It
is well watered and exccedingly
fertile. The Tanala is, I think, the
richest district in Madagascar and
présents a magnificent field for Ëu-
ropean entcrprise in the cultivation
ofcoffee, sugar-cane, \anilU and
cven tea. I hâve no doubt that
gold exists in great quantities in
the beds of the Tanala rivers.
Toute la région du nord au sud
est remarquable par la beauté de
ses paysages. Elle est bien arrosée
et fertile. A mon avis, le Tanala
est le district le plus riche de Ma-
dagascar et offre un vaste champ
pour les entreprises agricoles de
TEuropéen, qui pourra y planter le
café, la canne à sucre, la vanille
et le thé. Je suis certain que les
rivières du pays de.H Tanala char-
rient beaucoup d'or.
Expliquant Torigine de l'indépendance d'Ikongo, il dit :
From the Faraony south ward
the country is virtually indepen-
dcnt and is under rule of the Zafi-
rambo chiefs. The head of this
family, Ratsiundraofana maintai-
ncd a long and succcssful résis-
tance to the hova soldiers, taking
refuge in his stronghold, the al-
most impregnablc mountain of
Ikongo. He was able to defy the
large arniy of traincd uicn which
was brought out against bim.
Au sud du Faraony la eontrée
est indépendante et se trouve sous
l'autorité de la famille des Zafi-
rambo. Le chef de cette famille,
Ratsiandraofana^a résisté avec suc-
cès aux armées hova, grâce à la
position inaccessible des monta-
gnes d'Ikongo.
VOYAGE AU PAYS DES TANALA INDÉPENDANTS. 325
Et au point de vue du caractère et des mœurs desTanala,
il ajoute :
Tbey are a peaceful and hospi-
table people, kind and bounteous
lowards the stranger... Serious
erimesare rare and, within tbe last
twenty or Uiirty years, few, if any,
hâve occured ; capital punishnient
is almoBt unknown.
C'est un peuple tranquille, hos-
pitalier, plein de douceur à regard
de l'étranger. Les crimes y sont
rares et la peine capitale n'y a
jamais été appliquée depuis vingt
à trente ans.
Plus tard, le Rév. Shaw pénétra également chez les Ta^
nala d'Ikongo pour les évangéliser. Il vit le roi à Maro-
miandra et en fut bien reçu, mais les fiers Tanala lui firent
comprendre qu'il ne parviendrait jamais à capter leur con*
fiance et il dut battre en retraite.
Je terminerai cette étude par le récit résumé des
quatre sièges mémorables que les gens d'Ikongo ont sou-
tenus contre les Hovas.
Sous le règne de Ranavalona r% la mère de Radama H,
les HovaSy continuant la politique d'Andrianampoinimerina
et de Radama I*% se sont efforcés d'étendre leur domination
sur toute l'île. Ayant soumis les Betsileo, ils voulurent
s'établir à Ikongo et cberchèrent à s'en emparer par sur^
prise. Mais Texlrôme difficulté des roules, qui traversent une
forêt impénétrable, donna aux Tanala le temps de se ré*
fugier sur le plateau d'Ikongo, où ils entassèrent des pro»
visions et construisirent une grande cité; sans autres armes
que quelques rares fusils à silex, des haches et des sagaies,
ils résistèrent victorieusement aux 3,000 hommes de Rai*
nitsara et Rainitsimba, les chefs de la première expédition.
Après cinq mois d'efforts stériles, les Hovas battirent en
retraite, ayant perdu les deux tiers de leur eflectif, décimés
moins par le fer et le feu des Tanala que par le paludisme
et la variole qui sévirent dans leur camp avec la plus grande
intensité.
Furieux de cet échec, et voulant à tout prix réduire
326 VOYAGE AU PAYS DES TANALA INDÉPENDANTS.
Ikongo, les Hovas organisèrent trois nouvelles expéditions,
chaque fois avec des forces plus considérables. Entrant en
campagne à rentrée de la saison sèche, ils ravageaient toute
la contrée et organisaient le blocus de l'immense citadelle,
dont ils n'abandonnaient le siège qu'à l'approche de l'hi-
vernage.
La première expédition avait attaqué Ikongo par sa par-
tie nord, la plus inaccessible; les assiégés, trouvant sur le
plateau même les éléments de leurnourriture, avaient ré-
sisté sans peine à cette première attaque. La deuxième,
que commandait Rainimarolatsy et qui était forte d'environ
5,000 hommes, avec un nombre égal d'auxiliaires Betsileo,
établit son camp entre Ambondrombé et Ikongo, cherchant
à bombarder et à escalader la partie occidentale du plateau
au niveau d'Anjamanga.
La troisième, sous les ordres de Ramboasalama, se con-
tenta de dévaster le pays et de détruire les rizières et autres
cultures, afin d'empêcher les Tanala de s'approvisionner ;
par cette tactique, les Hovas espéraient, avec une quatrième
expédition plus considérable que les précédentes, arriver
à vaincre leurs dernières résistances. De leur côté, les
Antanala exaspérés et n'ignorant pas le sort qu'on leur
réservait en cas de capitulation (c'est-à-dire la mort après
une longue et cruelle agonie) étaient résolus à se défendre
avec toute l'énergie du désespoir.
Cette quatrième expédition que dirigeait Rainimamonja,
i4* honneur, était forte de 8,000 hommes aguerris et
bien armés et de 10,000 auxiliaires Betsileo. Au contraire,
la population totale d'Ikongo, terriblement réduite par
les deux premiers sièges, ne comptait pas plus de 3 ou
4,000 habitants, vieillards, femmes et enfants compris. Une
poignée d'hommes était donc appelée à résister à une véri-
table armée.
Rainimamonja attaqua Ikongo de deux côtés à la fois par
Anjamanga et par Tsiazopapango; il bombarda même ce
VOYAGE AU PAYS DES TANALA INDÉPENDANTS, 327
dernier point, le plas élevé, en établissant une batterie sur
la montagne d'Andaraziny qui se trouve au sud et assez
près du plateau dlkongo.
Au cours de cette lutte disproportionnée, la résistance
des Tanala faillit être brisée. Le roi, à bout de ressources,
presque sans vivres et sans poudre, demanda une trêve de
huit jours que devait suivre la reddition de la place. Mais
ce délai expiré, les Tanala, reprenant courage, refusèrent de
livrer leurs armes; pleins d'une nouvelle ardeur, ils fran-
chirent les lignes des Hovas pour aller chercher des vivres
dans la vallée et ils effectuèrent des sorties de nuit, allant
sagayer les Hovas jusque dans leur camp. Il en résulta des
paniques terribles parmi les assaillants, ce qui permit aux
Tanala de s'emparer d'un mortier et d'un petit canon des*
tinés au siège. L'âme de la résistance était le roi et ses deux
conseillers, Ratsimihina et Ratsiandravaho. Un de ses fils,
Ratoimataobario, qui était alors âgé d'environ 12 ans, fut
pris et mené en esclavage à Tananarive, où il connut notre
consul Laborde; rendu à la liberté pai'Radama II, il est
aujourd'hui l'aîné des fils du vieux roi. Vaincus par tant de
courage, décimés par les fièvres pernicieuses et le fer des
Tanala, les assiégeants se retirèrent enfin à. l'approche de
l'hivernage, comme avaient fait leurs prédécesseurs.
Après leur retraite, les Tanala rendant invasion pour inva-
sion, envahirent à deux reprises le territoire Betsileo, dans
le but de s'emparer des bœufs pour reconstituer leurs
troupeaux anéantis. C'est ainsi qu'ils brûlèrent A mbohimaha,
ville qui est à 4 lieues de marche au nord-est de Fiana*
rantsoa. Mais leur intempérance leur devint fatale. Ayant
trouvé du rhum en abondance, ils s'amusèrent à boire,
au lieu de battre en retraite avec leur butin, et, pendant ce
temps, un fort parti de Hovas et de Betsileo réunis leur
dressa une embuscade oti presque tous furent massacrés
sans pitié.
Une deuxième expédition à l'ouest de Yinanitelo contre
328 VOYAGE AU PAYS DES TANALA INDÉPENDANTS.
Yatomilatana n'eut pas un meilleur sort. Les Tanala, assail-
lis lors de leur retraite par des forces considérables, furent
mis en déroute, et le roi lui-même fut blessé à la jambe d'un
coup de feu et ne put qu'à grand'peine regagner Ikongo.
A la mort de la cruelle Ranavalona P% son successeur, le
pacifique et bienveillant Radama II, résolut de recon-
naître l'indépendance d'Ikongo. Il envoya auprès de Rat-
siandraofana, un de ses principaux officiers, Ratsisalova-
nina, porteur de présents et d'une goutte de sang royal,
pris, selon Tusage, au-dessous du sternum. Dans ces con-
ditions, Ralsisalovanina put remplacer son maître pour
conclure avec Ratsiandraofana le fatidra qui rendait frères
de sang les deux rois d'Antananarivo et d'Ikongo (1862).
Depuis celte époque, les Tanala, fidèles à la foi jurée, n'ont
jamais cessé de vivre en paix avec tous leurs voisins, se con-
tentant de cultiver leur riche contrée, mais conservant tou-
jours pour les Hovas la haine la plus vivace et une invin-
cible défiance.
J'ai oublié dans cette étude de dire que le pays des Tanala
est très giboyeux; il m'a été facile, dans le cours de mes
diverses excursions, de faire une abondante moisson de
maques et d'oiseaux, une centaine environ, que je me suis
fait un devoir d'adresser à M. le ministre de Tinstruction
publique.
J'ajouterai que j'ai pris un grand nombre d'altitudes sur
la route de Fianarantsoa à Mananjary avec un très bon baro-
mètre anéroïde que m'a laissa mon ami G. Maistre, lors de
son exploration à Madagascar, et c'est un devoir pour moi
de remercier ce vaillant camarade et d'applaudir au succès
glorieux qu'il vient de remporter en Afrique*
'>^^<t'V
JOURNAL DU VOYAGE
FAIT SUR LA
COTE OUEST DE MADAGASCAR
PAR
(1891-1892)
PBSmÈRE EXCURSION
AUX ENVIRONS DE MORONDAVA
Première journée. — Depuis une semaine, je suis à Nosy
Miandroka chez H. Samat^ qai est le principal colon fran-
çais de la côte ouest de Madagascar et dont Thospitalité,
la bienveillance et la générosité ont été expérimentées par
tous les voyageurs venus dans cette région. Je suis absolu*
ment entre ses mains et c'est de lui que dépend le succès
du voyage que je vais entreprendre ; il a contracté l-alliance
du sang avec un grand nombre des chefs de Tintérieur, et
son nom est un mot de passe devant lequel toutes les portes
s'ouvrent et toutes les armes s'abaissent. Cependant avant
d'entrer, pour un voyage d'un an, dans l'intérieur des
terres, il est indispensable que je m'habitue, aux us et cou-
tumes, au langage, aux superstitions des Sakalava ainsi
qu'aux difficultés du chemin. J'ai déjà commencé à com-
poser un dictionnaire de conversation que je compléterai
peu à peu, car il me faut un millier de mots pour la con*
versation courante et plusieurs centaines pour les noms des
830 LA CÔTE OUEST DE MADAGASCAR.
animaux et des plantes ; mais si pour partir j'attendais d*ètre
prêt, je resterais indéfiniment à la côte, je m'endormirais
dans les délices de ce climat, où, à cette époque de Tannée,
la chaleur du jour est tempérée par la brise de mer et les
nuits sont pleines de fraîcheur et de charme. Et, de même
qu'il faut plonger en pleine eau pour apprendre à nager,
je suis décidé à me lancer pour quelques jours chez les
Masikoro, afin d'apprendre à voyager.
Deux Yezo, choisis par M. Sapiat, m'accompagneront :
Tsialofa, le guide, qui porte un beau nom (Tsialofa, qu'on
n'a point à réprimander), a une trentaine d'années, une
taille de grenadier, des muscles d'athlète, une physiono«
mie douce et intelligente; Katiboky (dit Masilea) le porteur,
son neveu, a environ 20 ans; il se drape dans sonlamba de
colon blanc comme jadis un Romain dans sa toge et ne sent
ni le chaud, ni le froid, ni la fatigue. Il est convenu que
nous irons faire une visite au chef Mahasinto, le maître du
domaine d'Analaivo, en ramassant sur la roule des plantes
et des bêtes, et que dans une huitaine noug serons de
retour à NosyMiandroka.
. Le 18 juin, à 2 heures de l'après-midi, je charge Tsialofa
de la boite verte du botaniste et de mon fusil avec le plomb
et la poudre : il porte, en outre, sa sagaie, sans laquelle
aucun Sakalava ne marche. Masilea reçoit deux sacs conte-
nant l'un une pièce de toile, l'autre du sucre, du thé, des
clous dorés, des fleurons de buffleteries, des couteaux et
des perles de verre ou de porcelaine. Je me suis réservé des
bottes en fer-blane et de petits sacs en papier pour y mettre
les échantillons de roche, le thermomètre, le baromètre, le
revolver avec trois paquets de cartouches, mes couteaux,
mes calepins, ma carte, un sac de géologue et le piochon
du botaniste. On ne me volera pas l'argent que j'empoKe,
car j'ai dans le fond d^un gousset une seule petite pièce de
10 francs.
Nous quittons Nosy Miandroka k 3 h. 20 et nous nous
LA CÔTE OUEST DE MADAGASCAR. 3^1
dirigeons vers Test à travers la forêt de palétuviers qui
longe la c6te; le sol est en majeure partie forme de sable
fin, mais, par places, on trouve des couches d'argile abso-
lument stérile. Dans le sable du bord de la mer végètent
abondamment les satra ou palmiers du genre Hyphœne; un
peu plus loin, quand le sable est mélangé d*argile, les paie*
tuviers ou afiafy abondent, mais, quand le sable fait défaut,
le sol n'est qu'une couche d'argile salée, fendue dans tous
les sens, sans verdure, offrant, çà et là, quelques touffes
d'une plante grasse, à tiges courtes et renflées, qu'on ne
trouve que là et qui seule y pousse, c'est le sirasira : ses
rameaux, semblables aux feuilles d'une crassule, sont gor-
gées d'eau salée; glauques quand ils sont jeunes, ils
deviennent bientôt rouges ou d'une couleur terreuse; cette
plante remplace le sel comme condiment pour beaucoup
de Masikoro. Le désert n'a pas plus de 200 mètres de
largeur; au delà, le sol mélangé d'un peu d'argile avec
beaucoup de sable, est redevenu plus fertile; les grands
roseaux, les palmiers se dressent dans une vaste prairie
dont rherbe est -sèche comme du foin. Bientôt, des crépi-
tements se font entendre devant nous et nous nous trouvons
en plein incendie. Tsialofa marche le premier dans le sentier
étroit où le feu ne trouve pas d*aliment, mais tout autour
de nous les grandes herbes, les roseaux secs, brûlent avec un
bruit intense; certainement nous ne courons aucun danger,
puisque notre guide marche toujours, nous avons seulement
un peu chaud; les oiseaux éperdus poussent des cris d'épou-
vante et se réfugient par centaines au sommet des arbres,
incapables de fuir; enfin, en quelques minutes, nous sommes
au bord du Morondàva que nous traversons avec de l'eau
au-dessus du genou. L'incendie remplace ici la charrue
pour le défrichement de la brousse. A la place des joncs,
des roseaux et des grandes herbes, on plante du maïs, des
bananiers, des légumes, des cannes à sucre; un fossé est
creusé tout autour du champ défriché et on y plante
332 LA CÔTE OUEST DE MADAGASCAR.
des boutures de nopals qui font des baies impénétrables.
Après avoir traversé le Morondava, nous arrivons à un
village makoa^ fondé par un pasteur norvégien, Aarness. Ce
missionnaire luthérien n'a trouvé de prosélytes que parmi
les anciens esclaves; les Sakalaves se refusent à toute
règle, surtout celle qu'impose la religion chrétienne.
De temps en temps, nous voyons passer des jeunes filles,
dont les oreilles sont ornées de bijoux d'argent en forme de
boucliers turcs. Puis nous dépassons une bande de Makoa,
Cafres au type grossier, sans élégance ni dans les formes,
ni dans la démarche ; ils nous regardent avec des yeux ronds,
la bouche ouverte, et rient bêtement. Nous traversons de
conserve un ruisseau fangeux, où Ton a de l'eau jusqu'au
mollet et de la vase jusqu'aux chevilles, et, vingt minutes
plus loin, une rivière encore plus boueuse de 2 mètres de
large, où nous enfonçons jusqu'au ventre. Mon costume a
donc reçu aujourd'hui le double baptême du feu et de
l'eau ; je perce des trous à ma chaussure pour que l'eau
qui l'emplit puisse en sortir, et je continue ma route sans
plus m'occuper des détails de ma toilette. Combien j'en-
vie et admire mon illustre prédécesseur, M. Grandidier,
qui allait pieds nus comme les Sakalava; mais j'attendrai
pour suivre son exemple que ma chaussure soit hors
d'usage.
La forêt que nous traversons est clairsemée; l'herbe
dispute aux arbres la majeure partie du sol et constitue un
bon pâturage ; quant aux arbres, ils n'attendent pas tous
la saison des pluies pour dresser dans l'air leurs rameaux
couverts de feuilles et de fleurs, mais cependant quelques*
uns, comme les sakoa, sont en ce moment absolument
dénudés et servent de perchoir à des milliers de petites
perruches vertes qui jacassent à qui mieux mieux. Le ricin
abonde sans culture et, derrière les roseaux (car le sol est
argileux et humide), se cachent d'un côté des troupeaux de
bœufs, de l'autre tles champs de manioc et les cases du
LA CÔTE OUEST DE MADAGASCAR. 333
village de Makoa Isakamiroaka (liU. : où hurlent les chais
sauvages).
A quelques minutes plus loin, cinq ou six cases forment
le village sakalava de Mahalomba ; nous hâtons le pas, car
le soleil touche Thorizon et les insectes font entendre
leurs chants; le kibé (grande légumineuse) replie toutes
ses folioles et s'apprête à dormir. Les corbeaux, immobiles,
sont perchés par centaines sur un marosaranga qui est
complètement dépouillé de ses feuilles.
Enfin, nous arrivons au village hova d'Androvakely, où
nous devons passer la nuiL Nous nous trouvons en face
d'une palissade, dans laquelle est ménagée une étroite
ouverture. Tsialofa fait prévenir la reine du lieu qu'un
étranger demande l'hospitalité ; on nous fait attendre, car
on célèbre à l'intérieur une cérémonie funèbre, dont nous
pouvons entendre les chants accompagnés de la flûte et du
tambour. Quand on nous a autorisés à entrer, nous passons
la porte en levant haut le pied et baissant la tête, car le pas
est à la hauteur du genou, et la traverse à la hauteur du
col, nous traversons ensuite une haie de nopals ou raquettes
qui fait à ce village un mur infranchissable, épais de 4 ou
5 mètres. Entre deux palissades pourvues de portes, nous
trouvons une deuxième porte, semblable à la première, et
- j'éprouve comme une sensation d'emprisonnement. Le vil-
lage sent mauvais; ce n'est pas l'odeur des bœufs ou de la
basse-cour qui m'impressionne, mais c'est une odeur d'êtres
humains malsains.
La reine Tsivéré, vêtue de deux brasses de coton, est
vieille, laide et sale ; elle nous invile à entrer dans la
demeure qu'elle nous réserve, maison solidement con-
struite^ haute et belle pour Madagascar, et dont les murs et
le sol sont couverts de nattes.
Nous nous accroupissons sur le sol comme la reine elle-
même, bien qu'il y ait deux chafees dans la case royale, et
Tsialofa expose en langue sakalava que je voyage |>pur
334 LA CÔTE OUEST DE MADAGASCAR.
étudier les plantes et les bétes. Do temps en temps, je fais
un geste d'assentiment et la reine s'incline de même. Tout
va bien, et on nous dit que nous sommes chez nous. Comme
la cérémonie funèbre continue, je demande à y assister.
Deux indigènes, accroupis devant le mur de la case qui
regarde le couchant, à côté de la porte, jouent l'un de la
flûte, l'autre du tambour; j'entre dans la case : la première
pièce est sombre; dans la seconde, qui est mal éclairée par
une lampe fumeuse où brûle de la graisse de porc, la
morte est cachée sous une moustiquaire ; les parents accrou-
pis en rond sont silencieux ; dans le village on ne cesse de
tirer des coups de fusil en signe de deuil.
Désappointé, je rentre dans la case royale et je me
couche à plat ventre sur la natte pour rédiger mes notes,
entre temps faisant un croquis du chandelier en fer où brûle
le saindoux. Pendant que je travaille à ce dessin, entre, sans
que je m'en aperçoive, une demi-douzaine de personnes; ce
sont les grands du village, qui, après avoir tué un porc
m'en apportent des tranches énormes avec un grand plat
de riz et une demi-douzaine d'œufs. En me relevant, j'aper-
çois avec étonnement tout ce monde accroupi autour de
moi< Je salue, je remercie, j'admire, et les grands du vil-
lage se retirent avec dignité. Des grillons, des moustiques,
des fourmis, des puces, des araignées circulent sur la natte
autour du chandelier. La reine qui est restée me regarde
écrire; elle a mis un peu de tabac torréfié et^ pilé entre sa
lèvre inférieure et ses incisives et crache à tout instant ;
elle explique à ses suivantes, qui poussent des ohé d'éton-^
nement, les détails du dessin de son chandelier qu'elle
admire de façon à flatter ma vanité»
A droite et à gauche de la porte, sur les montants^ deux
araignées superbes (inarotandna)^ de iO centimètres d'en-
vergure, se tiennent immobiles comme des haltebardières.
La reine elle-même, Ti:ivéré, prépare mon lit : des cordes
tendues sur un cadre en bois, que soutiennent quatre
LÀ CÔTE OUEST DE MADAGASCAR. 335
pieds, tiennent lieu de sommier et de matelas, et sur ces
cordes il y a une natte, une cotonnade, un oreiller un peu
plus grand que la main (onda) ; tout autour, une mousti-
quaire de cotonnade légère.
Masilea a mis dans la marmite un morceau de la
viande qu'on vient d'apporter, gardant prudemment pour
demain les œufs, le riz et le reste du porc. Gomme couvert,
j'ai devant moi une écuelle contenant du riz bouilli et de
la viande; ni assiette, ni fourchette, ni serviette, ni pain,
ni vin ; je suis forcé de manger avec mes mains et de m'es-
suyer la moustache du revers de ma gauche.
Pendant toute la nuit les litanies funèbres ont continué.
De temps en temps, la reine allait s'asseoir devant les chan-
teurs qu'elle excitait en récitant elle-même très haut le bilo
dont ils répétaient le refrain, mais dont personne n*a pu
me traduire les paroles. J'ignore la fin de la cérémonie»
Deuxième journée, — Nous nous levons avec l'aurore,
ayant dormi tant bien que mal sur le lit de la reine, tandis
que Tsialofa et Masilea couchaient sur des nattes à terre.
La reine vient me saluer et je lui offre deux brasses de
toile blanche et deux couteaux d'office qu'elle accepte avec
reconnaissance. La reine Tsivéré a la peau mate, les lèvres
minces, les yeux petits, le regard dur et l'air méfiant ; il n'y
a pas une goutte de sang noir dans ses veines, c'est une
Hova, au type malais.
Au sortir de Rovakely, nous revenons sur nos pas et nous
pasâorisà côté du village d'tsakamiroaka, que j'avais traversé
déjà hier. On y trouve comme habitants quelques Sakalava
masikoro et beaucoup de Cafres; l'un des chefs, Tsimàha,
est Cafre* Notre route se continue vers le sud et vers l'est.
La forêt est, par endroits, impénétrable; l'étroit sentier
sinueux que nous suivons décrit des courbes variées, au
milieu de grandes légumineuses couvertes d'épines autour
desquelles les lianes s'enroulent et s'enchevêtrent comme
336 LA CÔTE OUEST DE MADAGASCAR.
d'énormes serpents^ écrasant Péçorce qui se renfle entre
leurs replis.
Le laro au suc laiteux blanc, dont une goutte suffit pour
rendre aveugle, dresse comme un gui gigantesque ses petits
rameaux verts sans feuilles. Le lombirOj riche en caput*
chouc, escalade le sakoa dénudé; les mokoty^ palmiers
superbes, des orchidées épidendres, des aroidées dont la
feuille s'enrouljB en spirale autour des rameaux du katra,
forment des bosquets sombres où nous avançons lentement,
écartant de nos yeux les branches épineuses. À la forêt
succède une plaine sablonneuse couverte d'herbe et de
palmiers; puis, un peu plus loin, de l'argile avec des
plantes aquatiques; nous arrivons ensuite au bord d'une
rivière large d'une trentaine de mètres, l'Anakabatomena
(lllt. : petites pierres rouges), qui est la branche sud du
delta du Morondava.
Après avoir pris un bain hygiénique, nous repartons et^
un quart d'heure après, nous sommes dans une autre vallée^
jadis parcourue par un affluent de l'Anakabatomena, mais
qui, actuellement, n'est qu'une succession de petits lacs
d'eau salée non courante; elle se remplit aux grandes
marées d'équinoxe de l'eau qui reflue par l'Anakabatomena,
et l'évaporation ne fait qu'augmenter son degré de salure.
Le fond est formé de sable ferrugineux et de grosses dalles
de minerai de fer cuncrétionné.
Nous longeons cette vallée à travers des taillis et nous
arrivons bientôt à une vaste prairie où de grandes fougères
aux feuilles de scolopendre rivalisent avec les palmiers
nains. Nous voyons à notre gauche un village abandonné,
d'une douzaine de maisons, toutes vides^ les portes ouvertes :
deux ou trois personnes y sont mortes en peu de temps ei
les habitants ont cru à une épidémie et ont changé de domi-
cile, allant construire ailleurs leurs huttes. Un peu plus
loin dans la forêt, nous trouvons une jolie clairière, dont le
sol est sec et sablonneux, près d'un étang, et nous campons.
LA CÔTE OUEST DE MADAGASCAR. 337
lies villages sakalava n'ont aucune fortification, aucun
retranchement. Des piquets plantés en terre limitent le parc
à bcBufs; quelques broussailles entourent naturellement la
clairière et deux pieux marquent l'entrée des sentiers qui y
aboutissent. Tous ne sont pas riches, tant s'en faut. Le vil-
lage d'Ambosimavo, où nous arrivons vers midi, est fort
pauvre. Le parc à bœufs est vide, les habitants misérables,
et le vieux chef Tsimanantsondra est aveugle.
Il nous invité, en criant comme un sourd, à nous asseoir
sur une natte au pied d'un arbre. Très grand et très maigre,
il s'appuie comme un Œdipe sur un bâton de six pieds; sa
figure maigre, presque décharnée, a encore grand air, elle
est pleine de finesse et de gaieté. Il annonce à très haute
voix qu'un Yazaha Douliot est venu lui faire visite et qu'on
ait à le bien traiter. On nous prépare une case et, comme
Tsialofa m'a annoncé comme un chercheur de botes (am-
pilabiby), on .m'apporte bientôt des lézards, des petites
maques (titilivahy), des hérissons que je paye en aiguilles et
en colliers de perles.
J'achète du lait, du manioc et une poule pour le repas
du soir, mais Masilea m'apprend à mon grand regret qu'il
n'y a pas de sel. Je rentre dans ma case pour dîner. Elle a
environ 2 mètres de largeur sur 3 de profondeur et est
divisée en deux compartiments. On pénètre dans la pre«
mière pièce, qui est carrée, par une porte haute seulement
de 1 m. 50; sur le mur de gauche est une banquette, et en
fiice de la porte du second compartiment, l'alcôve. Je m'as*
seois dans l'embrasure de cette porte, sur la natte qui est
derrière et qui sert de lit; le foyer qui est au centre de l'ha*
mtation est tout près de l'alcôve : trois pierres sur la terre
nue et c'est tout. Gomme plafond, une soupente en clayon-
nage où sont placés des chaudrons et des cruches. Je dévore
sans appétit un morceau de porc trop cuit et je bois du thé.
La nuit, j'ai de la peine à dormir; les puces, les araignées,
les cancrelats, les fourmis abondent autour de moi. La tem-
SOC. DE GÉOGR. ~ 3* TBIMESTRE 1893. XIV. — 23
338 LA CÔTE OUEST DE MADAGASCAR.
pérature a beaucoup baissé et, vers 2 heures du matin, elle
n'est plus que de H"" centigrades; voyant du feu dans une
case voisine, je vais me chauffer. Cette case est ouverte
d^un côté; une vieille femme dont Tœil gauche est couvert
d'une taie, accroupie contre un montant, entretient le
brasier. Je viens m'asseoir en face d^elIe et je cause.
Quelques minutes après arrive une autre femme qui s'ac«
croupit devant le foyer ; elle est moins vieille, mais beau-
coup plus laide; un abcès suppure à son menton et elle
a étalé sur sa joue une poudre jaune faite avec du bois de
santal râpé dansTeau.cequi est un vilain tatouageet un mau-
vais remède; en outre, elle ne cesse de tousser. On manque
ici de pansement antiseptique, et je n'ai rien pour com:
mencer une cure. Tout en m'expliquant que dans le village
il n'y a pas de médecin connaissant les plantes, elle fait
sécher au feu el pile dans le fond d'une écuelle le tabac que
je lui ai donné, puis elle place entre sa lèvre inférieure et
sa gencive la poudre qu'elle a ainsi obtenue.
Une fois réchauffé, je rentre dans ma case. Le vieux chef
Il qui elle appartient était j^dis un célèbre médecin (masy),
quand il n'était pas aveugle : aux parois de l'alcôve pendent
une foule d'aoly. L'aoly est un fétiche qui sert de remède à
tous les maux et qui $^ vend fort cher. Je n'ai pu savoir
quelles, plantes entraient dans sa composition. « Quels
arbres composent l'aoly ? — Beaucoup, beaucoup! » Je n'ai
pu obtenir d'autre réponse du vieux Tsimanantsondra; le
vieux masy tient à garder les secrets de sa médecine. Ces
fétiches se composent pour la plupart d'une extrémité de
corne de bœuf, longue de 10 centimètres, autour de laquelle
est Iressée une bague de perles, et dans l'intérieur de.
laquelle il y a des gommes, des résines et des bouts de
bois, parfois même une dent de crocodile. Les plus beaux
sont faits d'une dent de crocodile emmanchée au bout
d'une corne.
CheK le vieux Tsimanantsondra^ un aoly superbe était
LA CÔTE OUEST DE MADAGASCAR. 339
accroché à une rame de pirogue; il se composait d'une
boîte aux coins de laquelle étaient fixées quatre cornes de
bœufs et était recouvert-d'une étoffe aux plis lourds, noire
de crasse; les perles qui l'ornaient formaient des losanges
rouges, verts, bleus et. blancs; quatre b&lonnets d'un bois
analogue à Tébène formaient les raccords. J'en eus envie;
je voulais en effet porter à ma ceinture ou derrière mon
oreille un de ces fétiches pour montrer aux Sakalava que je
yeux être un des leurs. J'offre une brasse, deux brasses,
trois brasses de toile; je raconte au vieil aveugle qu'avec
un aoly pareil je pourrai circuler partout chez les Maha-
faly, chez les Bara, et que je lui devrai le succès de inbn
voyage. Il reste inflexible. Mais au moment du départ,
quand, pour le remercier de son hospitalité, je lui fais les
cadeaux d'usage, une brasse de toile, un couteau, une son»
nette, alors le vieil homme se réveille et, me retenant par
la main, il me fait accepter Taoly que je convoitais.
Troisième journée. — Nous quittons Ambosimavo à
9 h. 15 du matin et marchons vers l'est ^ travers la forêt,
qu'interrompent de distance en' distance des clairières oti
dort une eau stagnante. La surface de ces étangs est cou-
verte de feuilles nageantes de nymphéas bleus, dont les
fleurs de 20 centimètres de diamètre tournent vers le soleil
leurs corolles d'azur. Leur eau chargée d'oxygène par les
plantes vertes est excellente à boire, on n'y trouve ni la
végétation des tourbières, ni celle des mares où les plantes
pourrissent. Les oiseaux y viennent par bande aux pre-
mières heures dç ia journée et on pourrait alors en tuer
des centaines, mais ils sont rares à cette heure et nous
nous contentons d'un ibis noir et d'un petit canard sau-
vage.
La forêt est de plus en plus belle, à mesure que nous
avançons dans l'intérieur et que nous quittons le sol sa-
blonneux du djeltaduMo^rond^v;»; les hautes futaies sont
340 LA CÔTE OUEST DE MADAGASCAR.
plus denses, les palmier^ (kalalo) et les lianes {likorango)
forment des fourrés pleins d'ombre et de fraîcheur. Dans
cette forêt tropicale^ aux plantes si Tariées, j'éprouve des
sensations nouvelles qui tranchent avec mes souvenirs en-
core récents des forêts de sapins majestueux, mais uni«
formes, de mon pays nalal ; la beauté du paysage, la variété
des lignes et des couleurs est due à ce qu'ici les objets sont
proches ; dans ces forêts, le premier plan absorbe tout l'in-
térêt et captive par mille détails, tandis que, dans les mon-
tagnes, le dernier plan l'emporte en intérêt sur les premiers,
fascinant et charmant par la grandeur de ses lignes et les
nuances de ses couleurs. Ce sont d'autres sensations,
d*autres plaisirs, qui toutefois ne font pas oublier ceux de
mon enfance; ils se font^ au contraire, valoir réciproque-
ment. C'est ainsi qu'Ankorompony me ramène dans les
Vosges.
Les baobabs, reniala et fony^ sont abondants dans la
forêt; des clairières, on les voit tordre leurs bras noueux
au-dessus des autres arbres. J'ai constamment de nouveaux
noms de plantes à apprendre, de nouvelles fornàes à fixer
dans ma mémoire; j'ai déjà noté une cinquantaine d'arbres
ou de lianes, dont mes guides à la mémoire infaillible me
répètent les noms, mais chaque heure en amène de nou-
veaux et mon calepin regorge de notes que je classerai
plus tard. Vers midi, nous sommes en pleine forêt de
baobabs qui se dressent autour de nous par centaines, les
uns au tronc renflé comme une tonne d'Heidelberg, les
renialtty les autres aussi élevés, mais grêles, semblables à
des colonnes hautes de 40 mètres, les fany, qui ne sont ni
moins nombreux, ni moins beaux.
A midi et quart, nous arrivons au village d'Hdrompony
(litt. : la pointe des fony), situé au centre d'une belle clai-
rière. Tsialofa fait la présentation comme d'habitude; il
raconte, toujours dans les mêmes termes que la veille et
l'avant-veille, que je suis un vazaba mpilabiby (chercheur
LA CÔTE OUEST DE MADAGASCAR. 341
de bêles) que tout intéresse et qui note tout sur un petit
carnet, que fout le long de la route je l'ai questionné sur le
nom des arbres et sur leurs usages, que je parle peu le
sakalava, mais que chaque jour j'apprends cependant des
mots nouTeaux, enfin que nous demandons à manger et à
dormir. Les hommes sont presque tous absents ; une dou-
zaine de femmes, accroupies au centre de la place, écoutent
bouche bée; la femme du chef (masondrano) me fait ap-
porter une natte sur laquelle je m'asseois, et on débarrasse
une case, où, pendant que Masilea fait la cuisine, je
m'endors.
Après un repas très primitif composé de riz et d'un
poulet rôti, je fais un peu de commerce et j'expédie à mon
compagnon Fleuret, qui est resté chez M. Samat pour
préparer les peaux de bêtes, des tanrecs, des hérissons, des
boengy que j'ai recueillis le long de ma route. Harétonga,
un ami de Tsielofa, qui part demain pour Nosy Miandroka,
se charge de mes commissions ; il aura pour sa peine
trois brasses de toile.
On m'apporte en cadeau une poule, quatre paniers de
farine de tavolo et deux charges de canne à sucre. La nuit
yient vite ici ; dans cette saison, dès 5 heures le jour baisse
et, à 5 heures et demie, le soleil est à l'horizon. Mon dîner
suit de très près le déjeuner qui a été tardif et je dévore
ma chasse du matin avec une platée de riz; une tasse
de thé clôt le repas. Puis, je fais le plan de la case que
j'occupe, dont la porte est exactement dirigée vers le sud ;
la pièce unique, qui est carrée, a environ 3 mètres de côté,
mais il faut beaucoup se baisser pour y entrer et surtout
ne pas se relever de suite si l'on ne veut pas se cogner la
tête à la claie qui est établie en soupente au-dessus de la
porte et qui est chargée de quelques ustensiles de cuisine;
à droite, au fond, est une natte qui sert de lit et, à un pied
au-dessus, une étagère de deux claies superposées. Au
centre est Tétai qui supporte la poutre de faite en son
342 LA CÔTE OUEST DE MADAGASCAR.
milieu et, un peu en avant de cette colonne de bois, se
trouve le foyer à terre limilé par trois pierres debout.
La case du chef qui fait face à la mienne et qu'occupe sa
femme Tsinatsika, n'est pas plus grande, mais elle est plus
solidement construite, et sa porte est tournée vers le nord ;
le foyer est entouré d'un rebord carré en argile pétrie^ et
tous les murs sont couverts de nattes.
Ce soir, le crépuscule est plein de charme; le silence se
fait dans le village, chacun étant occupé à préparer le
repas du soir, tandis que la forêt s'emplit de murmures
et de cris. La Croix du Sud s'élève toute droite en face de
ma case et je prends mes notes à la lueur lunaire; la
légère brume, qui s'élève entre les arbres, marque les divers
plans du tableau par une dégradation régulière de tons;
les maisonnettes, les grands baobabs sans feuilles, la forêt
touffue semblent avoir été disposés pour le pbisir des yeux
et pour le repos de l'esprit. Je prends la résolution de
rester ici un jour de plus.
Quatrième journée. — La nuit a été froide, je me suis
levé plusieurs fois pour chercher une case où il y eût du
feu et je n'en ai pas trouvé, car la température, qui est
de 30° au milieu de la journée, n'est plus que de 13^ la nuit.
Aussi vois-je lever le soleil avec plaisir, et je m'empresse
de faire allumer du feu et de faire chauffer du thé; en
quelques minutes, la case est pleine de fumée.
Au nord d'Horompony, il y a un vaste étang plein de
joncs et de roseaux où se cachent les crocodiles et sur les
bords duquel les femmes préparent la farine de tavolo. Les
tubercules de celte plante sont gros comme des pommes
de terre ; la peau est mince et L'intérieur est très farineux ;
ils contiennent un principe amer et vénéneux. Des femmes
sont occupées à les râper dans une auge en bois pour
mettre en liberté Tamidon ; il s'opère là une sorte de rouis^
sage, car j'ai reconnu l'odeur caractéristique de Tamylo-
LA CÔTE OUEST DE MADAGASCAR. 343
bâcler. La farine ainsi obtenue est lavée à grande eau dans
de yastes nattes que soutient un cadre en bois, puis séchée
au soleil ; elle ne se compose plus alors que d'amidon et
fournit un excellent aliment.
On trouve à Horompony deux espèces de soie, mais les
habitants n'ont pas pu m'en montrer en place. Les cocons
de ces deux bombyx, le mondré et le kohoké^ ne ressem-
blent pas à ceux du bombyx du mûrier, et il faudrait
une sélection longue et savante pour qu'il puissent rivaliser
avec lui; ceux du mondré sont isolés les uns des autres
et sont directement fixés par Tune de leurs faces à l'écorce
des arbres, présentant tous un orifice au point où le contact
a lieu ; ceux du kohoké sont en colonies, et une vingtaine
et plus sont enveloppés dans un tissu commun auquel
toutes les chenilles ont concouru avant de s'enfermer sépa-
rément dans leur case de soie.
Ces deux espèces de soie ne font et ne peuvent faire
l'objet d'aucune culture ; les habitants recueillent les co-
cons sur les arbres, les font bouillir pour décoller les fils et
les étirent, ou plutôt les cardeni, car on ne peut les dévider.
Le fil qu'on obtient est grossier, mais solide; il sert, avec
le coton, à fabriquer des lambas inusables, qui sont bien
supérieurs à toutes les étofies que nous importons, mais
bien plus coûteux.
Dans une case située à Test de la mienne, vit une femme
qui exerce la médecine ; elle frotte contre une pierre mouillée
une certaine écorce rouge et obtient ainsi une pâte qu'elle
applique avec son doigt sur. les boutons d'un enfant. Les
femmes et les hommes atteignent ici un âge avancé.
J'ai gagné la confiance des habitants. Le soir, ils vienûent
s'asseoir une vingtaine autour de moi, me donnant une
leçon de malgache, me faisant répéter les mots comme à
un enfant, jusqu'à ce que je les prononce bien ; toutes les
parties du corps, tous les meubles de la case, tous les
ustensiles de cuisine sont passés en revue ; ces Masikoro
344 LA CÔTE OUEST DE MADAGASCAR.
semblent doux, complaisants, braves et con&ants. Ils viyen t
le plus simplement du monde avec leurs enfants, leurs
femmes, sans les jamais traiter en esclaves. Ils ne sont
même pas méchants quand ils sont ivres.
Vers 6 heures, on apporte de grandes jarres d'hydromel
qui fermente depuis deux jours et qui est à point. Une dou-
zaine de Masikoro sont assis en rond autour des pots et
Tun d'eux y puise avec une tasse faite de la moitié d'une
calebasse qu'on fait circuler à la ronde, chacun buvant ^a,
part d'un trait; ils m'invitent à y goûter et me font place;
je bois à mon tour et trouve que cet hydromel serait bon,
s'il n'avait pas un goût de cire trop prononcé. A la seconde
tournée, je me retire.
Peu après, les hommes commencent à rire bruyamment,
en poussant des cris, de fauves. Attiré par la curiosité, je
reviens ; ils me font asseoir au milieu d'eux^sur use planche
qu'on apporte exprès; je fais semblant de boire et passe au
voisin la calebasse. L'un d'eux veut à toute force m'emme-
ner en pirogue à Morondava et insiste avec une familiarité
gênante; les autres chantent un couplet monotone dont le
refrain est le cri terrible c Voa » hurlé à plein poumons.
De temps en temps, on reconduit à sa case, en riant
beaucoup, une femme ou un homme ivre; une heure après,
tout l'hydromel est bu et chacun va dormir.
Cinquième journée, — A 7 h. 50, nous faisons roule vers
le sud, puis vers l'est, laissant au nord l'étang qui est riche
en vondro, bararata, zozoro, etc. La forêt est toujours
pleine de fony et de reniala ; j'en mesure un dont le tronc
a 6 brasses de circonférence, plus de 10 mètres. Nous quit-
tons la forêt pour traverser plusieurs ruisseaux fangeux qui
vont rejoindre l'étang du nord. La région semble fertile; il
y pousse en abondance des citronniers épineux {citrus spi-
noms) aux fruits plus gros que des oranges dont la peau
très épaisse est d'un beau jaune d'or et à gros grains ; la
LA CÔTE OUEST DE HADAGASGAR. 345
feaille est articulée, comme celles de tous les citronniers,
et la tige est pourvue d'épines; les fruits sont gorgés d'un
sue acide et parfumé qui nous désaltère, mais nous fait
grincer les dents. Les indigènes lui donnent le nom de tsoha.
Les satray les kalalo abondent ; nous tuons de beaux perro-
quets gris, gros comme des poules, qu'on plume immé-
diatement, et nous arrivons vers 10 heures sur les rives du
Morondava. Un bain de 25 minutes nous fait oublier la
chaleur, et nous arrivons bientôt au village de Karabaina
que commande le chef Tsibélé. Après un déjeuner suc-
cinct, nous partons pour Analaivo. Nous sommes sur les
terres du chef Mahasinto. Nous traversons la rivière de Sa-
katay, riche en crocodiles invisibles, et vers 2 heures et
demie nous nous arrêtons devant une petite porte faite de
deux morceaux de bois plantés en terre. Le fils du chef
vient à notre rencontre et nous introduit d'abord dans sa
case, où Tsialofa fait une première présentation, puis il
nous conduit lui-même dans la case royale qui est au centre
d'une palissade faite de pieux fichés en terre avec une porte
tournée vers le sud et qui est haute et solidement construite,
mais sur le même modèle que les autres. Le lit des pa-
rents, celui des enfants, le foyer pour la cuisine, tout est
dans la même pièce. Le vieux Mahasinto est un frère de
sang de M. Samat; c'est un chef Masikoro aussi indépen-
dant des Hova que de la reine Rasaotsa de Mahabo. Il règne
sur Karabaina, Andrakatsimitia, Bohiabé, Androfoty, Abo,
petits villages environnants.
Une case est prête pour nous recevoir, et Ton nous ap-
porte du rhum. Il est mauvais le rhum de Mahasinto, fort
en alcool et tenant en dissolution une résine blanche qui lui
donne une couleur laiteuse et un goût désagréable.
La distillation du rhum est du reste bien primitive chez
les Sakalava. L'alambic est un simple chaudron de fonte, la
cueurbite est un couvercle en bois adapté sur cette mar-
mite et fermé hermétiquement au moyen de terre ou de
34'ô LÀ CÔTE OUEST DE MADAGASCAR.
bouse de vache, ie serpentin est un canon de fusil, le réfri-
gérant est une auge en bois pleine d'eau et le récipient est
une bouteille en verre. La liqueur fermentée varie suivant
les contrées: à Horompony, on fait l'hydromel avec du miel
étendu d'eau et Ton boit la liqueur fermentée comme dn vin,
sans la distiller; à Morondava, on utilise les fruits du «a*
tra {lohakoko) pour faire un mauvais rhum.
Le chef me fait apporter des bananes, du riz et une chèvre,
cadeau vraiment princier. Le village est pauvre ; il n'y a
plus de bœufs dans le parc et tous les hommes valides sont
absents, ils sont partis depuis plusieurs jours vers le sud
avec leurs fusils et leurs sagaies pour aller chercher des
bœufs, en d'autres termes, pour faire la guerre à leurs
voisins et les piller.
La nuit est triste; il fait froid ; les insectes abondent et,
après avoir tracé, comme d'habitude, mon itinéraire sur
ma carte, j'attends impatiemment le jour.
Sixième journée, — Masilea immole la chèvre qu'on nous
a donnée en lui coupant la gorge avec son petit couteau
de cuisine ; deux hommes boivent immédiatement le sang
qui coule dans le sable, et la béte, pendue par les pieds à
une branche, est habilement écorchée.
La nuit dernière, j'ai communiqué à mes guides le désir
d'aller dans le pays des Bara; ce projet les enchante, car
là ce ne sera plus un cabri ou une poule qu'on viendra
offrir, ce sera un bœuf, ce seront même plusieurs bœufs.
Chez les Bara, disenl>i1s, les bœufs sont plus nombreux
que les poules ici, et le lait y coule comme Teau dans le
Morondava. Il faut m'adjoindre, ajoutent-ils, quatre hommes
bien choisis, bons et forts; avec Fleuret, nous serons huit
et nous n'aurons rien à craindre.
Un beau Sakalava armé en guerre vient me faire visite; il
porte deux lefona (sagaies), un grand fusil à pierre, une
corne de bœuf immense où est emmagasinée sa poudre; son
LA CÔTE OUEST DE MADAGASCAR. 347
ceinturon, large de 15 centimètres, est orné de gros fleurons
en cuivre; la courroie qui pend à son côté porte une pointe,
un tournevis et un grelot qu'il fait sonner en marchant ;
sa cartouchière a pour fermoir une grosse calotte d'argent.
Il veut m'acheter des grelots et il m'offre en échange un ca-
nard; il m'explique que la pierre de son fusil est usée, et
comme j'en ai justement une que je lui offre, il s'incline
joyeux jusqu'à terre, en mettant ma main sur son front.
Au dehors, les femmes font une procession autour des
maisons, du kibanimbilo, et du parc à bœufs, tenant à la
main des baguettes ou des rameaux verts. Elles chantent
et implorent assez gaiement la divinité pour leurs maris par-
lis en guerre dans le sud. Deux enfants les accompagnent en
soufflant à pleins poumons dans de gros coquillages percés
au sommet. Le kibanimbilo, autour duquel la procession
défile, est un lit de roseaux large de 2 coudées et long
de 6, élevé sur quatre piquets à 2 brasses au-dessus du sol ;
on y monte par deux échelles, assez grossièrement faites.
Le kibanimbilo est spécialement destiné à la célébration de
la cérémonie du bilo, ensemble de danses, de sacrifices et
de chants qu'on adresse à Dieu pour demander la guérison
d'un malade qui est placé au sommet de la plateforme.
Chaque famille ayant son kibanimbilo, le village en possède
plusieurs à l'est des habitations.
C'est aujourd'hui mardi ou talata, jour faly pour les Ma-
sikoro, qui ne doivent pas entreprendre d'expédition ce
jour-là, et, en conséquence, le roi Mahasinto, qui tient à
notre santé, nous invite à séjourner chez lui, médiocre
séjour.
Nous avons fait les cadeaux d'usage : deux brasses de
toile et dix clous dorés au fils du chef; quatre brasses de
toile, dix clous dorés et un couteau au chef lui-même.
Le soir, je vais causer dans leurs cases avec les indigènes
qui me font goûter un de leurs plats les plus exquis : les sa-
kondry. Ce sont des larves frites de fulgorides, des insectes,
348 LA G6TE ouest de MADAGASCAR.
et malgré une répugnance du premier moment je les ai
trouvées délicieuses. Je prie une femme de me chanter, le
biloy mais il m'est impossible d'éqrire; le feu n'éclaire que
l'envers de mon papier et Ton est trop de monde dans la
case pour que je mette à plat ventre.
Septième journée* — Aujourd'hui mercredi ou alarobia^
qui n'est pas un jour faly, je m'empresse de donner le si-
gnal du départ à 7 heures. Toujours soigueux^ de notre
santé, Mahasinto nous fait accompagner par son fils et par
un. homme solide^ car son fils, qui est fortement tubercu-
leux, est chétif et faible; il est marié et ses enfants ne
valent pas grand'chose. Il nous accompagna pendant deux
heures, d'abord à travers une vallée sablonneuse qui doit
être remplie à l'époque des pluies par un affluent du Mo-
rondava.
Nous sommes encore dans la saison sècheou asotry, qqi
durera jusqu'à la fin de juillet ; la saison humide et chaude
(ou l'hivernage) occupe les mois d'août, de septembre et
d'octobre ; la seconde saison intermédiaire oii l'air rede-
vient sec, a lieu en novembre, en décembre et en janvier.
Afahosanasara.j Septembre. > Pluies et chaleurs.! ^^^^^^ . fl ^ ^'
' Octobre. )
Î Novembre. \ ^ , , . ,. ( Beaucoup d'eau,
I Peu de pluie, cli->^ .„ „ *^ ,, '
Décembre. > «« z^e <feuillesifleursetfruit«|,
, \ mat tempéré....) ^ j,. .
Janvier. ; [ . beaucoup d herbe.
. „, , ( Feuilles et fleurs
\ ■*"'*'• i £(é tempéré, miits\rares, iMsrbes siches,
Afahosanasolr,. Mars. ^^.^^ )crocodile» difflcUes i
^^'"'- • { i voir.
, l • ' ■ .
Mai. ] ( Journées courtes,
Asotry • { Juin. [ Saison sèche ....A peu de feuilles, nuits
JuiUet. ) • ( froides.
Actuellement le fond de la vallée que nous suivons n'est
que du sable avec quelques îlots de verdure; un énorme
LA CÔTE OUEST DE MADAGASCAR. 349
crocodile^ qui y a dormi cette nuit, a laissé dans le sable l'em-
preinte des écailles de son ventre et le sillage sinueux dé
sa queue. Nous arrivons au Morondava que nous traversons
comme àvanl-hier en prenant un bain. Dans la saison
sèche, les crocodiles ont peur et fuient l'homme; dans
la saison humide, au moment où les fleuves débordent et où
Teau est rouge de l'argile qu'elle charrie, ils l'attaquent et
vont même chercher leur proie au loin. Une baignade
serait imprudente à cette époque, mais aujourd'hui, malgré
la présence certaine de ces gros reptiles, elle n'offre aucun
danger, je n'ai qu'à suivre les indications de mes guides
et puis sans crainte aller où ils me mènent.
Nous reprenons notre route à travers la forêt. Un gros
serpent d'un rouge acajou, un menara^ se promène sur le
sable entre les touffes d'arbrisseaux; je prépare un collet
pour le prendre, mais plus leste que moi, il glisse à travers
le lacet et s'enfonce dans le sol, lentement, sans bruit,
comme une anguille. Il y a beaucoup de serpents à Mada-
gascar, j^en ai déjà vu une dizaine d'espèces, mais aucun
n'est venimeux ; aussi les habitants ne sont-ils soucieux ni
de les attaquer ni de les fuir.
Vers 9 heures, nous faisons notre entrée dans le vil-
lage d'Ampasimay, après avoir traversé un petit hameau
abandonné et trois ruisseaux presque à sec. Ampasimay
n'a guère que trente maisons, et son parc à bœufs est vide.
Les hommes sont partis probablement vers le sud comme
ceux d'Analaivo, car nous n'y trouvons que le masondrano
ou chef, un ami de Mahasinto, qui veut nous escorter jus-
qu'à Horompony, car il y a des bandits dans la forêt. Il a
pour amulette un osselet de chèvre (une astragale) qu'il
porte attaché au-dessus du mollet.
Ici les bananiers, les kalalo (grands palmiers) abondent, et
de belles colacases comestibles, aroîdées gigantesques, font
bientôt place à un désert d'un nouveau genre. TonS' les
arbres sont morts et complètement décharnés; ils sont
350 LÀ CÔTE OUEST DE MADAGASCAR.
moris, noyés par une crue du Kila, affluent du Moron-
dava, qui coule au sud d'Horompony. II ne faut pas croire
qu*il faille une bien forte inondation pour noyer ces arbres;
ici le sol est très argileux, et l'argile gonflée par Teau est
imperméable à Tair, de sorte que les racines, emprisonnées
dans un sol privé d'oxigène, sont asphyxiées et meurent ;
si ces racines contiennent du sucre et de Tamidon, ces
matières fermentent et le reste de Ja plante recevant de l'ai-
cool de ses racines meurt d*alcoolisme. Une fois Teau retirée,
une foule de plantes ont germé sur le sol dans des milliers
de mares entre les arbres morts ; nous suivons pendant une
heure cette forêt morte, jusqu'au village de Befotaka (litt. :
beaucoup de boue).
Ob! la boue, il y en a beaucoup plus que nous ne pou-
vions nous le figurer; à partir de Befotaka, la forêt est encore
inondée et n'est en réalité qu'un vaste étang jusqu'à Horom-
pony, où nous arrivons par le nord. Il faut se désha-
biller et se résoudre à enfoncer pendant une heure dans la
vase jusqu'au mollet et dans l'eau jusqu'au ventre. Prome-
nade interminable, douloureuse pour les pieds ! Enfin nous
sommes hors de l'eau et nous retrouvons le sol de la forêt
avec, çà et là, des clairières où sont plantés des bananiers,
du maïs et des cannes à sucre.
Nous assistons à un spectacle nouveau pour moi : ce sont
des myriades et des myriades de criquets dévastateurs, si
nombreux qu'on ne voit pas les feuilles qu'ils dévorent et
qui sont plus serrés qu'un essaim d'abeilles quand il s'en-
vole, s'entrechoquant en tous sens de sorte qu'ils ne peuvent
s'enfuir; ils couvrent une étendue de 2 kilomètres, rongeant
les cannes, les bananiers, toutes les feuilles; en s' envolant à
notre approche, ils font un bruit de grêle, et il y en a tant
que d'un coup de main j'en prends une ou deux douzaines.
C'est un nuage épais qui cesse tout à coup : ici on les
compte par myriades, 10 mètres plus loin par millions,
10 mètres au delà> ils sont tous derrière nous. A 1 heure
LA CÔT£ OUEST DE MADAGASCAR, 351
trois quarls, nous faisons notre entrée à Horompony, où
nous mangeons et dormons, nous l'avons bien mérité. La
reine Tsinaisika elle-même pile le riz et reçoit pour prix de
son travail quatre aiguilles. Le soir Je retourne causer avec
elle, et, tandis que. je prends des notes à la lueur du foyer,
elle prépare dutavolo; elle a, d'abord, délayé dans de l'eau
froide un peu de cette farine dans une calebasse, et elle y
ajoute de l'eau chaude par petites quantités, en remuant
constamment jusqu'à ce que la farine cuite forme une colle
épaisse ; un beau guerrier vient chercher le plat et l'emporte
sans dire meeci, mystère. Je continue néanmoins ma leçon
de malgache et j'apprends les nonns de la marmite, du bol,
de la calebasse, des cordes, de la corne à poudre, des
bijoux, du chat^ admirant l'intelligence de cette race aussi
habile à instruire qu'à apprendre, .
Rentré dans ma case, je tiens conseil, car nous n'avons
plus que 4 ou 5 brasses de toile, plus qu'une cuiller, très
peu d'aiguilles et plus de grelots; il est vrai que j'ai
acheté une musique, un tambour, une natte. Le moment
est venu de battre en retraite.
Huiiième journée. — Je donne une poignée de main à nos
vieux amis d'Horomp.ony et nous partons à 7 heures vers
l'ouest. Je me suis débarrassé de mea colis que j'ai partagés
entre Masilea et Tsialofa et je marche, le fusil sur l'épaule.
A i heure, nous sommes ^au bord du Morondava, où je
dévore une côtelette de cabri et, à 2 heures, nous entrons
dans Sakamiroaka et à 4 heures à Nosy Miandroka, ayant
bravement fait nos 35 kilomètres à travers la brousse. Mes
deux acolytes me donnent un brevet de bon marcheur.
Ils reçoivent chacun 4 brasses de toile pour payement de
leurs services; je donne en outre à Tsialofa dix grammes
de poudre et une ceinture bleue, et à Masilea une ceinture
rouge et un mouchoir de couleur^
352 LA CÔTE OUEST DE MADAGASCAR.
La famille chez les Sakalava. — La liberté la plus grande
règne chez les Masikoro et chez les Vezo dans les relations
des jeunes gens des deux sexes. Aussi n'est-il pas rare que»
vers 15 ou 16ans, une jeune fille soit enceinte, sans encourir
pour cela aucun reproche de ses parents. Le père de l'enfant
a le droit de le reconnaître, avant sa naissance, par une
simple déclaration aux parents, mais après la niaissance il
est trop tard et l'enfant fait dès lors partie de la famille de
la femme. On peut même reconnaître un enfant avant la
naissance et l'adopter lors môme qu'on n*a eu avec la mère
aucune relation de nature à faire supposer une paternité
quelconque.
J'ai connu un créole qui a eu pour maltresse une indigène
qui est devenue enceinte d'une fille nommée Soniako.
Avant de la reconnaître, il a attendu de savoir si elle avait
un peu de sang blanc dans les veines; or, avant la naissance
de l'enfant, elle futiadoptée par Tsilé. Celui-ci épouse une
autre femme, Linasito, à qui Soniako donne le nom de
mère, tandis que sa mère véritable est mariée à un Arabe
de Lovobé ; Tsilé a un autre enfant adopté qui n'est ni son
fils ni celui de sa femme actuelle et cependant Hamotsé et
Soniako sont, suivant les usages du pays, frère et sœur.
Les enfants n'ont aucun état civil. Us peuvent ignorer
toute leur vie le nom de leur père ou de leur mère ; ils
ignorent leur âge et ne portent qu'un nom, qu'ils peuvent
du reste changer à leur gré. Katiboky trouve le nom de
Maeschler à son goût : c'est celui d'un étranger qui a passé
quelque temps à Morondava ; il prend ce nom qui, dans sa
bouche, devient Masilea et sous lequel tout le monde le
désigne à présent.
Une réunion de famille suffit pour prononcer un divorce.
Le bilo. — Pendant que je suis à Nosy Miandroka, la
femme de Resala, fils du chef de la grande famille des
Sakoambé, tombe malade, et l'on célèbre un bilo pour
LA COTE OUtST DE MADAGASCAR. 353
obtenir sa guérison. Tous les soirs j*eatends de ma case les
chants et le tambour, ce qui excite ma curiosité sans la
satisfaire, mais ce n'est pas encore le grand jour, et les
préliminaires durent une semaine. Voulant connaître les
préliminaires aussi bien que la fin de la cérémonie, je vais
au village sakalava de Nosy Miandroka, accompagné d'un
petit indigène qui me montre la route. De loin, j'entends le
chant monotone comme une litanie que les femmes répètent
en chœur, en frappant dans leurs mains. Je me fais présen-
ter au chef du village et je reconnais Resala qui m'a déjà
offert du lait. Sa femme est gravement malade de la poitrine
et a une fièvre violente ; comme on est toujours un peu
médecin en voyage, je demande à voir la malade, et Resala
m'introduit dans la case qu^encombrent trente femmes
accroupies, chantant à tue-tête. Couverte de ses plus beaux
lambas, la malade, qui est d'une maigreur effrayante, est
assise sur son lit, les yeux agrandis par la fièvre et la
bouche noire : u J'ai quelques remèdes, dis-je à Resala.
Viens à la case avec moi. — Attends un peu, je t'accompa-
gnerai tout à l'heure », et j'attends, car c'est l'heure où,
chaque jour pendant une semaine, la malade doit monter
sur le kibanimbilo.
A l'est du village, sur quatre poteaux hauts de 4 mètres,
est placée une plateforme en roseaux, étroite, orientée de
Test à l'ouest, sur laquelle on grimpe au moyen de deux
échelles grossièrement faites; c'est le kibanimbilo. Toutes
les femmes escortent en chantant la malade qui s'y rend
en s'appuyant péniblement sur une longue baguette et se
groupent à l'ouest. Celle-ci s'assoit sur une natte placée au-
dessous du kibany, leur tournant le dos. Tous les hommes
sont au nord, soit assis, soit debout. Les femmes continuent
à chanter leurs litanies en frappant dans leurs mains con-
caves, pour rendre un bruit sourd, ou sur leurs oreillers,
sorte de petits coussins. La malade, excitée par les chants,
se lève et commence, non sans de grandes difficultés, son
soc. DE GÉOGR. — 3* TRIMESTRE 1893. XIV. — ^i
354 LA CÔTE OUEST DE MADAGASCAR.
ascension, car, pour arriver sur le kibanimbilo, elle a à
monter vingt marches d'une échelle toute tordue, dont les
échelons sont liés aux montants avec des feuilles de satra;
c'est à peine si elle peut escalader les trois premières
marches; on lui mouille les pieds et les chevilles pour lui
donner des forces; à Tun des coins de son lamba pend une
sonnette que ses moindres mouvements font tinter. Elle
parvient enfin au sommet et s'assied sur le kibany. Un
nommé Salampy ouvre la danse; c*est un homme vigoureux
aux épaules larges, à la tête ronde, au jarret d'acier. Sa
danse consiste en une sorte de course où il fait semblant de
tomber à chaque pas, rebondissant alors avec souplesse et
sautant sur place en agitant sa tête et ses épaules; épuisé,
couvert de sueur, il vient reprendre sa place parmi nous. On
monte à la malade un peu d'eau qu'elle boit, puis elle des-
cend, plus péniblement encore qu'elle n'y est montée, par
l'échelle du nord. Elle s'installe sous le kibany oh on lui
fait une case, en tendant des nattes autour d'elle. C'est
fini pour aujourd'hui et, quoique le chant continue encore,
les invités se retirent et Resala m'accompagne à ma case,
où je lui confectionne dix grosses pilules de sulfate de qui-
nine dans du papier à cigarettes; il doit en donner à sa
femme une à minuit et une à midi pendant cinq jours.
Cinq jours après, à deux heures, le 3 juillet 1891, Fleuret
et moi, nous allons rendre notre visite officielle au mason-
drano du village qui nous a invités à assister à la cérémonie
du bilo, lui apportant en remerciement une livre de
poudre et cinq litres de rhum, cadeaux d'usage, car ce sont
les deux produits dont on fait la plus grande consommation
dans ces fêtes.
La malade est toujours enfermée dans son petit eijclos de
nattes sous le kibanimbilo. Elle a pris régulièrement ses pi-
lules de sulfate de quinine. Le chœur n'a pas cessé déchanter
chaque jour^ et les femmes frappent toujours avec autant
d'énergie sur leurs coussins ou dans leurs mains. Quelques
LA CÔTE OUEST DE MADAGASCAR. 855
coups de fusil annoncent le commencement delà cérémonie;
nous avons apporté nous-mêmes une demi-douzaine de car-
touches à poudre pour honorer nos hôles. Je remarque que
tous les bœufs sont rentrés au parc, beaucoup plus tôt que
d'ordinaire. Les hommes et les femmes se groupent, comme
d'habitude, au nord et à l'ouest du kibany. La malade a ses
cheveux épars, hérissés, à droite et à gauche de la tête. On
a planté à Test du kibany un arbre au pied duquel on a
placé, en face de la malade, une petite statuette, grossière-^
ment sculptée. Les invités arrivent de tous les villages voi-
sins, les femmes revêtues de leurs plus beaux lambas, les
hommes portant à la main leurs deux lefo (sagaies), leur
fusil à pierre, leur large ceinturon orné de plaques de cuivre,
leur cartouchière au fermoir d'argent et, sur le front, le
fêla, coquille blanche qui a au centre quelques perles de
corail et d'or. Ils s'assoient silencieusement murmurant
à leurs voisins le c manao anareo ? i^ comment vous portez*
vous? formule habituelle de politesse, à laquelle les autres
répondent : et vous-même? Je reconnais divers hommes et
femmes masikoro, dont l'élégance consiste à bourrer de
suif leur chevelure qu'elles arrangent en une vingtaine de
grosses boucles blanches. Rasaotra, la reine de Mahabo, a
cependant interdit cette coiffure dans sa province, mais la
coquetterie fait enfreindre la loi et j'ai vu encore quelques
têtes ensuifées à Âmbosimavo, à Horompony, à Analaivo, à
Ambiabé, mais elles sont rares. Dans le sud, d'où la mode est
venue, c'est, dit-on, la coiffure habituelle.
A 3 heures et demie, il y a déjà plus d'une centaine de
femmes. Resala apporte lui-même un litre d'hydromel et
une calebasse, tandis que les litanies infernales, accom-
pagnées des battements de mains, continuent leur vacarme;
il est encore accru par le bruit d'un tambour, vieille boite
de conserve en fer-blanc sur laquelle une femme tambou-
rine avec énergie. Quelques danseurs, hommes et femmes^
s^agitent autour du kibany; on distribue le rbam et les
356 LÀ CÔTE OUEST DE MADAGASCAR.
calebasses circulent. Tous les bœufs sont poussés hors du
parc et beuglent inquiets. La malade se lève péniblement
tenant à la main une baguette blanche et, suivie de son
escorte qui chante à tue-tête, elle s'avance vers le troupeau
et, se faufilant au milieu des bœufs, elle court et en frappe
un avec sa baguette. Cette bête est désormais sacrée; on
l'amène au pied du kibanimbilo et on la purifie, en la lavant
avec Teau du sacrifice.
Un autre bœuf est ensuite pris, jeté à terre et lié, puis
immédiatement tué d'un coup de sagaie et découpé sans
être écorché ; comme il est lent à mourir, bien qu'on taille
dans le vif, on lui coupe le tendon d'Achille pour l'immo*
biliser.
Des groupes se forment autour des jarres de rhum et on
boit à la ronde ; on tire une vingtaine de coups de fusil, et
le nombre des danseurs et des danseuses augmente. La ma-
lade elle-même se met à danser, et, sous son lamba blanc
qui la recouvre comme un linceul, elle a des attitudes que
Holbein eût aimé à reproduire; pendant cette danse, l'en-
thousiasme est au paroxysme et se manifeste par des cris
stridents que poussent les femmes en agitant leurs lambas
en l'air ; la malade va décidément mieux. Est-ce l'efiet du
bilo ou du sulfate de quinine ?
Sur un petit autel en roseaux où l'on a allumé du feu,
on brûle la tête du bœuf. Le reste de la bête diminue à vue
d'œil; on distribue aux assistants des quartiers de viande
avec la peau et les os sont coupés à coups de hache. Brusque-
ment toutes les femmes se lèvent et courent de divers côtés,
sans que je puisse m'expliquer la raison de ce mouvement
rapide ; la malade monte sur le kibanimbilo, puis les chan-
teuses reviennent, et on apporte un peu de viande à la ma-
lade qui mange, distribuant les morceaux dont elle ne veut
pas. Bientôt elle redescend, s'installe sous le kibany et on
dresse autour d'elle une muraille de nattes.
Le bilo-est terminé ; les hommes ont déchargé leurs fusils,
LA CÔTE OUEST DE MADAGASCAR. 357
les jarres de rham sont vides, le bœuf est distribué, et je
pensais que les femmes allaient rentrer chez elles et faire la
cuisine. Mais non, une course folle commence et les femmes
forment deux groupes suivant des chemins différents;
étroitement serrées les unes contre les autres, du bras gauche
elles se tiennent la taille et agitent le bras droit au-dessus
de leur tête^ en chantant une sorte de chant de guerre. Les
deux groupes marchent l'un vers l'autre, chacun sous la
conduite d'une Masikoro aux cheveux pleins de suif, qui
crie encore plus fort que les autres, se croisent, reviennent
sur leurs pas, s'accostent en se provoquant au combat et
en chantant à tue-tête, et bientôt surexcitées par le rhum,
par les chants, les femmes se battent et s'arrachent les
cheveux; on est obligé de les séparer. Les deux groupes se
reforment et, malgré l'intervention des frères et des maris,
marchent de nouveau, toujours en chantant, l'un vers l'autre,
et la bataille recommence trois et quatre fois, mais bientôt
les anciens s'en mêlent, distribuant des coups aux plus force-
nées qui, les cheveux dénoués^ crient et pleurent, et tout
rentre dans Tordre. Resala s'excuse et m'explique que c'est
l'habitude des femmes sakalava et que les révoltes, les
jalousies, les haines de femmes se manifestent ainsi les
jours de fête quand on a bu du rhum. Les hommes ont
plus de dignité; leur ivresse est plus douce ; après le repas,
ils dorment paisiblement et le lendemain tout est oublié.
DEUXIÈME EXCURSION
SUR LES BORDS DE L'ANDRANOMENA
Dimanche 5 juillet 1891. — Ne voulant pas commencer
un voyage de plusieurs mois avant l'arrivée du courrier du
13 juillet je me décide à faire une excursion d'une huitaine
358 LA CÔTE OUKST DE MADAGASCAU.
de jours dans les forêls que traverse rAndranomeua pour
étudier un peu la géographie de celle contrée et collec-
tionner des bois*
Le nom d'Andranomena, qui signifiée où Teau est rouge »,
s'applique tout à la fois à une petite rivière qui vient se
jeter dans la mer h Ampatikia et à la région de rizières et
de forêts que ce fleuve arrose; la couleur de l'eau est due
à Targile ferrugineuse qu'elle charrie en toute saison. Dans
la saison des pluies, du reste, tous les fleuves gonflés par
les torrents venus des montagnes sont rouges comme l'An-
dranomena.
M. Samat met à ma disposition une pirogue (/aj!;a)deraer,
qu'il ne faut pas confondre avec la moulangue des rivières,
et à 2 heures de l'après-midi, escorté de Tsialofa et de Reha-
mota, je mets à la voile pour le nord. Ne croyez pas que la
pirogue de mer {laka ou lakampiara) soit une grossière
embarcation de sauvages. La coque allongée, qui a, dans
sa plus grande largeur, environ 60 centimètres et une lon-
gueur de 10 mètres, et qui est d'une seule pièce taillée
dans un farafalsa, est ogivale à sa partie inférieure et tran-
chante à l'avant et à l'arrière. Ses deux bords sont rehaussés
de planches fixées par des chevilles et sont garnis d'une
bordure demi-ronde en songery noirci au feu. Au-dessus
de l'éperon, est une gracieuse échancrure (firana) et
dans la partie encore étroite, en deçà de celte échan-
crure, un crochet de bois noir dont la pointe se recourbe
en arrière. La poupe est aussi tranchante que la proue,
mais un peu moins haute, et elle porte également un petit
crochet non recourbé et à peine relevé. D'un bord à l'autre,
il y a une demi-douzaine de petits bancs très étroits; celui
d'avanl est réservé à celui qui manœuvre la voile, celui
d'arrière à celui qui tient la rame servant de gouvernail.
Sous les bancs on suspend une planche sur laquelle se
mettent les colis et au-dessus on dispose un lit de ro-
seaux où prennent place les passagers ; à droite et à gauche.
LÀ CÔTE OUKST DK xMADAGASCAR. 359
OU peut s*adosser à une planche mobile comme une ridelle
de charrette, fixée par trois chevilles. Deux bâtons de
4 mètres de long sont attachés transversalement par des liens
d'hafoisùy l'un à 1 mètre environ en arrière de l'éperon,
l'autre à la même di3lance en avant de la poupe; ils sont
reliés l'un à l'autre, à bâbord, par une traverse de la même
grosseur, mais à tribord ils portent un gros flotteur ou
balancier en hazomalangay qui est presque aussi long que la
pirogue et est tranchant au deux bouts : ce flotteur donne à
la pirogue autant de stabilité que si elle avait 2 mètres de
large.
Pour les petits trajets, on se sert de la rame ; pour la
grande pèche et pour les longs voyages, on emploie la
voile, qui est formée d'une pièce de toile carrée de 16 mètres
de superficie, faite de plusieurs morceaux cousus ensemble
et portée par deux mâts longs chacun de 6 mètres. Une
planchette placée au fond de la pirogue, à l'avant, est percée
d'une demi-douzaine de trous qui servent à placer la pointe
inférieure de ces mâts, qui, très rapprochés au fond de la
pirogue, s'écartent l'un de l'autre, comme les branches
d'un compas. Deux coins de la voile sont fixés en haut,
et, quand on file vent arrière, les deux autres coins sont
reliés aux extrémités du premier bâton transversal : la
voile est alors perpendiculaire à Taxe de la pirogue et on
file avec une rapidité extraordinaire. Si le vent est moins
favorable, on fait tourner les mâts sur eux-mêmes et on
enroule un des coins inférieurs de la voile autour du mât
correspondant et l'on a alors une sorte de voile aurique.
Telle est l'embarcation qui nous mène à Ampatikia. Tsia-
lofa est assis à l'avant entre les deux mâts, je suis au milieu
avec les colis et) à l'arrière, Rehamota gouverne. Nous
avons une bonne brise du sud et nous filons nos 10 nœuds
à l'heure; de temps en temps, une grosse vague nous prend
par le travers, et Tsialofa monte vivement sur le premier
bâton transversal, tout à fait en dehors de l'embarcation,
360 LA CÔTE OUEST DE MADAGASCAR.
pour rétablir l'équilibre ; ce n'est poiut une navigation
vulgaire. ^
A 3 h. 20, nous sommes par le travers d'Ambato, village
formé de quelques maisonnettes en avant des palétuviers,
sur une dune de sable. A 3 h» 50, Ampatikia est en vue.
A 4 h. 5, nous entrons dans le petit golfe entre deux caps de
sable. Le vent ne nous permet pas d'aborder directement
au village qui est en dedans de la pointe sud. Nous accos-
tons à sec sur la plage, nous enlevons la voile et traversons
à la rame la baie dont l'eau est rouge comme celle de l'An-
dranomena. Un grand boutre, une demi-douzaine de pi-
rogues sont là sur le sable, en face du misérable petit
hameau d'Ampatikia.
Laové, le chef, est absent. Nous allons loger dans une
case vide, dont le maître est actuellement à Nosy Miandroka ;
elle est si petite que le lit en occupe plus de la moitié, si
basse qu'on ne peut se tenir debout sous le faite et si mal
close que le vent du sud qui nous a amenés éteint ma bougie
à chaque instant. Il fait nuit noire; pas le plus petit rayon
de lune. On plume quatre perroquets choisis parmi les
cinquante-deux tués ce matin par Fleuret à Ampasy, et, pour
faire du feu, Tsialofa débite, à coups de hache, un tronc de
songery terriblement dur ; ici nous ne trouvons ni riz, ni
mais, il n'y a que quelques racines de manioc pour les-
quelles on refuse un de mes plus beaux colliers de verro-
teries. A 7 heures, nous mangeons les perroquets; les
hommes se font une tente avec la voile de la pirogue et
nous essayons de dormir. Dès l'aurore, nous repartons, tou-
jours en pirogue, mais sans voile, à la rame, jusqu'au fond
delà baie, puis nous remontons le cours d'une petite rivière
ou plutôt d'un bras de mer étroit, au milieu des palétuviers;
après deux heures de canotage, cette rivière est devenue
tellement étroite que la pirogue touche les deux rives ; ce
n'est plus qu'un ruisseau fangeux d'eau salée, où nous
sommes embourbés. On haie la pirogue parmi les palétu-
LA CÔTE OUEST DE BfADAGÂSGAR. 361
Tiers et l'on taille à coups de hache des branches de tan-
gampoly et d'afiafy pour en faire 'des palanches à porter
mes bagages qui se composent de deux pièces de toile,
l'une rouge, l'autre blanche, en tout 24 brasses, d'un
baril de poudre de 2 kilos, de 1 litre de rhum, de 2 bouteilles
de yin, de sel, d*un peu de graisse, de papier à herbier, de
grelots, de perles, de colliers, de clous dorés, de fleurons,
de couteaux, etc., de quoi charger deux hommes. Comme
Tsialofa me sert tout à la fois d'interprète, d'ambassadeur
et de guide, j'ai engagé un homme de bonne volonté i
Ampatikiaau prix d'une brasse de toile pour la journée;
Rehamota et lui se partagent la charge, tandis que Tsialofa
porte mon fusil, ma boite verte et les cartouches. La pi-
rogue est abandonnée ici au sec, la voile est restée à
Ampatikia, et on cache les rames dans la forêt.
Au delà des palétuviers, nous trouvons le désert, car le
sable est trop salé pour que les arbres y poussent, trop
sec pour que les tanga, les aflafy, les songery^ les fobo
y végètent ; sur une largeur de plusieurs kilomètres ,
il est blanchi par les efflorescences de sel ; les anciennes
empreintes des pas de bœufs sont remplies de cris-
taux.
A mesure qu'on s'éloigne de la mer, la végétation aug-
mente peu à peu. D'abord au raz de terre les sirasira, petites
plantes grasses, dont les feuilles gonflées d'un suc salé
peuvent servir à assaisonner les mets, et dont je recueille
plusieurs espèces distinctes; puis des lombiro, des satra,
des kalalo (palmiers des sables), des fatipatikyy des singilO'
foty, grands arbustes, et, au delà, de grands baobabs, fony
et renialay qui dépassent tous les autres arbres de plusieurs
brasses. Sur la lisière du désert, végètent en foule les laro,
dont les tiges vertes contiennent un suc blanc vénéneux
très abondant, dangereux à recueillir, mais dont on pour-
rait faire un excellent caoutchouc. Enfin, nous entrons
dans la forêt et, après une heure et demie de marche dans
362 LA CÔTE OUEST DE MADAGASCAR.
un sentier sinueux où nous nous suivons à la filei nous
arrivons à Àmpasimay.
Ampasimay est un village d'une trentaine de cases sous
Tautorité de Laové, comme Ampatikia que nous avons quitté
ce matin. Il est situé dans une clairière, tout près de
l'Andranomena qui arrose ses rizières. Nous y trouvons le
chef Laové, qui nous souhaite la bienvenue et nous donne du
riz et des poulets, une natte pour nous reposer, un foyer
pour cuire nos aliments, et nous campons pour déjeuner
à côté d'une forge sakalava.
Le foyer est limité par trois pierres plates, posées à terre,
entre lesquelles aboutit un vieux canon de fusil qui reçoit l'air
(par un ajutage que je n'ai pu voir) d'un soufflet composé
de deux tubes en bois, dans chacun desquels est un piston,
et qui forment une vraie pompe foulante ; j'ai vu la même
installation à Ambiabé. Dans le nord-ouest et dans le sud-
ouest, on fait usage d'un autre système ; c'est un soufflet en
peau de chèvre, formé de deux outres qu'on presse avec la
main.
A 1 h. 50, nous repartons du côté de l'est et nous trou-^
vous bientôt l'Andranomena qui coule vers le nord-est,
inondant une large vallée où poussent abondamment des co«
Ipcases, des joncs et des roseaux, et dans laquelle on cultive
du riz, beaucoup moins toutefois qu'on ne le ferait si on avait
des travailleurs.
On peut cependant quelquefois avoir ici d'excellents tra-
vailleurs, ce sont les Antaimoro ou Ampilokalefo, qui
viennent de la côte sud-est et traversent obliquement tout
Madagascar pour venir gagner un petit pécule avec lequel, de
retour chez eux, ils achètent des bœufs, la seule richesse
qu'ils estiment. On les paye en toile ou en poudre : ils
reçoivent une brasse de toile (1 m. 80) pour quatre jours de
travail ; ils font deux fois la besogne d'un Sakalava et, après
trois mois de fatigues, ils retraversent l'île, risquant vingt
fois d'être pillés par les Hovas, par les Bara et par les Ma-
LA CÔTE OUEST DE MADAGAi^CÂR. 363
hafaly. Ils sont, dureste, inâigoement exploités par le gou-
veroeur bova de Mahabo, l'illustre Razafindrazaka, bomme
intelligent et instruit qui est un ancien élève des missions
protestantes de Tananarive. Il y a cinq mois, ce noble sei-
gneur engagea à son service 200 Antaimoro pour faire des
plantations et convint avec eux de lOkilogrammes de poudre
par homme pour trois mois de travail! Le travail terminé,
il s'excusa de ne pouvoir les payer, sous le prétexte qu'il
attendait une goélette cbargée de marcbandises. Un mois
après, les Ampilokalefo réclament à nouveau leur salaire;
la goélette n'est toujours pas arrivée. Un nouveau mois
s'écoule et Uazafindrazaka refuse définitivement de payer,
menaçant de mort ceux qui réclament ; ces braves Antai-
moro, renonçant à obtenir, satisfaction, s'en sont retournés,
abandonnant tous les travaux commencés. C'est ainsi que
lesHovas ruinent la côte occidentale de Madagascar.
D'Ampasimay à Ambiabé, où nous arrivons à 3 beures, ce
n'est qu'une vaste rizière entourée de forêts. Laové et Taoria,
qui est le cbef d'Ambiabé, le masondrano nommé par la reine
sakalave Rasoatsa qui siège à Mababo, se partagent cette
belle plaine.
Le village de Taoria, Ambiabé, doit son nom aux belles
colocases qui bordent l'Andranomena, à quelques minutes
au nord. Après le petit kabary babituel, on nous donne des
cases pour nous loger, et nos hommes font cuire la volaille
traditionnelle; la femme du chef vient nous offrir du riz
et du manioc, cadeau provisoire, puisque je dois séjourner
ici quelques jours. J'ai à peine le temps de mettre mes
plantes sous presse que déjà l'on n'y voit plus. Les mal-
gaches attendent ce soir le crépuscule avec impatience,
car au moment où le soleil vient de se coucher, on aperçoit
à l'occident le fin croissant de la lune, qui disparaît bientôt
salué parles cris des assistants. Le lendemain mardi 7 juil-
let, je vais tuer quelques perroquets pour le déjeuner; c'est
sur des arbres dénudés, au milieu d'une clairière, que je les
364 LA CÔTE OUEST DE MADAGASCAR.
trouve posés en bandes, immobiles comme des cibles; je
n'en tue pas cinquante comme Fleuret hier, trois me suf-
fisent et je rentre au village à 8 heures. Les enfants sont en
train de chasser à courre un cochon gras, qu'ils finissent
par attraper et qu'on dépose devant ma porte, les pieds liés.
Puis gravement le chef et les notables forment le cercle,
assis à terre, devant ma case; Taoria m'expose qu'il me
considère comme un roi, que ce cochon est à moi et qu'il
ne donnerait pas davantage à la reine de Mahabo ; il me prie
ensuite d'accepter ses sahafa de riz, de ma¥s, de manioc,
que les femmes du village apportent et déposent à mes
pieds. Je lui réponds que je suis malhabile encore à parler
la langue sakalava et le prie d'excuser mon peu d'éloquence
et d'accepter mes remerciements; puis je vais lui serrer la
main. Tsialofa prend alors la parole et complète mon
discours par les formules d'usage, disant qui je suis et ce
que je projette.
Le cochon est tué sur l'heure : c'est une journée per-
due pour la science ; je vais bien herboriser un peu, mais
tous mes hommes sont occupés aux travaux de la cuisine et
la marmite, le gril, la poêle fonctionnent toute la journée;
à 3 heures et demie, comme un bon Sakalava, j'ai déjà fait
mon quatrième repas, le porc alternant avec le perroquet
et le maïs avec le riz. Sur ces entrefailes, dix femmes
viennent en ambassade m'apporter deux sahafa de riz que
Tandrify, chef d'un groupe de cases situé à côté d'Âmbiabé,
m'envoie. C'est maintenante mon tour de faire des cadeaux ;
j'envoie un beau morceau de viande à Taoria, un jambon-
neau à Tandrify, des côtelettes aux amis de Tsialofa et de
Rehamota. J'ajoute pour Taoria la moitié de ma bouteille de
rhum qu'il boit en moins d'une heure ; il m'avait fait dire
qu'il viendrait me remercier, mais étant ivre, il m'en fait
demander encore un verre, et les trois quarts de mon
pauvre flacon y passent.
Le soir à 7 heures j'ai mal aux dents et, comme une
LÀ COTE OUEST DE MADAGASCAR. 365
demi-douzaine de femmes sont installées sur le pas de ma
porte, je demande qu'elle me chantent un bilo pour me
guérir. J'ai distribué dans la journée assez d'aiguilles et de
perles pour qu'on ne me refuse rien. Rehamota, qui est
jeune et gai, donne le ton et le rythme, les autres suivent,
mollement d'abord, frappant dans leurs mains bombées pour
assourdir le bruit, ou sur un tampon fait avec leurs lambas,
mais, au bout de quelques minutes, tout le monde est en
train et, au lieu d'une demi-douzaine de chanteurs, j'en ai
douze, puis quinze, puis vingt, enfin une demi-heure après
tout le village est rassemblé, les hommes se tenant debout
en arrière des femmes accroupies sur une natte, qui
hurlent la litanie appropriée et frappent dans leurs mains.
Rehamota, mon coryphée, apporte en guise de tambour
une caisse de fer blanc sur laquelle il frappe sans trêve ni
repos. Assourdi par le bruit, je constate que ma névralgie
n'augmente pas et, accroupi comme les autres, j'abandonne
mon corps au rythme de la musique masikoro. Je fais alors
mêler, avec beaucoup d'eau chaude dans laquelle je mets
un peu de sucre, le reste de mon rhum et je fais circuler à
la ronde ce grog anodin, puis la danse commence, danse
animée où les mouvements du torse et des bras ont la plus
grande part. Â 9 heures, j'en ai assez, et je rentre dans
mon trou.
Le lendemain 8 juillet, je vais étudier les arbres de la
forêt. On y trouve Vhazonialanga aux graines parfumées,
dont le bois imputrescible sert à faire les balanciers des
pirogues, les poutres des maisons, les malles où tout se
conserve, bois analogue au camphrier que l'eau ne gonfle
pas et qui ne rétrécit pas au soleil ; le bois de fer, le palis-
sandre (manary)^ l'ébène (/optn^o) et vingt autres plus durs
que le buis, les uns rouges, les autres noirs ou violets, tous
durs et denses. Je fais abattre à coups de hache des arbres
de 20 mètres pour en couper une bûchette d'un pied de
long et pour arracher quelques rameaux au sommet, étonné
366 LÀ CÔTE OUEST DE MADAGASCAR.
de la facilité avec laquelle un honnête homme peut com-
mettre de pareils sacrilèges.
J'aurais voulu continuer cette étude si intéressante pen-
dant une semaine ! Mais le lendemain j'ai un violent mal de
tête avec une faiblesse générale et je suis incapable d'agir,
de marcher et de manger* et il en est de même les deux
jours suivants; pendant tout ce temps je suis obligé de res-
ter couché sur le dos ou sur le flanc, me faisant un oreiller
avec mon ballot de toile, meurtri par les morceaux de bois
qui me servent de lit, vomissant tous les aliments, môme le
thé, même l'eau pure. Je n'ai cependant pas de fièvre, c'est
une légère insolation. Taoria me promet une pirogue pour
me conduire à Âmpatikia, où je retrouverai la mienne ; pour
le remercier de cette bonne parole, je le couvre de toile
blanche et rouge.
Le samedi 11, au lever du soleil, je me remets en marche
pour le retour avec une sagaie comme canne. Je vais un peu
mieux, mais ne puis encore rien absorber. La pirogue
qu'on m'a promise est bien loin, ce me semble, car nous
marchons depuis une heure, traversant les rizières, laissant
au sud Ampasimay, puis nous entrons dans la forêt et
toujours du même train nous arrivons au désert; décidé-
ment, Taoria m'a trompé ! Enfin, après deux heures et demie
de marche forcée, nous sommes au point où nous avons
laissé notre lakampiara. J'ai fait le trajet, mais je suis
rompu, et, pour comble d'infortune, nous n'avons pas une
goutte d'eau douce à boire« Nous allons alors à Ampatikia,
où je pa«se une mauvaise nuit, et le lendemain dimanche,
à 6 heures et demie, avec un bon vent d'est^ nous nous
embarquons pour Nosy Miandroka. La traversée n'est que
de trois heures.
Quelques jours après j'étais complètement remis et je pou-
vais préparer mon expédition pour le Muséum.
{A suivre,)
PROJET POUR REMÉDIER
AUX
INONDATIONS DANS LE NORD DE LA CHINE
PAR
Le baron C DE COJVTfiMSOW
Le Bulletin de la Société de Géographie de Paris, du
mois de juillet 1874, a publié une communication que nous
avions faite à cette époque sur les inondations de la plaine
de Tien-tsin, et sur les moyens de les prévenir et de les
arrêter à l'avenir.
Le Hoang-ho ou fleuve Jaune était encore^ à celte date,
considéré comme étranger à ces désastres, du moins c'était
l'opinion que M. Ney Elias avait soutenue dans une lecture
qu'il fit, le 22 novembre 1869, à la Société de Géographie
de Londres, d'après des notes recueillies par lui en 1868
{Journal of the Royal geographical Society^ 1870), Cela
ressortait également de l'examen de Tembouchure de ce
fleuve par M. le capitaine Gaudin, commandant la canon-
nière française la Couleuvre.
ê
Mais, depuis ce temps-là, des inondations, bien plus con-^
sidérables que celles de Tien-lsin, ont désolé les districts
du Ho-nan, du Pé-tchi-^li et du Schang-tong, situés dans le
bassin du fleuve Jaune.
L'attention des ingénieurs s'est portée sur cette situation
et ils en ont recherché les causes ainsi que les remèdes à y
apporter*
368 PUOJET POUR UEMÉDIEK
La première place dans Tétude de celle queslion revenait
aux ingénieurs des Pays-Bas, et en 1891 M- J. G. W. Fijnje
van Salverda, conseiller du gouvernement hollandais pour
les chemins de fer et les travaux hydrauliques, président
de la « Société pour Fextension à l'extérieur des travaux
des ingénieurs hollandais » présenta un mémoire relatif à
Tamélioration du cours du Hoang-ho ou fleuve Jaune, qui,
en sortant de son lit, causait les inondations.
Ce mémoire est accompagné des rapports du capitaine
P. G. van Schermbeck, du corps royal du génie, et de
M. A. Visser, sur leur voyage d'inspection sur le fleuve
Jaune et dans les districts inondés en 1889.
Nous allons entretenir les lecteurs de cet intéressant
travail.
M. Fijnje commence par rappeler les ouvrages spéciaux
auxquels sont dues la compétence et la supériorité techni-
que et pratique des ingénieurs de son pays.
Depuis 1817 jusqu'en 1885, la Hollande a consacré
348 millions de francs à l'aménagement du cours du Hhin ;
savoir : de 1817 à 1851, 5,950 fr. par an et par kilomètre,
pour une longueur de 260 kilomèlres, et, de 1852 à 1885,
8,850 fr., dans les mêmes conditions, pour une longueur
de 978 kilomètres, comprenant toutes les rivières qui,
d'après les traités de 1815, devaient être entretenues en
état de navigabilité par la Hollande.
M. Fijnje, qui n'est pas allé lui-même en Chine, a tra-
vaillé sur les renseignements fournis par l'ouvrage de M. le
baron de Richthofen, publié en Angleterre en 1875, et
imprimé en allemand à Berlin, chez Dietrich Reimer,
le premier volume en 1877 et le second en 1882.
Nous n'avons pas besoin de faire l'éloge de cet ouvrage,
le plus important qui existe sur la Chine au point de vue
géographique et géologique.
M. Fijnje a tiré de la connaissance du pays, puisée dans
un ouvrage aussi complet, toutes les conséquences que lui
AUX INONDATIONS DANS LE NORD DE LA CHINE. 369
a suggérées Tart de Tingénlear hydraulicien dans ses con-
ceptions les plus élevées. Il est donc du plus grand intérêt
de suivre les explications qu*il donne sur les phénomènes
dont le bassin du Hoang-ho est le théâtre.
Le cours inférieur du Hoang-ho a varié souvent depuis
trois mille ans, date à laquelle remontent les renseignements
précis sur ces changements. A cette époque reculée, il se
jetait dans le golfe de Pé-tchi-li, en suivant à peu près la
direction qu'il avait avant 1887; 600 ans avant Jésus-Christ,
il se serait détourné au nord pour mêler ses eaux à celles
du Wei-ho. En 1194 se produisit une déviation plus impor-
tante : à quelques milles en^val de Kai-fong-fou, le fleuve
se dirigea au sud-est, pour se jeter dans la mer Jaune au
point où le 34« parallèle rencontre la côte. Mais, en 1852, il
revint à son cours d'il y a trois mille ans, et il se jeta de nou-
veau dans le golfe du Pé-tchi-Ii. Dès 1868, les digues qui
contenaient le lit du fleuve avaient été rompues à Yung-
tso-schien ; Tannée suivante, une autre brèche avait laissé
passer les eaux, qui avaient détruit plusieurs villes et vil*
lages et englouti des centaines de milliers d'habitants.
Mais le désastre de 1887 dépassa tous les précédents :
1,942,400 hectares furent perdus pour l'agriculture,
les ravages plus ou moins réparables s'étendirent sur
3,107,850 hectares, et le fleuve prit la direction de Schang-
hai. L'ancien et le nouveau cours forment un triangle de
près de 600 kilomètres de côté, comprenant dans son centre
les montagnes du Schang-tong, qui auraient [été ancienne-
ment une île.
Ce vaste territoire, équivalant presque au art de la
France, correspond aux formations connue lom de
cône de déjection ou de delta, M. E^ ^our
cette dernière classification. /^
Pour se rendre compte des cau^ ^..^o qui
affectent la partie inférieure du Hohang-uo, l'auteur du mé-
moire nous fait une description sommaire des 3,760 kilo-
soc. DE 6É06B. -- 3* TRIMESTRE 1893. XIY. — 25
372 PROJET POUR REMÉDIER
lies particules les plus infimes restent en suspension comme
des nuages, même après que le calme s'est rétabli, tandis
que le sable se dépose et couvre des étendues considérables,
qui sont de vrais déserts.
Il est probable qu'à l'époque préhistorique le nord de la
Chine était un pays aussi désolé que l'Asie centrale, et qu'il
ne doit sa richesse qu'à la couche de loess dont il a été re*
couvert par les vents.
L'exhaussement graduel du sol n'a pu avoir lieu que de
trois manières : l** par les eaux du ciel, qui ont fait des*
cendre des montagnes voisines les éléments atomiques pro-
venant des roches désagrégées par le temps et les intempé*
ries; 2* par le vent, dont la puissance extraordinaire est
prouvée par les épais nuages de poussière qu*on remarque
dans cette région ; S*" par l'apport des éléments minéraux
que les racines des plantes ont pu attirer d'une grande pro-
fondeur à travers le système capillaire de leurs organes et
que leur dépérissement a rendus libres.
Il existe une connexion reconnue entre les variations mé^
téorologiques qui affectent la surface du globe et les taches
du soleil. Les tableaux de M. Snyders, qui sont mis sous nos
yeux, et que confirment les observations de M. Reiss, éta«
blissent le rapport entre le maxima de taches et les périodes
d*inondations.
M. Fijnje a observé que chaque période de cent onze ans
ramène un temps pendant lequel les pluies sont plus abon-
dantes, et que dans cet intervalle on peut également signa*
1er des périodes de onze années après lesquelles en vient une
plus humide.
La partie la plus importante du mémoire, celle qui traite
du régime des eaux du Hoang-ho, est seulement effleurée en
quelques pages. M. Fijnje n'aime pas se prononcer à la lé-
gère; mais il est toujours intéressant de connaître toutes
les observations, faites sur place, que le savant ingénieur
^3(i gérait pour élfiy^r son opinion,
AUX INONDATIONS DANS LE NORD DE LA CHINE. 37^
Il en est de même du remède à apporter au mal ; l'auteur
n'affirme expressément qu'une seule chose : c'est qu'on doit
le chercher dans l'amélioration du cours du fleuve.
Il y a deux manières delà réaliser : on peut conserver le
nouveau lit formé par le désastre de 1887 ou ramener le
fleuve dans l'ancien.
Le gouvernement chinois s'est prononcé pour la dernière
solution ; il se préoccupe surtout de ce qu'on rétablirait ainsi
dans son ancien état le grand canal Impérial créé par les
anciennes dynasties pour amener le riz à Péking, et cette
considération prime toutes les autres chez ce peuple qui,
encore plus que l'ancien sénat romain, est systématiquement
réfractaire atout ce qui ne rentre pas dans le more majorum ;
mais, en présence des intérêts commerciaux qui militent en
faveur de la première, M. Fijnje proposerait, si les études
à faire en démontrent la possibilité, de faire déverser les
eaux du Hoang-ho dans les deux branches. Il faudrait
préalablement s*as9urer si le débit exact du fleuve est suf*
fisant.
On devra tenir compte aussi du phénomène inquiétant de
l'exhaussement progressif du fond de la mer dans le golfe de
Pé-tchi-li, qui est causé par les apports continuels des dif-
férents cours d'eau qui s'y jettent.
La création de grands réservoirs le long du fleuve présen*
teraitl'avantage d'y laisser déposer leseaux, qui en sortiraient
clarifiées pour rejoindre la mer; mais quels réservoirs fau-
drait-il pour jouer, à l'égard d'un fleuve comme le Hoang-
ho, le rôle du lac de Genève vis-à-vis du Rhône ?
Il est bien évident qu'on ne peut proposer aucun plan
d'amélioration avant une étude méthodique du régime des
eaux; mais M. Fijnje pose les règles générales qui devront
présider à ces travaux.
La première chose à faire, dit-il, est de déterminer les
différentes sections transversales qui devront varier avec le
débit et la vitesse du courant dans chaque partie du fleuve.
374 PROJET POUR REMÉDIER
Les conditions que doit observer toute entreprise d'amé-
lioration sont indiquées de main de maître. Les travaux
doivent avoir un double but : 1^ la spréparation de la situa-
tion définitive ; 2° la diminution de la quantité de boues char-
riées par le fleuve et leur acbeminement, autant qu'il est
possible^ à une autre destination que celle qui consiste à
exhausser le lit du fleuve.
Ce dernier problème est sans doute d'une réalisation dif-
ficile et qui le deviendra de plus en plus, à mesure qu'elle
sera plus retardée,
tJn grand et puissant pays comme la Chine ne peut man-
quer de regretter un jour de n'avoir pas procédé à temps
aux travaux nécessaires.
Pour mener à bien cette entreprise, le personnel des in--
génieurs devrait comprendre cinq divisions : la première
s'occuperait des mensurations purement hydrauliques dans
le fleuve ; la deuxième comprendrait la triangulation, la to-
pographie, ainsi que les sondages;. la troisième, les obser-
vations météorologiques; la quatrième, les observations sur
le rivage de la mer et l'hydrographie; la cinquième, l'exécu-
tion des travaux.
Le fleuve serait divisé en cours supérieur, moyen et infé-
rieur. Enfin, toute une flatte de bateaux de différentes di-
mensions serait nécessaire pour loger les ingénieurs et le
personnel administratif de la direction des travaux, établir
les communications, faire les sondages, etc.
En calculant d'après ce qu'a coûté l'aménagement et l'en-
tretien du Rhin, de 1852 à 1885, on ne peut évaluer les
dépenses à moins de huit millions .et demi de francs par an.
Le capitaine P. G. van Schermbeck et M. A. Visser ont
fait deux voyages d'exploration sur le fleuve Jaune, lé pre-
mier du 31 mars au 28 mai 1889, le second, du 15 sep-
tembre au 6 novembre de la môme année. Ils pénétrèrent
jusqu'à Sz-shuî-hsien, à 7 ou 800 kilomètres de l'embou-
ehure. Aux environ^ de cette ville, le fleuve, divisé en
Toutes leurs observations prouvent que tes alluvions du
Hoang-ho sont bors de proportion avec ce que nous pou-
vons constater dans les cours d'eau d'Europe.
Sur la plus grande partie de son cours, le fleuve coule
entre de doubles digues entretenues par les provinces ou
les districts. Quelques villes situées entre les deux digues
sont, en outre, protégées par une enceinte spéciale.
La pente serait de 0 m. 232 par kilomètre, autant qu'on
peut l'apprécier au moyen d'observations barométriques.
Le débit près de Tsi-ho est. de 1,2S8 mètres cubes par
seconde aux basses eaux.
Les deux ingénieurs hollandais ont été frappés de l'habi-
leté des Chinois pour construire et répara- les digues.
Ils croient qu'aucun autre procédé ne pourrait être plus
avantageux et ils en donnent l'explication. C'est ainsi que
se font des travaux très importants. Us citent une ouverture
dnns laquelle le courant devait avoir une grande violence;
puisque la profondeur de l'eau était de 30 mètres environ.
La digue avait été refaite sur une longueur de 3,200 mètres,
avec une épaisseur maxima de 120 mètreset mînimadeJO,
et une hauteur au-dessus du nîveaii -de l'eau, variant de
10 m. 30 à 5 m. 20.
Ces travaux sont exécutés avec des tiges de sorgho dont
la boue vient combler les interstices.
MM. van Schermbeck et Visser termineut leur rapport en
exprimant leur conviolion sur la possibilité de changer le
Chagrin de la CMne (nom donné au Hoang-ho) en une
bénédiction pour le pays qu'il traverse.
VOYAGE
DE
SAN JAVIER AUX CHUTES DU MOCONA
(haut Uruguay)
PAR
JUAN QUEIREL
Acaraguâ, juin 1893.
Haut Uruguay. — Rapides de Cumandaï. — La montagne
du Moine. — Fontaines miraculeuses.
Quand on s'embarque au petit village de San Javier, sur
le haut Uruguay, près de l'ancienne colonie de même nom^
fondée par les Jésuites espagnols au commencement du
xvii*^ siècle, les premiers rapides que Ton rencontre, en
remontant le fleuve, sont ceux de Cumandaï S à 5 kilo-
mètres environ du point de départ.
Le spectacle qui s'ofl're alors au voyageur est bien fait
pour le surprendre. Le lit du fleuve est encombré d'îles et
d'ilôts rocheux, qui ne laissent à la navigation que trois
passages fort étroits, un au milieu du courant et un le long
de chacune des deux rives, brésilienne et argentine. Ces
deux derniers sont seuls praticables à la montée. Les embar-
cations qu'on emploie pour affronter le courant sont des
piraguas (pirogues sans quille, d'une seule pièce, creusées
à la hache dans un tronc d'arbre). Il n'y a pas d'autre
moyen de transport en usage dans ces régions, car au delà
1. Nom indien (guarani), composé de cumandd, haricot, et de i, petit.
VOYAGE^DE SAN JAVIER AUX CHUTES DU MOCONA. 377
de San Javier n'existe aucun chemin, tout n'est que mon-
tagnes et forêts impénétrables.
La passe du centre, dont il serait impossible de vaincre
le courant impétueux, est utilisée de préférence à la des-
cente, parce que le volume des eaux y est plus considérable.
Néanmoins, les brusques détours nécessités par les rochers
à fleur d'eau, couverts de napindà et de sarandis^yen
rendent la navigation fort périlleuse. On se sent tressaillir
lorsque, entraîné dans une course vertigineuse au milieu de
tant d'écueils qu'on frôle au passage, on songe qu'il suf-
firait d'un coup de rame inopportun pour faire chavirer la
frêle embarcation et la réduire en miettes. Mais le timonier,
debout à l'arrière, calme et confiant en son adresse, évite
les écueiis, et lorsqu'on les a enfin laissés loin derrière soi,
chacun respire plus librement et éprouve le besoin d'ex-
primer les émotions ressenties,
A la hauteur des rapides de Gumandaï, l'Uruguay me*
sure un kilomètre de laideur et court entre des rives élevées,
que l'on peut considérer comme le commencement de la
Cordillère centrale des Missions, qui sépare les versants du
Parana et de l'Uruguay.
Le bruit des eaux qui bouillonnent entre ces amas de
rochers est assourdissant, au point qu'il est indispensable
de crier pour se faire entendre des rameurs, lesquels en
présence du danger exécutent dans le plus complet silence
les ordres du timonier.
Nous commençâmes à remonter les rapides de Gumandaï
à 7 heures du matin, par une belle journée d'automne. Les
rayons du soleil frappaient tangentiellement la cime boisée
des hautes montagnes qui forment les berges du fleuve. La
brume épaisse du matin se dissipait insensiblement et les
détails de la rive voisine devenaient peu à peu visibles.
1. Napindd et tarandisy espèces d'arbustes qui croissent entre les
rochers.
378 VOYAGE DE SAN JAVIER AUX CHUTES DU MOCONA.
Le yacutinga^j qui aime à dormir sur les bords des
rivières; Vurie*, le zorzaP et le pigeon des bois enton-
naient leurs tristes chansons pour saluer le soleil, dont le
lever réveillait les êtres et les choses de cette nature vierge.
Pour embellir encore le spectacle que la nature offrait à
nos yeux, plus loin, devant nous, au milieu d'un manteau
de brouillard, un arc-en-ciel aux vives couleurs tombait
sur le fleuve et nous barrait le passage, comme pour nous
obliger à admirer plus longtemps ces merveilles du ciel et
de la terre que nous contemplions pour la première fois
dans ces lointaines solitudes, à 400 lieues de Buenos Aires.
Après avoir continué quelque temps encore noire labo-
rieuse navigation, nous abordâmes sur la rive argentine,
dans un petit port donnant accès à une picada*^ étroite et
sinueuse, qui s'enfonce dans Tépaissour de la forêt et con-
duit au Gerro Monje (montagne du Moine). Au sommet de
cette montagne boisée se voient les vestiges d'un ancien
ermitage. Près de là, s*élève une chapelle en bois, sanc-
tuaire du Seigneur des Déserts^ dans laquelle, au milieu de
nombreuses offrandes et reliques, se trouvent des statuettes
de saints à moitié brûlées et brisées, qui appartenaient
jadis à l'ermitage.
Du sommet de la montagne, couronnée de sveltes pal-
miers, on aperçoit un vaste horizon. Au loin, vers le sud-
est, on distingue le village de San Javier. Vers le nord, de
l'autre côté de l'Uruguay, ce ne sont que montagnes et
vallées tout le long de la rive brésilienne.
A cinq ou six mètres de la chapelle (350 mètres environ
d'altitude), jaillit une des deux sources miraculeuses de la
montagne. L'eau en est claire, fraîche et potable, et —
au dire des croyants -^ rivalise, comme efficacité, avec
i. Faisan d*uQ beau plumage.
2. Nom que les Indiens donnent à la perdrix dos bois.
8. Espèce de rossijçnol très commun dans ces parafes.
4. Sentier ouvert dans la for<>t.
VOYAGE DE SAN JAVIER AUX CHUTES DU MOCONA. 379
Teau de Lourdes. Le débit de la source est variable; elle
ne déborde jamais ;. en revanche, elle est parfois si faible
qu'il devient impossible d'y puiser de Teau. Les gens de
l'endroit ne manquent pas d'attribuer ce dernier phéno-
mène à l'incrédulité des personnes qui, au moment où il se
produit, viennent boire à la source dans l'intention de se
guérir.
La seconde source est réservée pour les bains. Elle dé-
verse ses eaux en cascade, du haut d'an rociier.
Se nombreuses familles habitent sur les flancs de la mon-
tagne et dans ses alentours. Elles font au voyageur le récit
de leurs maladies et des nombreux miracles opérés par
l'eau des sources. La crainte d'une rechute a engagé plu-
sieurs de ces familles à s'établir dans le voisinage, où elles
vivent des produits de l'agriculture. Le bétail ne saurait
vivre et prospérer dans un lieu aussi montagneux et couvert
de forêts impénétrables. Aussi n'y vîmes-nous pas même
une chèvre.
Les sources attirent beaucx>up de malades, dont quelques-
uns viennent de fort loin, surtout pendant la semaine sainte.
C'était précisément un jeudi saint que nous visitâmes le
sanctuaire et, ce jour*là, noUs n'avons pas compté moins
de 500 pèlerins.
Pour obtenir le bonheur en ménage, les jeunes épouses
vont déposer dans la chapelle leur robe de noces et leur
couronne de fleurs d'oranger. Les paralytiques apportent
des pieds et des mains en cire, qu'ils suspendent auprès de
l'image des saints. Les prières, les actions de grâces, toutes
ces manifestations d'une foi ardente, ont quelque chose
d'imposant au milieu du profond silence de ces forêts.
Notre excursion au Gerro Monje terminée, nous rega-
gnâmes nos pirogues et, après quatre heures d'efforts sou-
tenus, nous pûmes nous arrêter au-dessus des rapides de
Gumandaï, qui s'étendent sur une longueur de 2 kilomètres.
380 VOYAGE DE SAN JAVIER AUX CHUTES DU MOCONA.
Dix-huit rapides. — Une chasse manquée. — Noms anciens
et modernes des principaux affluents de l'Uruguay. —
Une crue extraordinaire.
Le reste de la journée fut employé à disposer de nouveau
le chargement, de manière à faciliter l'emploi du botador ^.
En continuant notre voyage, nous eûmes à remonter
dix-huit nouveaux rapides semblables à ceux de Gumandaï,
sans compter un certain nombre d'autres de moindre
importance qu'on peut franchir à l'aide de l'aviron et aux-
quels il n'a pas été donné de noms particuliers.
Quant aux dix-huit que nous remontâmes en nous ser*-
vant du botador^ ils ne paraissent pas avoir eu de noms
propres du temps des Jésuites, car des voyageurs illustres,
tel qu'Of avides et autres, ne les désignent que par le mot
de « rochers ». Ce ne fut que plus tard qu'ils furent bapti-
sés par les yerbateros ' et les coupeurs de bois, Brésiliens
pour la plupart, qui leur donnèrent les noms suivants : Gu-
manda!, Bayano, Ghico Alferes, Roncador, Borracho, Mur-
cielago, Mbiguà, Yacaré, Très Piedras, Salthino, Mburicà,
Pucha para trais, La Yiuda, Âparicio, Ipané, Gascayo, Las
Tejas, Yaboty.
Fatigués de manger continuellement du charqui^ et dé-
sireux de nous procurer une meilleure nourriture, nous ré-
solûmes de faire provision de gibier. Mais, dans ces régions
de forêts impénétrables, il ne saurait être question pour le
chasseur de poursuivre une piste. Il faut avoir des chiens
qui font lever le gibier et le rabattent vers le fleuve, oii les
chasseurs, le doigt sur la détente du fusil, attendent devoir
apparaître un tapir, un chevreuil ou un sanglier. En consé-
1. Longue perche à Taide de laquelle on pousse Tembarcation.
^. Hommes qui vont à la recherche de la yerba maté (ou thé du Pa-
«uay).
8. Viande séchée, découpée en lanières.
70YÂGE DE SAN JAVIER AUX CHUTES OU MOGONA. 381
quence, nous abordâmes en un point favorable et je lançai
dans la forêt ma chienne Bonita, qui en deux bonds esca-
lada la berge et disparut sous bois. Après deux heures de
vaine attente, pendant lesquelles nous nous maintenions
en place, à l'aide de nos rames, contre les efforts du cou-
rant, nous dûmes rappeler Bonita en tirant deux coups de
fusil pour lui indiquer la direction dans laquelle nous nous
trouvions. Nous la vîmes bientôt reparaître à la lisière du
bois« rendue de fatigue et toute honteuse de son insuccès.
Entre San Javier et le Pepiri (cours d'eau que quelques
géographes appellent à tort Gtiazû^^ pour le distinguer du
Pepiri-ilf tnt', qui n'en est qu'un affluent, bien que d'autres
prétendent qu'il se jette dans l'Uruguay), presque tous les
noms des rivières de la rive argentine ont été changés par
les Brésiliens, qui forment la majorité des habitants dans
ces parages. Ces changements remontent à l'époque de la
fondation de la colonie militaire brésilienne du haut
Uruguay.
Voici les noms de ces rivières, en remontant le fleuve
depuis San Javier.
NotM ancient Noms modernei
Yagua-rû ou Mbororé Moige
Acaraguà Barra bonita
Pindaity Pindaiti
Yacaré ... Yacaré
Iguanopiâ Cbafari
Guarumbara Soberbio
Mondai-Guazù Barra Ale^i^e
Mondai-Mioi Laranjera
Y-p-ané « Paraiso
Yaboli Pepiri-Mini
Pepiri Pepiri-Guazû
A 8 lieues de la colonie militaire-, nous fûmes surpris
par des pluies torrentielles, qui durèrent quatre jours et
1. Gwiiû, en indien, signifie grand.
2. Mini, en indien, signifie petit.
382 VOYAGE DE SAN JAVIEU AUX CHUTES DU MOCONA.
quatre nuits, et qui nous obligèrent à nous réfugier dans
une petite crique, au pied d'une montagne.
Pendant ces quatre jours, le fleuve croissait à vue d'œil
et son niveau s'éleva de 12 mètres. Aussi nos embarca-
tions se trouvèrent- elles bientôt au-dessus de la cime des
arbres au pied desquels nous les avions amarrées avant la
crue. C'eût été folie que de chercher à sortir de cette fâ-
cheuse situation en continuant notre voyage : le courant
devenu impétueux, nous eût infailliblement entraînés.
Tourbillons de l'Uruguay. — Mort du capataz Brissolas
et des chiem de chasse. — Chutes du Mocond-
A Temboucbure du Yaboti, nous dressâmes notre camp.
Avant d'entreprendre le relevé de cette rivière, il nous fallait
renouveler nos provisions decharqui, devenues insuffisantes
pour les trois mois que devait encore durer notre expédia
tion. Nous savions que dans le voisinage des chutes de Mo^-
cona, qui se trouvaient à 3 lieues en amont, le gibier est
abondant, et nous résolûmes de nous y rendre.
De nouveau, des rapides ralentirent notre marche. A les
voir se succéder ainsi de distance en distance, on dirait que
le fleuve s'efibrce de barrer le passage aux curieux qui ten-
tent d'explorer son domaine et de surprendre les secrets
de ces solitudes. Mais nous étions en mesure de vaincre tous
les obstacles, et vivement désireux de contempler la merveil-
leuse cascade de Moconâ, rien ne pouvait nous intimider
ou nous faire rebrousser chemin. De plus, la nécessité de
chasser des tapirs, des cerfs, des pumas, des singes, des
coatis, des yacutingas et des uries, nous disposait à affron-
ter tout danger.
Peu à peu, le fleuve s'était transformé en un immense
torrent; Dans toute sa largeur, qui n'était plus que de
306 tnètres environ, les eaux se précipitaient en entraînant
des t^oncs d'arbres qui allaient tournoyer autour de vaslest
VOYAGE DE SAN JAVIER AUX CHUTES DU MOCONA. 383
gouffres^ dans lesquels ils finissaient par disparattre. C'est
dans un de ces tourbillons, à un kilomètre au^essus du Ya«
boti, que fut entraîné mon capataz Brissolas, expédié en
avant avec les chiens de chasse. Rien ne reparut à la surface.
Ce n'est que le jour suivant que nous trouvâmes son cadavre
à 3 lieues de là, sur la rive brésilienDe, où le courant l'avait
déposé. Cet accident nous obligea h renoncer à nos projets
de chasse.
En remontant, le3 rives du fleuve changent d'aspect;
elles sont parsemées de rochers qui les rendent peu acces-
sibles. De nombreux chapelets de récifs s'étendent d'un bord
à l'autre, et rendent la navigation de plus en plus difficile*
Dans les courbes, cesont encore de grosses pierres, au milieu
desquelles pousse une abondante végétation, et par places,
avant d'arriver à la forêt, se trouvent de grands bassins
creusés dans la pierre par le courant etentourés de rochers.
Là, des loups marins et d'innombrables dorades prennent
leurs ébats.
L'aspect de l'Uruguay est tellement changé que les indi^
gènes lui donnaient autrefois, à partir de là, un nouveau
nom et l'appelaient Goyoen,
Tous ces changements et aussi un bruit qui semble venir
de dessous terre, nous annoncent la proximité du spectacle
que nous étions impatients de contempler. Nous avançons
à grand'peine et c'est à l'aide de longues perches que nous
luttons contre le courant. La longue courbe que nous dé-
crivons nous paraît interminable et cependant notre désir
d'arriver s'accroît de minute en minute. Déjà le bruit sou-
terrain est plus intense et par moment on croirait entendre
des coups de canon.
Enfin, un cri de joie part des embarcations... la cata-
racte ! Nous venons de doubler un promontoire. Le rameur
de l'avant a saisi une branche d'arbre et maintient la pi-
rogue, tandis que nous contemplons les premières chutes,
qui ont 4 mètres de hauteur. Les eaux tombent sur un es*
384 VOYAGE DE SAN JAVIER AUX CHUTES DU MOCONA.
calier de pierre et se précipitent ensuite furieuses et écu-
mantes. Du point où nous nous trouvions, nous n'aper-
cevions pas le « Salto » dans son ensemble. Aussi passons-
nous delà rive argentine à la rive brésilienne. Au milieu de
la traversée, qui n'est guère que de 100 mètres, nous
voyons enfin la majestueuse cataracte.
La partie la plus élevée de la chute se trouve au centre et
mesure 7 mètres. La masse des eaux tombe verticale-
ment et s'engouffre dans un étroit canal de 8 mètres de
largeur. Nous avançons encore d'un kilomètre et notre pi-
rogue se trouve à peu près en face du milieu de la cataracte.
Le spectacle est tellement saisissant qu'on ne songe plus à
prendre des notes. Nous remettons ce soin à plus tard, alors
que nous serons un peu familiarisés avec ces splendeurs de
la nature. Il e%t des impressions qui ne s'effacent jamais et
dont, malgré les ans, on invoque le souvenir dans ses
moindres détails. Telle est celle que produit la vue du
€ Salto de Mocanâ ».
Le bruit est si assourdissant qu'il rend toute conversation
impossible, même à un mètre de distance. Nous en sommes
réduits à communiquer par signes.
Des colonnes de vapeurs s'élèvent, pareilles à de la fumée,
et le soleil, les frappant de ses rayons, forme des arcs-en-
ciel dont les couleurs sont d'autant plus vives que l'astre se
trouve plus près du zénith. Ces vapeurs s'élèvent peu à peu
et retombent en pluie fine, pendant que les eaux se préci-
pitent en leur éternelle chute, ici en énormes gerbes, là
en nappes tombant d'échelon en échelon sûr des escaliers de
pierre; ailleurs enfin en une immense masse bordée d'écume.
L'ensemble est merveilleux. Pourtant on ne tarde pas à
être assourdi par ce bruit formidable, et la vue se trouble à
suivre les eaux dans Tabîme où elles se précipitent.
Ce lieu désert est imposant. Sur les deux berges, rien
que des rochers, sans la moindre parcelle de terre où un
arbre pourrait prendre racine. Toute vie semble absente; les
VOYAGE DK SAN JAVIER AUX CHUTES DU MOCONA. 385
oiseaux môme fuient ce lieu oh leur chant serait couvert
par le fracas des eaux et se réfugient dans la forêt silen^-
cieuse et solitaire.
Le lit de l'Uruguay forme, du côté de la République
Argentine, une grande baie d'un kilomètre de largeur, tandis
que 100 mètres à peine séparent la rive brésilienne du pied
de la montagne. Des montagnes partout, et toujours ces
montagnes des Missions, uniformément couvertes de forêts
vierges sans la moindre clairière.
Les arbres de la lisière portent les traces des crues pério*-
diques du fleuve, durant lesquelles le « salto > disparait;
mais alors son emplacement reste marqué par de dangereux
tourbillons, pareils à ceux dont nous avons déjà parlé.
Nous suivons la rive brésilienne jusqu'au point où com-
mence la catajraote, et là, en un endroit convenable, nous
amarrons nos pirogues pour nous livrer à la chasse avec le
seul chien qui nous reste.
En pleine forêt vierge. — Inconvénients des explorations.
— Le (LMirim ». — Insectes insupportables. — Aspect de
la forêt. — Diverses espèces de bois, — Rivière Aca-^
raguà. — Papillons,
Les beautés de la nature réveillent et élèvent l'âme. Si,
dans la solitude de ces lieux pleins de paysages attrayants,
mais où l'on est privé de tout confort, nous n'étions pas
animés de cette exubérance de vie, si je puis m'exprimer
ainsi, qui caractérise les êtres et les choses de ce sol vierge,
nous n'aurions pas le courage de dépeindre nos impressions,
car les Missions font payer cher au curieux le plaisir de
contempler leurs beautés. Il faut au voyageur une énergie
à toute épreuve et une persévérance frisant Tentêtement.
Sans ces conditions seulement, il lui sera possible de
s'aventurer à l'intérieur de la forêt, loin des rives de fleuves
navigables.
soc. DE GÉOGR. — 3" TRÏIIRSTRE 1893. XIV. — 2G
386 VOYAGE DE SAN JAVIER AUX CHUTES DU MOCONA.
Et d'abord, il faut avant tout ne plus se souvenir des
douceurs du foyer. La bonne chère est remplacée par un
peu de farine de manioc, des haricots, du maïs et du char-
qui. Ces mets, que Ton mange invariablement bouillis,
ne tardent pas à lasser, et souvent on leur préfère le chou
du palmier, tout cru, dont le goût est semblable à celui de
la châtaigne. Les oiseaux sont rares. Le meilleur est le
yacutinga, que Ton rencontre généralement auprès des
ruisseaux, à l'heure de la sieste, alors que le soleil est brû*
lant. Mais il est rare.
Il ne faut pas songer non plus à un bon lit. C'est là un
luxe qu'il est impossible de s'offrir.
Ce qui surtout exige une patience angélique, ce sont les
c mirims >. Ce sont de toutes petites abeilles qui produisent
un miel aigre. Elles sont en si grand nombre qu*il est sou*
vent impossible d'ouvrir la bouche pour parler ou pour
manger. Elles se posent sur les mains, sur la Ggure, et sur
toutes les parties du corps en transpiration. Ces abeilles ne
piquent pas ; mais elles vous enveloppent d'un vrai nuage
tourbillonnant. Qucind elles disparaissent, ce sont alors les
c gegenes », qui affluent et qui vous piquent jusqu'au sang,
de sorte qu'on ne tarde pas à avoir les mains et la figure
enflées. A ces fléaux s'ajoute une infinité d'autres insectes
incommodes, tels que le moustique à longues pattes, le
taon, la « ura», grosse mouche au ventre velu, qui pique et
injecte des œufs ou une substance qui se transforme en
larves. Il faut les laisser se développer pendant quatre ou
cinq jours avant de pouvoir les extraire sous la pression des
doigts.
En outre, une infinité de mouches n'attendent qu'une
égralignure produite par la moindre épine pour remplir la
plaie de larves. Aussi est-il impossible d'avoir un instant
de repos, si ce n'est à l'abri d'un moustiquaire aux mailles
serrées.
Pendant les nuits d'orage, le c polvorin », moustique
VOYAGE DE SAN JAVIER AUX CHUTES DU MOCONA. 387
presque imperceptible, abonde et devient insupportable.
Ces nuits d'orage sont rares; en général, elles sont déli-
cieusement fraîches, aux Missions, même au plus fort de
Tété. Au mois de décembre, nous avons eu quatre fois
5' au-dessous de zéro, tandis que dans la journée le ther-
momètre avait indiqué S?"".
Tous ces inconvénients ne nous décourageront point.
Nous ne renoncerons pas à voir ces merveilles que personne
n'a pu contempler. La pensée que nous serons amplement
dédommagés de nos peines nous anime. Il n'est pas éton-
nant, d'ailleurs, que tous les insectes nous déclarent la
guerre, à nous qui venons, haches et a machetes » en main,
les troubler dans leurs domaines solitaires. Une preuve que
les insectes fuient les lieux ouverts et habités, c'est qu'ils
sont moins nombreux dans les campements du dimanche,
qui sont plus vastes et où Tair circule plus librement.
A l'intérieur, l'aspect des Missions est toujours le même,
c'est-à-dire sauvage à l'excès. Dans ce grand silence qui
caractérise la forêt vierge, parfois im bruit strident attire
notre attention. C'est le frottement de deux arbres géants
que berce le vent. Parfois aussi, on entend le bruit lointain
d'une averse qui passe, ou bien celui d'un ruisseau qui
tombe en cascade de rocher en rocher.
Au lever et au coucher du soleil, le silence de la forêt est
troublé par mille chants d'oiseaux. Vers le soir prédominent
les trilles du zorzal, les plaintes lamentables de l'auxentaou,
et le salut que la perdrix envoie à l'astre, à son coucher.
Lorsqu'on parvient au sommet d'une montagne d'où la
vue est libre, le panorama qu'on découvre est splendide.
Combien de peintres célèbres payeraient cher pour entrevoir
de pareils paysages. On distingue alors nettement la grande
variété d'arbres qui composent la forêt : le palmier, Tortie
aux larges feuilles, le cèdre majestueux, l'imposant « an-
chico )>, des branches duquel pendent des milliers de
lianes, les unes plates, les autres en forme de câbles, et
388 VOyACrE DE SAN JAVIER AUX CHUTES DU MOCONA.
parmi elles les longues cordes du gûembé (Rhododendron),
dont le fruit exquis et subslantiel est une précieuse res-
source.
Quelquefois, au milieu de ce fouillis de verdure, on trouve
de grandes avenues ouvertes par les ouragans qui ont tout
renversé sur leur passage. Les arbres qui gisent à terre
disparaissent sous un manteau de verdure et les c6tés de la
tranchée sont tapissés de « zacuaxembô » du pied jusqu'au
faîte des arbres qui forment la lisière.
Les montagnes, qui atteignent souvent 400 à 500 mètres,
3ont presque toutes très escarpées. Elles se succèdent capri-
cieusement et sans autre intervalle entre elles que le lit
d'un ruisseau ou d'une rivière.
Voici les noms des arbres que je fis abattre pour m'ouvrir
un chemin dans la forêt :
Cedro, pino, deux espèces; ivirà-ovî, laurel, plusieurs
variétés; can-charana, palo de Incienso, loro blanc et noir,
guatambù, zarumà^ algarrobo, guayaibi, zîpichara, lapacho
blanc et noir et crépu, zembetari, alecrin, ivâ-virà, ivira-piû,
nangapirî, ivâ-hây, araticû, ambaî, iba-viyii, inga, zaperu-
guà, zimbô, mbatingà, blanquillo, sauco, curupicaï, ivirâ-
piapuila, palo de lanza, cuasio, anchico, blanc et rouge.
Rien de plus pittoresque que de remonter en canot une
rivière des Missions. L'Acaraguà, que nous avons exploré,
compte parmi les plus importantes du bassin de Parana; le
Pirai-Guazii et le Pirai-Mini, et dans le bassin de l'Uruguay,
ripané et le Javoty. Nous avons pu y naviguer sur un par-
cours de 25 kilomètres, non toutefois sans avoir à lutter à
chaque instant contre des rapides. Mais vaincre ces obstacles
n'était qu'un jeu pour nos mariniers habitués à afironter les
flots de l'Uruguay.
Vues de la rivière, les montagnes ressemblent à de gigan*
tesques murailles, d'où tombent de nombreuses cascades.
A nos pieds, escortant notre embarcation, nous apercevons
des nuées de poissons de toutes formes, parmi lesquels on
VOYAGE DE SAN JAVIER AUX CHUTES DU MOCONA. 389
distingue la dorade aux brillantes écailles. Sur les berges,
ce sont d'innombrables papillons qui voltigent en tous sens.
La plupart sont blancs ou jaunes; d'autres sont d'un beau
rouge velouté) avec quelques taches noires ou bien d'un
bleu incomparable. Parfois, ils se réunissent sur la rive en
groupes serrés et forment comme des bouquets multicolores
dont les fleurs seraient continuellement agitées. Ces bou-
quets s'effeuillent à notre approche et les papillons qui les
composent s'élèvent et se dispersent en tous sens, au gré du
vent.
Les arbres des berges s'inclinent jusqu'à toucher l'eau, et
ne laissent entre eux qu'un canal de 5 ou 6 mètres de lar-
geur, long ruban argenté qui contraste vivement avec le
vert clair des rives.
W
^ORIGINE DE LA MALAGUETTE
ET LES DIEPPOIS
PAR
Kdoaard I.E €ORBKlI.I.En
« Les nègres n'appellent pas ce poivre sextos à la portu-
Qc gaise, ni grain à la hollandaise, mais malaguette », écrit
Villaut de Bellefonds à Tappui de son récit des découvertes
dieppoises en Guinée, comme preuve de leur antériorité
dans le pays.
Ce passage a été l'objet des critiques du vicomte de San*
tarem dans ses Recherches stir la découverte des pays situés
sur la côte occidentale d* Afrique au delà du cap Bojador^]
il traite la preuve de futile et prétend démontrer de son côté
que les Français n'ont rien à voir dans l'origine et Tusage
du mot malaguette ; ce qui a été contesté dans ces dernières
années par M. GaiTarel, pour lequel c'est € un mot de
« tournure, et, si Ton préfère, de physionomie française' »•
Les preuves directes manquent pour trancher la question
de la découverte* Le savant portugais n'en donne guère que
de négatives contre les prétentions normandes, et elles sont
d'autant moins valables que les conditions étaient absolu-»
ment différentes des deux côtés : en France, c'étaient des
expéditions privées qui allaient à la découverte de débouchés
pour le commerce; en Portugal, c'était le gouvernement qui
se lançait dans de lointains voyages pour la gloire autant et
i. Paris, 1842, p. 17.
2* Les Découvreurs français du xiv« au xvi* siècle^ 1888, p. 24.
l'origine de la malacuette et les dieppois. 391
plus que pour le profit; il faut donc chercher ailleurs.
L'histoire de la malaguette fournira peut-être un moyen de
faire avancer la question, sinon de la résoudre définitive-
ment.
Malaguette vient d*un mot indien signifiant poivre, mel-
laghoo en tamoul, mala à Sumatra, d'après Humboldt*,
malanga suivant Linschoulen'. C'est d'ailleurs comme d'un
produit d'Orient qu'un historien du xiii"* siècle, Rolandino de
Padoue, le premier sans doute, parle des melegetis^, et au
siècle suivant Odé rie deFrioul mentionne aussi les melegetœ^
comme poussant dans l'île de Java. Voilà notre mot même,
sans autre changement que la suppression de la termi-
naison latine.
Les meleghette^ figurent peu après entre les épices qui
arrivaient à Venise, à Nîmes et à Montpellier, et elles sont
encore nommées plusieurs fois en 1442 par Antonio da
Uzzano; on allait les acheter à Damas et à Alexandrie.
Vers la même époque, les Maures allaient chercher chez
les nègres du Soudan une épice nommée en Europe graine
de paradis, et fiarros^ rapporte que leurs caravanes remon-
taient ensuite à travers le Sahara jusqu'à la Méditerranée,
au port de Mundi Barca ou Monte da Barca, le mont de
Barques, d'un itinéraire du xv^ siècle % à onze lieues de
Tripoli.
Il se produit alors un fait singulier, la malaguette asia-*
tique disparaît, soit que la mode en ait cessé, soit qu'on ne
puisse plus s'en procurer; le mot subsiste toujours, mais il
sert à désigner la graine de paradis.
1. SaDtafeni, p. 15.
2. Navigatio acitinerarium, 1599, p. 7t.
3. Haratori, tome Ylll| col. 181.
4. Bolland, janvier,. tome II, p. 271.
5. Pagnini dal Ventura, Délia décima, tome III, pp. 135, 229; tome IV,
pp. 112, 114.
6. Décades, éd. 1778, tome I, p. 37. .
7. Lelewcl, Géographie du moyen âge, épilogue, p. 297.
392 l'origine de la malaguette et les dieppois.
Gomment deux produits venus de pays aussi éloignés
arrivèrent-ils à porter le même nom? Probablement à cause
de leur similitude de nature et d'emploi, et puis aussi parce
qu'ils aboutissaient aux mêmes marchés d'Italie, d'où on
les expédiait confondus. Quoi qu'il en soit, à partir du
xvi*" siècle, quand on parle de malaguette, il s'agit toujours
d'une production africaine.
Ce changement fit oublier complètement l'origine orien-
tale du mot.
Quelques-uns, comme Matthiole ^ et un pilote portugais
du XVI" siècle^ font dériver melegette de l'ilalien melegua, à
cause de sa ressemblance avec le millet ou le sorgho, mais
généralement on lui a donné une origine indigène.
Fuchs^ tire meleguettede ilf^{{t,etPomet*d'unepréten'
due ville de Melega, la Melegette d'Ortelius, la Malagueta
ou Meleghetten de Linschouten.
D'après Ghillany, dans son Histoire de Martin Behaim^y
la malaguette prend son nom de la côte de Malegueta ou
ManiguetUy et il ne fait que reproduire l'opinion la plus
commune; ainsi le savant Amatus Lusitanus dit très expH-
citement dans ses Enarrationes in Dioscoridem^ que ses
compatriotes l'appellent « maliguetam a terra unde eam
« deferunt... ex Guinea regione malagueta dicta n, Barros'
donne la même étymologie, lorsqu'il rapporte qu'avant la
découverte de la Guinée la malaguette n'était connue des
Italiens que sous le nom de graine de paradis.
Nom du pays d'origine, malaguette était aussi le nom
même de Tépice. D'après Barbot®, en effet, les nègres du
1. Commentaires sur Dioscoride, Lyon, 1680, p. 6.
2. Ramusio, tome II (1606), f. 115 y\
3. Dispensatorium, Francfort, 1567, p. 21.
4. Dictionnaire des drogues ^ 1694, tome I, p. 40.
5. p. 46 en note.
6. De cardamomo,
7. Santarem, p. 14, fiarros (éd. 1778), tomel, p. 37.
8. Santarem» pp. 266, 15.
l'origine de la MALAGUETTE et les DIEPPOIS. 393
cap Palmas appellent la malaguelte emaneggtietta; Samuel
Braun^, dans ses Récits de voyage en Guinée, parle de
(( species piperis ab ipsis malaguetta dictais ; en6n en 1555,
le capitaine anglais Towrson composa un petit vocabulaire^
du langage usité près du Saiut-Yiocent (la rivière Sangwin
actuelle) et il donne pour traduction de l'anglais graines le
mot manegete.
Une autre preuve encore que les Portugais n'ont pas porté
ce mot en Afrique, et l'ont trouvé employé sur ube partie
de la côte^nous est fournie par l'examen de la mappemonde
de fiehaim; celui-ci, lorsqu'il la dessina en 1492, revenait
de l'expédition de Diogo Gâo, elle est donc précieuse à con-
sulter. Qu'y trouve-t-on?
Deux des notes insérées par l'auteur parlent de la graine
de paradis, et une «utre mentionne le poivre de Portugal ;
malaguette n'apparaît que dans les dénominations de la
côte, entre Pinias et cabo Gorso, où on lit terra de malaget.
La chronique de Nuremberg ^ relate le voyage de Câo et de
Behaim en termes qui indiquent assez une bonne source
d'information, et elle ne parle de même que de graine de
paradis.
Santarem^, en traduisant les notes de la mappemonde,
met partout malaguette; d'une manière générale, ceci
importe peu, mais, au point de vue historique et spécial qui
nous préoccupe ici, Texpression originale de Behaim est
absolument nécessaire.
Il s'ensuit donc, je crois, que les Portugais du xv® siècle,
s*ils connaissaient l'existence de la malaguette en Guinée,
la regardaient comme une production ou plutôt une appel-
lation toute locale employée par les nègres.
Mais cette appellation était-elle bien indigène? sa tour-
1. Ibidem,
2. Hackluyt (éd. 1599), 2" vol., 2" part., p. 27.
3. Luciano Gordeiro, Diogo Câo, Lisboa, 1892, p. 48.
4. SanUrem, pp. 120, 300.
394 l'origine de la malaguette et les dieppois.
nure donne fort à penser, et sa ressemblance avec la mêle-
ghette orientale est un fait assez étrange pour inspirer des
doutes à ce sujet D'autre part, on ne peut guère songer à
l'importation du mot asiatique par les Arabes; ceux-ci
nommaient la malaguette, au dire de deux commentateurs
du XVI* siècle, eilbua, hilbuane^.
Comparons maintenant le vocabulaire cité plus haut de
Towrson avec un autre vocabulaire français-guinéen, con-
tenu dans YHydrographie normandey de la Bibliothèque
nationale (ms fr. 24269).
Sur douze mots indigènes donnés par le capitaine anglais
trois se retrouvent dans le manuscrit avec la même traduc-
tion, et un quatrième mot anglais a une autre traduction
que son similaire français, comme on peut s'en convaincre
par ce tableau :
graines ynough mancgete afoye.
il y a de la mangoette assés apoupeur afou.
give me ^egge.
baille-moi begy.
holdyour peace borke.
attendes borque.
Des autres mots anglais et français aucun ne concorde.
Dans ces conditions on peut admettre, il me semble, sans
crainte de se tromper, que les deux vocabulaire viennent
du même endroit, d'autant plus que cet endroit, le voisi-
nage du Saint-Vincent, fournissait «foison de méliguette »,
d'après une relation hollandaise de 1600^ Rien d'étonnant
donc que les navires des deux nations s'y soient plus arrêtés
qu'ailleurs, et aient eu besoin par suite de connaître le
langage des nègres.
Mais il y a une difliculté à ceci, c'est que manguette et
1. In antidolarium loannis filii Mesu» censura, Lyon, Frcllon, 1550,
pp. 453-454. — Saccola, d'après Linocier {Histoire des plantes^ 1584,
p. 671).
2. Description ou récit historial du riche roifaume d'or de fiunèûy
Amsterdam, 1605, in-fol., p. 4.
l'origine de la malaguette et les dieppois. 395
graines qui désignent le même produit sont traduits d'un
côté par apoupeur de l'autre par manegete ^ On ne peut
songer à une variante dans l'audition et dans la transcrip-
tion, il y a trop de dissemblance. Quelle est donc Texplica*
tion de cette différence ? Après tout ce qui a été dit jus-
qu'ici sur la malaguette, il n'y a qu'une réponse, à mon avis.
Les premiers étrangers venus sur ces cèles, les Français,
y trouvant une graine qu'ils connaissaient déjà, se sont na-
turellement enquis de son nom dans la langue du pays, on
leur a répondu apoupeur, ce que l'écrivain du bord a noté
sur son journal avec les autres renseignements linguistiques
obtenus, et ces renseignements conservés et accrus par les
expéditions successives ont été reproduits dans les manuels
de navigation, c'est ainsi qu'ils se retrouvent dans le ma-
nuscrit de 1548, longtemps sans doute après avoir été re-
cueillis pour la première fois.
Mais les nègres, à force d'entendre parler de maniguette»
ont pris l'habitude de ce mot, et lorsque plus tard d'autres
navires sont venus faire le môme trafic, on avait oublié ou
du moins on n'employait plus le nom indigène de la denrée
remplacé par son nom usuel.
Il faut faire ici deux remarques : l'une que, malgré l'as-
sertion de Barros rapportée plus haut, malaguette était le
nom donné à un produit d'Afrique bien avant la décou-
verte de la Guinée par les Portugais. Gadamosto, dans le
récit de son voyage aux côtes africaines, dit que les Maures
deHoden, à six journées de marche du cap Blanc, allaient
1. Je traduis manguette par apoupeur, mais le vocabulaire normand
donne aussi : va quérir de la manguette, catnoy bagy; cette seconde
phrase précède môme l'autre dans le manuscrit; on pourrait donc con-
tester ma traduction. Néanmoins, je crois qu'elle est la bonne et que
camoy hagy veut dire simplement va quérir, à cause de la corrélation
existant entre graines ynough, et il y a de la manguette assés, et
aussi par la comparaison avec d'autres mots, aseu, le jour ; atou, du sel ;
hapropro, le vent. En tout cas un des trois mots apoupeur, camoy, bagy,
traduit manguette, ce qui suffit pour ma démonstration.
396 l'origine de la malaguette et les dieppois.
chercher chez les nègres les melhegette qu'ils portaient en-
suite en Barbarie ^ Les Dieppois pouvaient donc parfaite-
ment appliquer ce nom qu'ils savaient donné à une épice
africaine.
L'autre remarque c'est que menegete est une forme fran-
çaise et plus spécialement normande du mot : on vient de
voir manguette dans un manuscrit, le coutumier de la
vicomte de Teau de Rouen donne maniguette ^j ainsi qu'un
acte du tabellionage de la même ville de 1543 ^; il en est de
même du Journal du sire de Gouberville, au lieu que les
étrangers écrivent presque toujours malaguette et ses va-»
riantes.
En résumé, si je ne m'abuse sur la valeur des arguments
apportés jusqu'ici, les Français ont été les premiers à com-
mercer en Guinée, assez longtemps avant l'arrivée des
Portugais pour que ceux-ci aient trouvé usité sur la côte
le nom normand du principal objet de trafic et l'aient
cru indigène, c'est-à-dire à tout le moins au milieu du
XV® siècle.
On se rapproche ainsi à moins d'un siècle des dates don-
nées par Yillaut de Bellefonds, et il est peut-être possible
encore de jalonner la route entre deux.
Un chroniqueur normand du xv* siècle, Pierre Cochon * ;
mentionne en 1414 c messire Guyane du Plaise, natif de
Gaux », l'un des défenseurs de Soissons, qui, après la prise
cde cette ville, fut envoyé il Paris et bientôt décollé, et des
documents d'archives^ permettent de mieux préciser le
nom de ce personnage, il s'appelait Raoul du Plessis, dit
Guinaye, écuyer, seigneur du Plessis près Bellencombre,
et était échanson du roi; il figure ainsi dans des actes
1. Ramusio, tome I (4606), p. 99 r».
2. G. de Bcaurepairo, la Vicomte de Veau, 1856, p. 307.
3. Gosselin, Documents êur la marine normandCj 1876, p. 145.
4. Chronique normande de P. Cochon, 1870, in-8o, p. 272.
5. Hellot, les Martel de Basquevillcy 1879, iii-8% p. 81 en note.
l'origine de la malaguette et les dieppois. 397
de 1397 et années suivantes ; en 1395 vivait aussi un Pierre
du Plessis, dit Guinaye, frère probablement de Raoul. Un
armoriai de la fin du xiv* siècle note également a M. Guaye
du Plesseis ^ >.
Ce surnom ne vient-il point tout droit d'Afrique, et n'est-
il pas un souvenir de voyage aux côtes de Guinée? Je ne
crois pas qu'on puisse lui donner une autre origine, on y
retrouve la Guinoye de Béthencourt et la Ginaya de Tatlas
catalan, car R. du Plessis signe R. Ginaye une quittance
du 23 mai 1411 '.
Y a*t^il donc là une preuve de la découverte de 1364 ?
Nullement, l'indication est trop vague, ce n'est qu'un com-
mencement de preuve.
Avant d'être la contrée déterminée que nous connaissons
aujourd'hui, la Guinée fut, d'une manière générale, le pays
inconnu du sud du Maroc, le pays des noirs. L'atlas catalan
marque dans la chaîne du mont Atlas un défilé avec cette
inscription : c per aqusst loch pasen les merchaders que
« entren en la terra dels nègres de Gineya ». En 1476,
André Bénincasa place le roi Musamelli, seigneur de Gui-
neve, au sud de l'Atlas mais droit sous Alger. Au commen-
cement du XVI* siècle Léon l'Africain ^ spécifie davantage :
il donne le nom de Ghenea ou Ghinea à un Etat borné au
sud par le Melli, lui-môme limitrophe du Sénégal. Behaim
avait indiqué aussi un konig barbarum von Ginea à la hau-
teur d'Arguin, là où les cartes du xvii* siècle marquent
toujours un royaume de Genehoa; mais pour Tbevet ^ la
Guinée est immense, elle s'étend du cap Vert au cap des
Trois-Pointes.
Le pays où allèrent nos deux Cauchois est donc assez
indéterminé, mais il indique du moins des expéditions aux
1. Cabinet historique de 1859, documents, p. 91.
2. Bibl. nat., dossier Plessis, n** 14.
3. Ramusio, tome I (1606), f. 78 r».
4. Cosmographie^ tome I, p. 06 r°.
398 l'origine de la màlaguette et les dieppois.
côtes d'Afrique et fournit de nouyelles probabilités en
faveur de Villaut, car on ne peut admettre la thèse de San-
tarem à ce sujet. Le savant portugais, en effet, voyant la
Guinée commencer dans les monuments du moyen â.ge dès
le cap Bojador ou même dès le cap Nun, a supposé que
c'était là la Guinée où avaient été les Normands au
xiY* siècle ^ Mais les délails dans lesquels entre l'historien
sont trop précis pour croire à cette confusion ; un jour ou
l'autre, sans doute, on devra en reconnaître la véracité ;
pour le moment il suffit de les rendre de moins en moins
douteux.
1, Santarem, p. 173 et s.
■«•»»
L'HABITAT DE L'AUTRUCHE
EN AFRIQUE
PAR
«J-uLles P'OIïSjB'P^
Les régions habitées par l'aulruche sauvage étaient extrê-
mement vastes autrefois, et comprenaient toutes les régions
désertiques de l'Afrique, de la Syrie, de l'Arabie et même de
la Mésopotamie. L'autruche se rencontre aujourd'hui dans
quelques régions de l'Afrique centrale : au Bornou, au
Wadaï, au Baghirmi, au Damergou et dans l'ancien Soudan
égyptien.
Il n'y a pas d'autruches dans le Maroc proprement dit, à
l'exception de celles qui appartiennent au Sultan et sont
parquées à Meknès, une des trois capitales du Maroc ^.
1. Communication faite à la Société de Géographie, le 12 juin 1892,
on séance du 2' groupe d*étude.
2. Dans une publication posthume du regretté Duveyrier, donnant la
relation de son voyage de Telemsan à Melila (Tlemcen à Melilla), Témi-
nent africaniste nous parle de !'« âpre et rude » désert de Gàret, oublié
des géographes contemporains (Johannes Leonis, De totius AfricsR
descriplione^ Anvers, 1556, page 175 b.), qui couvre les trois derniers
cinquièmes du tracé de la Moloûya ; « là vivent, comme dans une enclave
saharienne en plein Tell et Sahcl, les animaux du désert de Libye, no-
tamment la gazelle et l'autruche ». Ce serait donc le lieu de prove-
nance des nombreuses coquilles d'œufs d'autruche qui m'ont tant intrigué
pendant mes deux séjours à Tanger et qui, certainement, ne doivent
pas venir des parcs du Sultan à Meknès. Il y a une quinzaine d'années,
un juif marocain, établi à Alger, m'avait offert d'aller dans ce pays pour
y acheter des autruches en vie et leurs plumes. Je croyais que c'était
400 l'habitat de l'AUTRUCUE en AFRIQUE.
Vers la Sénégambie, elle est devenue très rare; dans
TAfrique australe, nous en trouverons encore dans le dé-
sert de Kalahari, vers le lac Ngami et la région des grands
lacs de l'Afrique orientale jusqu'au Zambèze. Le pays des
Somalis et des Gallas possède une espèce particulière d^au-
truche, le Gorojo (Struthio molybdophanes) : lise distingue
par la couleur générale de la peau, qui est gris de plomb.
C'est la variété nègre de la famille.
On a souvent mal interprété, le sens du mot désert en
parlant du lieu de séjour de l'autruche; ce mot doit
être interprété dans le sens d'inhabité, car l'autruche ne
saurait vivre dans le désert proprement dit, c'est-à-dire
dans les lieux privés de toute espèce de production végé-
tale ; elle recherche les bas-fonds où elle trouve de l'eau et
des plantes sauvages nécessaires à son existence.
<c Le Sahara n'est pas absolument impropre à la vie. Si
faibles que soient les ressources qu'il renferme, la force
organisatrice de la nature en a tiré un parti. Il est des
plantes, des animaux que ne rebutent ni le sol le plus gros-
sier, ni le soleil le plus chaud, ni l'air le plus sec; il existe
une flore et une faune sahariennes. Mais la vie organique
n'est pas indépendante des autres phénomènes du globe.
Les agents physiques qui ont créé le désert y déterminent
également la répartition des êtres. La flore et la faune
sahariennes portent leur empreinte *. »
On sait que les savants ne sont pas d'accord sur l'origine
de la présence du chameau dans le Sahara et que ce rumi-
nant représente le véritable type d'un animal constitué pour
vivre dans les contrées désertiques. Pour l'oiseau-chameau
{Struthio camelu8)j il n'y a point de controverse et tout
le monde est d'accord pour reconnaître que cet oiseau est
uno tromperie, aujourd'hui le témoignage de Duveyrier me permet de
reconnaître la bonne foi et la véracité de Tisraélite Abensour, originaire
de Tétuan.
1. Henri Schirmer, /e Sahara; la flore et la faune.
l'iIADITAT de L'AVTUtJCllE EN AKItlUUE. iO\
UD véritable habitant de la steppe et du désert, dont le cli-
mat sec, d'ailleurs, est la condition nécessaire à son exis-
tence normale.
Malheureusement l'autruche en liberté a disparu de l'Al-
gérie, car les hommes, dans leur imprévoyance et leur cupi-
dité, ont rompu l'équilibre naturel en détruisant cet oiseau
utile. La reconslilution de l'autruche s'impose comme un
devoir, au grand pro&l de l'agriculture et de l'industrie,
véritables sources de la prospérilé nationale. L'harmo-
nie de la nature ainsi réfablie, la mnin qui a fait le mal aura
»i(Ié il sa guérison.
aoc. DB eioùH. — 'i' ■nutT.ainr. tss:). iiv. ~ 37
402 l'habitat de L^AtJTRtJCHE EN AFRIQUE.
Dans les premières années de la conquête de l'Algérie,
les autruches étaient encore assez nombreuses sur les hauts
plateaux, jusque dans la région du M'zab et du Djebel-
Amour. C'est laque se trouvent en partie les lieux de chasse
où elles furent exterminées et où, depuis 1870, il n'est
apparu à de rares intervalles que des oiseaux égarés; par
contre, il s'y trouve de nombreuses traces d'anciens lieux
de couvée : la quantité de coquilles d'œufs restées en débris
sur le sable en est le témoignage irrécusable ^.
Il est généralement admis que l'autruche a disparu de
l'Algérie depuis 1871; le refoulement de cet oiseau dans
les régions inaccessibles du Sahara eut des conséquences
très préjudiciables aux intérêts français.
Il pourrait être remédié à cette situation en créant dans
divers emplacements favorables du Sud Algérien des parcs
de reproducteurs, dont les élèves seraient essaimes dans les
immenses solitudes sahariennes.
Ce moyen contribuerait à la solution du problème du
rétablissement des relations historiques de l'Algérie avec
le Soudan central et les pays Haoussas, en permettant de
fixer et de rendre sédentaire une petite population; nous y
créerions des lieux d'étape et de ravitaillement qui man*
quent actuellement dans cette étendue illimitée ; l'avenir
de l'extension de notre influence vers le Tchad et le Niger
serait assuré.
Il serait oiseux de répéter ici que le manque d^initiative
et d'esprit d'entreprise sont la cause principale des échecs
i. La mission Flattcrs a trouvé dans les dunes au sud d'Ounrgla,
dans l*Ërg au Hassi el Rhatmaïa, des œufs d'autruche (]ui paraissent avoir
servi de vases à mettre sur le feu (un de ces œufs se trouve au musée de
Saint-Germain). Leurs dimensions exceptionnelles et Taspect de leurs
Coquilles leur assignent un Age très reculé. On a rencontré des frag-
ments d'œufs d'autruche dans tous les ateliers de silex sahariens. —
Ainsi le seul animal saharien dont on ait trouvé jusqu'ici les restes
subfossiles> est un habitant des stoppes et des déserts*
i:
l'habitat de l'autruche en AFRIQUE. 403
dont peuvent se plaindre quelques rares créations d'éle-
vage en Algérie.
Je crois que, malgré rinsuccès des tentatives algériennes,
faites jusqu'à ce jour en vue de la réacclimatation de l'au-
truche, les échecs subis sont réparables. La meilleure source
d'enseignement pour l'avenir est la connaissance du passé.
Il faudra éviter les tâtonnements, les expériences coûteuses
et profiter de l'expérience si péniblement acquise ; en un
mot, celte exploitation ne devra s'entendre qu'en toute
connaissance de cause et les prévisions les plus rigoureuses
devront en limiter les aléas.
Gela posé, quelques développements sont nécessaires*
Les savantes publications sur VAcclimatalion et la Dômes-
tication des animaux utiles de M. Isidore Geoffroy-Saint-
Hilaire, dès 1849, ont appelé l'attention sur raulruche.
Deux membres de la Société d'acclimatation ont eu, à des
titres divers, le mérite de provoquer des essais de domesti-
cation de l'autruche : ce sont MM. Gosse, médecin gene-
vois, et Chagot aîné, négociant plumassier. M. Gosse publia
en 1857 un ouvrage intitulé : Des avantages que présente--
rait en Algérie la domestication de Vautruche^ qui déter^
mina les essais tentés de divers côtés en Europe et dont les
résultats, contre l'attente de leurs promoteurs, sont aujour*
d'hui un des éléments importants de la prospérité des États
de l'Afrique australe!...
En 1859, un fait accidentel se produisit au Jardin d'essai
d^Alger : un couple avait produit huit œufs, dont la couvée
produisit un seul poussin. Quelques reproductions se répé-
tèrent les années suivantes ; sur le continent, on enregistra
aussi des éclosions : à San-Donato, près de Florence; au
Jardin du Buen-Retiro, à Madrid; au Jardin zoologique de
Marseille et enfin à Grenoble.
Ces résultats, qui eurent en leur temps un grand reten-
tissement, attirèrent l'attention des colons anglais du Gap
de Bonne-Espérance et les décidèrent à tenter l'élevage des
404 l'habitat de lautruche en Afrique.
autruches en domesiicationy ce dont on ne s'était pas avisé
dans la colonie jusqu'à cette époque; toutefois, nombre de
fermiers en possédaient quelques couples domestiqués :
on cite même à ce propos un cas de couvée suivi d'éclo-
sion, en 1866 *.
D'un bout à l'autre du pays, l'autruche se rencontre au-
jourd'hui dans les régions impropres à la culture ou à Téie-
vage des bœufs, du mouton ou de la chèvre angora. L'espace
perdu par l'oiseau sauvage a été reconquis par l'oiseau
domestique !
L'autruche se trouve partout à l'état captif, soit par trou-
peaux, soit par groupe de quelques-unes, dans les domaines
môme peu importants, où cet échassier fait partie du chep-
tel comme source accessoire de revenu.
Il suffit de monter en chemin de fer pour voir aux portes
de Gape-Town, des autruches paissant à côté de chevaux
et de vaches, et ne tendant même pas leur long cou pour
observer le passage des trains, tant elles ont l'habitude de
ce spectacle.
Dans une seule division (département) celle d'Oudtshorn,
il y avait en 1888 plus de 19,000 autruches. Les centres
d'élevage sont : Port-Elisabeth, Graham's-Town, Cradock.
Dans ces localités, tous les samedis se tient un marché aux
plumes.
Nous en trouverons le plus grand nombre dans les pro-
vinces de l'est et de l'ouest de la colonie du Gap, dans la
République d'Orange, dans la province du West-Griqualand
appartenant au Gap, dans le Transvaal, le Natal et en plus
petit nombre dans les trois royaumes indépendants du
Bechuana méridional.
1. Des auteurs anglais {Silvefs Handhook to South-Africa, London,
lb87), admettent que le promoteur de ce genre d'élevage dans la colonie
du Cap, M. Kinnoar, s'était inspiré des publications de la Société natio-
nale d'acclimatation de France et des succès obtenus vers 1865 par
M. Hardy au Jardin d'essai d'Alger.
l'habitat l)E l'AUTUUCHE en AFRIQUE. 405
L'autruche sauvage se trouve encore en nombre très ré--
duit, dans les pays Matébélés, Bamangwatos de l'ouest et de
l'est, dans le territoire du Masbona, dans les parties du
Bakouéna, Banguaketsi, Barolong etBallaping, dans l'ouest
du pays des Damaras et Namaquas. Quelques-unes encore
se trouveront dans le nord et dans l'ouest du Transvaah
L'énumération des pays ci-dessus forme les parcs réservés
{c*est^à'dire territoire de chasse interdit aux blancs) des
noirsHottentotSyBechuanas,Korannas,GriquasetdesZoulous
Matébélés qui, depuis 1878, reconnaissent les avantages de
la domestication et la pratiquent. Bien que ces contrées
souffrent d'une disette d'eau sensible, elles offrent néan-^
moins de grands avantages pour l'élevage des autruches :
leur terre riche en calcaire et en lacs salés est couverte de
broussailles basses et d'immenses prairies ; de plus la po-
pulation est relativement peu nombreuse et dispose de
terres d'une grande étendue.
Il me paraît intéressant de mentionner qu'on ne trouve
pas d'autruches ni de girafes dans le midi de l'Afrique cen-
trale, dans le pays Marotsé, soit dans le nord du cours cen-
tral du Zambèze et dans l'est de son cours supérieur, et
qu'on ne les retrouve que vers les grands lacs, dans leurs
parties septentrionales. Les troupes d'autruches les plus
nombreuses se trouvent dans le Kalahari méridional, centre
du pays Becbuana; on les rencontre eu petites troupes et
pendant une partie de l'année en couples ou par familles de
20 à 30 individus du même nid, dans les grandes clairières
des forêts de la partie septentrionale de l'Afrique du Sud.
L'oiseau solitaire généralement est un oiseau égaré ou ayant
perdu ses compagnons après avoir été pourchassé par des
hommes ou par des fauves, lions ou léopards, beaucoup
moins dangereux pour lui, que l'homme.
Le grand fléau des autruches domestiques de l'Afrique
australe se trouve dans la famille des entozoaires, heureu-
sement inconnu en Algérie. Bon an, mal an de 5 à 25 p. 100
406 l'habitat de l'autruche en Afrique.
des oiseaux meurent de parasites musculaires et de vers in-
testinaux^ dont ceux de petite dimension par milliers,
d'autres de la longueur d'un mètre dévorent la musculature
de l'oiseau et atteignent le cœur. On a trouvé aussi des en-
tozoaires dans les œufs avant le durcissement de la mem«
brane séreuse qui tapisse l'intérieur de la coquille*.
La colonie du Cap, dans ses limites actuelles, est un pays
plus vaste que la France continentale, dont la superflcie
embrasse, comme on sait, 518,830 kilomètres carrés. Elle
couvre, en effet, une surface de 217,894 milles carrés, ou
plus de 560,000 kilomètres carrés (un mil4e carré =
3,097,600 yards carrés ou 2,589,894 mètres carrés).
Dans ce total emprunté aux plus récentes publications
officielles on a fait entrer deux petites possessions exté-
rieures de la colonie : ledistrict de Walfish-Bay (1,1 13 kilo-
mètres carrés) enclavé dans le protectorat allemand de
Damaraland et le port de Saint-John avec son rayon (41 ki-
lomètres carrés) sur la côte de Pondoland, pays cafre encore
indépendant qui se trouve situé entre le territoire du Cap
et celui de la Natalie.
La population est actuellement évaluée à 1,428,729 indi-
vidus. Ce chiffre est purement estimatif, pour les districts
d'annexion récente, et basé, pour les autres, sur ceux du
recensement de 1875, qu'on a majoré de 23.7 p. 100, aug-
mentation constatée durant la période décennale de 1865 à
1875. La colonie du Cap est donc bien moins peuplée que
l'Algérie avec 3,800,000 habitants, malgré ses ressources
extraordinaires fournies parle rendement des mines de dia-
mant, de l'élevage des autruches, des chèvres angoras et
des moutons, du bétail, etc., etc.'. Il est vrai que Télément
1 . Txnix struihionis de 1 à 3 centimètres, des Gestodes et des Filariadae.
2. Holub, Beitràge zur Ornithologie Sud-Africa*Sf Wien, 1882.
3. L'élevage des chèvres angoras aurait pu réussir très certainement
en divers emplacements des hauts plateaux algériens, dont le climat se
rapproche de celui de TÀnatoIie (Asie Mineure), leur pays d'origine,
bien plus que le climat du Cap de Ronne-Espérance.
L'BABITAT de L'ADTRUCRE en AFRIQUE, 407
arabe, en Algérie, est plutôt un obstacle à l'extension de la
population européenne, alors que les populations noires
de l'Afrique australe forment un élément considérable,
très appréciable dans l'exploitation raisonnée du pays;
presque toutes ces populations assujetties aux Européens
sont chrétiennes, quelques peuplades indépendantes ont
également accepté les croyances chrétiennes. J'ai pu con-
trôler de visu et auditu l'exactitude des renseignements gé-
néraux sur ces pays pendant une exhibition de Hottenlots,
au Jardin d'acclimatation de Paris; la langue allemande me
permettait de converser facilement avec les Hottentots par-
lant le hollandais, qui, comme l'on sait, est une langue ger-
manique. L'intelligence et la variété des connaissances de
ces nègres « quantité négligeable, pour un certain public ^
m'ont profondément étonné; la comparaison n'a pas été à
l'avantage de nos Arabes algériens.
Les premières autruches furent domestiquées au Cap en
1865. Le recensement offîciel de cette année accuse Yqxxs^
ience de quatre-vingts Siuivuches en domesticité; dix ans
après, en 1875, on en comptait 32,247.
Voici les chiffres relevés dans le rapport de M, de Cou-
touly, consul de France au Cap (Bulletin consulaire de
1890). Ce rapport dans son ensemble, comparativement à
l'Algérie, est excessivement instructif.
En 1888, le recensement constate l'existence de 152,415
autruches.
En 1889, année d'épizootie et de sécheresse, le recense-
ment constate l'existence de 149,684 autruches.
Le dénombrement des autruches dans les pays nègres
indépendants se livrant à la domestication est inconnu ; il
doit être aujourd'hui assez important. Nous devons admettre
que le nombre d'autruches domestiques existant actuelle-
ment dans l'Afrique australe doit dépasser deux cent mille
oiseaux.
Je crois devoir insister tout particulièrement sur ce ré-
408 l'habitat de l'autruche en Afrique,
sultat surprenant d'un nombre initial de 80 oiseaux pro-
duisant, en moins de trente années, plus de 200,000 au-
truches.
Cet accroissement prodigieux doit être attribué à l'usage,
depuis 1873, des procédés d'incubation artificielle^ très
perfectionnés et qui ne sont plus un secret pour quiconque
s'occupe des questions d'élevage et surtout de l'immense
étendue des terrains utilisés par cet élevage.
Durant la période de temps comprise entre 1879 et 1888,
la colonie du Gap n'a pas exporté moins d'un million de ki-
logrammes de plumes d'une valeur d'environ 200 millions de
francs (exactement : 1 ,022,083 kilogr.; 184,081,691 francs).
Le poids des quantités exportées depuis cette époque
suit l'échelle ascendante proportionnelle au nombre des
oiseaux vivants.
Cette production anormale de plumes déroute quelque
peu les traditions de ce commerce; toutefois, il est permis
de prévoir une transformation dans l'industrie qui emploie
les plumes d'autruches^; le bon marché relatif du produit
permettra des applications nouvelles, dont la recherche
s'impose aux industriels avisés.
Quoique le commerce des plumes d'autruche se rattache
à une industrie de luxe, à une question de mode, on ne
peut méconnaître l'importance qu'il acquiert dans l'état
économique actuel, en particulier lorsqu'on réfléchit que
la mode qui a fait de ces plumes une parure de prix, dure
depuis près de quatre mille ans. Le front des Pharaons
dont la dynastie compte parmi les plus anciennes de
1. Jules Oudot, Fermage des autrucfies en Algérie, Incubation arti-
ficielle. — Arthur Douglas, Oslrich farming in South Africa. Artificial
hatching. — M. C. Darcste a fourni de nombreuses études, particulière-
ment instructives, sur l'incubation.
2. Renseignement rétrospectif : autrefois, les plumes d'autructies de
qualité inférieure étaient employées dans la fabrication des draps fins
de Sedan, ronimô lisi(>ro des pièces de drap; on s'en servait aussi dans
la fabrication dos chapeaux.
l'habitât de l'autruche en AFRIQUE. 409
TÉgypte, en était en effet orné ; et de nos jours elle jouit de
la même faveur, mais elle s'est démocratisée au point qu'à
Londres, elle coiffe la première pauvresse venue, à la
recherche d'un penny.
Jusqu'à 4880, les colons du Gap n'avaient pas encore de
concurrents dans cette industrie lucrative. En 1881,
quelques expéditions d'autruches du Cap à destination de
Buenos-Ayres et de Montevideo, s'ajoutant aux entreprises
de l'Australie, de la Nouvelle-Zélande et de l'Ile Maurice,
provoquèrent l'établissement d'un droit de sortie de
2,500 francs par oiseau et de 125 francs par œuf, que le
Gouvernement colonial a maintenu depuis 1883.
Les établissements pour la reproduction des autruches
fondés dans les pays sus-mentionnés sont tous prospères;
l'Exposition de 1889 a permis d'en apprécier les produits
remarquables. L'établissement de Mataryeh, près du Caire
(Egypte) et ceux de l'Algérie n'ont pas été aussi heureux ;
toutefois, celui d'Egypte existe encore, alors que les éta-
blissements algériens sont fortement éprouvés ou ont dis-
paru.
Les diverses entreprises algériennes ont échoué par suite
de causes assez complexes ; nous ne signalerons que celles
d'ordre général, soit: climat humide du littoral, emplace-
ments trop restreints et mal appropriés au développement
des jeunes oiseaux.
L'autruche aime la solitude et les grands espaces;
pourvue de membres très puissants, elle franchit en très
peu de temps des espaces considérables, par conséquent,
pour en faire l'élevage, l'homme a besoin de grandes
étendues de terrains. C'est ce qu'ont bien compris les
Anglais au Cap; c'est grâce à cette clairvoyance qu'ils ont
obtenu de si brillants résultats.
« Des fermes de 1,000, 2,000 arpents sont les plus com-
munes; la plupart ont 3,000, même 5,000arpents: quelques-
unes disposent d'emplacements représentant des surfaces
410 l'habitat Dë i/AUTRUGHE en AFRIQUE.
immenses. » C'est en cela que Holub a trouvé l'explication
de la réussite surprenante de l'élevage des autruches dans
l'Afrique australe.
La France, qui dispose de milliers d'hectares incultes
dans le sud de l'Algérie, dans des régions impropres à la
création de centres de population européenne, pourrait et
devrait aider à la création d'une industrie si importante
dont la réussite dépend uniquement de la possibilité d'uti*
User de grands parcours. Il y a bientôt quarante ans, déj&
en 1856, le général Daumas recommandait au D*^ Gosse les
emplacements favorable^ des environs de Biskra, soit les
oasis des Zibans. Ma dernière exploration de cette région,
en 1891, me permet d'apprécier l'exactitude et la valeur des
recommandations du général Daumas. — Mon expérience
d'ancien éleveur me permet d'affirmer que, si les essais al-
gériens s'étaient faits dans le sud, région qui, il y a
quinze ans, était encore dangereuse et fort hasardeuse, noys
serions aujourd'hui les maîtres incontestés de l'élevage des
autruches par la production d'une importante quantité de
plumes bien supérieures en qualité à celles qui sont fournies
par le Cap.
Dès 1876, mes études et mes recherches préparatoires
avaient comme objectif les oasis sahariennes. Ma première
exploration de 1879, dont le but était la création d'une autru*
chérie à Biskra, fut arrêtée dans son cours par l'insurrection
de l'Aurès, qui en m'empêchant de pénétrer dans le sud, à
mon grand regret, me fit tenter l'expérience à Misserghin
(province d'Oran). L'espoir d'en faire le centre de produc-
tion devant repeupler le sud, malgré tous les sacrifices de
temps, d'argent et de santé, n'a pu être réalisé pour des
raisons d'ordre complexe. Malgré cet échec ma conviction
reste immuable; ma confiance est absolue. Je crois à la pos-
sibilité de reconstituer de nombreux troupeaux d'au-
truches dans le Sud Algérien.
J'ai la conviction qu'en important un grand nombre de
l'habitat de l'autruche en AFRIQUE. 4H
reproducteurs bien installés et soignés convenablement,
dans une oasis favorable, à proximité d'une voie ferrée, le
bon effet du climat saharien, qui est nécessaire à ces oi-
seaux, ne tardera pas à produire son effet naturel, c'est-à-
dire une reproduction régulière et normale. Cette tentative
serait facilitée aujourd'hui par la sécurité existant dans le
Sahara algérien ; les risques de transport sont réduits aux
risques habituels d'un envoi d'animaux vivants par chemin
de fer. En effet, grâce à ce moyen de transport, on évite
autant que possible les accidents de route, ordinairement
fort préjudiciables aux éleveurs, car les frais de transport
sont très élevés et le nombre d'oiseaux disponibles assez
restreint. Il ne faut pas songer à en importer du dehors, à
moins d'exposer au hasard des sommes relativement élevées.
C'est avec des moyens modestes qu'il faut réussir.
Or, la réussite s'obtiendra par la possibilité de nourrir sur
place des couples reproducteurs sans grands frais de clô-
ture, de garde, d'entretien, etc. La progéniture sera élevée
en liberté et conduite au pâturage en compagnie de trou-
peaux de moutons ou de chameaux, complément de l'éle-
vage saharien. Dès que Ton aura élevé ou acclimaté un
nombre d'oiseaux suffisant aux charges de l'exploitation,
l'excédent des sujets disponibles pourrait être placé en
cheptel sous la direction administrative des tribus nomades
du sud, constituées en Djemâa, là où ce système social est
pratiqué; certainement, avec cette organisation, il fau-
drait peu d'années pour créer de la vie et une certaine
industrie dans ces immenses régions actuellement impro-
ductives.
Je ne saurais trop rappeler, comme exemple frappant à
l'appui de mes assertions, le succès d'un des éleveurs de la
première heure, Arthur Douglass, qui entreprit l'élevage
des autruches près de Grahamstown. En 1865 il possédait
trois autruches sauvages; plus tard, il en eut huit. Dès qu'il
eut constaté qu'elles pondaient en captivité, il commença
412 l'habitat de l'autruche en AFRIQUE.
des expériences d'incubation artificielle. Pendant trois ans
les résultats furent peu satisfaisants, mais bientôt, grâce à
un incubateur particulier^ ils devinrent tout à fait surpre-
nants. En moins de dix ans, M. Douglass vit s'élever à neuf
cents le nombre de ses onze autruches primitives dont
l'accroissement annuel a fourni un appoint considérable
au stock d'oiseaux vivant actuellement dans la colonie
du Cap de Bonne-Espérance.
L'autruche dont les œufs et la chair sont essentiellement
comestibles, ne saurait-elle être élevée que dans le seul but
de produire des plumes dont la valeur est subordonnée à
toutes les fluctuations des caprices de la mode?
Déjà en 1849, dans un rapport à M. Lanjuinais, ministre
de l'agriculture et du commerce, Isidore Geoffroy Saint-
Hilaire avait qualifié l'autruche : ^ oiseau de boucherie >;
le jour est peut-être proche où cet animal justifiera cette
appellation en fournissant une ressource nouvelle à l'ali-
mentation publique.
La viande d'autruche, semblable à celle de bœuf, est
supérieure à celle du cheval, du chameau. La viande crue
présente l'apparence de la chair de jeune bœuf. Bouillie^
elle ne diflëre en rien de la bonne viande de bœuf sous le
rapport de la couleur, de l'odeur, de la saveur; elle a
l'avantage d'être excessivement tendre et d'une cuisson très
facile. La peau, quoique plus épaisse, devient très tendre
et n'est pas plus dure que celle d'une dinde. Le filet rôti et
très peu cuit donne une viande juteuse, tendre, couleur de
bœuf légèrement foncée; elle est supérieure au filet de
cheval. On peut en conclure que la viande d'autruche aurait
encore plus de succès auprès des consommateurs que n'en
a eu la viande de cheval, le jour où cette consomma-
tion serait facilitée par une production régulière et nor-
male.
Au Kordofan, d'après Heuglin, on élève souvent déjeunes
autruches qu'on engraisse pour les manger à l'état frais ou
l'habitat de l'autruche en AFRIQIE. 413
à l'état de conserve. Des peuples entiers dans rantiquité
étaient connus comme slrutophages : les auteurs anciens
nous disent que ces peuples habitaient l'Ethiopie, au delà de
l'Egypte. L'observation moderne de Heuglin, dans les
mêmes régions, confirme ce fait.
On sait que l'autruche pond annuellement de 25 à 30
œufs, et que souvent ce nombre est porté à 45 et 50.
L'autruche est parfaitement domesticable lorsqu'elle est
élevée en liberté. A l'appui de cette opinion, nous rappel-
lerons qu'en 1849 on a présenté au lieutenant-colonel Ba-
zaine, chef du bureau arabe de Tlemcen, un troupeau de
21 autruches domestiques, qui, complètement libres, va-
guaient tous les jours avec les troupeaux sans chercher à
s'échapper et à reprendre leur liberté.
Heuglin, Brehm, ont voyagé dans l'Afrique orientale
avec des autruches parmi les chevaux et les chameaux de
leur convoi ; elles se promenaient en toute liberté à la re-
cherche de leur nourriture dans les localités du parcours.
Tous les voyageurs des pays Somalis ont vu, dans tous les
lieux habités, des troupeaux d'autruches en complète
liberté ou menées à la pâture avec les autres animaux do-
mestiques. Edouard Mohr, Mauch, Holub, ont parcouru
l'Afrique australe avec des autruches en liberté suivant
leurs chariots très paisiblement. En 1880, le D' Lcnz à
Tombouctou voyait les autruches domestiques menées
à l'abreuvoir avec les autres animaux domestiques du
pays.
Je me suis peut-être longuement étendu sur la descrip-
tion des nombreuses régions et de leurs ressources où nous
trouvons les territoires d'élevage de l'Afrique australe.
C'était nécessaire pour les besoins de ma cause, car il im-
porte de bien marquer la différence des maigres ressources
qu'offre l'Afrique septentrionale, appauvrie par des siècles
d'occupation mahométane. Nous sommes loin des temps où
ce pays fut le grenier de Rome et fournissait les éléphants
414 l'habitat de L*AUTRUCHE en AFRIQUE.
qui ont joué un rôle important dans l'histoire et où les
autruches pullulaient au point de fournir un supplénaent de
quelques centaines de cervelles dans le menu d'un festin de
l'empereur romain Héliogabale.
Il est généralement admis que, par suite des nombreuses
invasions arabes, en particulier celle des Hilaliens, peuple
de nomades pasteurs, laquelle eutlieu de 1048 à 1052 de l'ère
chrétienne et qui mit à feu et à sangle nord de l'Afrique, ces
Hilaliensimportèrent les habitudes destructives des nomades
arabes, soit la destruction de toute végétation arborescente
pouvant servir de refuge aux fauves s'attaquant à leurs
troupeaux. Pour être impartial, nous devons reconnaltreque
la période active de la conquête française a également eu
des résultats déplorables pour les richesses forestières algé-
riennes. Il en résulte ce que nous déplorons aujourd'hui :
un appauvrissement général en eau, dont la conséquence
est un manque de végétation appréciable dans les régions
qui autrefois nourrissaient des populations importantes. Le
remède à cette situation n'est pas encore trouvé dans l'im-
mensité saharienne.
Malgré l'infériorité des ressources qu'offrent à l'élevage
des autruches les emplacements convenables en Algérie,
aucune difficulté ne rebutera la bonne volonté et la foi dans
la réussite qu'auront les courageux éleveurs français.
Des considérations supérieures à noire entendement, des
empêchements ou des obstacles d'ordre politique feront^
ils toujours échouer les tentatives faites en vue d'établir
cette industrie nécessaire?
Cette création de l'industrie de l'élevage des autruches
en Algérie est-elle, oui ou non, d'intérêt public?
Le gouvernement général de l'Algérie pourrait aider dans
celte voie, sans subvention budgétaire, par la concession
des emplacements convenables dont l'Etat est seul dispen-^
saleur. Toute personne en situation de servir efOcacement
la reconstitution des troupeaux d'autruches dont l'utilité^
L*HABITAT DE L*AUTRUCHE EN AFRIQUE. 415
ainsi que je l'ai démontré, ne saurait être contestée^ est en
droit de réclamer l'assistance des pouvoirs publics ^
Pour terminer, faisons rapidement Texposé des rares
productions sahariennes.
Un élément de fortune sur lequel j'ai déjà appelé l'atten-
tion de la Société de Géographie (de Paris) en 1891 (Voir
aussi dans VAlgérie agricole^ 1890, mon étude intitulée A
propos des gommiers) pourrait tenter les recherches de
quelques aventuriers hasardeux. Je fais allusion aux éme-
raudes, dont beaucoup, ayant la grosseur d'un œuf, ont été
recueillies près du lac Mengough, au cours de la deuxième
mission Flatters.
L'exploitation du sel gemme saharien se pratique dans
des régions en dehors de l'influence française ; elle ne peut
donc actuellement compterparmi lesressources industrielles
ou commerciales offertes à l'Européen.
L'énumération des productions sahariennes, fort courte
d'ailleurs^ se réduit aujourd'hui aux dattes, produites dans
les oasis avec le concours de l'induslrie humaine, et à la
gomme qui se recueille dans les forêts bordières du Sahara,
dans toute l'Afrique centrale.
i. Dans Touvrage de l'éminent économiste M. Paul Leroy Beaulieu : la
Situation et l'Organisation de VAlgérie, on trouve nombre d'arguments
propres à la cause que je défends, entre autres ce passage : « Le
domaine public détient encore 867,000 hectares de terres en dehors de
ceux qui sont affectés à des services spéciaux, en dehors aussi des bois
et forêts. Avec les 867,000 hectai'cs qui lui restent, en supposant même
que le quart seulement en soit utilisable d*ici à peu d'années, le domaine
peut encore pourvoir à une œuvre de colonisation d'une certaine impor-
tance, et il n*est pus impossible qu*à l'avenir il ne puisse s'entendre avec
certains groupes arabes pour des cessions partielles de territoires,
moyennant certains avantages, comme le foncemcnt de puits ou autres
améliorations. »
416 l'habitât de l'autruche en afriqoe.
A ce maigre résumé, la prévoyance commande d'ajouter
l'élevage des autruches, et ma conclusion justifiera toutes
les tentatives faites en vue d amener ce résultat.
Le Gérant responsable^
Ch. Mâumoir,
Secrétaire général de la Commission centrale.
i^Ù\. - l..-lin|ii-{nicric;; rniinîcs, B, nio Mipinn, 2. — May pI Hotteroz, dir,
RAPPORT
SUR LES
TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ DE GÉOGRAPHIE
ET SUR LES
PROGRÈS DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES
PENDANT L'ANNÉE 1892
Par GH. MAUITOIR
Secrétaire général d« la Commission centrale
L'accélération, l'intensité croissantes dans le cours des
événements sont l'un des caractères de notre époque et
l'histoire actuelle de l'Afrique en est une preuve frappante.
Soudainement envahi, ce continent immense qui pendant
de longs âges avait dormi à nos côtés, inutile et presque
inconnu, va se trouver, en quelques années, appelé à la vie
commune. Certainement la brusque intervention de cette
masse — terre et peuples — au milieu d'équilibres dont on
connaît la sensibilité, pour ne pas dire l'instabilité, aura
sur l'Europe de larges et complexes répercussions, plus
faciles à prévoir qu'à définir, à mesurer et surtout à diri-
ger. Seront^lles, dans leur ensemble, favorables ou défa-
vorables? Au point de vue humanitaire élevé, le bien l'em-
portera-t-il sur le mal ? C'est là un problème qui relève des
sciences morales et sociales. Il faut se borner à constater
ici que l'assaut donné à l'Afrique est, en réalité, un vaste
épisode de la lutte universelle pour la vie ; c contre la
mort > serait l'expression la plus exacte en parlant des Afri-
cains qu'il nous sera moins malaisé de faire ou de laisser
disparaître que d'acclimater à noire façon d'être, d'adap-
ter à nos cadres. Cette lutte, dont les rigueurs sont insuffi-
SOG. DE GÉ06R. — 4* TRIMESTRE 1893. XIY. — 28
418 RAPPORT SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
samment tempérées par nos aspirations à la charité, est
désormais engagée; des faits qui datent d'hier et Texamen
des éléments mis en présence prouvent qu'elle sera très
âpre. Les races blanches ne s'y épargneront pas entre elles,
car l'augmentation de Tenjéu n'a jamais eu pour effet de
tempérer la fougue des joueurs. Aujourd'hui, l'Afrique a
mis à la presque entière disposition de l'Europe f»ffaraée de
colonies, ses incommensurables richesses ; le jardin des
Hespérides est à peu près forcé, chacun y pénètre, et avant
même d'être cueillies, les pommes d'or sont devenues des
pommes de discorde. L'attention publique en est presque
arrivée à se désintéresser des autres continents, à les consi-
dérer comme de simples a expressions géographiques i.
C'est à peine si les lueurs projetées sur l'ombre majestueuse
de Christophe Colomb,, évoquée à travers les sièries, si
même le bill Mac-Kinley, lui ont rappelé passagèrement
l'existence d'une Amérique; à peine si, de temps à autre,
quelque rumeur venue du Tonkin avertit les Français que
l'Asie est encore de ce monde, qu'il faut compter encore
avec elle. La ferveur éloquente et agitée des adeptes de
notre colonisation sur d'autres parages du globe réus^it dif-
ficilement à distraire les regards et les convoitises orientées
obstinément du côté de l'Afrique. Le mystère dont elle est
restée si obstinément voilée, les rançons humaines au prix
desquelles un à un, péniblement, ont été achetés ses prin-
cipaux secrets, lui ont valu un prestige extraordinaire mais
non surprenant, et si le charme du mystère tend à s'éva-
nouir, l'épopée héroïque des voyages n'a pas encore pris
fin; elle tient en éveil et alimente la fièvre africaine dont
notre pays subit les atteintes.
Pour les uns, cette fièvre souffle du Soudan sénégalais
dont la valeur est encore discutée. D'autres sont hantés par
la pensée d'annihiler le Sahara en y déroulant une voie
ferrée de 2,500 kilomètres qui, d'oasis en oasis, le long des
fleuves morts, à travers le labyrinthe des dunes et les éten-
.■
ET SUR LES PROGRÈS DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 41^
dues infinies de sables et de roches, relierait les plages de
la Méditerranée aux rives du Niger ou même du lac Tsad.
Ceux-ci entrevoient dans la Sénéfi^ambie et les territoires
humides des Rivières du Sud un avenir brillant auquel on ne
saurait marcher trop vite. Ceux-là se tournent vers les côtes
du golfe de Guinée, dont la possession livre les trésors de
la boucle du Niger; beaucoup tiennent pour le colossal
Congo, l'Amazone africain qui draine plus de 400 millions
d'hectares et coupe presque de part en part l'Afrique équa-
toriale. Pour quelques-uns, enfin, Madagascar est Tlle de
toutes les promesses, de toutes les espérances. Quant à la
foule, un peu inconsciemment, son instinct Ta attachée au
lac Tsad, devenu comme une sorte d'objectif symbolique
auquel, du sud et de l'ouest, marchent des explorateurs de
plus en plus nombreux.
L'invasion actuelle de l'Afrique est préparée par une pha-
lange de voyageurs pleins de résolution et de persévérance.
Ils pénètrent sans hésiter au milieu des contrées les plus
dangereuses pour le tempérament européen, au cœur des
populations — fétichistes ou musulmanes — les plus hos-
tiles envers des visiteurs qui leur apparaissent comme
l'avant-garde de quelque chose de redoutable.
Depuis le commencement du siècle, ces explorateurs,
représentants de l'action en ce qu'elle a de plus vigoureux,
de plus individuel, ont dessiné la carte de l'Afrique inté-
rieure, à peine ébauchée avant eux. Nous savons ici ce qu'a
pu coûter de souffrances, ce qu'a entraîné de sacrifices le
tracé de certains itinéraires, la réunion des lignes qui défi-
nissent telle ou telle région de la terre africaine.
Aussi les accueillons-nous de toute notre âme, ceux-là
qui nous reviennent minés par les fatigues, les privations et
la maladie, usés par leur œuvre. Avec quelle ardeur nous
saluons tant de courage, de quelle admiration nous entou*
rons un succès conquis de haute lutte à force d'endurance
et de volonté I
£ ' 1 .-<
420 RAPPORT SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
Mais, quand des sentiments et des émotions si légitimes
se sont donné cours, quand s'est éteint le bruit des applau-
dissements, la géographie et ses adeptes n'ont pas rempli
tout leur devoir; il leur reste à constater, à révéler, à fixer
les résultats scientifiques du voyage, ces rayons latents pour
ainsi dire, qui, en définitive, consacrent, rendent durable
et propagent la renommée des voyageurs acclamés par vos
sympathies. Notre Société remplit de son mieux ce devoir,
comme le montrent ses publications, la liste des récom-
penses qu'elle a décernées, la série des rapports annuels
que, depuis soixante et onze ans, elle a demandés à ses
secrétaires généraux.
Pas plus que les précédents le présent rapport ne sera
consacré exclusivement à l'Afrique, ni aux seuls voyageurs^
aux seuls savants français. La géographie, dans son accep-
tion la plus large, la plus haute, embrasse l'ensemble de
la Terre; son domaine s'étend sur tous les continents, tous
les océans, avec leurs équilibres conjugués, leur influence
sur la vie des êtres, sur le développement des groupes hu-
mains. Quelle que soit leur nationalité, ceux-là qui apportent
des éléments à l'étude d'un si vaste domaine ont droit à la
reconnaissance; sous quelque latitude qu'elle se poursuive,
la recherche éclairée, sincère et persévérante de la vérité
est digne d'attention et de respect.
La mort à laquelle, selon l'usage, il convient de faire sa
part avant d'aborder le sujet môme du présent exposé, a
ouvert cette année, parmi nous, des vides exceptionnelle-
ment nombreux et considérables.
En énumérant dans l'ordre chronologique de leur admis-
sion les collègues qui nous ont quittés, il faut nommer tout
d'abord Alfred Maury. Des membres actuels, quatre seule-
ment survivent dont l'inscription sur nos listes a précédé
la sienne, qui remonte à 1845. Alfred Maury fut pendant de
longues années Tune des lumières de notre Société, comme
j
ET SUR LES PROGRÈS DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 421
d'autres compagnies savantes. Ses remarqaables facultés
naturelles, entretenues, fécondées par un travail sans
-relâchey s'étaient exercées sur des spécialités diverses;
rarement on recourait en vain à son érudition toujours
si abondante, si sûre, si libéralement dispensée. Quelques-
uns d'entre nous se rappellent les précieux commen-
taires dont il faisait suivre les communications adressées
-naguères à la Société. Dans le champ particulier de la géo-
graphie il a laissé^ sous le titre de la Terre et VHommey
une œuvre de grand savoir, large résumé des notions ac-
quises sur les dépendances entre l'humanité et sa de-
meure.
Alfred Maury entrait en 1850 à la Commission centrale
dont il était successivement secrétaire-adjoint en 1851, se-
crétaire général de 1856 à 1859, vice-président en 1861. La
Société l'avait élu comme secrétaire de son bureau d'hon-
neur pour 1854-1855, scrutateur pour 1860-1861, et vice-
président pour 1867-1868. Malheureusement, contraint par
la fatigue à limiter son travail, il s'était, tout en lui restant
- fort attaché, éloigné de la Société qui l'eût quelque jour,
-sans doute, choisi pour son président*
Comme Alfred Maury, Armand de Quatrefages de Bréau
fut un savant dans la plus pure acception du mot; mais c'est
particulièrement aux sciences naturelles qu'il a consacré sa
longue et laborieuse carrière; elle a été marquée par une
action prépondérante dans la formation, le développement,
delà sciencede l'homme envisagéen tant qu'individu, avecles
influences exercées sur lui pendant de longues générations,
par le milieu physique dans lequel ont vécu ses ancêtres,
' dans lequel il s'est développé. Les recherches de cet ordre ne
sauraient se passer ni des documents fournis par les voya-
geurs, ni des données de la géographie générale. C'est
par là que Quatrefages était devenu des nôtres, et depuis
l'année 1856, il a été l'un des amis les plus fervents.
422 RAPPORT SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
les plus dévoués de notre association. Ses collègues de la
Commission centrale à laquelle il a appartenu pendant
36 ans savent l'autorité incontestée qu'y exerçait son juge-
ment toujours si droite exprimé en un langage dont la
bonne grâce sincère, persuasive, semblait faire valoir la
fermeté. Il a, de fait, exercé une action discrète, mais fé-
conde et salutaire sur la Société elle-même, qui d'une voix
unanime le chargeait, Tan dernier, de présider à ses des*
tinées. Quelques mois à peine se sont écoulés depuis cette
élection et nous portons le deuil, un deuil profond, de
l'homme d'élite, du savant illustre que nous avions placé à
notre tête. Avec la conscience rigoureuse qui était l'un des
traits de son caractère, il se fût fait un devoir de justifier
nos suffrages en mettant au service de la Société de Géo-
graphie la haute influence conquise par des services émi-
nents rendus à la science.
Depuis 1861 comptait parmi nous Charles Challamel, quif
a le droit d'être ici mentionné, car il fut l'éditeur d'œuvres
nombreuses sur les colonies, à une époque où ces publica-
tions étaient loin d'avoir la vogue que nous leur voyons au-
jourd'hui.
Un grand nom a disparu de la liste des membres de la
Société où, depuis trente ans, nous nous honorions de le
voir figurer. Ernest Renan a été enlevé à Thistoire et à
l'érudition sémitique où il occupait le premier rang. Le
domaine si étendu sur lequel a régné son haut esprit con-
fine au nôtre par plus d'un point. L'historien ne va pas
prendre une race humaine à ses plus lointaines origines^
pour suivre ses destinées à travers les âges, sans tenir
compte des influences naturelles ambiantes, comme le sol
qui l'a nourrie, le ciel qui l'a éclairée et réchauffée, sans
porter une attention soutenue aux conditions géographiques
dans lesquelles a évolué cette race. Ernest Renan, quMl
ET SUR LES PROGRÈS DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 423
écrivit rhistoire du peuple d'Israël ou l'histoire de saint
Paul, a fait aux éléments qui nous touchent une large part
en des pages admirables de vérité, de couleur et d'élégance.
L'une des dernières œuvres à la publication desquelles il
ait prêté son intervention est le Journal de voyage de Charles
Huber en Arabie, édité par les soins communs de la Société
asiatique et de la Société de Géographie, avec le concours
du Ministère de Tlnstruction publique.
Le professeur Henri Pigeonneau, notre collègue depuis
1863, est mort à un âge oti Thorizon dernier apparaît en-
core lointain. Doué d'un esprit largement ouvert, d'une
intelligence alerte, il s'était plus spécialement adonné à
l'enseignement de la géographie où il excella, puis aux
études sur la statistique dans ses relations avec la vie des
peuples : en cet ordre d'idées il a publié des œuvres qui
resteront des modèles de clarté et de justesse. Peut-être le
labeur opiniâtre, sans relâche, auquel il s'est astreint pour
l'accomplissement de sa tâche, a-t-ilhâté une fin si profon-
dément regrettable.
Bien prématurément aussi s'en est allé du milieu de nous
Henri Duveyrier qui, en 1864, avait été inscrit sur nos listes,
comme membre à vie, en qualité de lauréat de la grande
médaille d'or de la Société. Tout jeune encore, à l'âge de
19 ans, emporté par son goût pour l'exploration, il s'était
résolument enfoncé dans la direction du pays des Touareg.
Elève de l'illustre docteur Henri Barth, il accomplit alors
un long et remarquable voyage dont il rapporta, outre des
itinér-aires fort étendus, appuyés sur des déterminations as-
tronomiques, des notions et des observations de tout genre,
des informations prises par renseignements auprès des indi-
gènes : ce lut une grande et belle exploration, vraiment
scientifique, et personne jusqu'à la mission du colonel
Flatters ne s'était avancé aussi loin qu'Henri Duveyrier dans
424 RAPPORT SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
la direction des massirs du Ahaggar. Spécialement vouéy
depuis son retour, à l'élude du continent africain dans son
ensemble comme dans ses diverses régions, notre collègue
était devenu l'informateur aussi sûr qu'obligeant de tous
ceux qui se préoccupaient, en France, de cette partie du
monde. Votre secrétaire général a le devoir de déclarer une
fois de plus ce que valait la collaboration savante et dévouée
de Henri Duveyrier, à laquelle, pendant tant d'années il a
recouru pour la rédaction du chapitre dé l'Afrique dans les
rapports annuels sur les progrès des sciences géographiques.
Forcément resserré dans d'étroites limites, l'hommage
rendu ici à nos morts, ne comporte môme pas un résumé
de& services rendus par Henri Duveyrier à la géographie de
l'Afrique; ils seront exposés dans une notice spéciale que
l'amitié consacrera à la mémoire de ce voyageur éminent,
de cet homme de grand cœur, de grand savoir et de pro-
fonde conscience.
Depuis vingt-cinq ans figurait sur nos listes le nom d'un
homme actif, plein de dévouement à sa tâche, Benjamin
Balansa. Représentant d'une science qui vit en commerce
constant avec la géographie, Benjamin Balansa avait visité
presque toutes les parties du monde, occupé sans relâche à
moissonner des herbiers précieux autant parleur abondance
que par le nombre des espèces nouvelles dont ils enrichis-
saient la botanique. Dès 1852, il est dans la province
d'Oran ; de 1854 à 1856, il explore la Lydie, la Gilicie, la
Phrygie, le Lazistan; en 1867 ses recherches le conduisent
au Maroc, et de 1868 à 1872 elles ont pour théâtre le nord et
le sud de la Nouvelle-Calédonie, alors plus difficile à par-
courir qu'elle ne l'est aujourd'hui. La période de 1877 à 1885
est consacrée au Paraguay. Enfin, pendant ces dernières
années, il s'était consacré à l'étude de la flore du Tonkin et
des contrées circonvoisines ; c'est là que la mort est venue
mettre fin à la carrière laborieuse de notre collègue^ qui
ET SUR LES PROGRÈS DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 425
fut non seulement un collecteur hors ligne pour nos
musées, mais encore un savant botaniste.
L*un des quelques étrangers qui font partie de notre
association, Frédéric Heller de Hellwald, a été emporté
cette année. Pendant dix ans, de 1873 à 1881, il avait
dirigé l'important recueil géographique Ausland^ et di-
verses publications allemandes ou autrichiennes ont inséré
des travaux de lui relatifs à la géographie, à l'ethnographie,
â l'histoire. F. Heller de Hellwald a écrit aussi plusieurs
ouvrages d'érudition géographique et historique, auxquels
les spécialistes ont fait le meilleur accueil. L'auteur avait
toujours scrupuleusement adressé un exemplaire de ses
-œuvres à notre Société dont il faisait partie depuis 1868.
Alexandre de la Roquette, ancien fonctionnaire du Mi-
nistère des Affaires étrangères, s'est éteint après vingt-trois
ans dlnscription sur nos listes. Il y avait remplacé son père
dont il a tenu, du reste, à perpétuer la mémoire parmi
nous par la fondation du a prix Alexandre de la Roquette »,
•destiné aux explorations polaires.
Le commandant Bureau s'était fait connaître par plu-
sieurs années d'enseignement de la géographie à l'École
militaire de Saint-Gyr et par quelques estimables ouvrages
didactiques, dont le dernier, la Région française, est une
synthèse méthodiquement ordonnée des éléments qui con-
stituent le caractère géographique propre de la France.
M. Bureau était devenu membre de la Société en 1873.
Comme A. de Quatrefages, l'amiral Mouchez, de l'Ins-
titut, directeur de l'Observatoire de Paris, était l'un de nos
présidents honoraires. Entré en 1874 dans la Société, il lui
avait constamment témoigné beaucoup d'intérêt. A peine
est-il nécessaire de rappeler ici les travaux par lesquels il
426 RAPPORT SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
s'est acquis des droits à la reconnaissance de la géographie.
Ses levés, qui modifièrent d'une manière si considérable le
tracé et la position des côtes du Brésil, sa campagne aux
îles de Saint-Paul et d'Amsterdam, lors du passage de
Vénus en 1874, son hydrographie de partie du littoral
algérien et tunisien, sont les travaux les plus marquants
parmi ceux qui doivent trouver ici leur mention. En lui la
science a perdu un adepte plein de chaleur et d'initiative.
Lors du deuxième Congrès international des sciences
géographiques, organisé en 1875 par la Société, Georges
Hachette, l'un des chefs de la puissante librairie connue
dans l'univers entier, était devenu l'un de nos collègues.
Grâce, en partie, à son initiative éclairée, soutenue par
Emile Templier dont la mort fut Tun de nos deuils de
l'année dernière, la maison Hachette se dirigea de plus en
plus vers les publications relatives à la géographie, telles
que les relations de voyages, les dictionnaires, les atlas de
tout genre. Georges Hachette s'est éteint à un âge oh les
longs espoirs sont encore permis, et peut-être les fatigues
d'un âpre travail ne sont-elles pas étrangères à cette fin
prématurée.
J.-R. Bourguignat, qui était membre de notre Société
depuis 1881, avait voué sa laborieuse carrière à l'étude de
la malacologie du système européen ou palseoarctique.
Ceux-là même qui le combattirent pour sa méthode de clas-
sification, n'en rendaient pas moins justice à son savoir, à
sa passion désintéressée pour la science. Nos voyageurs
savent avec quel soin diligent et attentif il s'appliquait à
l'examen de leurs récoltes, avec quelle joie il enregistrait
les espèces nouvelles dont leur zèle était venu enrichir le
catalogue de la faune malacologique.
Un officier méritant et laborieux qui était des nôtres
ET SUR LES PROGRÈS DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 427
depuis dix ans, le commandant E.-S. Berthaut, est allé
mourir au Tonkin où il dirigeait le service chargé de pré«
parer et centraliser les levés topographiques indispen*
sables aux opérations militaires sur un terrain nouveau.
Nous avons enregistré avec un regret particulier la mort
de Joseph Martin qui a succombé, à Marghilan, épuisé par
les fatigues, les souffrances inouïes de son voyage entre
Pékin et le Turkestan russe. Vous n'avez pas oublié qu'ici
même Joseph Martin nous avait exposé son précédent <
voyage en Mongolie, pour les résultats duquel la Société lui
avait décerné une médaille d'or. Explorateur courageux,
d'une endurance à toute épreuve, Joseph Martin, admis parmi
nous en 1888, est mort sur cette terre asiatique à Tétude de
laquelle il s'était passionnément attaché. Les angoisses de
ses derniers jours ont été adoucies par la sollicitude de
l'entourage du général Medynski, et la colonie russe a en-
touré son cercueil d'honneurs et de témoignages de sym-
pathie.
L'une de nos réunions de l'an dernier avait été consacrée
à entendre les premières informations un peu précises qui
eussent été jusqu'alors recueillies sur le cours de laSangha,
gros affluent de droite du Congo. L'auteur de cet exposé qui
nous avait si vivement intéressés était retourné en Afrique
oùy jeune encore, il a succombé aux suites de séjours pro-
longés sur la funeste terre. Joseph Cholet, notre collègue
depuis 1888 était, par son zèle à réunir des informations
géographiques, comme par son esprit d'initiative, l'un des
chefs de station sur lesquels nous pouvions le plus compter
pour développer la connaissance du Congo français.
Un officier de ce corps de l'infanterie de marine qui a
rendu et rend chaque jour tant de services à la géographie,
428 RAPPORT SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
Eugène Huillard, membre de la Société depuis 1888, nous
a été enlevé au cours de Tannée. Il s'était fait connaître à
nous par la publication de Tune des premières cartes quel-
que peu complètes du Dahomey.
L'une des dames qui figurent, nombreuses aujourd'hui,
sur nos listes, est morte dans des conditions qui la désignent
ici pour une mention spéciale. A un âge où les plus vigou-
reux songent ou se livrent au repos, Mlle Elise Saint-
Orner, qui s'était fait admettre à la Société en 1891, a été
prise d'un impérieux désir de voyager. Elle avait soixante ans
quand elle accomplit absolument seule le tour du monde.
Soutenue par une énergie extraordinaire, elle s'était con-
damnée, pour réaliser son projet^ à toutes les sévérités d'un
voyage qui n'a pas toujours suivi les chemins battus ; elle
avait visité l'Amérique du Nord, le Japon ; elle avait séjourné
à Pékin, vu la muraille de Chine, et passé, pour revenir en
Europe, par leTonkin, Singapoure, l'Inde, puis par l'Egypte
et la Palestine.
Dans ce premier voyage, elle avait pour but d'év«aluer,
en quelque sorte, sa force de résistance. Deux ans après elle
se remettait en route, résolue à élargir encore son champ
d'action et à rendre son voyage de quelque utilité pour la
science. Pourvue d'instructions préparées par la Société,
elle devait s'attacher à l'étude, chez les populations peu ci-
vilisées, des rapports entre les mères et leurs enfants ; elle
voulait savoir dans quelle mesure, sous quelle forme s'exerce,
parmi des arriérés de l'humanité, la sollicitude maternelle,
l'influence maternelle. Elle est morte à Gibraltar, au début
de son entreprise, et la Société accordera un souvenir de
sympathie cordiale à cette femme de grand courage qui a
payé de sa vie le désir tardif mais généreux de se rendre
utile.
La Société a perdu en outre : MM. le baron P. de Ber-
ET SUR LES PROGRÈS DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 429
non (1867)*; le vicomte Digeon (1868); Olivier Faye (1868);
Pierre F. Gustave Girod (1868); Jeau Louis Kralilc (1868);
Léopold Reboul (1869); Thomas de Franco (1870); le contre-
amiral François Alfred Buge (1872); le baron Léon de Bus-
sierre (1872) ; Antoine Dominique Eysseric (1872) ; Gustave
Moulusson(1872); le comte R. d'Osmond (1872); Alexandre
Thibault (1872); Camille Depret (1873); le duc de Tré-
vise (1874); Charles Borgeaud (1875) ; Pierre Marie Edouard
Jeantin (1875) ; le marquis de Lavalette (1875) ; Frédéric Con-
gnet (1876); Christian Labourét (1876) ; le général vicomte
de Lajaille (1876) ; Lucien Arbel (1878); la baronne de Va-
try (1878); François Joseph AudifiFred (1880); le vicomte de
Chabrol de Chaméane (1880); Charles Gavet (1880); Albert
Hentsch (1 880) ; le marquis de Penafiel (1880); Fernand Raoul
Duval (1881); José Coelho Gomes (1881); Napoléon 0. M.
KoechUu (1881) ; Abel Laire (1881) ; Edouard Caplain (1882) ;
Raoul Frary (1882); Daniel Lopez (1882); le général de La-
barge (1883); François Félix Thouar (1883); Aved de Ma-
gnac (1884); Victor Mercier (1884); le comte d'Agoult(1885);
le D' Joaquim Abilio Borges (1885); le général comte de
Failly (1885); le marquis Michel de Podenas (4885); Henri
Fernet (1886); le général François Amédée de Franches-
sin (1889) ; le comte de Néverlée (1890) ; René Poullin (1890).
Pas plus que dans les précédents exposés annuels, le rap-
porteur ne s'attardera à vous entretenir de détails sur la vie
intérieure de notre association. Toutefois, deux faits récla-
mentauj ourd*hui une mention. La demeure qui nous abrite
avait été élevée au moyen d'un emprunt ouvert en 1876 parmi
les membres de la Société, dans des conditions que com-
portait alors le cours des valeurs. Depuis lors, le taux de
l'argent ayant partout notablement baissé, votre section de
comptabilité, sous la présidence de M. Paul Mirabaud, dont
1. Les millésimes entre parenthèses sont ceux de Tadmission dans la
Société.
499 RAPPORT SUR LES TRAYAUX DE LA SOCIÉTÉ
nous ne saurions trop reconnaître la sollicitude vigilante
pour nos finances, a décidé de réduire l'intérêt attaché aux
obligations souscrites en vue de la construction de l'hôtel
du boulevard Saint-Germain. Cette conversion, grâce à la
compétence de M. Paul Mirabaud, secondé par M. E. Cheys-
son, s'est accomplie sans aucune difficulté. Ainsi se trou-
vent quelque peu allégées les lourdes charges imposées à fa
Société par Taccomplissement de son mandat. La Commis-
sion centrale a décidé, comme complément à cette mesure,
qu'une campagne de propagande serait entreprise et con*
duite activement. La Société ne recevant pas de subvention
de l'État demandera une fois de plus à Tinitiative privée de
lui fournir des moyens d'action en rapport avec l'intensité
croissante du mouvement géographique.
Une autre résolution de votre Commission centrale doit
être ici rappelée. Arrivé à sa vingt-cinquième année d'exer-
cice, votre secrétaire général actuel a été honoré d'une
grande médaille d'or de la Société. Il a le devoir d'en ex-
primer une fois de plus toute sa reconnaissance à des
collègues dont l'indulgente bienveillance lui a singulière-
ment facilité^l'accomplissement de ses devoirs.
C'est par nos antipodes que commencera cette revue des
progrès de la géographie dans les diverses parties de la terre.
L'an dernier voyait s'organiser en Australie, sous le patro-
nage de sir Thomas Elder, une importante expédition dont
la direction était confiée au doyen des pionniers austra-
liens, M. David Lindsay. Composée de MM. Leech, Wells, le
D' Elliol, Slreich, Helms et R. G. Ramsay, elle avait pour
tâche d'explorer successivement les régions de l'intérieur
comprises entre les itinéraires suivis par de précédents
voyageurs.
Bien que pourvue de moyens considérables, cette expé-
dition n'a pas réalisé toutes les espérances de son promo-
teur.
ET SUR LES PROGRÈS DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 431
Après avoir franchi, par environ 27° de latitude sud^ la
frontière entre l'Australie méridionale et T Australie occi-
dentale, les explorateurs réussirent à traverser du nord*-est
au sud-ouest Timmense espace désigné par les cartes sous
le nom de € Grand Désert de Victoria ». Parvenus à Queen
Yictoria Spring, découverte par Giles en 1875, ils trouvèrent
cette source presque tarie et renonçant à y établir leurs
quartiers pour reconnaître la contrée environnante, ils se
dirigèrent au sud vers le littoral de l'Australie occidentale,
qu'ils atteignaient près de la baie de l'Espérance.
Le pays parcouru souffrait d'une sécheresse exception-
nelle et paraissait n'avoir pas reçu de pluie depuis deux
ans. Néanmoins, un trajet de 900 kilomètres à travers ces
arides solitudes n'éprouva pas trop la santé des membres
de l'expédilion, et sur quarante-quatre chameaux dont se
composait le convoi, deux seulement périrent.
M. Lindsay pense que le nom de (C désert >, appliqué à
cette contrée, est impropre, car on y rencontre des ar-
bustes et des fourrés. Sur une assez grande étendue même,
règne une forêt de gommiers hauts de 12 à 15 mètres et
dont les troncs ont 90 centimètres de diamètre. Sauf ces
exceptions, toutefois, le sol ne porte guère que des spinifex
et des broussailles. L'eau y est rare et les indigènes sont
obligés d'en extraire des racines d'un arbre qu'ils appel-
lent mallee»
L'expédition devait ensuite marcher au nord, dans la
direction des sources du Murchison, mais l'excessive
sécheresse la contraignit à se rapprocher de la côte ouest,
passant par Yilgarn, centre des gisements aurifères. Les
résultats complets de cette mission ne sont pas encore
nettement connus, mais ils comprendront, en particulier,
une reconnaissance assez étendue exécutée dans le Grand
Désert de Victoria, par M. E. A. Wells, topographe de l'ex-
pédition.
432 RAPPORT SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
Le gouverneur de TAustralie du sud, lord Kintore, a
effectué lui-mêrae la traversée du continent australien dans
toute sa largeur, de Port Darwin à Adélaïde.
Le pays situé entre Port Darwin et la station de Daly-
Waters, sur la ligne télégraphique transcontinentale, ne
paraît pas offrir des conditions favorables pour la colonisa-
tion : il renferme peu de terres suffisamment arrosées pour
que la culture du sol et Télève du bétail y soient possibles.
En revanche il offre quelques richesses minières, telles que
de l'or, de l'argent, du cuivre, de Tétain.
Du lac Eyre au lac Amadeus, l'Australie du Sud a été ex-
plorée pendant les années 1888, 1889 et 1890 par M. J. Gar-
ruthers, qui a fait une triangulation et relevé les traits
saillants de la contrée. La chaîne des monts Musgrave, qui
s'étend entre les deux lacs, est formée principalement de
granit rougeâtre, et couverte de spinifex, avec quelques
pins clairsemés. Les plateaux qui s'étendent entre les col-
lines sont bien arrosés et revêtus d'une herbe abondante.
Le mont Woodruff, point culminant de la chaîne, atteint
1,300 à 1,355 mètres d'altitude; de son point culminant la
vue embrasse un magnifique tour d'horizon. La sommité la
plus importante après le mont Woodruff est le mont Morris,
haut de 1,250 à 1,265 mètres, près de l'extrémité occiden-
tale de la chaîne. Les monts Everard, au sud des précédents,
sont pareillement caractérisés par la présence du granit
rouge. La contrée qui les sépare des monts Musgrave est
sablonneuse, avec quelques îlots de végétation. Les monts
Mann, prolongement des monts Musgrave, à l'ouest, sont
boisés; mais du côté du sud-est se déroule une contrée
aride et à peu près sans eau. Il en est de même du pays qui
s'étend dans la direction du nord.
Une expédition organisée et conduite par M. Bradshaw a
traversé, en 1891, la partie nord-ouest de l'Australie;
ET SUR LES PROGRÈS DBS SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 433
partie de Wyndham, au fond du golfe de Cambridge, elle
a franchi le petit fleuve King, contourné le mont Gockbum,
et coupé les rivières Forest et Drysdale. Le pays qui s'étend
au delà est une plaine boisée, à laquelle succède un plateau
rocheux. Puis une chaîne porphyrique, aux parois verti-
cales, semble former une barrière derrière laquelle s'étend
un pays fertile, herbeux, sillonné de cours d*eau avec de
belles cascades.
M. Bradshaw atteignit les bords du Prince Régent River,
affluent de la baie de Brunswick, et remonta ce fleuve
jusqu'à sa sortie d'une étroite gorge de montagne, dont les
parois portent des représentations indigènes d'hommes, de
kangourous et de crocodiles. Reprenant sa route vers le
golfe de Cambridge, l'expédition traversa de nouveau la
contrée et put constater qu'elle semble devoir se prêter à
rélève du bétail, comme à l'établissement de colons.
H. H. Holtze n'a fait connaître que tardivement les résul-
tats d'une exploration qui date déjà de 1887, et qui avait
pour but d'étudier les ressources de l'île Melville, située sur
la côte nord de l'Australie. Cette île, séparée du continent
australien par le détroit de Clarence, était encore fort peu
connue. H. Holtze l'a traversée dans toute sa largeur, du
sud au nord. Non loin de la côte règne une rangée de
collines peu boisées. A mesure qu'on avance dans l'inté-
rieur, le sol s'élève graduellement et quelques forêts le
recouvrent. Sur l'autre versant, les abords de la côte
septentrionale de l'île sont caractérisés par des terrains
marécageux que sillonnent quelques ruisseaux. M. Holtze
découvrit un bras de mer ou détroit non indiqué sur les
cartes, et auquel il donna le nom de Passe Robinson
(Robinson's Inlef), L'expédition n'eut pas trop à souffrir
du manque d'eau ; en revanche, elle fut quelquefois in-
quiétée par les indigènes, qui sont extrêmement belli-
queux. La flore de l'île Melville présente cette particularité
soc. DE 6É06B. — 4« TRIMESTRE 1893. XIY. — 29
434 RAPPORT SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
qa'on n'y trouve pas de bambous. Une nouvelle plante à
Taspect du Livistona humilis^ y fut découverte en quatre
variétés différentes. Les orchidées semblent faire défaut, et
à l'exception du Lycopodium cernuum^ M. Holtze ne
remarqua aucune plante qu'il n'eût déjà collectionnée sur
le continent.
Sir Mac Gregor, administrateur de la Nouvelle-Guinée
anglaise, poursuit avec un zèle infatigable le cours de ses
explorations.
Pendant Tété de 1891, il avait visité les archipels de D'Ën-
trecasteaux et de Trobriand, au sud-est de la grande île.
L'Ile Fergusson, dans le groupe des D'Entrecasteaux, ren-
ferme un massif montagneux, l'Edagouaba, dont les cimes
atteignent 1,200 à 1,500 mètres d'altitude. Dans le groupe
des Trobriand, TileKiriwina, la principale, paraît offrir des
conditions favorables pour le commerce d'exportation. Les
indigènes, au nombre de 15,000 environ, sont bien supé-
rieurs à ceux de la baie de GoUingwood, sur la côte orien-
tale de la Nouvelle-Guinée.
Dans une de ses tournées d'inspection, sir Mac Gregor a
visité aussi les Bouhoutou et les Ouari, qui occupent
l'extrémité orientale de la Nouvelle-Guinée. Il a trouvé ces
tribus animées de bonnes dispositions.
Une intéressante découverte est celle d'anciens atolh
dont les bords abruptes s'élèvent aujourd'hui à 100 ou
120 mètres au-dessus de la mer; il faut parfois employer
des échelles pour escalader cette muraille. Le milieu des
enceintes, l'emplacement jadis occupé par la lagune, est
maintenant comblé et couvert d'une riche végétation ; cette
partie centrale présente la forme d'une cuvette, dont le
fond est à 30 mètres environ plus bas que les bords* Des
atolls surélevés avaient été déjà signalés par M. Guppy
dans l'archipel des Salomon, mais on ignorait qu'il en existât
aussi dans le voisinage de la Nouvelle^Guinée.
ET SUR LES PROGRÈS DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 435
Plus récemment, sir Mac Gregor a visité encore diverses
parties de l'extrémité orientale de laNouvelle-Guinée, ainsi
que quelques Iles voisines, en particulier l'île d'Yela ou île
Rossel, dans l'archipel de la Louisiade. Les indigènes de
cette ils sont, à son avis, les plus purs, représentants de la
race papoue dans la Nouvelle-Guinée anglaise.
Les ténèbres de l'inconnu se dissipent plus vite dans
l'intérieur du continent africain que dans les profondeurs
et les replis, moins mystérieux en apparence, du vénérable
continent asiatique. Bientôt, si tant est que la vitesse
acquise du mouvement d'exploration suive la loi générale
du mouvement, la proportion de la terra incognita du con-
tinent noir sera minime par rapport à celle du continent
jaune.
La tâche de constater les progrès de la géographie asia-
tique pendant l'année qui s'achève a été rendue facile à
votre rapporteur par la collaboration savante et dévouée
de notre collègue M. G. Gapus.
L'Asie inconnue représente, aujourd'hui encore, environ
trois millions de kilomètres carrés, équivalant à 7 p. 100
de sa superficie totale. Ce sont les parties inexplorées des
déserts de l'Arabie, quelques régions de la Perse occi-
dentale, les déserts impitoyables du Tibet septentrional,
les solitudes du nord-est de la Sibérie, les sauvages ter-
ritoires de l'intérieur de Bornéo et de l'Inde extrême
qui réservent aux explorateurs futurs leur part de peines
et de gloire.
Ces régions auraient été moins longtemps fermées à la
curiosité du monde moderne, elles nous seraient plus con-
nues, si à l'intérêt scientifique s'ajoutaient des sollicitations
d'ordre politique, commercial ou économique.
La science pure ne semble plus avoir aujourd'hui un pres-
tige suffisant pour motiver les voyages d'étude proprement
436 RAPPORT SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
dits, ceux dont la fin dernière ne sera pas la prise de pos-
session éventuelle de quelque territoire , Touverlure de
quelque nouveau champ de commerce ou de conflit. Les
exceptions n'en méritent' que plus d'être signalées. Voici,par
exemple, une livraison supplémentaire des Mitteilungen
consacrée aux résultats du voyage accompli en 1890 par le
docteur W. Ruge dans TAsie Mineure, où l'avaient conduit
des recherches de géographie historique. Sur le littoral, sud
de la mer de Marmara, entre Brousse et les Dardanelles,
M. Ruge s'est efforcé d'identifier certains points mentionnés
par les anciens géographes grecs et latins.
La position des lacs Apolloniatis et lUiletopolis, à l'ouest
de Brousse, ne laisse plus de doutes; le premier se trouve
près d'Aboullioud ; le second est le lac Manyas^ dans le voi-
sinage de Moualitch. Ces deux lacs existent encore; mais le
lac Daskylitis, que la grande carte de l'Asie Mineure occi-
dentale publiée en 1890 par le D' H. Kiepert place dans la
vallée de l'Ulfer-Tchaï, affluent oriental de l'Andranos-Tchaï
(ou ancien Rhyndakos), paraît être desséché, ou tout au
moins n'exister qu'à l'état de marécage dans la saison des
pluies.
De la vallée de TUlfer-Tchaï^ M. le D*" Ruge se dirigea par
Moualitch sur Panderma (l'antique Panormos) et visita, un
peu plus au nord, les ruines de Cj^^e^ua. Le voyageur entame
ici une longue dissertation sur l'époque probable àlaquelle
Cyzique, jadis dans une île, fut reliée au continent.
Après avoir encore visité Erdek (Artaki), M. le D' Ruge
continua sa route par Bigha vers les Dardanelles, et entre-
prit une excursion sur l'emplacement de Troie. Puis il par-
courut à cheval toute la péninsule qui s'avance à l'ouest de
Smyrne jusqu'au port de Tchesmèb, en s'efforçant de re-
trouver les traces d'anciennes localités connues, et de les iden-
tifier avec des villages aujourd'hui existants ou avec les restes
d'anciennes constructions dont le sol est encore couvert.
La dernière partie du voyage fut occupée par une visite à
ET SUR LES PROGRÈS DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 437
nie de GbiOy dont M. le D' Ruge parcourut une grande par-
tie, tant à pied qu'à cbeval, etd'où, malgré le peu de temps
dont il disposait, il rapporta des itinéraires soigneusement
étudiés.
Lorsqu'en 1884, Charles Huber tombait, non loin de
Djeddab, sous les coups d'un assassin, il avait réuni des
documents importants sur les régions de l'Arabie qu'il
avait parcourues. Notre Société a pu rendre un hommage
posthume au vaillant explorateur en publiant, d'accord
avec la Société asiatique, le Journal d*un voyage en Arabie.
Or, MM. Caspari et de Yanssay ont pu extraire des carnets
mêmes du voyageur les éléments de ses observations astro-
nomiques qui leur ont permis de dresser un tableau des
positions des principales localités visitées par Ch. Huber
dans son aventureux voyage. Yous avez trouvé ces utiles
données dans les Comptes Rendus de notre Société.
Depuis le jour où le chemin de fer transcaspien a déployé
ses rails jusqu'au tombeau de Tamerlan, laTurcménie et le
Turkestan n'ont plus de grands secrets. Pour apprécier le
revirement économique produit dans ce pays par l'arrivée de
la locomotive, il suffit de noter qu'en 1891 le transcaspien a
transporté 72,638 tonnes de marchandises, dont42,336 tonnes
de coton contre 18,814 tonnes de coton transportées en 1888.
Un résultat aussi extraordinaire, aussi inattendu a décidé
le gouvernement russe à envoyer une expédition chargée
d'étudier à fondl'Oust-Ourt, envue de l'établissement d'une
voie ferrée de Riazan-Ouralsk à l'Amou-daria.
Yous connaissez tous l'œuvre grandiose du chemin de
fer transsibérien : elle surpasse, par l'ampleur de la concep-
tion, les travaux similaires des ingénieurs du nouveau
monde. Jusqu'à présent, les lignes construites et en con-
struction atteignent, en prenant Zlatousk comme tête de
ligne, une longueur de 960 kilomètres; 426 kilomètres
438 RAPPORT SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
environ sont en construction à partir de Vladivostok vers
Grafskaïa. Les ordres sont donnés pour commencer la sec-
tion de Tcheliabinsk à Omsk^ longue de 508 kilomètres. On
compte terminer Tannée prochaine et livrer au trafic une
partie de la ligne. On aura construit alors le quart de la
longueur totale de Zlatousk à Vladivostok et il restera en-
viron 4,795 kilomètres à construire. De nombreux documents
d'ordre géographique viendront nécessairement enrichir les
cartes de la Sibérie sur les points où les ingénieurs russes et
les brigades topographiques entreprendront l'œuvre gigan-
tesque de pénétration du transsibérien.
L'inauguration du chemin de fer de Jaifa à Jérusalem
n'est pas un événement géographique proprement dit; votre
rapporteur néanmoins doit la signaler comme Touverture
de l'une des voies de pénétration qui font progresser la
conquête du globe. Les difficultés techniques à vaincre
ont été considérables; la nouvelle ligne en effet monte, sur
une longueur de 98 kilomètres seulement, avec cinq sta-
tions intermédiaires, du niveau de la mer à l'altitude de
790 mètres, qui est celle de Jérusalem.
Plus grandes encore seront les difficultés que rencontrera
l'établissement de la ligne projetée du Dariel, destinée à
relier le chemin de fer de Tifiis au réseau dont Vladikavkaz
est actuellement le terminus. Le Caucase n'a plus guère de
secrets géographiques, mais il possède d'immenses trésors
miniers, cachés en grande partie. Aussi le département des
mines du Caucase organise*t-il des missions pour étudier à
fond les richesses géologiques et minéralogiques du pays.
D'un autre côté, les études géophysiques si hautement
intéressantes au Caucase trouveront, dès l'automne de cette
année, à s'exercer avec une ampleur digne de leur impor-
tance, grâce à la création d'un observatoire astronomique i
•
Âbbas«Toumane, dans la province de Koutaîs. Situé par
iVA& de latitude nord et 60°32' de longitude est, cet obser-
vatoire doit son existence à la générosité du grand-duc
ET SUR LES PROGRÈS DBS SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 439
Geoi^s Mikhaîlovitch et sera placé sous la direction de
M. Glazenap.
Ne quittons pas le Caucase sans constater que M. G.
Merzbacher a continué, en 1892, la série de ses ascensions,
inaugurée Tannée dernière en compagnie de M. L. Purt-
scheller. Elles se sont portées, cette année, sur les groupes
des Tebulos, Denos et Bogos, et nous apprennent que les
massifs du Daghestan cachent encore, dans leurs sau-
vages replis, des aspects inconnus dont la plume ne sau-
rait décrire la magnificence. Très différents de ceux du
Caucase central et des Alpes, les paysages du Daghestan
encadrent des groupes de population dont l'ethnographie
sollicite aussi l'intérêt de l'explorateur. M. Merzbacher
a fait l'ascension de onze pics parmi lesquels le Tebulos
Mta qui dresse sa cime à la hauteur de 4,582 mètres.
Le 23 octobre, il tentait de gravir le mont Ararat par son
côté sud-est. La saison étant déjà très avancée, il lui
fut impossible de camper sur les flancs de la montagne,
et il ne lui a pas fallu moins de douze heures pour faire
les 8,400 mètres qui le séparaient, à ce moment, du som^
met. Dans ces conditions, la raréfaction de Tair se fit
sentir par une très pénible aggravation de ses effets débili-
tants.
Au reste, le mouvement scientifique, en ce qui concerne
plus spécialement le domaine de nos préoccupations, prend
en Russie un développement croissant auquel notre savant
collègue M. le général Vénioukoff nous initie avec une con-
stante prévenance. L'œuvre géographique française pourrait
se féliciter d'avoir, auprès de la société sœur de Saint-
Pétersbourg, un interprète aussi consciencieux et aussi bien
informé.
Le Ministère de l'Instruction publique de Russie a décrété
rétablissement d'une station biologique à l'ile Solovetsky,
dans la Mer Blanche. D'autre part la direction du jardin
botanique impérial envoie une mission pour étudier la flore
440 BAPPORT SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
des monts Saiansk^ tandis que M. le professeur Dokout-
chaïeff se propose d'étudier à fond le sol et les ressources
du district de TOussouri, a&n de donner une base sérieuse
aux efforts de la colonisation.
Ailleurs, dans les gouvernements de Tomsk et d'Àkmolinsk,
les ingénieurs étudient les terrains miniers et M. Bogda-
novitch explore l'Altaï au point de vue géologique et éco*
nomique à la fois, puisqu'il s'agit de découvrir les gisements
probables de houille, destinés à alimenter le chemin de fer
transsibérien en construction.
Récemment est mort M. Tcherski, un savant que nous
avons vu à l'œuvre Tannée dernière dans les contrées inex-
plorées des montagnes Yablonoîs. Il a été enlevé avant
d'avoir pu mener à bonne fin lexpédition qu'il avait entre-
prise dans les vallées de la Kolyma, de Tlndiguirka et de la
Tana. La mission, qui relève de l'Académie des Sciences de
Saint-Pétersbourg, sera continuée par M. le baron E. ToU.
Ge voyageur, dont le nom vous est bien connu, se propose
de poursuivre l'exploration commencée jusqu'à la mer arc-
tique et de se diriger ensuite vers les régions de l'ouest.
Des provinces si lointaines de la Sibérie orientale, l'une des
moins connues est la province maritime de Sikhota-Alin, qui
constitue comme une sorte de plateau abrupte, terminaison
du continent entre le fleuve Amour, TOussouri et la mer du
Japon. Cette année, une expédition géologique, sous les
ordres du colonel IvanoCf, a exploré les environs de la baie
d'Olga et notamment les vallées du Le-foudin et du Yai-
foudin. Elle a visité les mines d'argent qu'exploitent des
Chinois à 160 kilomètres au nord de la baie, ainsi que les
Montagnes Blanches qui recèlent du fer magnétique. Ex-
plorant ensuite la côte dans la direction de Vladivostok,
elle a étudié les gisements métallifères très riches de l'in-
térieur des montagnes bordières. La géographie aura sa
ET SUR LES PROGRÈS DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 441
part importante dans cette expédition au cours de laquelle
un grand nombre de levés d'itinéraires et de détermination
d'altitude ont été exécutés.
En Corée, le Révérend L. 0. Warner a fait une explo-
ration fluviale en commençant par remonter la rivière Han
qu'il a suivie sur une longueur d'environ 65 kilomètres
jusqu'au village de Ma-chai. Une trentaine de villages sont
éparpillés le long de ses rives qui ne tardent pas à devenir
très rapprochées en formant de nombreux rapides. De
Ma-chai à Tanyang, siège d'une préfecture, et de cette ville
à Yeng-choun les villages deviennent de plus en plus rares
à cause des rapides qui n'admettent pas le traGc par jonques.
De Ma-chai, l'expédition de M. Warner a remonté un bras
septentrional de la rivière jusqu'à Nang-chyen, c'est-à-dire
sur une distance d'environ 160 kilomètres. En quittant la
rivière à Tanyang, à 40 kilomètres environ au nord de
Yeng-choun, les voyageurs ont traversé les montagnes pour
pénétrer dans le Kyeng-san-to et atteindre la ville de
An-tong. Tanyangy dans la province de Ghung-ching-to,
se trouve ainsi séparé de la rivière Nang-tong par un terri-
toire de 160 kilomètres environ. Ce n'est qu'à 73 kilo-
mètres en aval d'An-tong que cette rivière commence à
être navigable. M. Warner se loue de l'attitude des indi-
gènes envers les étrangers et conclut à la facilité que la
rivière Han présenterait pour des tentatives de pénétration
et de prosélytisme.
Nous ne passerons pas devant le Japon sans mentionner
ici les observations séismologiques que M. le professeur
Milne vient de résumer dans le Japan Herald. Il résulte
de ces études, qui s'appliquent tout spécialement au Japon,
que les centres d'énergie séismique bien définis se trouvent
nombreux surtout vers la côte orientale. Grâce à la perfec-
tion des instruments enregistreurs, il a été possible, entre
442 RAPPORT SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
autres observations, de suivre la marche el de déterminer la
profondeur des vagues de Tocéan d'origine séîsmique et de
différencier les effets des tremblements de terre dus à des
causes non géophysiques, telles que les explosions, de
ceux que produisent les tremblements de terre proprement
dits. De son côté, en compulsant le? statistiques de 1885 à
1889, M. Supan, le savant directeur des Mitteilnngen de
Gotha, arrive à la même Conclusion en ce qui concerne la
répartition des centres d'énei^ie. Il ressort également de
la carte de répartition que la distribution des volcans
n'exerce qu'une influence minime sur la genèse des trem-
blements de terre.
Les forces vives qui secouent incessamment Técorce ter-
restre trouvent, dans ces archipels déchiquetés, leurs
émonctoires naturels, les volcans dont les convulsions
donnent lieu à de terrifiantes catastrophes. C'est ainsi que,
le 7 juin de cette année, l'île de Sanguir ou Grand Sanguir,
comme l'appellent communément les indigènes, a dû à la
présence du volcan Âbouh (Tavouna ou Gounong Abou)
un cataclysme qui, pour être moins terrible que celle du
Krakatau, ne lui en coûte pas moins la disparition, sous les
flots, de toute sa partie nord-ouest et la mort de plus de
2,000 personnes. L'île de Sanguir est la plus longue de ces
îles volcaniques dont la chaîne relie la partie septentrio-
nale deCélèbesàlapointe méridionale de Mindanao. Elle est
très montagneuse el couverte d'épaisses forêts vierges.
Si nous rentrons sur le continent par l'Empire du Milieu,
nous trouvons, au nord de Pékin, l'itinéraire fort impor-
tant du colonel Poutiata, dans la région du Khingan et de
rin-chan. Le Khingan est cette longue chaîne de montagnes
longitudinale qui constitue en quelque sorte la frontière
naturelle entre la Mongolie à l'ouest et la Mandchourie à
l'est. L'In-chan étage, plus au sud, son plateau raviné entre
le Petchili et la grande bouche du Hoang-ho.
ET SUR LES PROGRÈS DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 443
Attaché militaire à l'ambassade russe de Pékin, résidant
à Tien-tsin, le colonel Poutiata avait comme compagnons le
lieatenant Borodovsky, l'interprète Mossine, deux cosaques
et deux Chinois. L'expédition quitta Tien*tsin le 11 mai 1891.
Après avoir traversé la plaine du Tchi-li par une route
nouvelle, elle s'engage dans les montagnes à Ghi-meng et
dépasse la grande muraille pour atteindre la ville de Jehoh
Continuant à dos de mulet, elle se dirige vers le nord et
rencontre, à Toung-tzé-in-dzia, la mission belge du P. de
Beull.
Tout seul le colonel Poutiata se dirige ensuite à travers
le haut plateau de Ouei-tchang, vers Barin. Fort mal reçu
et sans guides, il aborde, sur la foi des cartes et de la bous*
sole, le Khingan qu'il traverse au col de Kerkin-^avane, il
détermine astronomiquement la position du couvent d'Ën-
tsighen et relie, en ce point, son itinéraire à celui de ses
devanciers.
Revenant alors vers le sud, il traverse une seconde fois
les monts Khingan par le col de Khobido, après avoir tou-
tefois reconnu deux cols intermédiaires, le Sin-davane et
le Chalouti-davane. Malgré les renseignements constam-
ment trompeurs des indigènes, M. Poutiata atteint Peî-'tehaii
par la vallée du Tsagan-mouren, visite le mont Tyou-ei-la-
chan considéré comme le point culminant de la Mongolie
sud orientale et rejoint ses compagnons à Toung-tzé-in-
dzia.
De là l'expédition se dirige sur le Dolon-nor. Estimant
plus utile de reconnaître, au nord, les sources du Chara*
mouren, le chef de l'expédition prend la direction de Tsin-
pin et atteint à son tour Dolon-nor en passant par Osoté-
Kouren. Tandis que la mission rentrait à Pékin par Kalgan,
M. Poutiata développait encore son itinéraire en traversant
Fln-chan au défilé de Tou-chi-koon et regagnait Tien-tsin le
27 septembre 1891. .
Les résultats de cette expédition sont nombreux et appor-
444 RAPPORT SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
teront des corrections importantes aux données incertaines
que les cartes avaient Consignées jusqu'alors dans cette
partie de la Chine. Le colonel Poutiata a exécuté, en effet, un
levé d'itinéraire qui s'étend, depuis Tien-tsin jusqu'à Tcha-
tao, sur environ 2,400 kilomètres. L'expédition a reconnu
une région dont la superficie n'atteint pas moins de
50,000 kilomètres carrés. Elle a déterminé les coordonnées
de 141 points nouveaux et l'altitude barométrique de
250 points, parmi lesquels nous citons les suivants : Tching-
té-fou-jehol, 360 mètres; Tong-tzé-in-dzia, 840 mètres;
col de Kerkin-davane , 1,560 mètres; Osoté-kouren ,
1,«350 mètres; Dolon-nor, 1,200 mètres; sources du Ghara-
mouren, 1,800 mètres, etc.
L'In-chân ne doit plus être considéré comme une chaîne de
montagnes, mais bien comme un plateau profondément
entaillé par le lit de ses cours d'eau. D'origine volcanique,
ce plateau granitique et porphyrique contient cependant
des mines de houille et de plomb argentifère non ex-
ploitées.
Le Khingan dont le nom, sous cette forme, est inconnu
aux indigènes, ne doit pas non plus être assimilé à une
chaîne de montagnes proprement dite ; il constitue plutôt
un prolongement en gradins du grand plateau mongol. Il
n'existe point de nœud orographique culminant à la ren-
contre de rin-chan et du Khingan, et le Pé-tcha-chan, que
l'on pourrait considérer comme tel, peut aussi désigner
toute la partie élevée de la Mongolie sud-orientale qui
s'étend aux sources du Liao-ho. M. Poutiata a pu constater
l'extension croissante que prennent, vers l'intérieur de la
Mongolie, les Chinois pacifiques et sédentaires refoulant
devant eux les Mongols nomades.
Il prévoit l'époque où ces immigrants chinois atteindront
la frontière russe. Ils sont, du reste, moins réfractaires que
les Mongols à la catéchisation par les missions belges.
C'est parmi les bandes de brigands à cheval qui infestent la
ET SUR LES PROGRÈS DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 445
région que se recrutent les auteurs des massacres dont
l'écho sanglant parvient trop souvent en Europe.
Plus que toute autre nation, la Russie a intérêt à con-
naître les provinces chinoises limitrophes qui bordent/ au
sud, rimmense frontière sibérienne de l'Empire. Elle y
envoie, en pionniers du progrès, ses officiers qui sont en
même temps des hommes de science, ou bien elle leur ad-
joint des aides qui pratiquent, sur le terrain purement
scientifique, le principe de la division du travail. C'est ains
que sont devenues fructueuses des missions, lointaines entre
toutes, dont celles de Prjévalsky peuvent être considérées
comme types. Constatons, à propos du nom de l'explora-
teur, l'inauguration d'un monument que l'admiration de
ses compatriotes lui a dressé dans la capitale. Cette inau-
guration a eu lieu le 1®' novembre au parc Alexandre à
Saint-Pétersbourg.
L'œuvre de Prjévalsky sera continuée cette année par
plusieurs expéditions qui se dirigeront vers la Mongolie et
le Tibet. L'une de ces expéditions est confiée à l'ethno-
graphe bien connu M. J. N. Potanine, qui reprendra la suite
de sa mission de 1886 dans le Ssé-tchouan occidental. Il sera
accompagné de M. Berezowsky, son ancien compagnon
de voyage, de M. Korchinski, botaniste, et de l'ingénieur
des mines M. Obroutcheff. Tandis que M. Berezowsky est
parti, de P^in, pour Suog-pan dans le Ssé-tchouan nord
occidental, les autres membres de la. mission gagneront
Pékin par voie de terre, puis Sung-pan, pour se diriger en-
suite vers Ta-tsien-lou dans le sud. M. Potanine se propose
d'explorer le Tibet oriental et d'étudier le système fluvial
peu connu du Mar-tchou. Au retour, par Lan-tchou et
Hami, il voudrait consacrer une partie du temps à l'étude
orogéognostique des rapports de structure qui semblent
exister entre le Thiân-chân et le Nàn-chân par leur trait
d'union le Beî-chân.
De même que l'expédition de M. Potanine, celle que Tinfa-
446 RAPPORT SUR LES TRAYAUX DE LA SOaÉTÉ
tigable AL Groum Grjimallo va entreprendre dans le nord-
est de la Mongolie^ part sous les auspices de la Société
impériale russe de Géographie*
L'important voyage que firent, il y a deux ans, MM. Groum-
Grjtmailo dans le Nàn-chàn et au Koukou-nor, vous est
certainement encore présent à la mémoire.
Enfin, le eapitaine Roborovsky et le lieutenant Kazloff que
nous connaissons comme compagnons intrépides du colonel
Piévtzofi*, dans sa mission au Tibet nord-occidental, se pré-
parent à accomplir une exploration étendue dans le Tibet
oriental en se dirigeant sur Batang et Ta-lsîe&-lou. Ils se
proposent spécialement de raccorder les levés d'itinéraires
de Prjévalsky et de M. Piévtzoff dans la région du Tibet
septentrional qui les sépare. Us établiront également une
station météorologique dans cette singulière dépression de
Loukchin, près de Tourfan, dont les explorateurs antérieurs
et le général de Tillo ont reconnu l'existence fort inat-
tendue.
Le rapport pour l'année 1891 vous a déjà indiqué à grands
traits, et pour autant que le cadre restreint de cette revue
annuelle le permet à votre rapporteur, les étapes principales
du voyage important que le capitaine Bower, du 17* de
cavalerie du Bengale, accompagné du D' Thorold, a effectué
au Tibet et dans la Chine occidentale. Il est intéressant,
néanmoins^ d'y revenir afin de consigner quelques-unes des
données nouvelles que M. Bower rapporte sur la géographie
général du Tibet.
Le Tibet proprement dit, c'est-à-dire la région placée
sous la suprématie du Grand'Deva Lhung, a une population
d'environ 4 millions d'habitants ; celle du Tibet chinois, y
compris les provinces d'Amdo et de Kham, atteint à peu
près le même chiffre. De cette population de 8 millions
d'Ames, les moines représentent à peu près la huitième
partie. La densité de la population, eu égard à Timmense
BT SVR UBS VWmwkS DBS SGIBireBS GÉOGRAPHIQUES. 447
superficie du pays, esl par conséquent très faible. Les
causes en sont» d'après M. Bower, dans la pratique très
répandue de la polyandrie, dans le célibat forcé des nom-
breux moines, et enfin dans la pauvreté relative de la partie
orientale de cette contrée qui n'offre guère de ressources
vitales qu'au yak sauvage et à l'antilope.
Tout le Tibet central et septentrional, ainsi que presque
la totalité du Tibet occidental sont connus sous le nom de
■s.
Ghang. Le Ghang consiste en un plateau élevé, parsemé de
monticules généralement arrondis ; cependant, de ci de là, se
dressent des chaînons neigeux nettement accusés. Les mon-
tagnes ont, pour la plupart, une direction de l'est à l'ouest,
sans laisser reconnaître des limites d'eau bien définies; les
rivières se dirigent dans tous les sens et toutes débou-
chent dans de grands lacs salés. Il est important de con-
stater que ces lacs, ainsi qu'en témoignent les limites
de leurs rivages antérieurs, subissent un rétrécissement
progressif par suite de l'évaporation insuffisamment com-
pensée par les apports de leurs affluents. Durant cinq mois
Texpédition du capitaine Bower a cheminé à une altitude au
moins égale à celle du sommet du Mont Blanc sans ren-
contrer un seul arbre.
Il n'est pas surprenant que, dans ces conditions, le Ghang
soit inhabitable pendant la majeure partie de l'année. La
plupart des endroits, en effet, qui pourraient offrir des pâtu-
rages d'été sont trop éloignés des quartiers d'hiver prati-
cables, pour être mis à profit par la population nomade.
Dans le sud-est, en revanche, le Ghang présente un carac-
tère très différent. Des vallées profondément entaillées
alternent avec des collines couvertes de végétation forestière
et quelques rivières parviennent même à s'échapper vers
la mer. La population y est sédentaire, habite des maisons,
mais elle est vicieuse, lâche, menteuse, insolente envers
le faible et servile envers le fort. Elle a souvent donné des
preuves de son infériorité morale lorsqu'elle abandonna
448 RAPPORT SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
la cause des missionnaires français à qui elle devait tout.
Cette population, néanmoins, est endurante contre les pri-
vations et le froid et relativement active, mais moins indus-
trieuse que les Chinois.
Le métissage entre Chinois et Tibétains est très restreint,
bien qu'il existe dans une certaine mesure le long de la
grand'route de L'Hassa. Il est curieux de constater que les
Tibétains défendent l'entrée de leur pays aux femmes chi-
noises*
La quantité de pluie et de neige qui tombe sur le Ghang
est assez considérable. En été, les pentes se couvrent,
durant une courte période, d'une herbe crépue, excellente
pour le yak, Tantilope du Tibet, le kiang.
La faune ornithologique y est très pauvre ainsi que la
faune entomologique. Quelques papillons ont été rencon-
trés à l'extraordinaire altitude de 5,370 mètres. C'est mer-
veille, dit M. Bower, de trouver ces êtres si délicats et si
fragiles au milieu de plateaux glacés que balayent inces-
samment les vents.
L'herbier rapporté par l'expédition contient 115 espèces
dont l'une a été récoltée à l'altitude de 5,790 mètres, proba-
blement la limite extrême à laquelle, jusqu'ici, on ait re-
cueilli une plante en fleur. Ces 115 espèces végétales appar-
tiennent à 28 ordres naturels et renferment une graminée
nouvelle et curieuse, VAgropyrum Thoroldianum.
EnGn vers l'est, en descendant du Chang, la région change
entièrement de caractère. Des vallées profondes, entaillées
dans la montagne couverte d'une végétation dense, sont par-
courues par des rivières rapides, à direction constante et
qui, au lieu de se déverser dans des lacs salés, trouvent
éventuellement leur chemin jusqu'à la mer. Très pitto-
resque, cette région rappelle en beaucoup de points, les
beautés de certaines parties du Cachemire.
Moins heureux que le capitaine Bower, M. W. Woodville
Rockhill, dont vous vous rappelez l'audacieuse exploration
ET SUR LBS PROGRÈS DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 449
de 1888-1889, a dû modifier son itinéraire avant d'avoir
atteint le but de son voyage, L'Hassa, la capitale da Tibet.
Bien que la réussite de cette tentative nous eût donné des
renseignements nouveaux sur une région du Tibet qui, du
reste, présente peut-être moins d'intérêt qu'elle n'excite
d'émulation, nous n'«n devons pas moins à l'expédition de
M. W. Woodville Rockhill un itinéraire des plus intéres-
sants et des découvertes géographiques précieuses. C'est
ainsi que l'explorateur a atteint le Tsaidam par une route
nouvelle au sud du Koukou-nor; il a traversé ensuite une
chaîne de montagnes de 4,760 mètres d'élévation, pour
arriver au Tsahan-ossou (probablem^it le Tsasa*gol de
t^rjévalsky), rivière qui se perd dans le Tsaïdam. Après en
avoir suivi le cours sur une dislance de 60 kilomètres,
M. Rockhill se dirige vers l'ouest et atteint, le 4 avril, le
village de Chang. Il découvre le lac de Tosou ou Tosou-nor,
auquel il trouve un longueur de 56 kilomètres de l'est à
l'ouest, une largeur de 3 à 4 kilomètres et une altitude de
396 mètres. Les indigènes mongols apeurés lui ayant refusé
la conduite à L'Hassa, il se dirige sur le Tengri-nor pour
reprendre ensuite la direction de Ghanghaî, où il arrive
en novembre 1892. M. W. W. Rockhill rapporte de son
expédition au Tibet le levé en entier de la route depuis
Kalgan (Ghang-kia-kou) et de nombreuses coordonnées
astronomiques prises, en moyenne, tous les deux ou trois
jours et qui serviront de point de repère précieux pour
établir la carte de la contrée.
Dans la Mongolie septentrionale nous trouvons à l'œuvre
un jeune naturaliste autrichien, M. H. Leder, qui voyage
sous les auspices du grand-duc Nicolal Mikhallovitch.
M. Leder a exploré, pendant l'été de 1891, les sources de
l'Irkout, dans le Saîan oriental, les régions du Mounkou-
sardik et les monts Tounkinsk. A la fin d'avril de cette
"année, il est parti d'Ourga pour le haut Orkhon et le Chàngaï
soc. DE 6É0GR. — 4« TRIMESTRE 1893. XIV. ~ 30
450 BÂPPORT SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
oriental. Après avoir visité les ruines de £arakoroum, dont
If. Yadrintzeff nous a donné ici môme une description si
détaillée, il remonte le cours du Djirmantaï jusqu'à son
origine et gagne l'Ortou-tamir par le Zizirlik. Le eol de
Ghouchou-davane le conduit ensuite vers le nord-est, à
travers le pays montagneux qui s'étend au sud^lu Ghangaï
et envoie au désert de Gobi de nombreuses rivières <mgi-
naires du Ghangaï. Enfin, d'Erdeni-zao, il regagne Ourga
en passant par Dang-goun-«'Chouren et la Tola. Plus spécia-
lement voué aux études d'histoire naturelle, M. Leder^
par son voyage, augmentera dans une mesure très notable
nos connaissances géographiques de la contrée située en
•
dehors de la grande route de Saïr-oussou à Ouliassoutal et
à Ourga. Il décrit le Ghangaï septentrional comme étant
couvert d'épaisses forêts de conifères et présentant encore
beaucoup d'analogie et de parenté avec la Sibérie méridio-
nale. Le Ghangaï méridional, par contre, affecte déjà un
caractère nettement indépendant comme flore et comm&
faune.
En nous dirigeant vers l'Asie centrale, où l'œuvre géogra-
phique se perfectionne par des études de plus en plus
serrées, nous trouverons les traces d'un autre voyageur
autrichien, M. Troll. M. Troll n'en est pas à son premier
voyage dans l'Asie centrale, et c'est pour la seconde foi&
qu'il visite Kachgar« Il se propose de traverser les monts
Thian-chan par le haut Naryn pour se diriger ensuite sur
Pékin par la Sibérie méridionale. Ses études, ainsi que
celles du voyageur suédois Swen Hedin, nous seront sans-
doute connues d'une façon détaillée l'année prochaine et
voire rapporteur se borne aujourd'hui à les mentionner.
La mission scientifique de MM. Dutreuil de Rhins et Gre*
nard se poursuit en dépit des difficultés nombreuses qu'elle
a rencontrées jusqu'à présent. Le rapport de l'année der-
nière avait quitté les voyageurs français au moment où ils
ET SUR LES PROGRÈS DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 451
allaient prendre leurs quartiers d'hiver àKhotan, après avoir
franchi TÂltyn^agh et exploré les sources du Kéria-daria.
Durant son second séjour à Kholan, M. de Rhins a terminé
une étude sur cette ville et fait de nombreuses excursions
aux alentours dans un rayon d'une trentaine de kilomètres,
multipliant ses observations archéologiques, météorologi-
ques et astronomiques. De son côté M. Grenard a poursuiTi
ses recherches de linguistique et de philologie et collaboré
activement à la récolte des collections de toute sorte dont
M. de Rhins a annoncé l'envoi.
Vers la fin de Tété, alors que la fonte des neiges rend les
hauts plateaux moins difficilement accessibles, la mission
se remet en route pour aborder de nouveau; vers le sud-est
et l'est, le plateau si redoutable et si inhospitalier du Tibet
nord-occidental;
Le 24 août, après avoir dépassé Kéria et Polou, elle se
trouve à nne journée de marche au delà de la source du
Kéria-daria et du Kéria-kuttel ; mais les pluies tardives et
abondantes de l'été ont fortement détrempé le sol qui ne se
prête point à une marche dans la direction des sources du
Yang-tsé-kiang. L'excessive fatigue des hommes et des
bêtes ainsi que l'épuisement des provisions, force bientôt la
caravane de gagner au plus vite un point de ravitaillement
et un terrain de marche moins pénible. Les Tibétains du
district de Rudok n'ayant pu lui fournir les vivres néces-
saires, elle atteint les bords du lac Pang-gong après avoir
perdu le tiers de ses bêtes de somme. Contraints de prendre
la route de Leh, les voyageurs arrivent le 2 octobre & la
capitale du Ladakh, quarante-cinq jours après leur départ
de Polou. Malgré les fatigues endurées et l'état de santé
précaire qui en est résulté, M. de Rhins, craignant d'être
retenu par les neiges, se remet en marche le 21 octobre,
pour rentrer dans le Turkestan chinois. A travers les cols
deSasser-la, de Karakoroum, de Sandjou, etc., l'expédition,
durement éprouvée par de nouvelles pertes d'animaux de
452 RAl»PORT SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
transport, rentrait à Khotan vers la fin du mois de novembre.
Il n'est pas douteux que les efforts énergiques et le con-
sciencieux: labeur de. nos collègues ne profitent hautement
à la géographie de l'Asie centrale dont M. de Rhins est
aujourd'hui l'un des représentants les plus autorisés. D'après
les dernières nouvelles qui nous sont parvenues, la mission
se propose de reprendre sa route vers l'est, en passant par
Tchertchen et Sinin où elle espérait arriver vers la fin de
l'année 1893.
Nous voici près du Pamir, dans le voisinage de ce « père
des montagnes de glace » ou Mouss-tagh-ata, dont le pic
de 7,750 mètres d'élévation se dresse, comme une tour de
géant, sur le bord du a Toit du monde ». Vous savez tous
les compétitions d'ordre politique qui s'agitent au pied du
Tagharma, sur les Pamirs, où Russes, Anglais, Chinois et
Afghans se disputent la possession de terres désolées et sans
valeur. Au moins connaîtrons-nous les Pamirs d'une façon
de plus en plus précise et les reconnaissances que le colo-
nel Yonoff a dirigées sur le petit Pamir et vers le Wakhan
nous apporteront-elles des levés topographiques très exacts,
étroitement reliés à ceux du Ferghanah et de l'Alaï.
Moins suspect aux tribus montagnardes de l'Hindou-
kouch que le chef 4'une reconnaissance militaire, le comte
Komarowsky a pu pénétrer, par la voie du Pamir, au delà
de THindou-kouch jusqu'à Dir et déboucher, près de la
plaine de Pechawer, à Attok où il a trouvé le chemin de fer
du nord de l'Inde. Un accident de voyage a obligé le hardi
voyageur à retarder son retour au Turkestan par la haute Asie.
Le trajet que le comte Komarowsky a pu faire par le Pa-
mir, le prince Galitzine a dû renoncer à le faire en partant
de l'Inde. Il avait atteint Srinagar, par la route de Yarkand
et de Ladakh, mais les autorités anglaises l'ont déterminé
à abandonner son projet de retour par la voie de Guilguit
et le Wakhan.
ET SUR LES PROGRÈS DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 453
Lord Danmore, au contraire, ministre de la Cour impé-
riale de Russie, accompagné du major J. RochCy a pu faire
un voyage important et très étendu sur les Pamirs et les
régions limitrophes.
Les voyageurs anglais n'ont pas été moins nombreux cette
année que les précédentes. C'est ainsi que M. Macartney a
pénétré de Kachgar au Kandjout où M. Grombchevsky avait
fait, il y a trois ans, une expédition si hardie.
MM. van Cott et Grennfield ont accompli un voyage de
l'Inde au Turkestan chinois et M . Pemberton a pénétré dans la
même région en partant de Kouldja pour arriver à Yarkand.
Au delà de l'Hindou-kouch, les régions montagneuses
pré'indiennes où le fanatisme et la barbarie des peu-
plades presque indépendantes ont opposé beaucoup de
difficultés, jusqu'ici, aux explorateurs européens, sont
actuellement le théâtre de revirements politiques qui per-
mettront de compléter l'œuvre d'exploration inaugurée
par MM. Biddulph, Haverty, Tanner, Leitner, Mac-Nair, et
bien d'autres. Tchitral, Chilas, Hounza-nagar, Dir, le Ya-
ghistan et même le ténébreux Kafiristan ne tarderont pas à
nous livrer les derniers secrets de leur sol accidenté, grâce à
l'intervention de la politique qui arme des expéditions ou
des reconnaissances de plus en plus lointaines.
Il convient de signaler, parmi les publications auxquelles
des considérations d'ordre politique ne mettent pas
d'entraves, la cinquième et dernière partie des études du
major Raverly sur TAfghanistan, le Beloutchistan, etc. Cet
ouvrage, que fait paraître YJndia Office, contient une foule
de données géographiques, entre autres sur l'ensemble des
passes des monts Soliman, et sur Tethnographie des tribus
frontières de l'Inde, depuis l'Hindou-kouch jusqu'au Sindh.
Le major Raverty est l'un des savants les plus versés dans
la connaissance de cette partie de l'Asie.
454 RAPPORT SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
Un des événements géographiques les plus importants de
Tannée qui vient de s'achever, est certainement l'explora-
tion de M. W. M. Gonway dans les glaciers de l'Himalaya
septentrional et du Karakoroum. L'honneur d'avoir soutenu
cette mission appartient à la Royal geographical Society et
à la Royal Society de Londres. L'expédition comprenait,
outre son chef, MM. G. G. Bruce, J. H. Rondebush, le peintre
A. D. M'Gormick, l'alpiniste connu 0. Eckenstein, le guide
alpin Zurbriggen, 4 cipayes de l'Inde, 70 porteurs et un
grand nombre de domestiques et de muletiers.
Partie d'Europe au commencement du mois de février,
la mission entre en campagne le 11 mai, en quittant Guil-
guit. Elle se dirige tout d'abord vers l'extrémité de la vallée,
que dominent une série de pics gigantesques parmi lesquels
l'imposant Rakapouchi.
La vallée supérieure est occupée par un glacier qui n'a pas
moins de 312 kilomètres carrés de superficie. Malheureuse-
ment le mauvais temps, la neige et les froids, les ouragans
et la constante menace des avalanches en rendent l'ascension
des plus difficiles. Néanmoins l'expédition escalade un pic de
5,180 mètres et peut camper à près de 4,440 mètres d'alti-
tude, sur la pente d'un autre pic qui domine la vallée de
Nagar. Après trois semaines d'attente, alors que le mauvais
temps amené par un vent persistant du sud-ouest eut rendu
illusoire toute tentative de haute ascension, M. Gonway se
décide à rentrer à Guilguit afin d'y attendre une période
météorologique plus propice.
Le 31 juillet, la caravane quitte Askoiey; elle rencontre
bientôt après le glacier de Biafo dont elle note le retrait
depuis que M. Godwin Austen Ta visité, et traverse, aa
milieu de nombreuses difficultés, la rivière qu'il alimente.
C'est ensuite l'immense glacier de Baltoro dont la traversée
ne prend pas moins de quatre jours, mais qui permet à
M. Gonway et à ses compagnons d'atteindre le sommet du pic
qui domine le glacier au nord, à l'altitude de 6,090 mètres*
ET SUR LES PROGRÈS DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 455
€e pic reçoit le nom de Crystal Peak. Quelque difficile
qu*ait été cette traversée en raison de la nature rocailleuse
du terrain, les hardis alpinistes ont été dédommagés de
lenrs peines par les merveilleux spectacles qu'ils ont pu
contempler et auxquels l'orage était venu apporter le cachet
d'une grandeur sans pareille. Désireux d'avoir une vue siir
le pic K^, la plus haute montagne du globe après le Gauri-
sankar du Nepaul, afin d'en préparer l'ascension, ils font
préalablement celle d'un autre pic qui se dresse au nord et
qu'ils baptisent du nom de Watch tower ofindia. Dans la
nuit du 10 août, on se met en route pour tenter d'escalader
le géant de l'Himalaya, évalué à 8,620 mètres de hauteur. Le
paysage est grandiose; le glacier de Baltoro développe son
immense coulée de glace formée de l'union de deux grands
affluents au pied occidental du Gusherbrum. L'un d'eux,
descendant du Watch tower, résulte lui-même de la con-
fluence de sept glaciers secondaires. Au milieu du Baltoro,
une énorme montagne, non marquée sur les cartes, se
dresse & l'instar d'un trône veiné d'or; aussi M. Conway lui
donne-t-il le nom de Golden Throne. Le 12 août, on aborde
avec succès le passage d'un col qui doit mener à la crête prin-
cipale. Le 18 août, l'expédition campe à plus de 5,000 mètres
au pied du Golden Throne, le 21 à 5,890 mètres, et le 24 à
6,090 mètres. Leurs trois derniers campements ont reçu les
noms désormais consacrés de Footstool camp. Sérac camp
et Upper plateau camp, Ge n'est que le 25 qu'ils peuvent
tenter l'ascension définitive du pic. A ces hauteurs éthérées
où la raréfaction de Tait impose aux forces de l'homme une
limite de plus en plus étroite, l'énergie seule du tempéra-
ment peut lutter contre la fatigue des muscles exténués. A
2 h. 45 de l'après-midi le sommet du pic est atteint, mais,
le Golden Throne dresse encore, à 427 mètres plus haut,
sa cime inaccessible. M. Conway et ses compagnons se
trouvaient alors à l'altitude de 7,012 mètres environ (22,750
à 23,000 pieds d'après l'estimation de M% Conway). Ils
450 RAPPORT SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
donnèrent à ce pic le nom ùe Pioneer Peak. Une vue
superbe se développait devant eux, portant le regard jus-
qu'à 300 kilomètres dans le pays de Hounza. Après avoir
pris des photographies et fait des observations de toute
sorte, les ascensionnistes, exténués, plus par la fatigue accu-
mulée durant des semaines que par l'altitude momentané-
ment atteinte, ne quittèrent qu'à regret le point extrême
de leur escalade. M. Gonway estime que s'ils avaient eu
des lits chauds et des tentes, ils auraient pu, le lendemain,
s'élever encore d'au moins 900 mètres.
L'expédition de M. Gonway a atteint la plus grande altitude
à laquelle on soit arrivé jusqu'à ce jour dans la montagne.
Elle a dépassé le point extrême atteint par M. Graham, en
1883, sur le Kaboru et s'est élevée à 300 mètres plus haut
que M. Schlagintweit dans les montagnes du Népaul.
Un fait curieux à noter, c'est l'influence relativementfaible,
l'absence en quelque sorte, du mal de montagne lors de
l'ascension duCrystalPeak, aussi péniblecependantquecelle
du MontGervin. Les explorateurs arrivèrent au sommet très
dispos, n^angèrent comme d'habitude. A 7,000 mètres, le
guide Zurbriggen, après avoir taillé un nombre incalculable
de marches dans la glace, put fumer avec plaisir. Aussi
H. Clinton Dent a-t-il exposé, à ce propos, ses idées sur les
effets physiologiques des hautes altitudes dans un article
intéressant publié par le Geographical Journal de 1893.
Votre rapporteur le signale à ceux de nos collègues dont
l'amour de l'alpinisme pourrait en tirer profit.
La mission de M* Gonway marque ainsi une date impor-
tante dans l'exploration des montagnes de l'Himalaya.
En deux mois de temps favorable, — la mission est rentrée
à Cachemire le 12 octobre, — elle a pu e^iplorer des régions
complètement inconnues. Elle rapporte des documents
nombreux sur l'orographie si compliquée de celte partie
de la chaîne, des observations précieuses sur le développe*
meqt et la marche des plus grands glaciers du continent.
ET SUR LES PROGRÉS DES SCIEIfCES GÉOGRAPHIQUES. 457
des collections d'histoire naturelle, enfin de nombreuses
photographies et dessins.
Une discussion s'est élevée entre MM. Godwin Austen et
Gonway au sujet de la nomenclature des pics du Karako^
roum. Le grand pic Mousstagb, nettement indiqué sur la
carte du colonel Godwin Âusten, porterait, d'après M. Gon-
way, le nom indigène de Skinmang, tandis que le pic K' ou
pie Godwin Austen, serait appelé Chiring. Rappelons que la
question de la dénomination des pics a été traitée avec
beaucoup d'autorité et de savoir par un alpiniste célèbre,
M. Freshfieid, dans les Proceedings of the Royal geogra--
phical Socieiy de mars i 886.
Les montagnes du centre de l'Himalaya ont été le théâtre
d'une exploration scientifique confiée au D' G. Diener par
l'Académie des Sciences devienne. La mission comprenait
en outre le D'G. Griesbach et M. G. S. Middlemiss, de VIndian
geological Survey. Elle avait spécialement pour but d'étudier
les gisements fossilifères découverts par M. Griesbach et
qui présentent certains rapports avec ceux des Alpes orien-
tales. Quittant Naini-Tal le 21 mai, elle se dirige par Almora
sur Milam, dernier village de la vallée de Gori-Ganga, situé
à l'altitude de 3,448 mètres. En juin, elle explore le glacier
de Milam qui rappelle le glacier d' Aletsch.
Le 19 juin l'expédition, renforcée de 20. coolies et de
43 yaks, se dirige vers le nord, traversé la passe d'Outa-
darra à l'altitude de 5,363 mètres, pour atteindre la vallée
de Girthi. Au commencement de juillet elle pénètre sur le
district tibétain peu exploré de Hundes, par les cols de
Kimgar et de Kiogar-Ghaldon. M. Diener fait avec succès
l'ascension de nombreux pics, parmi lesquels celui de Kan-
gribingri, dont l'altitude dépasse 5,840 mètres. A la fin de
juillet, l'expédition bloquée pendant trois jours à 5,190 mè-
tres par une tempête, réussit enfin à traverser successive-
ment les cols de Kangribingri (5,580 mètres), de Jandi
458 RAPPORT SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
(5,600 mètres) et d'Outadarra, pour rentrer sur territoire
britannique. Au mois d'août, elle explore. le Ghalchal alors
que les Tibétains avaient entravé de tout leur pouvoir sa
marcbe en avant, et se dirige sur Niti en traversant la passe
de Silakank. Après une visite du D' Diener à la passe de
Niti, la mission retourne à Naini-Tal qu'elle atteint le
7 octobre par Dhauli Ganga et la passe d'Alaknanda.
De même que celle de M; Gonway, l'expédition du
D' Diener a été contrariée par le mauvais temps accom-
pagné d'ouragans furieux. Le mois d'août n'a pas compté
moins de vingt-six jours pluvieux. Le manque de provisions
et de combustible se fit également très péniblement sentir
et les explorateurs en ont souffert cruellement lorsque, pen-
dant quatre semaines, ils campèrent à des altitudes de
4,400 mètres et au delà. Gontrairement à l'expérience de
M. Gonway, les membres de l'expédition du D« Diener
furent éprouvés fortement par le mal de montagne. Il est
intéressant, cependant, de constater que les effets capri-
cieux, dirait-on, de cette affection des grandes hauteurs,
se sont montrés amoindris au delà de 5,300 mètres.
Dans l'Himalaya oriental, votre rapporteur doit vous
signaler l'expédition, faite en 1891, au Kanchinchinga par
M. White, résident anglais au Sikkim, accompagné de
M. Hoffmann. Les voyageurs ont suivi, à partir de Dar-
jeeling, une route intéressante par Taloung, le col de
Yeumtzo et le glacier de Lemou, qu'ils ont exploré jusqu'à
l'altitude de 5,300 mètres. M. Hoffmann pense que cette
route permet d'atteindre le point culminant de l'Himalaya
oriental.
Les levés topographiques et les reconnaissances des
Surveys ofindia se sont étendus surtout du côté de la
Birmanie et du Beloutchistan méridional. G'est ainsi que
M. Kennedy, après avoir accompagné la colonne du major
ET SUR LES PROGRÈS DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 459
Dalzell dans la vallée de Hukong, a pris au retour la route
de Ghiudwin en passant par la vallée de Taro. Il a pu
reconnaître ainsi une région peu connue de 3,750 milles
carrés de superficie.
D'un autre cAté, le capitaine H. M. Jackson a exploré une
partie delà région de Bret au sud-ouest de Karenni, dans la
vallée de Tuchaung.
Dans la vallée de l'Indus, le capitaine Wahab a profité de
l'expédition militaire de sir William Lockhart contre les
tribus des Isazal pour étendre le réseau topographique, entre
autres sur le territoire des tribus Hasanzaî.
Les opérations dans le Beloutchistan ont été importantes*
Elles consistent principalement en une reconnaissance, par
le capitaine Mackenzie, en vue de l'établissement d'une
voie ferrée de Kouratchi à Raran. La série des triangu**
lations du Mékran a été étendue vers l'ouest par M. Ë. M.
Glaudius, qui a dirigé également les travaux d^une brigade
topographique, auxquels on doit, dans le Kolwan et le Mékran,
un ensemble de levés de 19«084 milles carrés. Enfin, le rap-
port annuel du colonel H. R. Thuillier, chef du départe-
ment, signale encore les travaux de M. £. A. Wainwright et
de Rai Bahadour Hira Singh, ainsi que les levés autour de
Gwatar par Khau Bahadour Youssouff Ghérif« Ce rapport
est suivi d'une étude historique et ethnographique sur le
Hékran, par le savant colonel Holdich.
En nous rapprochant, vers Test, de nos possessions indo*
chinoises que séparent de l'Inde les États « tampons ^, nous
signalerons la découverte, par le lieutenant H. B. Walker^
d'une route directe entre la Birmanie méridionale et la pro-
vince d'Arrakan» Malgré les grandes ^difficultés que le voja^
geur a rencontrées en traversant la ligne de partage des
eaux entre Tlraouaddy et le golfe du Bengale, M. Walker
460 RAPPOllT SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
préconise cette roule comme tracé favorable pour un futur
chemin de fer. Elle part de Napeh, dans le district de Minbu,
pour aboutir à Dalet en passant par le col de TAn.
D'un autre côté, le lieutenant Colomb est parti de TAssam
pour traverser les monts Patkoï et gagner Tlraouaddy
dont il se propose d'explorer les sources. Il étudiera égale-
ment le projet de la meilleure voie de communication à
établir entre l'Assam et la Haute Birmanie.
Plus à l'est, le lieutenant Ëhlers se prépare à traverser
les États Chans pour pénétrer dans le Siam.
Cette année encore, nos explorateurs ont fait œuvre de
patriotisme et de science dans l'extrême Orient. Vous con-
naissez tous les belles recherches de M. L. Fournereau
sur l'archéologie du Cambodge siamois. Il avait rapporté
en 1888, lors d'une première mission du Ministère de l'In-
struction publique, des études et des documents du plus
haut intérêt sur cet art khmer dont les vestiges grandioses
témoignent jusqu'à nos jours de l'éclat d'une antique civi-
lisation disparue. La nouvelle mission de M. Fournereau
n'a pas été moins fructueuse que la précédente.
Quittant Bangkok en novembre 1891, M. Fournereau se
dirige vers le nord à la recherche des ruines des anciennes
capitales du royaume Thaï ou Sajam. C'est de ce nom qui
veut dire c race brune », qu'est dérivé le nom de Siam.
Après avoir remonté le Mé-Nam jusqu'à Kampheng Phet,
puis traversé les forêts de bois de teck jusqu'à Sukhôdaya,
le voyageur explore les ruines à peine apparentes de l'an-
cienne capitale Sajjanâlaya, ville sainte des brahmes du
nord, ainsi que Sukhôdaya dont les rois avaient également
fait leurs résidences sacrées. De Sukhôdaya aux ruines de
Sangkalôk, puis à Thung Jang, il atteint Utthadarit, la
dernière capitale siamoise du nord, d'où il peut jeter un
coup d'œil à Muang Labié, le premier grand village laotien.
Partout les ruines, témoins de la grande puissance des
ET SUR LES PROGRÈS DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 461
Thaïs, disparaissent sous Tépaîs étouffement de la forêt
tropicale et ne permettent qu'à grand'peine au voyageur
la reconstitution de leur plan. A Lophaburi, à Yixaien où
se trouvent les ruines les plus importantes du brahma-
nisme, avec les traces des habitations des Français qui vin-
rent à Siam sous Louis XIV, M. Fournereau reconnaît Tar-
chitecture caractéristique d'Angkor Thom dans le Cambodge
siamois.
De retour à Bangkok, il visite Ayuthia, fondé au xvi* siècle
par les Khmersy capitale jusqu'en 1766, aujourd'hui en ruine.
Des collections inestimables, des spécimens et des estam-
pages recueillis au milieu de difficultés sans nombre,
forment le butin scientifique de cette expédition, dont
M. Fournereau vous a donné lui-même un résumé des plus
intéressants.
Plus au sud, dans l'État de Perak, M. G. A. Lefroy, sur-
veyor en chef, a ajouté à nos connaissances sur la presqu'île
de Malacca par un voyage à Mukinta et une ascension du
Gunong Kerban. Celte montagne, probablement la plus
haute du territoire de Perak, atteint 2,176 mètres d'altitude ;
elle est formée d'un noyau granitique auquel succède, vers
le sommet, une formation schisleuse elle-même recouverle
de sédimentations secondaires dont les traces se retrouvent,
beaucoup plus nombreuses, sur les collines environnantes.
Ces changements dans la nature géologique du terrain
sont nettement accusés par des différences corrélatives de
la flore, elle-même de plus en plus rabougrie au delà de
1,500 mètres.
Bien que les explorations récentes et notamment les
expéditions de M. Pavie et de ses collaborateurs, aient accru
dans une mesure très vaste nos connaissances sur les
régions montagneuses qui s'étendent de la rive gauche du
]Qlé-kong à la mer de Chine, il n'en reste pas moins un
462 RAPPORT SUR LES TRAYAUX DE LA SOCIÉTÉ
certain nombre de problèmes à résoudre et de régions
inexplorées à visiter. Telle est la région des sources du
Donnai et la ligne de partage des eaux qui sépare le fleuve
de Saigon du grand Mé-kong. M. le D' Neis, en 4880-1881,
plus récemment en 1884, et en 1889 M. R. Humann, ont
déjà établi les bases de l'œuvre géographique dans cette
partie de TAnnam; M. le D' Alexandre Yersin vient d'ap-
porter à leurs travaux un complément précieux.
Le D' Yersin, qui fut Tnn des collaborateurs de M. Pas-
teur, a entrepris, en mars 1892, un voyage d'exploration dans
le bassio du Sé-bang-kane, partie de TAnnam inconnue
jusqu'à lui. Il voulait surtout rechercher l'origine de cette
rivière, gros affluents du Mé-kong, séparé lui-même du
Donna! par un énorme massif montagneux. M. Tersin partit
de Saigon n'amenant comme escorte que deux boys anna-
mites. C'est grâce à cet équipage offensif, autant qu'à sa
qualité de médecin, qu'il put traverser les territoires de peu-
plades extrêmement beUiqueuses et sauvages, tels que les
Mois Bichs, Benongs, Penons, etc. La contrée parcourue, de
Na-thrang à Stung-treng, est constituée par un plateau de
450 mètres d'altitude et sillonnée de nombreux cours d'eau.
Elle est couverte d'une immense forêt qui s'étend delà côte
d'Annam au Mé-kong. Cette forêt possède une faune élevée
des plus riches en espèces et en nombre. Assez dense dans
certaines parties de la contrée, la population fait complè-
tement défaut dans d'autres et le voyageura marché jusqu'à
sept journées sans rencontrer une seule habitation. Le
D" Yersin a relevé au théodolite les coordonnées géogra-
phiques de tous les villages qu'il a visités. Il rapporte une
carte exacte de la région avec un tracé de cours complet
du Sé-bang-kane depuis son origine jusqu'à son confluent
avec le Mé-kong. De nombreuses observations sur les tribus
sauvages et des études consciencieuses poursuivies durant
cette expédition, la rendent digne de tout notre intérêt»
ET SUR LES PROGRÈS DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 463
M. Tersin se dispose à continaer le cours de ses explorations
si heureusement inaugurées par son voyage an Sé-èang*
kane.
Notre colonie du Tonkin, fort malmenée dans les discours
des uns et chaudement défendue dans ceux des autres,
est l'objet d'études patientes, de recherches fertiles qui
s'accumulent d'année en année et sont loin de ne présenter
qu'un seul intérêt scientifique.
Déjà la chemin de fer, suivant les traces de nos colonnes
d'occupation, se dirige vers cette frontière du Yunnan où la
pénétration semblait naguère rencontrer une autre muraille
de Chine. C'est ainsi que le 5. décembre a été inaugurée la
section du chemin de fer de Phu-lang-thuong à Langson,
comprise entre Sep et Sui-gam^ soit 10 kilomètres en plus
des 20 kilomètres déjà construits, et lorsque les 60 kilo-
mètres de voie ferrée seront en exploitation, Hanoï com-
muniquera directement avec la Chine. Le rapport de
l'administration des douanes du Tonkin accuse pour le
commerce de l'année 1892, un chiffre de 48 millions d'af-
faires, alors qu'en 1883 ce chiifre n était que de 8 millions.
L'élude de llndo-Chine, du Tonkin et des inestimables
richesses minières de notre colonie d'extrême orient solli-
citent aujourd'hui les explorateurs.
Voici d'abord le prince Henri d'Orléans qui, après avoir
traversé le Tonkin à la fin de son grand voyage avec M. Bon-
valot, y retourne c pour avoir, dit-il, le droit d'en parler >.
Il visite les charbonnages de Hong-^gay et de Kebao,
puis remonte le Songo-bo, la Rivière Noire, dans la vallée
de laquelle il fait diverses reconnaissances. Parvenu au
poste de Saî-chan, il prend la direction du sud, franchit la
ligne de partage entre les eauxduT-onkinet celle de l'Indo-
Chine, et par le Nam-ou, il atteint le Mé-kongqui le conduit
à Luang-prabang, puis à Pa-klay. De ce point il gagne par
terre la vallée du Ménam et arrive enfin à Bangkok. Bien
464 BAPPORT SUR LES TRAVAUX DE LA SOCifTÉ
que les membres de la mission Pavie eussent parcouni la
majeure partie de cet itinéraire à travers le Laos, le voyage
que le prince Henri d'Orléans qualifie discrètement c d'excur*
sion » n'en ajoutera pas moins des éléments nouveaux au-
tant que variés à la connaissance de la contrée. Il l'enrichira
d'informations d'ordre économique et commercial, de ren-
seignements précis sur les populations et sur la faune, com-
plétés par des photographies et des collections nombreuses.
Au point de vue plus spécialement géographique, ce voyage
nous vaudra des levés tels que le plan de Loang-prabang,
l'itinéraire du Yan-bou aux mines d'or de Molou, de Laï-
chan à Tafine, avec retour par le Nam-ma, du Mé-kong au
Ménam, de Paklay à Outaradit.
La relation de ce voyage constituera un document de
grand intérêt et prendra honorablement place dans la litté-
rature relative à la presqu'île indo-chinoise.
Tandis que* la Eivière Noire oppose à la navigation les
grandes difûcultés de ses rapides nombreux, il ne semble pas
en être de même de la Rivière Rouge que M. le D' L. Pichon
vient d'explorer pendant son troisième voyage au Tonkin.
M. Pichon, qui a fait en Indo-Chine un séjour d'une ving-
taine d'années déjà, a entrepris au printemps de 1892 on
voyage à Mongizé et au Nouveau Mongtzé. Au cours de son
excursion, il a pu visiter pour la première fois les mines
d'étain de Kotchiou. Ses études sur le Fleuve Rouge l'ont
amené à conclure nettement à la possibilité de la navigation
à vapeur dans le bassin supérieur du fleuve.
L'un des vétérans, l'un des fervents de Texploration au
point de vue botanique. Benjamin Balansa, dont les efforts
ont enrichi les herbiers de nos musées nationaux, avait
entrepris, à la fin de l'année dernière, une expédition sur
les confins du Yunnan et les bords de la Rivière Noire.
Trompé à Hanoï par des renseignements inexacts, il s'était
ET SUR LES PROGRÈS DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 465
dirigé sur Gho-bOy puis sur Van-yen au milieu des
plus grandes difficultés et de privations telles qu'il man-
quait le plus souvent du strict nécessaire. Les informations
sur les résultats de son voyage font encore défaut, mais
nous savons qu'il s'est terminé par la mort de ce botaniste
si zéléy si infatigable et si sincèrement dévoué à l'accom-
plissement de sa tâche.
BornéOy la grande île des DaïakSy restée si longtemps à
Tabri de l'exploration européenne, ne tardera pas à être pé-
nétrée et à livrer les secrets de sa configuration.
Bien connu par ses voyages antérieurs, M. Chaper,
ingénieur des mines, a effectué environ 800 kilomètres de
reconnaissances vers l'inlérieur de l'île et notamment sur
les rivières du bassin du Kapouas occidental. Si le sol y est
argileux et peu fertile, il entretient par contre une faune
des plus curieuses. Les collections rapportées par le voya-
geur nous promettent, paraît-il, des données nouvelles et
très importantes au sujet de Bornéo.
M. Hose, résident à Sarawak, a exploré, également sur la
côte occidentale, le fleuve Baram et fait Tascension du
mont Doulit. Cette montagne, qui constitue l'un des points
culminants de la grande chaîne intérieure, atteint l'altitude
de 1,524 mètres. Le voyageur a récolté d'abondantes collec-
tions zoologiques.
Le Mahakam, qui se jette dans le détroit de Makassar, a
été remonté par M. Macdonald Gameron, membre du parle-
ment anglais. M. Gameron a pénétré très profondément
dans l'intérieur jusqu'au voisinage du point oii Texplora-
teur Muller avait trouvé la mort.
Enfin le gouvernement néerlandais prépare une grande
expédition scientifique à la suite des explorations de MM. R.
A. Eekhout et A. J. Tromp. La mission, à laquelle sera
attaché M. Bûttikofer, du musée de Leyde, a pour but
d'explorer le haut bassin du Kapouas qui débouche à Pon-
SOC. DE GÉOGR. — 4* TRIMESTRE 1893. XIV. — 31
■«-- ■»'"<?
466 RiPPORT SUR LES TRAYÂUX DE Là SOCIÉTÉ
tianak, ainsi que la région qui sépare ce bassin de celui da
Mabakam.
D'après des levés nouveaux de la marine néerlandaise,
la petite ile de Nousa Kompa doit disparaître des cartes.
Ces levés apportent également quelques changements dans
les petites îles du détroit de Makassar. La nouvelle frontière
anglo-hollandaise part de la côte est de Bornéo par 4** 10'
de latitude nord.
Constatons maintenant pour TAfrique — et les notes four-
nies par M. D. Kaltbrummer à votre rapporteur vont nous
y aider — les progrès dus à l'énergique armée des explora-
teurs de ce continent qui préoccupe aujourd'hui les diplo-
mates autant que les géographes.
A Madagascar, pendant les années 1891 et 1892, M. Henri
Douliot, missionnaire du Ministère de Tlnslruction pu-
blique, a sillonné de ses courses le sud du Méuabé, Tune
des parties les moins connues de l'ouest de Madagascar. Il
a surtout étudié le régime hydrographique de la région
comprise entre le Morondava et le Mangoki, fixant le cours
de plusieurs rivières importantes sur lesquelles on n'avait
que peu de données. Il était là en pays sakalave, oii les
voyages sont rendus difficiles par l'esprit turbulent et
rapace des indigènes. M. Douliot s'est tiré avec honneur de
la situation, grâce à un caractère facile et à des aptitudes
linguistiques remarquables.
11 a aussi visité le Malaika, autre province occidentale
dont le port principal, Maintirano, a été longtemps le
centre du commerce des esclaves à Madagascar, et dont les
habitants sont tout à fait sauvages. Des efibrts considéra-
bles de diplomatie, secondés par de grandes libéralités,
l'avaient fait bien voir des chefs et il avait réussi à s'avancer
dans l'intérieur jusqu'à une cinquantaine de kilomètres de la
c6te; il avait ainsi atteint le village qu'habite la vieille reine
du pays, Fatoma, lorsque les fièvres pernicieuses l'obli-
ET SUR LES PROGRÈS DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 447
gèrent à regagner précipitamment Nosy-Bé où il mourait e&
juillet dernier, laissant inachevée une tâche vaillamment
commencée.
M* Emile Gautier, Tun des camarades d'École normale de
M. Douliot, vient de reprendre cette tâche. Ayant choisi
comme sujet de thèse doctorale Tile de Madagascar, M. Gau-
tier, après avoir étudié les principaux travaux publiés sur
ce pays, est parti, cette année même, pour compléter sur
place son enquête géographique.
De la côte nord-ouest, il a gagné par une route en partie
nouvelle, la capitale, Antananarivo, en passant par Befan-
driana et Mandritsara, deux postes militaires hova que peu
d'Européens ont visités jusqu'à ce jour. Sur la province
d'Antsihanaka, où se trouve le plus grand lac de Mada-
gascar, le lac Alaotra, M. Gautier qui prend presque
chaque jour des observations astronomiques, rapportera
certainement des documents précis. Cette portion de l'île
est assez ignorée et ses points les plus importants n'ont
pas leurs coordonnées fixées d'une manière satisfaisante.
Nos vœux, à tous, accompagnent ce zélé et savant voya-
geur.
Tandis qu'il achevait son important ouvrage sur l'histoire
de la géographie de Madagascar, M. Grandidier accomplis-
sait la tâche longue, difficile et délicate de réunir, en les
coordonnant, à l'aide des positions astronomiques détermi-
nées jusqu'à ce jour, tous les itinéraires parcourus dans la
grande île en ces dernières années. La Société qui publiera,
avec la relation des plus récents voyages à Madagascar, les
cartes ainsi établies par M. Grandidier, ne saurait assez le
remercier de ce nouveau service rendu par lui à la géogra-
phie.
En fait d'explorateurs étrangers à Madagascar, il n'est pas
sans intérêt de parler des excursions entreprises par. un
missionnaire anglais, le révérend Ë. 0. Mac-Mahon, dans
468 RAPPORT SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
une partie de l'Ile que n'avaient pas encore visitée les Euro-
péens.
Parti de la station de Ramainandro, à 100 kilomètres à
Touest d'Antananarivo, il traversa d'abord les terres maréca-
geuses et dénudées qui couvrent le plateau central, et parvint
au bout de trois ou quatre journées de marche dans une
région plus fertile, dont les vallées boisées et bien arro-
sées produisent des oranges sauvages et, par-ci par-là, des
bouquets de palmiers. La route suivie traverse deux chaînes
de montagnes et conduit chez les Betsiriry, tribu peu
connue, rangée communément parmi les Sakalaves de
l'ouest, et dont le territoire est compris entre 19" et âl"" de
latitude sud. La plaine bornée à Test parla chaîne du Bongo-
Lava et à l'ouest par celle du Bemaraha, est coupée par
deux larges rivières, le Mahajilo et la Mania, qui réunis
forment le Tsiribihina, tributaire important de la côte occi-
dentale. Le Mahajilo, branche septentrionale du fleuve est,
au dire du révérend Mac-Mahon, aussi important que la
Tamise au pont de Londres; la Mania est beaucoup plus large
encore.
Les Betsiriry n'ont d'autre vêtement qu'une espèce de
pagne, mais ils se peignent le corps, portent de nombreux
ornements et leur chevelure est disposée en grosses touffes.
Le chef ou roi des Betsiriry peut, fut-il dit au missionnaire,
mettre 12,000 hommes sous les armes en cas de guerre.
Avant d'aborder l'Afrique équatoriale et l'Afrique septen-
trionale où se porte dans sa plus grande intensité l'effort
des voyageurs français, il est juste de rappeler que deux
d'entre eux parcourent, en ce moment, une portion du con-
tinent plus spécialement réservée, en général, aux explora-
teurs anglais.Yoici, d'une part, M. Edouard Foa qui a gagné
le Zambèze dans la partie de son cours la plus rapprochée
du Nyassa, qui parcourt en tous sens le pays des Maravi, des
Mano^ des Mafsiti, des Azimba, des Atchecounda, des Ma *
ET SUR LES PROGRÈS DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 469
gandja, réunissant sur ces populations, encore insuffisam-
ment connues, de nombreux et curieux détails, recueillant
des collections abondantes de minéralogie et d'entomologie
destinées à enrichir nos musées. Ses expéditions ont, été
maintes fois rendues extrêmement pénibles par la famine
qui dévastait les pays traversés et réduisait l'Européen aussi
bien que l'indigène à un état de débilité excessive.
Voici, d'autre part, M. Lionel Dècle, engagé depuis dix-huit
mois dans l'accomplissement d'une mission d'ethnographie
pour le Ministère de l'Instruction publique. Vous vous rap-
pelez que, parti du Cap, il avait traversé le désert de Kala-
hari dans les plus rudes conditions : la faim, la soif et la
fièvre l'avaient épuisé.
De Palapye, capitale du farouche Khama, roi des Ba-
mangouato, il avait péniblement gagné le Zambèze à la
hauteur du confluent du Linyanti; puis, revenant sur ses
pas, il s'était avancé au travers du pays des Machona, où il
avait visité les ruines énigmatiques de Zimbabye, étudiées
récemment par M. J. T. Bent. Puis, une nouvelle marche
vers le nord l'avait conduit au fort Salisbury ; non loin de
là sont ses lacs souterrains c dont l'eau est d'un bleu mer-
veilleux, dit-il, et l'ensemble bien supérieur à la grotte
d'azur de Gapri )». Aux dernières nouvelles il projetait d'aller
rejoindre le Zambèze à Zumbo, de le descendre jusqu'à
Tété et de marcher dans la direction du Nyassa.
• Les itinéraires de M. Lionel Dècle, à partir de Yryburg,
terminus du chemin de fer du Cap vers l'intérieur, seront
parmi les plus longs qui aient jamais été parcourus en
Afrique. La relation de ces pérégrinations étendues ne sau-
rait manquer de présenter un véritable intérêt géogra-
T)hique, et la Société fait des vœux pour que le voyageur
accomplisse en entier la tâche qu'il poursuit avec une téna-
cité, une énergie si dignes d'éloges. • ♦
Les explorations qui embrassent une vaste étendue de
470 RAPPORT SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
terrain ou un grand parcours kilométrique ne doivent pas
{aire perdre de vue les explorations plus modestes mais plus
minutieuses, qui se renferment dans un espace limité, en
partie même déjà connu, afin d'y faire des études précises.
Si les premières nous ouvrent des horizons nouveaux, les
dernières seules peuvent fournir une base solide à nos con«
naissances géographiques.
C'est à ce titre qu'il faut mentionner l'expédition de
M. Fernand de Meuse au lac Léopold IL Ce lac, situé à l'est
du Congo, par^environ ^''de latitude sud, avait été découvert
en 1883 par M. H. Stanley, qui lui donna son nom actuel en
l'honneur de S. M. le roi des Felges. Toutefois M. Stanley n'en
avait fait qu'une exploration très superficielle. Plus tard>
en 1886, les lieutenants Kund et Tappenbeck en déter-
minèrent "plus exactement le mode d'écoulement dans le
Kassal.
M. de Meuse s'est livré à une étude complète du lac et des
populations riveraines. Le lac Léopold s'étend du nord au
sud sur une longueur de 150 kilomètres, avec une largeur
variable de 30 à 40 kilomètres. Tandis que sa rive orientale
est découpée en larges et profondes baies, sa rive occiden-
tale est basse et marécageuse. A l'angle nord-ouest, un
petit chenal, le Kélenyhé, parait communiquer avec des
marais. A l'extrémité sud, un autre chenal qui sert de déver-
soir^ aux eaux du lac, contribue à former la rivière Mfini,
affluent delà Kassaî, non loin de son confluent avec le Congo.
En certaines saisons le courant de ce chenal change de
direction et ce sont alors les eaux de la rivière qui alimen-
tent le lac.
Le Mfini n'est que le cours inférieur d'une autre rivière
qui, à sa jonction avec le chenal du lac Léopold II, me-
sure 35 mètres de largeur, sur une profondeur d'environ
4 mètres. M. de Meuse a pareillement reconnu cette autre
rivière,(Ja Loukényé, jusque sous 21'' 20^ de longitude est
de Paris; c'est dire qu'elle vient d'assez loin à l'est.
ET SUR LES PROGRÈS DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 471
MM. Kund et Tappenbeck, qui l'avaient déjà précédemment
remontée jusque par 18* i(y, lui avaient donné le nom
d'Ikata.
Les populations des rives du bas Mfini sont d'abord les
GeuteSy qui s'adonnent à la pèche et au commerce. Grands,
de belle apparence, sans barbe, ils ne se tatouent pas et ne
portent aucune parure. Plus en amont habitent les Ma-
toumba qui s'occupent d'agriculture et récoltent du tabac.
Puis viennent les Irounous anthropophages. Enfin, vers le
lac, les Tombas, chasseurs et pécheurs, passent aussi pour
anthropophages. Ils se peignent le corps en rouge et se
taillent les dents en pointe. Leurs flèches sont trempées
dans un poison très violent. Les Tombas habitent aussi la
région de la basse Loukényé. Ils ont pour voisins, en amont,
les Kolasses, les Tollos et les Bagombés.
Un des principaux affluents de TAroubouimi, la rivière
Loulou, a été exploré par M. Ghaltin, fonctionnaire de l'État
indépendant du Gongo.
Cette rivière, dont le cours est très capricieux, se jette dans
l'Aroubouimi, sur sa rive droite, non loin -de Tembou-
chure de ce dernier dans le Congo. Elle décrit de nom-
breux méandres, très rapprochés les uns des autres, et
présente une suite interrompue d'étranglements et d'ex-
pansions. Son courant est rapide, et, bien que coulant sur
un fond de sable, la Loulou roule des eaux noirâtres. Malgré
sa profondeur, la navigation y est difficile, car le lit est
encombré de grosses branches et de troncs d'arbres. Les ca-
nots de grandes dimensions ne peuvent remonter que jus-
qu'à Bakangolia, à 150 kilomètres environ de l'embou-
chure; à partir de ce point on ne peut plus faire usage que
de petits canots. Les riverains de la Loulou sont pêcheurs
et agriculteurs. Ils chassent peu, bien que les forêts au mi-
lieu desquelles ils vivent soient très giboyeuses.
A Mapalma, village situé à une centaine de kilomètres en
472 RAPPORT SUR LES TRAVAUX DB LA SOCIÉTÉ
amont de Bakangolia, M. Ghaltin quitta les bords de la
LouloUy pour se diriger au nord-est^Vers le bassin de TOuellé,
à travers une région qui n'avait pas encore été parcourue
par des Européens. La contrée est boisée, coupée de cours
d'eau allant à la Loulou d'une part, au Roubi d'autre part.
Le village le plus important, Madjoropa, ne compte guère
que 300 habitants.
, M. Ghaltin s'avança encore jusqu'à Ouoma, c'est-à-dire
à environ 50icilomètres au nord-est de Madjoropa et n'était
plus qu'à trois journées de marche de TOuellé, lorsqu'il
rebroussa chemin.
 peu d'années en arrière du temps présent les cartes
,n'offraient, sur l'emplacement des territoires enveloppés par
la courbe du Niger, qu'un espace à peu près blanc, parsemé
de quelques noms douteux, de quelques lignes timides.
L'itinéraire de René Caillié et celui du D' Barth mar-
quaient seuls un trait ferme à côté de toutes ces indéci-
sions.
De méritantes mais infructueuses tentatives avaient été
faites pour pénétrer sur ce terrain en partant du Niger. Le
lieutenant de vaisseau Mage et le D" Quintin, Paul So-
leillet, le capitaine Gallieni avaient été arrêtés, retenus pri-
sonniers à Ségou-Sikoro. G'est en partant du golfe de Gui-
née que le capitaine Singer a résolu le problème et consti-
tué la première géographie nette d'une contrée hautement
intéressante pour nous à divers titres.
Depuis le remarquable voyage du capitaine Binger, le
pays a été ouvert et notre influence y fait des progrès ra-
pides; ils ont été étendus et consolidés par la marche des
colonnes du commandant Archinard et du colonel Hum-
bert au sud du Niger jusqu'au delà de Bissandougou, dans
les États de Samory ; parles missions du capitaine Quiquan-
don et du lieutenant Marchand auprès de Tieba; par celle
du D' Grozat dans le Mossi. Puis, de nouvelles missions
ET SUR LES PROGRÈS DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 473
furent entreprises pour concourir au même résultat. Ainsi,
en 1890, les capitaines Ménard et Montèil étaient chargé^
de retourner sur le terrain exploré par le capitaine Binger
et M. Treich-Laplèni^ D'après le programme qui leur était
tracé, le capitaine Ménard, parti de Grand-Bassam, devait
chercher à gagner Kong. Le capitaine Monteil, avec Ségou-
Sikoro comme point de départ, avait le môme objectif. De
ces deux expéditions Tune s'est terminée d'une douloureuse
façon, l'autre a été couronnée d'un succès brillant.
Le capitaine Ménard, parti de Grand-Bassam vers la fm
de 1890, avait accompli heureusement la première partie de
son programme ; il avait reçu à Kong l'accueil le plus favo-
rable. Puis, désireux d'utiliser son retour en explorant la
région encore inconnue qui s'étend dans l'ouest des itiné-
raires de son prédécesseur, il s'était mis en route malgré
l'avis des autorités de Kong. La traversée du pays dangereux
•de Tagouano se fit sans encombre et, le 2 décembre 1891,
M. Ménard se trouvait à Sakhala que 250 kilomètres sé-
parent de Grand-Lahou sur la côte de Guinée.
La lutte engagée entre la France et Samory lui fermant
la route du Haut-<Niger, il résolut de gagner, par Mousar-
dou, les possessions anglaises de Sierra-Leone et le poste
français de Benty. Aux derniers jours de septembre il quit-
tait Sakhala pour se diriger probablement sur Mousardou.
Dans le Kaladian oîi sévissait une guerre intérieure, il se
serait décidé à accompagner le roi Fakourou-Bemba au vil-
lage révolté de Seguela dont il faisait le siège; là, une
attaque soudaine de l'ennemi l'aurait surpris dans le diassa
ou palenquement en bois. Le courageux officier a noble-
ment succombé en défendant son hôte.
Vaguement informé de la douloureuse nouvelle, M. Bin-
ger, alors à Kong, chargea le D' Grozat, un voyageur qui,
- ui aussi, avait fait ses preuves, d'aller constater la vérité,
de porter secours au capitaine Ménard ou de recueillir ses
restes et ses documents. Il y a quelques jours la nouvelle
;^
474 RAPPORT SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
est parvenue en France que le D' Grofat, arrivé à Tengrela,
y avait été emporté par la maladie. Nous devons à la mé-
moire du capitaine Ménard et du D' Grozat, que leur mérite
semblait destiner à un bel avenir^ le témoignage de nos sin-
cères et profonds regrets.
Une autre victime du même événement a droit aussi à
nos hommages. Expédié à la rencontre de M. Ménard, par
le lieutenant Marchand, alors résident à Sikasso, auprès du
roi Tiéba, le lieutenant d'infanterie de marine Vigy est mort
de fatigue et de maladie à Somono-Diogouni.
M. G. H. Garrett a consacré plusieurs années à parcourir
l'intérieur de la colôuie anglaise de Sierra-Leone, en qua-
lité de commissaire-voyageur pour le Colonial Office. Il a
donné, dans les Proceedings de la Société Royale géogra-
phique de Londres (juillet 1892), une carte qui jette quelque
jour sur le réseau hydrographique, jusqu'ici assez confus,
de la région comprise entre le bassin du Dhioliba ou Haut*
Niger et la côte de Sierra-Leone. La plupart des cours
d'eau qui débouchent sur la côte de Sierra-Leone étant
barrés par des chutes, à 70 ou 80 kilomètres de leur embou-
chure, peuvent difficilement servir de voie de pénétration
dans l'intérieur du pays. A cette circonstance, sans doute,
il faut attribuer le peu d'intérêt qui s'est attaché jusqu'ici à
Texploration de leur cours supérieur. M. Garrett démontre
qu'en amont des chutes se développent des biefs navi-
gables assez étendus pour servir au transport des marchan-
dises à l'aide de pirogues.
Outre ces voies fluviales, M. Garrett a étudié les routes
possibles à établir entre les divers cours d'eau, pour passer
d'une rivière devenue innavigable à quelque autre rivière
qui permette la continuation des transports.
Depuis l'année 1885, M. Garrett a visité tour à tour le bas-
sin de la Grande Scarcie ou Kolentang, celui de la Petite
Scarcie ou Kabba, et de son affluent la Mabolé; puis le
ET SUR LES PROGRÈS DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 475
cours moyen de la Rokellé, appelée aussi rivière de Sierra
Leone, et enfin la partie moyenne de la rivière Bampam*
pana, qui prend plus bas le nom de Tia et celui de rivière
YoDg. Ce dernier nom était plus fréquemment attribué
au cours d'eau qui vient déboucher dans un bras de mer
ou détroit, en arrière de Tile Sberbro.
Entre la côte de Sierra Leone et les premières chaînes de
montagnes s'étend, sur environ 150 kilomètres de largeur,
une zone littorale, basse, marécageuse, entrecoupée de
lagunes et de marigots, et couverte d'une épaisse végétation.
Dans la saison des pluies, la majeure partie de cette zone est
entièrement submergée. Sur quelques parties plus élevées
de la région, le sol est d'une extrême fertilité, et, suivant
M. Garretf , les diverses plantations ou cultures y pourraient
prendre un grand développement; Le tableau que le voya-
geur donne des indigènes n'est pas trop défavorable et sem-
blerait prouver qu'on s'était jusqu'ici beaucoup exagéré les
dangers de la prise de contact avec eux.
A sa mission primitive, reconnaître les voies de commu-
nication fluviales et terrestres de la colonie, M. Garrett pa-
raît avoir joint un rôle politique, en se rendant, pendant
l'année 1889, à Bissandougou, auprès de notre adversaire
Samory (qu'il appelle € Somodou »). Ce n'était pas la pre-
mière fois, du reste, que les Anglais de Sierra Leone en-
voyaient une mission auprès de Samory pour chercher à s'en
faire un allié : il suffit de rappeler la mission du major Pes-
ting, qui se rendit à Bissandougou en 1888, et dont le chef
mourut au retour. Mais ce côté des voyages de M. Garrett
n'est point du ressort de la géographie ou du moins il oon-
ine trop à la politique pour que votre rapporteur y doive
insister.
La mission de délimiter, d'accord avec des commissaires
anglais, nos possessions de la Côte d'Ivoire et le protectorat
anglais de la Côte d'Or, a rappelé le capitaine Binger sur le
476 RAPPORT SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
terrain de son exploration précédente qui avait valu à la
géographie de si considérables acquisitions.
Ses collaborateurs étaient le docteur Grozat et le lieu-
tenant Braulot. M. Marcel Monnier accompagnait la mis-
sion, et les détails qu'il vous donnera sur ce voyage dis-
pensent, quant à présent, votre rapporteur de vous en
parler plus longuement. Il doit cependant constater que la
science profitera largement du récent voyage de M. Binger
et de ses compagnons. Sur le parcours de Titinéraire suivi,
la carte va subir certaines rectifications et des additions
assez nombreuses. Il en sera dû plusieurs au lieutenant
Braulot qui s'est, pour sa part, acquitté avec succès de la
mission de reconnaître une section du cours du ComOé, de
visiter le pays de Bouna et de revenir par le Barabo où
n'avait encore pénétré aucun explorateur.
Au contact européen se transforment rapidement ou
disparaissent les peuplades primitives. Vous le savez trop
pour ne pas reconnaître le service rendu par M. Marcel
Monnier, dont la riche collection de photographies conser-
vera la physionomie, le caractère plastique, le costume de
représentants de l'espèce humaine qui ne seront plus qu'un
souvenir pour nos arrière-neveux.
Dans la région où pendant une longue suite d'années
les cartes maintinrent, sous le nom de monts de Kong, une
brutale chaîne de montagnes qui servait en réalité à mas-
quer le néant des connaissances, nous savons aujourd'hui
que s'enchevêtrent les premières ramures des fleuves —
4 ont quelques-uns volumineux — tributaires du golfe
de Guinée, et des grosses rivières affluents du Niger
par sa rive droite. Il existe en réalité, comme ligne de
partage, une série étendue de montagnes qui prennent
naissance aux abords du Fouta Djalon, pour se continuer,
sensiblement parallèles au cours du Niger supérieur, jusqu'à
peu près à la latitude de Say ; mais ce système, loin de
ET SUR LES PROGRÈS DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 477
présenter la forme massive et rectiligne des monts dits de
Kong, s'iuflécliit, au contraire, se contourne, serpente et
détache des contreforts ou dresse des massifs qui donnent
oaissance ans cours d'eau du Niger et de la Guinée. Ces
notions nouvelles, si importantes pour la géographie,
viennent combler une grande lacune de la carie d'Afrique.
Nous les devons à l'exploration pleine de hardiesse de
M. Marchand, lieutenant d'infanterie de marine, qui, de
Sikasso, dans les États de Tiéba, a pénétré au milieu des
bandes de Samory, jusqu'à Dabala, sur la rivière Cavally,
frontière orientale de la république de Libéria.
Bien que les faits de guerre ne rentrent pas dans le champ
de nos études, il y a lieu de consacrer ici une mention à la
campagne du Dahomey. Si, comme Français, nous sommes
profondément heureux d'un triomphe vaillamment dtspulé,
éoergiquement conquis, nous devons, comme géographes,
nous réjouir des résultats qu'il aura pour notre science h
laquelle il ouvre, au nord du Dahomey, une région dans
laquelle seul un vojageur anglais, le major Duncan,en 1845
avait jusqu'ici pénétré.
Le gouverneur de la colonie anglaise de Lagos, M. Gilbert
T. Carter, a fait en 1892 une rapide excursion à l'intérieur
du royaume de fiénin. Toute la contrée entre Makoun, sur
la grande lagune à l'est de Lagos, et llécha n'est qu'une
vaste forêt. Durant ce trajet, on rencontre à peine une ville
de quelque importance qui vienne rompre la monotonie
du voyage. La route n'est en réalité qu'un étroit sentier
ouvert à travers la forêt oh les fortes pluies, en lavant le
sol, n'ont laissé qu'un lacis de racines déchaussées qui ren-
dent la marche très péuible.
Jusqu'à Horour, village composé d'une douzaine de
huttes, le pays est plat; à partir de ce point jusqu'à liée'
il est entrecoupé de collines. L'une d'elles parait ai
478 RAPPORT SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
environ 300 mètres d'altitude. A deux reprises, l'expédition
eut à franchir la rivière Olououa, qui ne prend pas naissance
dans les environs d'IIécha, comme l'indiquent les cartes,
mais qui a sa source tout près d'Ondo, un peu au nord de la
ville. Elle se jette dans la lagune près d'Arogbo, en formant
près de son embouchure un large cours d'eau d'une grande
profondeur. Le cours d'eau considéré jusqu'ici comme
étant rOlououa est certainement l'Oni, qui débouche près
d'Oké Igbo.
La ville d'Ondo (Odé-Ondo) est grande et bien située, sur un
plateau d'environ 230 mètres d'altitude; ses rues sont larges
et assez régulières. Des habitations, construites en argile,
plusieurs sont spacieuses, commodes et pourvues de sortes
de vérandas supportées par des piliers de bois grossière-
ment équarris; la toiture, composée d'un assemblage de
perches couvertes de larges feuilles, est particulièrement
soignée.
La seule ville de quelque importance qu'on rencontre
entre lûré et Ondo est Igbindo, peuplée d'environ 600 habi-
tants. Elle paraît être un centre de chasse aux éléphants, à
en juger par le nombre de crânes de ces animaux, qui sont
conservés par les chasseurs et considérés comme des fé-
tiches.
Le point le plus élevé auquel M. Carter soit parvenu est
une colline de près de 450 mètres d'altitude, entre Ipérindo
et Ilécha. Toutefois, à 25 ou 30 kilomètres au sud-est
d'Odé-Ondo, M. Carter aperçut, du haut d'une éminence,
un système de montagnes dont les picâ peuvent avoir de
2,000 à 2,500 mètres. Cette chaîne, dont la vue est masquée
par les hauteurs qui lui servent de contreforts, n'était pas
même connue d'un missionnaire indigène résidant à Odé-
Ondo. Elle présente, d'après ce qu'on en peut distinguer,
des sommets dénudés, surgissant au milieu de la végétation
touffue qui s'étale à son pied et sur ses pentes inférieures*
Il est regrettable qu'un si beau pays, dont le sol, à en
ET SUR LES PROGRÈS DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 479
jager par la végétation luxuriante qui le couvre, doit être
excessivement fertile, soit si négligé. Ses richesses végé-
tales sont incalculables; les bois de prix y abondent; le
caoutchouc et la gomme donneraient d'importantes ré-
coltes; le café et le cacao pourraient y être cultivés avanta^
geusement. Enfin, il ne serait pas impossible qu'une explo-
ration plus minutieuse n'y amenât la découverte de Tor.
La relation présentée par le lieutenant de vaisseau Mizon,
lors de la réception solennelle que lui fit notre Société dans
le grand amphithéâtre de la nouvelle Sorbonne, est encore
présente à vos souvenirs. Il suffira donc de mentionner en
quelques phrases ce voyage remarquable. Après de graves
démêlés avec la Compagnie royale du Niger, M. Mizon était
parvenu à Yola, dans l'Adamaoua, sur le cours de la Haute-
Bénoué; puis, prenant la direction du sud-est, il avait
atteint la Haute-Sangha.
Le premier, il franchissait la ligne de partage entre les
eaux tributaires du Niger et celles qui se déversent dans le
Congo. Le premier aussi, par sa marche entre Bénoué et
Sangha, il aura traversé du nord au sud une région dans
laquelle, malgré de courageux efforts, n'avaient pu pénétrer
des voyageurs allemands venus de l'ouest, de la colonie de
Cameroun. Du même coup, il a comblé un grand vide sur
la carte de l'Afrique.
Arrivé à la Haute-Sangha, M. Mizon y avait rencontré le
gouverneur du Congo français, M. de Brazza, qui remontait
cette rivière dans le but d'y échelonner de nouveaux postes,
dont le plus avancé est aujourd'hui celui de Bania, situé
près du cinquième degré de latitude nord.
Peu à peu, de la sorte, se consolide notre situation, se
développent nos connaissances sur des territoires vivifiés
par de nombreux cours d'eau qui affiuent à la rive française
du Congo.
Malheureusement ou heureusement, appelé à prendre le
480 RAPPORT SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
commandement d'une seconde expédition, M. Mizon n'a pas
eu le temps de mettre en œuvre ses nombreuses et impor-
tantes notes géographiques, mais nous devons être assurés
qu'il les aura complétées et précisées au cours de son
voyage actuel.
L'an dernier, à cette époque, le désastre de la mission de
Paul Crampel rencontrait encore des incrédules, et nous
nous complaisions dans l'espoir que la nouvelle n'était
qu'une exagération de quelque échec de détail.
Une mission d'appui et de secours envoyée par le Comité
de l'Afrique française, sous la direction de M. Dybowski,
ne devait pas tarder à confirmer les prévisions les plus
tristes. Dans une réunion convoquée à la Sorbonne par la
Société de Géographie, M. Dybowski a exposé les phases de
son expédition, dont l'itinéraire devait suivre celui de Paul
Crampel, c'est-à-dire s'élever au nord de la grande courbe
de rOubangui, dans la direction du Chari et du lac Tchad.
A la fin de sa communication, M. Dybowski a donné sur les
résultats scientifiques de l'exploration dont il était chargé
quelques détails insuffisants pour faire apprécier dans leur
étendue l'intérêt, l'utilité du travail accompli : ligne de
marche soigneusement levée ; observations nombreuses et
variées, mais plus spécialement au sujet de la végétation ;
reconnaissance de deux cours d'eau nouveaux pour la géo-
graphie, la Kella et TOmbelia, affiuents de l'Oubangui;
enfin collections destinées à nos musées, et dont nous avons
pu constater la richesse, tels sont les éléments qui donnent
à cetle mission une empreinte scientifique digne d'être si-
gnalée.
En ce moment, par une voie un peu différente, M. Maistre
poursuit l'œuvre de pénétration qui a coulé la vie à Cram-
pel. Puisse-t-il être préservé des périls dont l'envahisse-
ment de ces contrées par l'islamisme menace les voyageurs
européens!
ET SUR LES PROGRÈS DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 481
Cette année se clôt par le succès définitif d'un voyage
dont Tampleur rappelle les plus belles pages de l'histoire
des explorations en Afrique. Le capitaine d'infanterie de
marine Monteil, aujourd'hui chef de bataillon, partait de
Saint-Louis du Sénégal le 9 octobre 1890^ franchissait le
Niger au commencement de décembre, et débutait par une
série d'excursions préparatoires. Au milieu de février 1891,
il est à Sikasso, dans les Étals de Thiéba. En mai, il atteint
Ouagadougou, le point où s'est arrêtée la mission du capi-
taine Binger.
A partir de là et jusqu'à Say, sur la branche descendante
du Niger, le terrain est à peu près nouveau pour l'explo-
ration.
En juillet 1891, le voyageur atteint Say, que Mungo-Park
et Bartb seuls avaient visité avant lui. Say est l'extrémité
occidentale de la ligne droite qui, dirigée sur Barroua, au
bord du lac Tchad, limite notre sphère d'influence dans
le Soudan.
A la fin d'août, M. Monteil passait de nouveau le fleuve et
se mettait en route dans la direction du lac Tchad, vers
lequel s'avançaient par le sud Paul Grampel et M. Mizon.
Les territoires dangereux de Guerma, de Maouri, de
Kebbi, ayant été traversés au milieu de grandes diffi-
cultés, la mission atteignait Sokoto en octobre 1891. A
la fin du mois suivant elle parvenait à Kano, ville rela-
livement importante, où se rencontrent des marchands
arabes de Constantine, de Tunis et de Tripoli. Le 10 avril
de cette année, M. Monteil arrivait en vue du lac Tchad et
faisait son entrée à Kouka, la capitale du Bornou. Le
lac Tchad dont on a tant parlé, et sur lequel le voyageur
nous rapportera de nouvelles informations, est en réalité
le plus grand des étangs du globe, car, avec une superficie
de 27 à 30,000 kilomètres carrés, c'est-à-»dire environ
cinq cents fois celle du lac Léman, il ne présente que d'assez
faibles profondeurs.
soc. DE OÉOGB. — 4" TBIMESTRE 1893. XIY. — 32
482 RAPPORT SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
Une halte de quatre mois à Kouka, facilitée par les dispo-
sitions favorables du cheikh Hachem, permit au capitaine
Monteil et à son compagnon, Tadjudant Badaire, de prendre
un peu de repos, après six mois d'un trajet hérissé de dif-
ficultés de toute espèce.
Le 15 août 1892, M. Monteil entamait la seconde partie
de son entreprise. Jusqu'alors il avait marché sensiblement
de Touest à l'est, entre Saint-Louis et le lac Tchad; il allait
marcher du sud au nord, se dirigeant vers la Tripoiitaine
par la route des caravanes. Devant lui s'étendait la zone
saharienne, où le manque d'eau et d'autres exigences encore
imposent au voyageur des séries d'exténuantes étapes.
^ A partir de ce moment, a écrit M. Monteil, la route a été
effroyablement pénible ; il nous a fallu faire des marches
forcées incessantes pour atteindre les oasis de Bilma, puis
de Kaouar. > A Tedjerri, le 17 octobre, l'expédition était
sur le territoire du Fezzan; enfin le 9 décembre elle attei-
gnait Tripoli.
Quelques journaux quotidiens, mieux et plus vite infor-
més de nos jours que toutes les Sociétés de géographie,
ont tenu le public trop bien au courant des principales par-
ticularités de ce voyage pour qu'il y ait lieu d'y revenir,
surtout dans un exposé qui ne doit pas être un récit. Nous
savons que ce parcours d'au moins 8,000 kilomètres, a été
semé de tous les contre-temps, de tous les dangers, de
toutes les fatigues qui rendent si ardue, si digne de nos
hommages, la carrière d'un explorateur. D'autres appré-
cieront la portée du voyage au point de vue politique ou
commercial ; le rôle de notre Société sera d'en faire ressor-
tir les mérites qui frappent et intéressent le moins l'attention
publique, de les inscrire à l'actif de l'officier dont l'in-
fiexible résolution et l'habileté comme négociateur ont
accompli une grande tâche. Les géographes constateront
qu'à ce point de vue aussi les résultats obtenus par M. Mon-
teil sont d'une haute importance.
ET SUR LES PROGRÈS DES SCIENCES OéOORAPHIQUES. 483
Le D' Oscar Baumann, bien connu par ses remarquables
travaux topographîques dans l'Ousambara et la région du
Kilima Ndjaro, avait été chargé par la Compagnie allemande
de l'Est africain d'explorer la région comprise entre la côte
orientale de l'Afrique et le Victoria Nyanza, à l'effet d'étudier
le tracé d'une route carrossable allant de la côte jusqu'au lac.
Après avoir choisi la baie de Tanga comme point de dé^
part de la future roule, il s'avança sans encombre jusque
dans le Paré. Là, il dut munir sa caravane de tous les
moyens nécessaires pour traverser les solitudes qui s'étendent
jusqu'au lac Manyara. La contrée est un vaste plateau ou
steppe herbeux, du milieu duquel surgissent de loin en
loin quelques sommets isolés. L'eau y est rare, et c'est à
peine si le voyageur y rencontre quelques misérables cam-
pements indigènes.
Leiae Manyara, dont l'expédition fit le tour, a 120 kilo-
mètres de longueur sur 30 de largeur; l'eau en est saumâtre.
Au sud du lac s'étend le pays d'Oumbougoué qui occupe
une espèce de bas-fond au sol parfaitement uni, entière-
ment dépourvu d'arbres et limité, à l'ouest, par le bord
abrupt du plateau intérieur. La plaine est semée de con-
structions quadrangulaires qui ont à peine la hauteur d'un
homme et qui mesurent environ 50 mètres de côté. Ces
demeures (tembés) ont, à l'intérieur, l'aspect d'une salle
obscure et basse, dont le plafond est soutenu par des co-
lonnes. De légères cloisons la divisent en une multitude de
réduits oii vivent pêle-mêle hôtes et gens. Les gens de l'Oum-
bougoué qui sont robustes et d'humeur belliqueuse, ont
su jusqu'à ce jour repousser les incursions des Massais. Les
champs de sorgho sont nombreux et le pays est très riche
en bœufs, en moutons et en ânes, ces derniers d'uûe race
remarquable.
La caravane ayant refusé de payer un tribut {h9ng4)y fut
assaillie par les indigènes ; mais elle sortit victorieuse de
«ette lutte qui, toutefois, lui coûta 14 hommes.
484 RAPPORT SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
Après avoir longé la rive occidentale du lac, Texpédition
gravit des pentes abruptes, semées de blocs d'origine
volcanique, et finit par atteindre le plateau. Le sol en est
ondulé et coupé de nombreux ruisseaux qui, venant des
hauteurs boisées visibles au nord, vont s*écouIer dans le
lac. L'air étant très vif sur ce plateau, les hommes de
l'escorte eurent à y souffrir de la fraîcheur des nuits.
Cette partie de la route est particulièrement intéressante,
car elle est entièrement neuve. Au bout de trois ou quatre
journées de marche, l'expédition découvrit, au fond d'un
cirque entouré de hautes montagnes, le petit lac deNgo-
rongo. Quelques jours plus tard, en redescendant du pla-
teau de Nelrobi, d'une altitude d'environ 2,500 mètres,
les voyageurs aperçurent une immense dépression entourée
de parois verticales et au fond de laquelle s'étale un grand
lac, le lac Eïassi, qui vers le sud se perd à l'horizon. Si,
comme l'assurent les indigènes, il s'étend jusqu'à Iramba,
il aurait une longueur d'à peu près 150 kilomètres. Quant à
sa largeur, le D' Baumann estime qu'elle varie entre 30 et
50 kilomètres. 11 est surprenant qu'on n'ait pas eu connais-
sance jusqu'ici d'une nappe d'eau si considérable, mais,
à vrai dire cette partie de l'Afrique orientale n'avait guère
été visitée. Le D' Fischer, en 1885, avait bien affirmé que la
rivière Ouembéré allait se perdre dans le vaste steppe de
même nom, dont le niveau est, disait-il, d'une centaine de
mètres inférieur à celui du Victoria Nyanza; toutefois il
avait supposé que cette rivière y formait seulement un
petit lac ou un marécage. Or, il se trouve que le grand lac
Elassi, découvert par le D' Baumann, serait le déversoir
de la rivière Ouembéré; du moins les Massais déclarent-ils
que ce lac reçoit, à l'ouest, un grand cours d'eau venant de
rOusoukouma et qui ne peut guère être que l'Ouembéré.
Le 29 mars, le D" Baumann arrivait au petit lac salé de
Lgarria. Le 12 avril enfin, il apercevait le Victoria Nyanza,
qu'il atteignait le même jour, près de Kadoto.
ET SUR LES PROCHES DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES.- 485
Le D' Baumann estime que le trajet entre la c&le (Tanga)
et le lac Victoria peut aisément être effectué en deux mois
et demi, et mâme en deux mois, si l'on évite les détours
qu'il a dû faire et les relards qu'il a subis. Le terrain ne
présente aucune difâcultë pour l'établissement d'une route
carrossable, ni aucun obstacle qu'on ne puisse vaincre ou
contourner. Le seul inconvénient est que, sur une partie du
trajet, peadaut une vingtaine de journées de marche, entre
Aroucba et Elmarau, il n'est pas possible de trouver des
vivres.
Le 9 août 1892, le D' Baumann se mettait de nouveau en
route pour continuer ses explorations entre le Victoria
Nyanza et le Tanganyika, à travers une région jusqu'ici
peu connue.
Partant de la baie de Boukoumbi, sur la côte sud-ouest
du Victoria Nyauza, il visitait le district d'Ousoui; puis il pé-
nétrait dans un pays montagneux, coupé de vallées étroites
et habité par une nombreuse population. Les cours d'eau
vont se déverser dans le lac Ourigi.
Le 5 septembre, il arrivait au bord de la Kaghéra, le
Rouvoumou des indigènes, qui forme la limite entre
rOusoué et rOuroundé. Ce dernier renferme de hautes
montagnes. II est aussi très peuplé. Le D' Baumann y
reçut un accueil enthousiaste des habitants, qui voyaient
en lui un descendant de leurs anciens rois, dont le dernier
est mort il y a une trentaine d'années. L'&ne même du
docteur fut l'objet d'un culte, et les populations se pros-
ternaient sur son passage.
Le fait important à notre point de vue, c'est que, durant
ce voyage, le D' Baumann rectifia et compléta les notions
géographiques acquises avant lui, sur la contrée parcourue.
Ainsi, il constata que l'Akengarou des cartes est non pas
un lac, mais une rivière formant la limite du Rouanda.
L'existence du lac Ngorongo était pareillement ignorée.
La principale découverte, toutefois, est celle des sources de
486 RAPPORT SDR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
la Kaghéra, sur le versant oriental des montagnes qui bor-
dent la vallée du Roussîzi et Textrémité septentrionale du
lac Tanganyika. LaKaghéra, principal tributaire du Victoria.
Nyanza, serait la branche initiale du Nil, et il est intéressant
de constater que les montagnes d'où elle sort portent^ chez
les indigènes, le nom de Mizozi-a-Mouési, qui signifie^
(L Monts de la Lune ». Il serait donc vrai, comme TafBr-^
maient Plolémée et les anciens géographes, et après eux
l'explorateur Speke, que « le Nil prend naissance dans les-
Monts de la Lune »•
Le retour du û'Baumann à la côte orientale, par Tabora,.
appartient au rapport pour 1893.
Le compagnon d'Ëmiii, le D' Stuhlmann, arrivé le 15 fé*
vrier 1892 à la station allemande de fioukoba, sur la côte
occidentale du Victoria Nyanza, est rentré depuis lors en
Europe. H a rapporté une quantité considérable de matériaux
cartographiques et géographiques, destinés à enrichi^ la
science et à fournir une connaissance exacte et complète
des régions visitées par rexpédition d'Emin-Pacha et de son>
savant collaborateur. On se fera une idée de l'ample mois-
son de documents recueillis par cette expédition si nous
ajoutons que les cartes seules comprennent 146 feuilles
in-8° ; qu'il y est joint 105 profils panoramiques ou vues à
vol d'oiseau, des volumes d'observations météorologiques
et de précieux matériaux ethnographiques et linguistiques.
Le 1*' avril 1891, une expédition sous les ordres du capi-^
taine F. G. Dundas arrivait à Lamou, avec l'intention. de
remonter le fleuve Tana. Elle se composait du commandant
Dundas, de M. G. W. Hobley, géologue, de M. Bird Thomp-
son, second du vapeur Kénia et interprète, et du chef-<^
mécanicien du vapeur, plus l'équipage, les guides et les
porteurs.
L'embouchure du Tana est d'une navigation assez diffi-^
ET SUR LES PROGRÈS DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 487
cile jusqu'à Gharra, où se détache un bras du fleuve qui
communique avec la rivière Ozi par le canal de Beledzoni,
formant ainsi un vaste delta. L'expédition s'arrêta succes-
sivement à la station de missions de Golbanti^ au village de
NgàOy vis-à-vis duquel se trouve aussi un établissement de
missionnaires, et non loin de là, au milieu des bois, le petit
lac d'Achakababo qui ne communique pas avec le fleuve^
comme on l'avait supposé.
Parvenue près du village de Hameye, à environ 560 kilo-
mètres de l'embouchure du fleuve, l'expédition se vit dans
l'impossibilité de remonter plus haut. Deux jours après, les
eaux avaient tellement baissé que le vapeur n'aurait même
plus pu s'avancer si loin. Un mois fut employé à construire
un camp retranché {borna), afin de pouvoir repousser les
indigènes dans le cas où ils auraient tenté de s'emparer du
navire.
Le capitaine Dundas, profitant de l'inaction forcée dans
laquelle le plongeait cet arrêt de la navigation, se dirigea,
avec sa caravane, vers le mont Kénia. Il eut le tort de ten-
ter l'ascension du massif par le côté sud et se trouva arrêté
à une altitude de 3,000 mètres, c'est-à-dire près delà limite
des neiges persistantes, par d'immenses crevasses, tandis
que le sommet de ce mont gigantesque est plus accessible
du côté du nord . A son retour, l'expédition trouva que le pays
avait été ravagé par une horde de Masal, mais que le navire
était heureusement demeuré intact. Le niveau des eaux
s'étant élevé dans l'intervalle, le vapeur put redescendre le
fleuve sans trop de difficultés, et rentrait à Lamou le jour de
Noël de l'année 1891.
A peine de retour de son expédition sur le Tana et au
mont Kénia, le capitaine F. G. Dundas entreprit d'explorer
le cours supérieur du Djoub (Juba), qui se jette dans
l'Océan Indien par QP 14' de latitude sud.
Personne n'avait encore remonté ce fleuve au delà de
Bardera, point extrême atteint en 1865 par le baron Von
488 RAPPORT SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
der Decken, qui y trouva une fin tragique. Le capitaine
Dundas avait fait une tentative en 1891 , mais il n'était pas
parvenu aussi loin que son malheureux prédécesseur.
Le 25 avril 1892, le JT^nia franchissait la barre qui obstrue
l'entFée du fleuve et naviguait bientôt sur un cours d'eau
majestueux. Mais à peine eut-il dépassé le village de Go-
bouine, que des hordes de Somalis armés se montrèrent
sur les deux rives. Il fallut parlementer et attendre, pour
pouvoir aller plus avant, d'avoir obtenu l'autorisation du
sultan des Somalisi de l'Ogadine.
La navigation jusqu'au village de Mounsour, à 45 kilo-
mètres environ au sud-est de Bardera, ne fut marquée par
aucun incident grave. Mais ici, le capitaine Dundas fut
informé que le cheikh de Bardera lui ordonnait de s'en
retourner, sous peine d'être mis à mort. Malgré cette dé-
fense, le Kénia s'avança jusqu'en vue de la ville. L'inter-
prète, envoyé à terre, dut regagner le bord en toute hâte,
et une attaque nocturne ne fut déjouée que grâce à une
fusée dont l'éclat inattendu dispersa les assaillants.
Le lendemain, le capitaine Dundas payant d'audace, des-
cendit à terre, sans armes et accompagné seulement de
son interprète. II pénétra, au milieu des Somalis mena*
çants, jusqu'au cheikh stupéfait d'une telle preuve de cou-
rage, et lui déclara qu'il venait dans des intentions paci-
fiques. Gagné par cette conduite, le cheikh, après avoir
pris conseil des autres chefs, non seulement lui promit
qu'il ne serait pas inquiété, mais consentit encore à le faire
accompagner jusqu'aux rapides qui se trouvent en amont
de la ville.
Bardera est une ancienne cité, construite sur une colline
qui borde la rive gauche du fleuve. Elle possède encore des
vestiges d'un mur de circonvallation. Sa population est
d'environ 1,200 habitants. Les huttes sont grandes et
piropres; l'intérieur, tapissé de peaux d'animaux, est divisé
en deux pièces. Rares sont les terres cultivées autour de
ET SUR LES PROGRÉS DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 489
la ville, et la principale ressource des habitants parait
être le bétail dont on voit de nombreux troupeaux paître
s ur les rives du fleuve. Les caravanes qui traversent le
fijoub à Bardera, y apportent seules un peu de commerce
et d'animation.
Arrivé aux rapides (par 2» 34' 45'' lat. N.), le capitaine
Dundas yvretrouva les restes du petit vapeur qui, trente-
sept ans auparavant, avait amené le baron Von der Decken
jusqu'en cet endroit, et qui s'y était échoué sur les rochers.
Le passage est impraticable, et si même on réussissait à le
franchir à l'époque des hautes eaux, il existe quelque peu
-en amont une cataracte au pied de laquelle il faudrait iné-
vitablement s'arrêter.
Le retour s'opéra sans accident, mais non sans de nom-
breuses difficultés résultant de la baisse des eaux, qui occa-
sionnait de fréquents échouages. Enfin, le 20 septembre
1892, le Kénia atteignit de nouveau Gobouine, près de
l'embouchure du fleuve, n'ayant laissé sur sa roule aucun
de ces souvenirs qui peuvent fermer la voie aux explorations
subséquentes.
Sans vouloir se prononcer sur le rôle politique qu'a joué
le capitaine F. D. Lugard dans l'Afrique orientale, le rap-
port doit mentionner brièvement les faits géographiques
relevés par l'expédition chargée de faire reconnaître, dans
l'Ouganda, l'autorité de la Compagnie anglaise de l'Est
Africain.
Le capitaine Lugard considère comme suffisamment con-
nue la route suivie par son expédition pour atteindre le
Victoria Nyanza, et se dispense d'en donner une nouvelle
•description. .
A regard du Victoria Nyanza, il émet l'opinion que cette
immense nappe d'eau, située sous l'équateur, sujette, par
conséquent, à une forte évaporation et contribuant d'ail-
leurs puissamment, si ce n'est presque exclusivement, à
490 RAPPORT SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
former le Nil, doit être alimentée par des sources sous-
lacuslres ou par des rivières souterraines qui surgissent au
fond du lac. Le débit, relativement faible, des tributaires
connus du Victoria Nyanza, l'étendue restreinte de son bas-
sin de réception, ne suffiraient pas à expliquer comment
le lac conserve son niveau normal.
Dans ses expéditions contre les musulmans vers les fron-
tières de rOunyoro, le capitaine Lugard eut l'occasion de
parcourir la partie occidentale de l'Ouganda, oîi il décou-
vrit le lac Isolt, au nord-ouest du Victoria Nyanza* Le pays
est riche et fertile, mais peu cultivé.
Une autre expédition le conduisit vers la partie septen-
trionale du lac Albert-Edouard et au nord, jusqu'à Kavalli,
près de la côte occidentale de l'Albert Nyanza. Le capitaine
Lugard a constaté que le premier de ces lacs comprend
deux parties distinctes : l'une, le lac Albert-Edouard pro-
prement dit; l'autre, qui en est le prolongement au nord*
est, mais qui n'est relié à la nappe principale que par un
étroit canal, porte le nom de lac Roussango. C'est ce dernier
que M. Stanley avait aperçu en 1875 et qu'il avait nommé
« golfe de Béatrice ». Les eaux en sont fortement salines.
Dans la partie du Sahara que baigne l'Atlantique, au
nord du Sénégal, habitent lesTrarza, maures indépendants,
avec lesquels notre colonie vit en paix aujourd'hui après
avoir longtemps guerroyé contre eux. Jusqu'à l'année der-
nière trois voyageurs seulement : Léopold Panet en 1850,
le capitaine Vincent en 1860 et, vers la même époque, Bou-
el-Mogdad, avaient traversé le pays des Trarza qui nous
restait insuffisamment connu. La géographie devra un pro-
grès à M. Léon Fabert qui, sur la fin de 1891, parcourait
cette contrée. Son voyage n'a pas été sans périls, mais il
nous a révélé des détails nouveaux sur la configuration
et la nature du pays trarza, notamment l'existence d'une
vallée immense qui, partant d'Afthouth, au bord de l'Océan,
ET SUR LES PROGRÈS DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 491
se prolonge dans la direction générale du nord-est jusqu'à
l'Adrar et au Tagant. Il a fait aussi des observations d'un
yéritable intérêt sur le caractère des populations au milieu
desquelles 11 a séjourné pendant trois mois. Pour n'être pas
de ceux autour desquels la presse a mené grand bruit, le
Yoyage de M» L. Fabert n'en est pas moins d'une portée
sérieuse au point de vue géographique; il est à souhaiter
que le voyageur retourne de nouveau sur ce terrain dans le
but d'y compléter ses premières observations.
Des rives de l'Atlantique à celles de la Mer Rouge, des
pieds de l'Atlas aux bords du lac Tchad, se déroule dans
une morne immensité le pays de la peur et de la soif, le
Sahara. La conquête géographique de cette région, grande
presque comme l'Europe, est une œuvre vraiment et exclu-
sivement française. Nul, parmi nous, n'a le droit d'oublier
ce qu'elle a coûté, sans compter même les existences des
soldats qui, dès le début de notre domination sur l'Algérie,
ont parcouru leurs pénibles étapes à travers les sables, sous
un soleil dévorant. Le sol et le ciel ne sont pas seuls à nous
barrer la route Les noms de Dournaux-Dupéré, du colonel
Flatters et de ses compagnons, de Marcel Pàlat, de Camille
Douls, nous rappellent que d'errantes hordes ne tolèrent
pas notre présence au milieu des étendues où elles con-
voyent les caravanes, quand elles ne les pillent pas.
Depuis le désastre de la mission Flatters massacrée en |
1881, près du puits de 6ir-el-Gharama, à mi-chemin entre {
l'Algérie et le Soudan, l'exploration systématique du grand ]
désert avait été, en quelque sorte, abandonnée. Parmi les ]
pionniers qui, hardiment, l'ont reprise, le rapport de cette
année doit signaler M« Fernand Foureau* De nombreuses
excursions dans le Sud- Algérien, un séjour prolongé dans
rOued-Rihr, plusieurs tentatives de pénétration ^ans le
Sahara l'ont bien préparé à sa tâche. Aux derniers mois de
1891, il part chargé d'une mission du Ministère de l'Instruc-»
492 RAPPORT SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
tion publique; de Biskra, il marche droit au sud, utilisant
sur divers points la large vallée sans eau de TOued Igharghar,
qui sillonne toute la région au delà de Tougourt.
Après un millier de kilomètres, parcourus dans la direc-
tion de l'Aïr, but de la mission, il se voit arrêté par une
situation d'ordre politique à laquelle ses instructions lui
prescrivaient de ne pas faire violence. Le point extrême du
voyage a été le puits de Tinsîg, au sud-ouest deTemassinin.
De sa nouvelle exploration M. F. Foureau, observateur
consciencieux et attentif, a rapporté une ample récolte de
données précieuses pour la connaissance de cette route
qu'il reprendra certainement quelque jour et qu'il pour-
suivra jusqu'au Soudan.
Presque en même temps et sur le même terrain que lui,
M. Gaston Méry, envoyé d'un syndicat d'études relatives
au Sahara, s'avançait jusqu'un peu au sud de Temas-
sînin, c'est-à-dire à peu près à la latitude atteinte par
M. F. Foureau. Là, ses guides refusèrent absolument de le
suivre dans la direction de Tebalbalet, c'est-à-dire de péné-
trer dans le territoire de parcours des Touareg Azdjer.
Nous devrons à M. Méry un bon itinéraire relevé à la
boussole et qui, combiné avec celui de M. Foureau, ajoutera
quelque précision à la carte d'une région assez tourmentée,
et qu'il nous importe tant de bien connaître.
Depuis les deux missions du colonel Flatters, aucun explo-
rateur ne s'était avancé aussi loin vers le sud que M. F.
Foureau et M. G. Méry.
Une fois de plus, pour l'Amérique du Sud, il y a lieu de
faire observer combien, en dehors de la République Argen-
tine, les voyages d'exploration sont rares, à quel point les
gouvernements semblent se désintéresser de recherches dont
les résultats serviraient non seulement la science, mais le
développementéconomiquede territoires encore inexploités,
quand ils ne sont pas inexplorés.
ET SUR LES PROGRÈS DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 493
La Patagonie, la partie de la République Argentine située
au sud du rio Colorado, semble destinée à devenir, dans
un avenir plus ou moins prochain, un vaste champ de
colonisation. Les opinions sont cependant assez parta-
gées quant aux avantages qu'elle peut offrir au point de
vue d'exploitations pastorales ou agricoles. En somme, si
les immenses plaines qui s'étendent des côtes de l'Atlan*
tique au pied des Andes sont généralement arides et déso-
lées, la Cordillère paraît renfermer de riches vallées, dont
le sol est fertile et où le paysage s'étale dans toute sa magni-
ficence.
M. le D' Machon, de Lausanne, chargé par un grand
financier d'aller étudier par lui-même l'opportunité de diri-
ger vers ces parages les émigrants juifs expulsés de la
Russie, se mit en route dans le courant de l'année 1892.
Accompagné de M. le D^ Roth» géologue, il se rendit à Bahia
Blanca, et de là, par terre, à Carmen de los Patagones, près
de l'embouchure du rio Negro, point de départ habituel des
expéditions pour l'intérieur.
Jusqu'au Fort Roca, situé au confluent du rio Limay et
du rio Neuquen, dont la réunion forme le rio Negro, le
voyage n'offre aucun incident remarquable. On chemine
sur un terrain sablonneux, riche en débris de fossiles, et
couvert par places d'une végétation assez maigre.
Au Fort Roca, une escorte militaire fut donnée aux voya*
geurs qui visitèrent successivement la vallée du Limay,
une partie de celle du CoIIon-Cura, et le lac Nahuel-Huapi,
près duquel une compagnie anglaise a fondé une estancia
pour l'élève du bétail et l'exploitation des mines et des
forêts. Puis, franchissant au sud la passe de Chipchihué,
par 1,410 mètres d'altitude, Texpédition arrivait au lac de
Gan-Gan, qu'elle trouvait gelé, et gagnait la vallée du
Chubut par laquelle s'opéra le retour à la côte.
Les conclusions de M. le D' Machon ne paraissent pas très
encourageantes pour les futurs colons, du moins pour ceux
494 RAPPORT SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
qui s'attendraient à trouver en Patagonie un nouvel El
Dorado.
M. Alexandre Ross avait été chargé par la corporation
péruvienne de Londres d'étudier, au point de vue des cul-
tures tropicales, certains districts du Pérou central. Il était
accompagné de M. Arthur Sinclair et de M. P. D. G. Clark.
Ces voyageurs gagnèrent la région des Andes par le che-
min de fer de Lima à Chicla (Oroya) et visitèrent successive-
ment les hauts plateaux, ainsi que les vallées des affluents
supérieurs de ITFcayalî et du Hoallaga.
Il ne s'agit pas ici, cela va sans dire, d'un voyage d*exjdo-
ration proprement dit, mais bien plutôt d'une étude des
ressources que la contrée peut offrir à la colonisation euro-
péenne. Or, les experts sont unanimes à roconnaitre que les
territoires qu'ils ont visités — très faible partie des
immenses étendues que possède le Pérou — âont d'une
richesse remarquable et qu'il y aurait là un vaste champ
aux cultures tropicales. Tôt ou tard, assurément, ces soli-
tudes se peupleront et leurs riches produits s'écoulant avec
facilité par les magnifiques artères fluviales qui sillonnent le
continent sud-américain, viendront apporter sur nos mar-
chés d'Europe l'abondance et la variété destinées à rendre
la vie moins coûteuse et plus facile.
Un coup d'œil sur les expéditions dirigées vers les hautes
latitudes boréales terminera cet exposé des principaux faits
géographiques par lesquels marquera l'année 1894.
L'expédition du lieutenant américain Robert E. Peary,
que le précédent rapport avait laissée dans la baie de Mac
Gormick, à la côte ouest du Groenland, par environ 77^ de
latitude nord, y a passé l'hiver.
Dès que la saison le lui permit, elle se mit en marche avec
ses traîneaux attelés de chiens. Le golfe d'Ingiefield, qui
ET SUR LES PROGRÈS DÉS SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 495
marquait son poiat de départ sur la côte ouest, avait
été relevé dans tout son pourtour, et une carte en a été
donnée dans le numéro du 31 décemb^ 1892 du Bulletin
of the American Geographical Society, de New-York.
S'avançant au nord-est, le lieutenant Peary reconnut à dis-
tance les diverses identations de la côte septentrionale du
Groenland, telles que les fjords Petermann, Saint-George
et Sherard Osborn. Puis, le 4 juillet, jour anniversaire
de l'indépendance des États-Unis, Texpédition constata
qu'un autre Qord qui lui barrait la route allait déboucher
à l'est sur la côte orientale. Ce fjord, baptisé du nom de baie
de l'Indépendance, s'ouvre par environ 82° de latitude nord.
Un grand glacier qui vient s'y déverser au sud, fut appelé
glacier de l'Académie.
Le résultat considérable de l'expédition Peary a été de
démontrer le caractère insulaire du Groenland.
La carapace de glace qui couvre l'intérieur du pays se ter-
mine au nord, peu au delà de l'itinéraire suivi par M. Peary,
et de l'autre côté du fjord de l'Indépendance on distingue
d'autres terres ou Iles, libres de glaces, qui s'étendent vers
le nord.
Après avoir regagné la baie Mac Cormick, l'expédition
s'embarqua sur le vapeur Kite, qui l'y attendait depuis plus
d'une semaine. Un seul membre, M. YerhoefP, géologue et
minéralogiste de l'expédition, manquait à l'appel. On pense
qu'il avait péri dans une crevasse de glacier; toutes les
recherches pour le retrouver furent vaines.
A la suite d'une expédition préalable accomplie en 1891,
dans le but de chercher, sur la côte occidentale du Groen-
land, un point favorable à des études sur le mouvement des
glaciers, M. Yon Drygalski est reparti de Copenhague, le
1*' mai 1892, pourcommencerlacampagne scientifique dont
il est chargé. MM. Yanhôifen, naturaliste, et Stade, météoro-
logiste, l'accompagnent.
496 RAPPORT SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
Ces savants ont établi leur station d'hivernage dans une
baie située entre les glaciers du grand et du petit Karajàk,
par environ 70» de^ latitude nord. C'est là qu'ils comptent
faire leurs observations pendant une année.
Les résultats n'en seront connus en Europe que dans îe
courant de l'année 1893, alors que les communications avec
le Groenland, suspendues pendant l'hiver, pourront être
reprises.
Nous avons vu, dans le précédent rapport, que le lieute-
nant Ryder, de la marine danoise, avait été chargé d'explorer
la côte orientale du Groenland comprise entre 73* et 66<» de
latitude nord.
Il existe là, en effet, une lacune à combler. En 1829, Graah
avait exécuté le levé de la côte, depuis la pointe sud ou cap
Farewell jusque par 65*18' de latitude nord. Scoresby l'avait
déjà reconnue, en 1822, entre 69® et 75*; l'expédition alle-
mande de la Germaniay en 1869, y avait ajouté un ou deux
degrés (de 75® à 77"), jusqu'au cap Bismarck. Puis, Tannée
suivante (1870), M. Payer découvrait le Qord François-
Joseph, par 73"* de latitude nord. En 1883, MM. Holm et Garde
avaient exploré de nouveau la côte orientale entre 60" 52' et
62'' 40^ M. Holm, en 1884, avec deux bateaux, s'était porté
au nord jusque par 65** 37', c'est-à-dire jusqu'au delà dû
point visité par Graah en 1829 et un peu plus au nord qiie
la baie du Roi Oscar où M. Nordenskiôld, avec son navire
Sofia^ avait touché en 1883. En outre, M. Holm s'était avancé
par terre jusque sous 65» 52', et enfin jusqu'au fjord d'Ang-
magsalik, par 66*" 8'; c'est de là que, faute de moyens de
transport pour continuer, il dut opérer son retour. Entre
ce dernier point et 73« de latitude nord, on ne possédait
d'autres renseignements que ceux qui avaient été fournis
par Scoresby et ceux qu'avait pu recueillir M. Holm auprès
des indigènes, renseignements qui, les uns et les autres,
demandaient à ôtre contrôlés et complétés.
ET SUR LES PROGRÈS DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 497
Selon ses instructions, le lieutenant Ryder avait dbnc
cherché, en 1891, à atteindre un point de la côte orientale
compris dans les limites ci-dessus définies et qui présentât
des conditions favorables pour hiverner. Il avait d'abord
songé au Qord François-Joseph ; mais l'ayant trouvé fermé
par les glaces, il dut se porter plus au sud, et le 2 août
i891> son navire r/i(e&{a entrait dans le Scoresby Sund. Une
petite île de ce vaste fjord, baptisée du nom d'île de Dane^
mark, par 70^ il' de latitude nord, fut le point d'hivernage
de Texpédition, de 1891 à 1893. L'état des glaces ne permit
pas au navire de se mouvoir librement avant les premiers
jours du mois d'août. Les diverses parties du Scoresby Sund
furent alors explorées et une carte exacte en fut dressée;
puis le navire se dirigea au sud, vers Angmagsalik, où il
devait déposer les membres de la mission scientifique et
retourner en Danemark.
Mais le temps devint si mauvais, les glaces devinrent si
compactes, qu'après avoir relevé la côte jusqu'au 69«, le
navire dut remonter vers le nord-est et faire un immense
détour. Il fallait d'ailleurs. un nouvel approvisionnement de
charbon, qu'on ne pouvait guère se procurer que dans le
Dyrefjord sur la côte nord-ouest de l'Islande. De ce port,
VHekla reprit sa route, le 29 août 1892, pour Angmagsalik.
Le trajet fut des plus rudes, mais douze jours après avoir
quitté l'Islande, l'expédition se retrouva en vue du cap Dan
qui marque l'entréQ du Qord d'Ângmagsalik. Une barrière
de gLace s'étant opposée à son entrée directe dans le fjord,
VHekla fut obligée de faire un détour à l'ouest pour
prendre terre dans le havre du Roi Oscar. Le lieutenant Ryder
put encore pousser une excursion jusqu'au point où
M. Holm avait hiverné en 1884-1885. Mais, le 26 septembre,
il se voyait lorcé de quitter la côte du Groenland pour se
diriger sur Copenhague où il rentrait le 12 octobre.
Bien que des obstacles insurmontables se soient opposés
à l'entier accomplissement de sa tâche, la mission du lieute-
SOC. DE 6É06R. — 4* TRIMESTRE 1893. XIV. — 33
498 RAPPORT SUR LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
nant Ryder n'en a pas moins contribué à fournir de pré-
cieux renseignements, soigneusement recueillis sur divers
points de cette partie encore si peu connue de la côte
orientale du Groenland.
L'Ile de Jan Mayen, située dans TOcéan glacial boréal, h
l'est du Groenland et sous le li* degré environ de latitude
nord, c'est*à-dire à peu près à la môme hauteur que Tex*
trémité la plus septentrionale de la Norvège, a été rarement
visitée. Scoresby en 1817; Lord Dufferin en 1856; Car)
Vogt en 1861; l'expédition norvégienne du Vôringen en
1877, et l'expédition austro-hongroise en 1882, sont les
seules expéditions scientifiques qui, durant ce siècle, aient
pu y aborder. La dernière, toutefois, y séjourna pendant
douze mois avec mission d'y recueillir des observations de*
météorologie et de magnétisme terrestre.
On se rappelle que le croiseur français Châteauf^enaultr
sur lequel se trouvait M. Charles Rabot, avait été chargé
en 1891, de la visiter; mais une barrière insurmontable de
glaces lui en avait interdit l'accès.
En 1892, le Ministère de la Marine^ sur la demande du
Ministère de l'Instruction publique, décida que Taviso-
la Manche f chargé cette année*là, sous le commandement
deM.Bienaimé, de surveiller la poche en Islande, se rendrait
à Jan Mayen. Â son bord prirent passage, un éminent pro-»
fesseur de notre Muséum, M. Georges Pouchet, ainsi que
M. Charles Rabot, l'explorateur bien connu de l'Europe
boréale, et M. Auguste Gratzl, officier de la marine autri-
chienne, qui avait fait partie de l'expédition de 1882.
Cette fois, les conditions atmosphériques furent favorables
au voyage ; la région de l'océan comprise entre l'Islande
et le Spitzberg étant libre de glaces, la Manche put mouil-
ler dans la baie Mary Muss, sur la côte occidentale de
l'Ile. Son séjour n'y fut pas de longue durée. M. Pouchet
ainsi que M. Rabot accomplirent une excursion rapide à l'in-
ET SUR LES PROGRÈS DES SCIENCES GÉOGRAPHIQUES. 499
tériear et le navire fit le tour de l'île ; mais les cartes dressées
par la mission autrichienne sont si exactes que cette nou-
yeile reconnaissance n'a relevé aucun fait géographique
nouveau. Il a été constaté que Hle JeanMayen est une terre
volcanique d'origine relativement récente. A l'extrémité
nord se dresse, à 2,545 mètres d'altitude et à pic au-dessus
de la mer, le Beerenberg, qui n'est autre qu'un ancien
volcan couvert de glaciers.
Trois jours après avoir quitté Jan Hayen, la Manche
était en vue du Spitzberg où elle abordait le 1*" août, au
mouillage de la Recherche, dans le Bell Sound. Le navire
visita successivement divers autres points de la côte, et les
travaux remarquables exécutés par les officiers de la MaiP-
che constituent des documents précieux pour la connais-
sance de cette terre du Spitzberg, si souvent visitée, mais
dont les cartes sont loin encore de présenter une grande
exactitude. Les savantes recherches de H. Georges Pouchet
contribueront grandement aussi à enrichir la science. Enfin,
M. Rabot et M. Lancelin, enseigne de vaisseau, ont fait,
dans la vallée qui forme le prolongement de la baie de
Sassen une reconnaissance, qu'arrêta seule un grand gla-
cier. L'ascension d'une montagne voisine leur procura une
vue panoramique de l'intérieur qui présente un dédale de
pics sauvages, de mornes plateaux, de vallées pierreuses,
de neige et de glace, le tout offrant une certaine analogie
avec les paysages lunaires.
Telle est sommairement la part de 1892 dans les annales
de la géographie. On a pu voir que si aucun fait hors ligne
ne s'est produit — el ils deviendront de plus en plus rares —
l'ardeur pour les voyages ne s'est pas du moins refroidie.
Les lacunes que présente encore la carte du monde se com-
blent rapidement et les plus jeunes d'entre nous les verront
entièrement disparaître.
UNE
MISSION CHEZ LES TOUAREG
PAR
F. FOVREAU^
Je viens de nouveau vous parler de ce pays du Sahara
que je parcours et que j'habite depuis si longtemps et qui a
été l'objet de mes travaux pendant ces quinze dernières an-
nées.
En 1890 j'avaî^ l'honneur d'exposer dans cette môme
salle un voyage que je venais d'accomplir vers. le sud-ouest,
dans la direction et près d'In-Salah, et d'en raconter à grands
traits les résultats; aujourd'hui je vous entretiendrai au
contraire du pays qui s'étend vers l'est et le sud-est dans la
direction et près de Ghdamès. — Ces divers voyages font
partie d'un tout complet que mon plus vif désir est de ter-
miner, avec l'espoir que les travaux qui en résulteront
permettront de connaître suffisamment la région pour en
déterminer l'allure générale et en tracer une carte fidèle.
J'espère achever heureusement cette œuvre dont je vais
avoir l'honneur de vous présenter aujourd'hui l'un des
chapitres, en réclamant toute votre indulgence pour le
voyageur auquel ses longues absences ont désappris l'art
de parler.
Toutes les missions que j'ai accomplies jusqu'à ce jour
ont été faites sous le patronage de la Société de Géographie
dont les sympathies efféclives ont toujours été assurées aux
1. Communication adressée à la Société ààns sa séance du 19 mai
1893. — Voir la carte jointe à ce numéro.
UNE MISSION CHEZ LES TOUAREG. 501
voyageurs qui, comme moi, se préoccupent plus particuliè-
rement des recherches utiles à la science.
De plus j'étais missionnaire xlu Ministère de l'Instruction
publique, du Ministère des Affairés étrang^èrés et du Sous-
Secrétariat d'État des colonies. Enfin pour les deux plus
récents voyages, et surtout pour le dernier j'avais en outre
l'appui du gouvernement général de l'Algérie qui m'a
accordé, en même temps que des subsides, ses plus grands
encouragements.
Je n'ai dit l'an dernier que quelques mots dans les
Comptes rendus de la Société de Géographie au sujet de
mon voyage de 1892, qui avait surtout pour but de rappor-
ter à M. le Gouverneur général de TÀlgérie les documents
qui lui étalent nécessaires pour s'éclairer sur la question de
création d'un certain nombre de postes dans notre région
d'extrême sud. Ce travail a donné lieu à un rapport spécial
qui a été remis à M. Gambon et en outre j'ai déposé sur le
bureau de la Société mon rapport complet de route, mes
observations astronomiques et une carte détaillée à Téchelle
de 1/400,0(W.
Cet itinéraire, de même que celui de 1890 et celui de cet
hiver, sont représentés sur la carte provisoire mise sous vos
yeux afin de vous permettre de mieux embrasser toutes les
régions parcourues dans mes dernières missions et de vous
rendre compte de la méthode d'exploration.
J'ai relevé cette année trois fractions de routes entière-
ment nouvelles et en pays encore vierge des pas de tout
Européen :
!<" Route directe d'Âïn-Taîba à Hassi-Mouilah Maâttâlah,
située à l'est de la première route du colonel Flatters et à
l'ouest de l'itinéraire du capitaine Bernard et du mien
propre de 1892 par le Gassi-Touil. Cette route compte
environ 180 kilomètres.
2» Route de la Zaouïa de Temassinin à Hassi-Imoulay, près
Ghdaraès. Cette route qui, à partir de Tin-Yagguin, suit
502 UNE MISSION CHEZ LES TOUAREG.
constamment Toudje sud de TErg, s'étend sur une longueur
de près de 350 kilomètres, avec le seul point d'eau inter-
médiaire de Hassi-Tabankort.
3^ Route de Hassi-Imoulay à Hassi-Touaîza qui se déroule
en entier dans le grand Erg de l'est et qui compte 320 kilo-
mètres. Le total des longueurs parcourues pour la première
fois par un Européen s'élève donc ainsi à 850 kilomètres,
sur plus de 2,000 effectués par ma mission.
Cet itinéraire entièrement dessiné, est levé à la boussole,
et s'appuie sur 54 observations astronomiques qui seront
prochainement calculées. De nombreuses observations ma-
gnétiques enregistrées en même temps, permettront de con-
stater la variation de raiguiile aimantée pour cette région
avec une approximation aussi grande que peut le permettre
l'emploi d'une simple aiguille sur pivot.
Les lectures barométriques et le graphique qui en résulte,
comparé au graphique construit au moyen d'un enregis-
treur stationnaire à Biskra, m'ont déjà permis de fixer l'al-
titude d'un grand nombre de points, comme vous avez pu
le constater sur ma carte provisoire publiée dans le n® 6-7
des Comptes rendus de la Société.
Grâce à mes divers itinéraires des dernières années, et
aux altitudes que j'ai observées en les parcourant, il sera
facile d'avoir la physionomie générale et le relief de la région
de l'Erg. En effet, depuis 1890 j'ai traversé cinq fois le massif
des grandes dunes par cinq routes différentes, j'ai suivi sa
bordure ouest par une sixième route, et en ajoutant la tra-
versée du colonel Flatterspar le Gassi-el-Adham nous avons
dès à présent des éléments d'information suffisants.
J'avais organisé ma caravane comme je le fais d'ordi-
naire, c'est-à-dire uniquement avec des Ghambba. Mes
hommes, an nombre de 40, étaient tous choisis avec le plus
grand soin et je pouvais répondre d'eux d'une façon abso-
lue. Ils me connaissent depuis fort longtemps, je sais
quelle est la valeur de chacun et de quelle façon on doit
UKE MISSION CHEZ LES TOUAREG. 503
les conduire, aussi n'ai-je jamais eu avec eux que des dis-
cussions sans gravité.
J'avais augmenté l'importance de mon escorte pour deux
raisons : d'abord parce qu'il faut être prêt à tout événement
et aussi parce qu'il est bon de se présenter aux Touareg
avec un certain appareil.
Je comptais parmi ces hommes plusieurs guides de premier
ordre qui ont, dans les régions de TEi^, une sûreté de coup
•d'^œil dont nous ne pouvons nous faire aucune idée en pays
<;ivilisé. Ils arrivent pendant huit et dix jours à garder rigou-
reusement une direction donnée et connaissent si bien les
•obstacles qu'il faut tourner, et que l'on ne pourrait
aborder de front qu'au prix d'immenses difficultés, que
d'avance ils indiquent de quel côté de tel ou tel massif de
dunes il sera nécessaire de passer pour trouver des cols
abordables.
Nous rencontrions souvent sur ces cols, que les Arabes
appellent ténietj des broussailles sèches servant de vigies
de route et déposées là par des chasseurs ou par des cara-
vanes. J'ai pris soin de faire élever de nombreuses vigies
nouvelles sur tous les ténîet où il ne s'en trouvait point.
Mes hommes, armés de carabines Gras prêtées par le
Ministère de la Guerre, étaient divisés en trois pelotons;
il étaient tous montés à méhari et conduisaient le convoi
<iui, avec les animaux de selle, comptait 100 chameaux.
Chaque jours des éclaireurs étaient envoyés en avant et
des chasseurs nous servaient de flanqueurs. La nuit des
gardes étaient montées par six hoinmes à la fois que l'on
relevait de deux en deux heures. Depuis la hauteur de
Ouargla, j'ai tenu à ce que le service de garde fût organisé
très sérieusement, et j'ai à maintes reprises constaté par
moi-même, au milieu de la nuit, que mes ordres étaient ri«
goureusement exécutés.
On a beau se dire qu'il n'y arien à craindre, que Ton
dispose de forces importantes, etc., il ne faut pourtant pas
504 UNE MISSION CHEZ LES TOUÀREii.
omettre ces précautions, car une minute de négKgence peut
compromettre la sûreté de toute la caravane, et une attaque
brusque dans une nuit sans lune est toujours une chose fort
grave, surtout à cause des animaux qui se sauvent affolés
dans toutes les directions. Il n'y a pas de petits détails qui
ne doivent attirer l'attention du chef de mission, depuis la
présence des sentinelles jusqu'à la vérification des attaches
des jambes des chameaux pour la nuit.
La première partie de l'itinéraire offre peu d'intérêt parce
qu'il se déroule sur des régions déjà connues : le désert de
Mokran, avec ses deux grands sillons l'Ouad-Itel et l'Ouad-
Rtem; puis l'Ouad-El-Atar et le bas fond de Dzioua;la
petite oasis d'Ël-Alia et sa voisine El-Hadjira; enfin la ré-
gion broussailleuse qui porte le nom de Sebkha Safioun et
de Haîcha de Negoussa.
Je passe sous silence les détails de la belle fantasia de
réception qui m'a été donnée par Âli-ben-Chaïb, Caïd des
Chambba Oulad-Smaïl et l'interminable série de c salama-
leks » sous laquelle j'ai été littéralement enseveli àOuargla,
où tous les gens importants des Chambba Guebala et des
Mkhadma s'étaient donné rendez-vous pour me saluer.
Après Ouargla j'ai sensiblement suivi la route ordinaire
jusqu'à Aïn-Taiba, en passant par Hassi-Smihri, Hassi-
]Mjeira,Hassi-Djeribïa et les Irois feidjs Dhamran qui séparent
les chaînons de dunes dits Slassel-Dhanoun. Tous ces points
ont déjà été décrits par moi ou par d'autres explorateurs.
J'ai trouvé cette région désolée par la sécheresse et dé-
vastée par le passage des sauterelles. Depuis plus de deux ans
pas une goutte d'eau n'est venue rafraîchir les touffes des
végétaux altérés ; les pluies y sont tombées seulement au
moment de notre passage et leur effet bienfaisant ne se
. produira pas avant l'été ou l'automne.
Les puits qui se trouvent sur le bord de la mare d'Aîn-
Taîba étaient comblés lors de mon arrivée; il nous fallut
près d'une journée de travail pour en nettoyer trois, et
UNE MISSION CHEZ LES TOUAREG. 505
presque toute la journée du lendemain pour abreuver le
convoi, la position particulière de ce point d'eau ne permet-
tant pas de faire boire beaucoup d'animaux en même temps.
Le terre-plein qui entoure la mare, au fond même de l'en-
tonnoir de sable, se comble lentement, et depuis 1883 — date
de mon premier passage en ce lieu — le niveau de ce terre-
plein s'est élevé de près de deux mètres.
Il est certain que le travail incessant du vent et l'ébou-
lement continu des parois mêmes du gouffre, finiront par
faire disparaître Tunique source de cette région, et qu'il ne
restera plus là que de grands oghroud devenus inabordables
à cause du manque d'eau.
Je désirais, pour traverser l'Erg, suivre et relever une
route nouvelle différente de la route de Flatters, par le
Gassi-el-Adham, et de la mienne de 1890 par les feidjs de
l'ouest. Il en existait une très fréquentée autrefois, mais
aujourd'hui recouverte en de nombreux points par la marche
progressive des sables. En effet le meàjebed^ parfois très
visible et composé de huit ou dix sentiers, cesse brusquement
au pied de petites dunes de 8 à 15 mètres de hauteur, de
formation visiblement récente, pour reparaître un peu plus
loin sur les feidjs encore libres de sable. Ce medjebed a.
entièrement disparu pendant les 80 kilomètres les plus rap-
prochés de la source d'Aïn-Taïba.
Il faut très probablement voir là le chemin de Ouargla au
Soudan, signalé par notre ami regretté Duveyrier et qui se
dirigeait d'abord de Ouargla à Temassinin; ce chemin était
parcouru par les Touareg Ifoghas dans leurs migrations
vers notre Sahara, lorsque, à une époque qui n'est pas
encore très éloignée, ils se rendaient tous les hivers dans la
région saharienne du nord de l'Erg. J*emploierai assez
souvent le mot de medjebed que je viens de prononcer, il
^signifie en français, route de caravane et il est toujours
composé d'un certain nombre de sentiers plus ou moins
parallèles ou pistes de chameaux.
506 UNE MISSION CHEZ LES TOUAREG.
Les Ghambba ontsurrorigine de ces medjebed la légende
suivante :
Dans les régions sahariennes on rencontre un peu partout
des pierres d'assez forte taille restées brutes, mais cependant
entourées d'une sorte de gouttière ou de rainure assez pro-
fonde faite de main d'homme. Ils nomment ces pierres
barour et prétendent qu'un génie portant ce nom et vivant
dans le pays attachait ces pierres par une chaîne à des
chameaux qui les traînaient sur les chemins^ de façon à
tracer les sentiers des medjebed. Cet homme ou ce génie
aurait fait seul, d'après eux, ce gigantesque travail. Il se
dirigeait le jour au moyen du soleil, la nuit au moyen des
étoiles, et connaissait, en outre, remploi de la boussole.
C'est pour cette raison, disent*ils, que les medjebed du
Sahara suivent toujours une ligne sensiblement droite entre
les points qu'ils sont destinés à relier, ou du moins que
leur direction générale reste toujours dans l'azimut du
lieu vers lequel ils tendent.
Mais revenons à la route dont je parlais tout à l'heure ;
elle se dirige d'abord vers Mouilah Maâttâllah et c'est celle
que je résolus de suivre. Elle était familière à deux de mes
.guides, dont nous avons, sur le parcours, relevé les anciens
feux de campement qu'ils m'indiquaient à l'avance, en me
montrant les ogbroud éloignés qui les leur désignaient.
L'Erg d'Ain Taîba est fort confus, on peut cependant se
rendre compte, en faisant l'ascension d'un ghourd éleyéj
qu'il procède par longues chaînes que les Arabes appellent
drads; mais ces chaînes sont toujours reliées entre elles
par des arêtes de sable sinueuses et élevées qui rendent la
marche difficile; elles sont orientées sensiblement nord-
ouest sud-est, et à mesure que Ton avance vers le sud-est,
les siouf qui les réunissent s'atténuent peu à peu jusqu'à la
région du Gassi-Touil, où ils disparaissent entièrement,
comme je l'ai constaté dans mon précédent voyage, pour
faire place à de grandes chaînes isolées et parfois séparées
UNE MISSION CHEZ LES TOUAREG. 507
par des espaces considérables dont le sol est aussi ani et
au$si fin que celui des allées d'un parc.
C'est surtout dans la ré^on qui sépare Hassi-bel-Haïrane
de la Hamada de l'Oudje sud, vers le Menkeb Ghraghar, ou
entrée de l'Igharghar dans l'Erg, que se présente ce cas. Je
n'insisterai par sur ce point, car je n'ai pas l'intention de
vous répéter ici plusieurs pages de mon rapport de mission
de 1892 qu'il suffira de consulter pour s'éclairer à ce sujet.
Sur cette première partie de la route, il a dû exister
autrefois des sources et par conséquent des centres habités.
J'y ai rencontré à deux reprises, d'abord à 50 kilomètres
d'Ain -Taïba, puis à 60 kilomètres, deux stations dans des
feidjs de faibles dimensions, à sol de Sebkha avec de petites
éminences entièrement composées de travertins et de pétri-
fications calcaires provenant de sources éteintes. Là se trou-
vaient de nombreux silex taillés, de vieilles poteries avec
motifs d'ornementation et enfin des quantités de perles
bleues et jaunes qui ne laissent aucun doute sur la présence
des hommes en ces points dans des temps antérieurs. Au-
jourd'hui le sable gagne et bientôt ces stations auront disparu.
J'avais déjà trouvé dans l'Erg des stations analogues,
surtout deux. Tan dernier: l'une à Ghourd'Mrahi, au milieu
du Gassi-Touil, oti se voient toujours les vestiges d'un
ancien puits facile à rendre à la vie; l'autre, d'une impor-
tance considérable, au milieu du Gassi Oulad-Mokran dans
le sud-ouest d'Aïn-Talba. Mes renseignements m'en signa-
lent, en outre, trois autres très remarquables, puisqu'on y
trouve encore des restes de constructions, des perles, des
silex taillés, des poteries, etc.
A partir d'une soixantaine de kilomètres d'A!n-Ta!ba, les
gasêis commencent à se dessiner nettement; nous en cou-
pons un certain nombre qui se dirigent vers le grand Gassi-
el-Adham dans lequel ils vont se perdre; un autre nous sert
de route, et, sur le reg de son sol se déroulent, très visibles,
les pistes du medjebed dont j'ai parlé plus haut.
508 UNE MISSION CHEZ LES TOUAREG.
C'est là un pays béni pour la marche d'un convoi ; le sol
est plus ou moins dur, mais toujours plan et sans végéta-
tion. Les chameaux y avancent très vite et sans se laisser
attirer à droite ou à gauche^ puisqu'il n'y a point de touffes
à brouter. Au contraire, dans les dunes ou au passage des
cols, la caravane se traîne lentement, les animaux ne passant
souvent qu'un à un, à la file indienne, entre les siouf
élevés et difficiles.
Dans ce dernier cas, on envoie toujours à 200 ou 300 mè-
tres à l'avant du convoi quelques éclaireurs spéciaux dont
la tâche consiste à diriger les premiers animaux par les
lignes de moins grande pente, ou à creuser des espèces
d'escaliers sur le flanc mobile des dunes. Quand un animal
a passé, les autres, vrais moutons de Panurge, suivent sans
hésitation.
Le plus souvent ces éclaireurs sont sur leur méhari, plus
docile, mieux dressé et moins chargé que le chameau de
bât.
Quoi qu'il en soit, et bien que le chef de mission regrette
le temps qu'il faut y perdre, le passage d'un défilé de sable
quand il fait grand vent et beau soleil est toujours pour lui
un spectacle attachant et intéressant; bien des peintres
seraient heureux de pouvoir le saisir sur le vif, au milieu
de l'immensité dorée des oghroud qui dressent leurs tètes
que fait fumer la brise au-dessus des pygmées qui s'atta-
quent à leurs flancs et qui dégringolent en un pittoresque
désordre sur leurs pentes rapides, en bousculant les charges,
ao milieu des vociférations du personnel.
La végétation de la région est représentée par très peu
d'individus, et à part le drinn, Valenday Vazal et Yarisch,
quelquefois le neçi et leghessaidansles gassis, on ne trouve
point d'autres végétaux, sauf dans quelques coins favorisés
où les chameaux se repaissent avidement de kad^ la plante
préférée des sauterelles, et préférée à tel point qu'il ne lui
reste, après leur passage, que des tiges de bois sec.
UNE UISSION CHEZ LES TOUAREG. 509
Jusqu'ici nous n'avons pas rencontré de massifs* de plus
de 150 mètres, jaiaAs à mesure que Ton avance vers le sud-
est, ils augmentent d'élévation et quelques-uns d'entre eux
dépass.ent 200 mètres.
En général, le sol des feidjs de petite dimension est com-
posé de nebka ou sable fin en couche mince ; les gassis, au
contraire, sont en sol ûereg^ surtout composé de quartz et
de détritus de calcaire auxquels viennent se joindre des
fragments de schistes, de micaschistes et de petits blocs de
laves cellullaires noires et rouges, apportés des régions
montagneuses du sud.
La largeur des gassis varie entre 2 kilomètres et demi et
3 kilomètres et demi ; mais à mesure que l'on approche de
Mouilah MaàttâUah, les chaînes s'éloignent et les gassis
deviennent fort larges, ils n'ont pas moins de 15 à 20 kilo-
mètres.
Avant d'arriver à ce puits nous avons au loin, dans l'est,
la chaîne de bordure occidentale du Gassi-Touil, chaîne que
nous avions traversée l'an dernier, au Teniet-Raha, dont la
coupure est parfaitement visible de notre campement du
6 janvier.
L'impression produite par la vue des immenses surfaces
planes des gassis est réellement saisissante. Si elles sont
frappées par la lumière du soleil, elles paraissent absolu-*
ment éclatantes comme un miroir, et, à l'extrôme horizon,,
donnent naissance à. d'intenses mirages oji les images les
plus diverses et les plus inattendues tremblotent sur le ciel.
Si, au contraire, les gassis ne sont pas éclairés, lorsque le
soleil est très bas sur l'horizon, ou lorsqu'il est obscurci
par des nuages, la surface des gassis prend un. ton bleu
verdâtre sombre qui donne tout à fait l'illusion de la mer
et communique au paysage un aspect d'autant plus triste et
morne que les oghroud perdent leur belle teinte d'or et
paraissent d'un: gris sale.
De toute façon, le voyageur se sent noyé dans cette
510 UNE MISSION CHEZ LES TOUAREG.
immensité sans bornes, et il lai semble qu'il n'arrivera
jamais à un port de cette mer sans limites. Les monotones
chansons des nomades du sud, qu'ils psalmodient sans trêve
pendant la route, sont évidemment inspirées par cet infini
qu'ils parcourent depuis leur enfance.
Hassi Mouilah MaâttàUah, où nous avions déjà renouvelé
notre provision d'eau l'an dernier, et où je fais boire mon
convoi dans la soirée du 7, est un point d'eau remarquable
situé dans l'intérieur d'un ghourd. Il n'y a pas là de puits^
à proprement parler, mais, au fond de la cuvette, un cercle
de 50 à 60 mètres de diamètre à sol de sable présente un
aspect humide. Si l'on creuse à 0 m. 20 environ, l'eau monte
dans le trou creusé et se renouvelle sans interruption à
mesure qu'on la puise. Cette eau salée, amère, à peine pota-
ble, est très analogue aux eaux des plus mauvais puits de
rOuad-Rirh. Le sable qui forme le sol est extrêmement
fluide à la hauteur de la nappe, les bords s'éboulent d'eux-
mêmes sous les filets d'eau qui suintent et le fond de la
cuvette tend constamment à reprendre son niveau, aussi
faut-il maintenir les parois du trou avec des paquets
d'herbes, et malgré ce soin l'éboulement continue et si l'on
s'arrête le puits se comble.
Le cirque dont Mouilah Maâttâllah occupe le fond est
une sorte d'entonnoir elliptique de 250 mètres sur 150.
Il est bordé de tous côtés par des dunes importantes ; seul,
le côté sud-ouest est fermé par une unique arête de sable
très peu épaisse, mais de 52 mètres de hauteur, dont la
pente du côté intérieur est assez rapide et qui tombe
presque absolument à pic sur le regen dehors du cirque. Au
pied extérieur de ce sifei à moins de 200 mètres de distance
horizontale des puits actuels, on trouve un essai de puits
qui a été poussé à 6 mètres et qui ne contient point d'eau.
D'autres essais du même genre ont été tentés dans les
environs, mais tous sont restés infructueux ; on n'a jamais
trouvé d'eau en dehors de la cuvette sus-indiquée.
UNE MISSION CHEZ LES TOUAREG. 511
Mouilah Maàttâllah est situé sur remplacement d'une
station préhistorique très considérable. Les ^lex taillés de
toutes formes y abondent» mêlés de débris de poteries, de
meules de grès, etc. J'y ai déterré plusieurs œufs d'autruche
remontant à une époque très éloignée ; ils étaient percés
d'un trou circulaire régulier de 15 millimètres de diamètre
à Tune de leurs extrémités et devaient servir de vase à con-
tenir un liquide quelconque. La coquille de ces œufs a perdu
plus de la moitié de son épaisseur normale, par suite de
l'action du temps. Mouilah Maâttàllah a été découvert
autrefois par un chasseur renommé, père des Maâttàllah
actuels et c'est pour cette raison quMl porte ce nom.
Après ee point nous marchons vers Ël-Biodh sur une
hamada à sol très dur où affleurent des grès blancs, et que
couvrent par place des troncs d'arbres silicifiés, parfois très
gros et très longs. J'en ai vu de plus de 10 mètres gisant
brisés en plusieurs morceaux. Ces rencontres détrônes sili-
cifiés sont très fréquentes sur toute la bordure de l'Erg.
A partir de Mouilah on peut dire que TErg n'existe plus.
C'est la hamada qui apparaît, bordée au nord-ouest par
une grande et épaisse chaîne d'oghroud, qui va rejoindre
les dunes de la rive est du Gassi-£l-Adham presque à leur
extrémité sud.
Au pied de cette chaîne se trouve leHassi-Mkhotlâ, autre-
fois très fréquenté par les Touareg; mon ami, Louis Say,lors
de son voyage à Temassinin en 1 878, a rencontré en ce point
des campements d'Ifogbas.
Un peu plus loin nous descendons dans la Sebkha d'El-
Biodh, près des puits de Chadi, situés à quelques kilomètres
seulement au nord d'El-Biodh.
C'est à Test de ces deux derniers points que. s'élève le
massif de dunes d'El-Biodh (en arabe Draà ËUBiodh), îlot
détaché de TErg, et au fond des cuvettes duquel on trouve
un peu partout de l'eau saum&tre à quelques centimètres
du sol. . .
512 UNE MISSION CHEZ LES TOUAREG.
Autrefois, il y a peut-être trente ans, ce massif était entiè-
rement séparé de la chaîne située dans son ouest, mais au-
jourd'hui d'assez nombreuses rides de sable les réunissent
entre EUBiodh et TOuad-Tarfa où vient se terminer un
promontoire de l'Erg.
J'avais été frappé, dès l'an dernier, de la position particu-
lière de cette station, et dans mon rapport à M. le Gouver-
neur général de l'Algérie, j'avais indiqué ce point comme un
de ceux où il serait utile d'édifier' un bordj; j'indiquerai
plus spécialement aujourd'hui le point précis où se trouve
Hassi-Chadi-MtarCha&ba.
El-Biodh est situé sur la bordure ouest du massif de dunes
isolé dont je viens de parler. Je campe ici au point même
qu'avait occupé la première mission Flatters. La cuvette qui
contient le puits est de très petite dimension et à fond de
sable; on creuse à Om. 70 et l'eau remonte à 0 m. 50 seule-
ment au-dessous du sol ; cette eau est amère et légèrement
salée, mais un peu meilleure que celle de Mouilah; il est
probable qu'il y a là une origine commune.
Au pied de l'arête nord de la cuvette et à toucher les puits,
on voit, en touffes assez serrées, une quinzaine de jeunes
palmiers très vigoureux» Ils ont tous été semés par le
colonel Flatters qui^ à son passage, ayant trouvé la cuvette
entièrement nue, a donné l'ordre d'y enfouir devant lui une
grande quantité de noyaux de dattes. Son entreprise a
réussi car les jeunes rejetons sont superbes. Je les avais fait
nettoyer de leurs branches sèches, en mars 1892, et j'avais
fait féconder leurs régimes. J'ai appris par Abd-en-Nebi —
un des Touareg venus en novembre à Alger — que ses com-
pagnons et lui avaient trouvé ces mêmes régimes mûrs et en
avaient mangé les dattes lors de leur voyage en Algérie.
Il ne faut pas confondre ces palmiers avec deux autres
groupes beaucoup plus âgés, appartenant à la famille
d'Abd-ul-Hâkem des Ifoghas, et qui se trouvent dans les
environs.
UNE MISSION CHEZ LES TOUAREG. 513
Au pied des palmiers de Flatters naissent de belles touffes
de bethima dont j'ai recueilli des échantillons et des graines.
Duveyrier avait le premier signalé les propriétés stupéfiantes
de cette redoutable solanée, lorsqu'on en absorbe même une
très petite quantité.
Quand les Arabes mangent les intestins d'une gazelle qui
s'est nourrie de cette plante, ils subissent un empoisonne-
ment momentané et sont atteints d'une espèce de folie qui
peut durer jusqu'à douze ou quinze heures. Nous avons con-
staté que, de même que les gazelles, les sauterelles peuvent
impunément se repaître de bethima.
Il n'est pas sans intérêt de faire remarquer que les puits
d'£l-Biodh — contrairement à ce qui se passe à Mouilah —
ne sont point circonscrits dans un espace bien déterminé
et très restreint; loin de là, on trouve de l'eau dans un
grand nombre de cuvettes du voisinage : c'est toute une ré-
gion aquifôre.
Dans Touest d^Ël-Biodh, et à 2 kilomètres, s'élève une
chaîne de mamelons rocheux d'une trentaine de mètres de
hauteur. Çà et là ils sont recouverts de dunes qui séparent
le feidj d'Ël-Biodh du Gassi-el-Adham.
Avant de quitter la région de l'Erg je ne dois pas omettre
de citer une particularité assez curieuse relative à la végé-
tation des chaînes : le flanc exposé au nord-est est généra-
lement couvert de plantes, tandis que le flanc au sud-ouest
en est presque dépourvu. Dans cette partie de TErg aussi
bien que dans l'ouest, la végétation est, du reste, toujours
confinée dans le fond des cuvettes ou à la base des dunes.
Nous verrons plus loin qu'il en est tout autrement dans
l'est du côté de Ghdamès,
Contrairement à ce qui se passe dans les dunes de l'ouest,
les oghroud situés sur ma route ont les flancs exposés au
sud-ouest, composés de longues pentes assez douces, alors
que la face exposée au nord-est s'élève toujours très rapi-
dement.
soc. DE tiÉOGR. — 4* TaiMESTRE 1893. XIV. — 34
514 UNE MISSION CHEZ LES TOUAREG.
Il est intéressant aussi de rappeler que j'ai recueilli, celte
année, entre Aïn-Taïba et les Gassis — comme je l'avais fait
l'an dernier à Hassi M'rahi — quelques fragments d'un
splendide amas de fulgurites (résultat d'un coup de foudre
sur le sable des dunes).
Ce gisement était disposé à peu près comme une roue de
voiture à laquelle il manquerait le moyeu et les jantes, les
rayons seuls restant; rayons irréguliers du reste et à demi
enfouis sous le sable; ils ont de 1 m. 50 à 4 mètres de lon-
gueur avec un diamètre de 0 m. 03 à 0 m. 05. Leur appa-
rence est celle d'un tube irrégulier et grisâtre de couleur.
C'est en somme du verre grossier et impur, extrêmement
fragile et produit par la fusion du sable sous le cboc de la
foudre.
Nous avons rencontré jusqu'ici sur notre route un grand
nombre de gazelles dont nos chasseurs ont constamment ap-
provisionné la mission, mais nous n'avons vu que très peu
d'antilopes à cause de la rareté des touffes de drinn et sur-
tout de leur état de dessiccation presque complète.
En quittant l'Erg pour nous diriger vers Temassinin, nous
entrons dans une région rocheuse (hamada ou plateau de
Tinghert) bossuée de mamelons de calcaire, et sillonnée de
ravins assez importants. Nous avons dit adieu au sable en
débouchant dans TOuad-Tarfa, vaste dépression dont le sol
est du terrain de chott d'où surgissent d'énormes touffes
de tamarix et de helbal qui couronnent des buttes de
sable argileux assez élevées. Toutefois ces végétaux sont
très secs et pour la plupart mourants, soit par suite du
manque d'eau, soit à cause de leur grand &ge. Souvent
même il ne res^ plus que leurs fortes racines grises qui
jonchent le sol.
Nos pieds ne foulent bientôt plus que des détritus de
roches, excepté quand la route nous fait suivre le cours
d'un ravin où le gravier, amené parles eaux, nourrit de belles
touffes de rtem et quelques pieds d'hyoscyamus falezlez.
UNE MISSION CHEZ LES TOUAREG. 515
— C'est le nom botanique de la bethima dont j'ai parlé plus
haut et que les Touareg ont employée pour essayer
d'anéantir par le poison ce qui restait de la seconde mis-
sion Flatters.
Après avoir parcouru un peu moins de 50 kilomètres nous
trouvons lahamada profondément entaillée par une faille
énorme, de près de 3 kilomètres de largeur.
Les berges nord -ouest de cette faille sont presque à pic
et mesurent 120 mètres que Ton descend lentement etpéni-
blement au milieu d'énormes éboulis de roche. C'est là la
vallée de TOuad-Igharghar au milieu duquel se dressent
dans notre sud quelques beaux gommiers. Laberge sud-est
qu'il faut escalader pour reprendre la route sur la bamada,
est de moitié moins élevée et beaucoup moins difficile. La
hamada de calcaire dolomitique se poursuit ainsi pendant
un certain temps et se termine par une falaise abrupte, do-
minant d'une cinquantaine de mètres un autre plateau ro-
cheux où abondent des fossiles des genres Ptérocères et
Strombes.
Cet autre plateau nous conduit à la vallée de Temassinin,
située à son pied et à environ 90 mètres en contre-bas.
Cette dernière falaise est composée de puissantes couches
d*argiles rouges et vertes, striées de filets de gypse cristallisé.
Ces assises marneuses sont séparées par des stratifications
de calcaire, de gypse et de poudingue de galets.
La végétation est nulle sur ces hamada; seuls les ravins
nourrissent quelques plantes qui afi'ectionnent les terrains
argilo-sableux des thalwegs; ce sont du rtem, du guedhoMy
du gouzzah, du chalial et parfois un peu deneçi.
Temassinin, que les Arabes appellent Zaouîa de Sidi-
Moussa, se trouve à 1,000 kilomètres de la mer, à peu près
sur le même méridien que Montpellier. Cette indication
ûxera vos idées, la carte murale ne pouvant être rattachée à
des points universellement connus.
Il est situé dans les premiers replis de dunes formant
516 UNE MISSION CHEZ LES TOUAREG.
la bordure sud d'une dépression à sol argileux, que couron-
nent au nord les falaises décrites ci-dessus.
Cette oasis en miniature se compose d'un petit jardin
d'environ 200 palmiers, arrosés par une source ou plutôt
par un puits jaillissant à très faible débit d'un litre ou un
litre 1/2 par minute, donnant une eau d'une qualité excel-
lente, à la température de 26%5.
Les palmiers ne produisent que des dattes de très mé-
diocre qualité, mais ils sont très vigoureux.
La terre du jardin dans lequel ils poussent est argilo-sa~
bleuse et très propre à la culture. J'ai vu là des pieds de
froment énormes (en février 1892) donnant de 50 à 60 tiges
pour un seul grain semé.
A 5 kilomètres de la source, et dans son est, existe un
puits ascendant de 1 m. 60 de profondeur, autour duquel
ont été plantés des palmiers en petit nombre pour Abd-ul-
Hakem des Touareg Ifoghas.
On trouve à Temassinin, tout près de la bordure des jar-
dins et à l'est, une koubba élevée sur la tombe de Sidi Moussa ,
et en outre une maison en briques séchées au soleil qui abrite
le gardien de la koubba et des palmiers, £1 Hadj Embarek,
hartani d'In-Salah. C'est là ce qui constitue Temassinin ; mais
toute la région au nord de l'oasis peut — sur une assez grande
étendue de l'est à l'ouest — être cultivée si l'on y amène de
l'eau par voie de forage. Cette région fait partie de la grande
dépression qui vient de Obanet et va se déverser dans
l'Ighargbar, au pied des falaises où il s'est creusé un lit, et non
loin du point où nous l'avions traversé quelques jours plus tôt.
Cette dépression, que les cartes désignent sous le nom de
El'Djoua (le fourreau), est constamment limitée au nord par
des falaises rocheuses et au sud par un massif de dunes qui
s'étend fort loin dans la direction de Gbat.
La dépression, et surtout les dunes de Temassinin, sont
couvertes de petites coquilles des genres : Cyrene, Corbicula ,
Melania et Helios,
UNE MISSION CHEZ LES TOUAREG. 517
Dans la partie voisine de la Zaouïa elle nourrit de fortes
touffes de tamarix poussant sur de petites buttes d'argile.
Le hartani Ël-Hadj-Embarek, que nous avions déjà ren-
contré ici l'an dernier, manifeste une grande joie à notre
vue ; ce fait n'a rien qui puisse nous élonner; il marque le
souvenir des cadeaux que nous lui avions faits et l'espoir
d'en recevoir d'autres plus importants.
II nous dit qu'il n'a pas vu les Azdjer depuis plus de
trois mois. Ses derniers visiteurs ont été les Touareg venus
à la fin de 1892 à Ël-Oued, puis à Alger; un peu avant eux il
avait eu l'occasion de voir passer à Temassinin un groupe
de vingt-cinq mehara composés de Ahaggar, dlsakkamaren
et d'OuladBa-Hammou, partis en razzia dans la direction du
Fezzan. J'ai su depuis que presque tous ces hommes
avaient été tués par les Djibalia auxquels ils allaient voler
des chameaux.
Il résulte des renseignements recueillis près d'El-Hadj-
Embarek, que les Ifbghas sont disséminés dans le Mouydir,
les Isakkamaren sont à Amguid et dans le Mouydir; les
Azdjer ont leurs campements vers Ohanet et vers Tigham-
maline. Quant aux Kebar des Azdjer ils se trouvent actuel-
lement à Ghdamès ou près de cette ville. Gomme mon
désir est d'entrer en relation avec eux et qu'il me parait
clair qu'il vaut mieux traiter d'abord avec les notables, je
me décide à me diriger vers le point où ils se trouvent, c'est-
à-dire vers Ghdamès.
Deux routes peuvent y conduire : l'une, effroyablement
dure, passe par Bela-Ghdamès et Timfouchay et suit le pied
sud-est d'une série d'escarpements du plateau de Tinghert.
Elle fut parcourue autrefois par Gerhard Rholfs. L'autre
est aussi en terrain de hamada, mais peut-être un peu moins
dure; elle suit d'une façon à peu près constante ce que les
Arabes appellent l'oudje de l'Erg, c'est-à-dire la ligne de
bordure sud du grand Erg, là où le sable vient mourir sur
le sol de roche.
518 UNE MISSION CHEZ LES TOUAREG.
C'est cette dernière roate que je décide d'adopter, d'autant
qu'elle n'a encore été parcourue par aucun Européen. Il faut
compter une douzaine de jours de marche avec un seul
point d'eau intermédiaire — Hassi Tabankort — à trois jours
seulement du point de départ.
La première partie de la route se déroule dans une
série de ravins séparés par des surfaces de hamada. II faut,
en effet, d'abord remonter de la vallée de Temassinin sur le
plateau qui la domine et où nous foulons du pied des quan-
tités de coquilles fossiles appartenant à divers genres d'ostrea
du Cénomanien, des gastéropodes, etc.
Le sentier qui est là bien visible suit les contours d'un
autre escarpement élevé qui se dresse dans notre nord. Il
nous faut bientôt pénétrer dans des ravins entaillés à
70 mètres dans cet escarpement dont les sommets majeurs
sont à une altitude de plus de 500 mètres.
Des fossiles dont je n'ai pas encore la détermination se
rencontrent dans les éboulis.
Sur le sommet du plateau, dont le sol est de la roche
calcaire nue, s'ébattent de nombreux moufflons à manchettes
que mes chasseurs ne parviennent point à atteindre.
Peu à peu la hauteur des berges des ravins diminue et le
terrain descend en pente très faible jusqu'à la rencontre de
rOuad-Tabankort dont nous suivons les méandres au milieu
de belles touffes de vieux éthels dont quelques-uns sont
fort beaux. La route suit le lit de la rivière car la hamada où
il se creuse est composée de calcaire gris en grandes dalles
extrêmement dures pour le pied des animaux, et ne nourrit
aucune végétation.
De hauts gour rocheux s'élèvent au nord entre la région
de TErg et notre ligne de marche ; d'autres, un peu moins
élevés, s'égrènent dans notre sud vers Bela-Ghdamès, noyés
dans le mirage habituel des grandes plaines sahariennes.
Tout le long de ce medjebed on rencontre de nombreuses
n'mlla (c'est ainsi que les Arabes nomment leurs lieux de
UNE MISSION CHEZ LES TOUAREG. 519
prières). Gela n'a rien qui doive étonner puisque cette route
est suivie par les pèlerins venant de l'ouest qui se rendent à
la Mecque : d'oîi le nom arabe de Trik-el-Hadjadj. Ces
m'salla ont parfois de 8 à 10 mètres de longueur sur 1 mètre
de largeur, et leur figure peut être représentée généralement
par un rectangle régulier pourvu — au milieu d'un de ses côtés
— d'un avancement en demi-cercle où se place le plus
important des personnages, celui qui récite la prière.
Ces m'salla sont construites avec une seule épaisseur de
petits galets très régulièrement alignés l'un contre l'autre;
l'intérieur en est aplani et tous les cailloux en ont été soi-
gneusement enlevés.
Hassi Tabankort est situé par environ 330 mètres d'alti-
tudCy dans le lit de l'ouad du même nom, appelé Ouad-In-
Aramas par les Touareg. C'est plutôt là un tilmas qu'un
puits, car en creusant à 2 mètres dans le gravier du lit,
Teau sort vivement d'une couche de sable et de petits
galets et remonte dans le trou d'environ 20 centimètres.
L*eau y est permanente et ces tilmas n'assèchent jamais; le
liquide qu'elles fournissent est bon au goût mais d'une diges-
tion extrêmement pénible ; nous avons pu d'autant mieux
le constater que pendant neuf jours consécutifs nous n'avons
pas eu d'autre boisson. Elle a la propriété désagréable de
rendre le café parfaitement imbuvable.
D'autres tilmas, situés en amont dans les tètes orientales
de la rivière, sont de meilleure qualité et ne tarissent jamais
non plus.
En ce point nous retrouvons les traces de notre campement
de 1892; on aurait pu croire qu'elles ne dataient pas d'un
mois. Certains terrains en effet conservent presque indéfi-
niment les traces qui y ont été imprimées. Dans le Gassi-
Oulad-Mokran, par exemple, j'avais relevé les traces de qua-
torze mehara qui nous semblaient assez anciennes. Après
examen nous avons reconnu à n'en pas douter qu'elles
dataient de 1 887et qu'elles appartenaientà quatorze Chambba,
520 UNE AHSSION CHEZ LES TOUAREG.
tous connus de mes hommes et dont le principal était Âli
Maftttâilah, frère d'un de mes guides.
L'Ouad-In-Aramas n'est qu'un sillon dans le plateau de
Tinghert; sa largeur oscille entre 100 et 300 mètres; il est
encaissé d'une vingtaine de mètres en certains points de la
hamada. La végétation assez dense de ce thalweg à sol de
sable et de gravier est surtout représentée par des tamarix,
des ethels, du drinn et du rtem.
C'est dans 4e lit de cet ouad et à peu de distance en aval
de Hassi Tabankort, que j'avais rencontré l'année dernière
un groupe de treize-Touareg Azdjer que j'avais ravitaillés.
Parmi eux se trouvait un vieux nègre venu jadis à Alger avec
le cheikh Othman et qui n'avait point oublié Duveyrier ni
son séjour dans le Sahara.
Le passage à Tabankort est obligatoire pour les caravanes
allant d'In-Salah à Ghdamès en suivant l'oudje de l'Erg.
Avant ce puits elles boivent soit à El-Biodh, soit à Mouileb,
mais la piste battue reste le long du pied des dunes, et le
medjebed que nous parcourons va rejoindre la piste ci-dessus
à Tin-Yagguin. Nous remontons donc un des ravins de la
rive droite de Touad et nous atteignons le point culminant,
après lequel s'étend devant nous une hamada interminable,
hamada de calcaire noir, bornée au nord par les éperons
élevés de l'Erg qui dessinent au loin leur silhouette jaune
reposant sur des soubassements rocheux de calcaire sub-
crayeux d'un blanc éclatant.
Quelques thalwegs nous barrent le passage ; le plus impor-
tant est rOuad-Djemah, d'une largeur de 500 mètres et
dont le lit de sable est planté de quelques beaux ethels.
Nous rejoignons l'oudje proprement dit à Tin-Yagguin,
bas fond qui reçoit plusieurs rivières et dont le sol est du
terrain de sebkha avec cuvettes d'argile et quelques touffes
de tamarix et d'ethels. Là encore le sable avance et recouvre
le puits qui existait autrefois et qui ne fournissait du reste
qu'une eau amère et salée.
UNE MISSION CHEZ LES TOUAREG. 521
Cette station a dû avoir une grande importance ; on y
rencontre de très nombreux silex taillés, des tombeaux
touareg, des restes de zeriba ou campements momentanés
de nomades. Mais aujourd'hui le pays est désolé et infertile»
Parfois, après une forte averse, les rivières coulent, la
cuvette se remplit d'eau et forme ghedir, ce qui permet aux
campements de s'y établir pour quelque temps, afm de faire
paître aux troupeaux le goulglane qui naît en abondance
après la pluie sur leshamada voisines. Le goulgRine est une
petite plante appartenant à la famille des crucifères, très
aimée des chameaux, et qui pousse dans les interstices des
roches ; certaines parties de notre Sahara en sont parfois
couvertes dans les bonnes années*
De petits mamelons dominent Tin-Tagguin à Test ; leur
structure est toute particulière, et le grès blanc qui constitue
leur sommet se présente sous forme de petits rognons sphé-
riques presque absolument réguliers. Il semblerait que l'on
marche sur un pavé composé de balles de fusil ; les Arabes
s'en servent pour la chasse lorsqu'ils manquent de muni-
tions, mais je laisse à penser quel triste résultat leur donne
l'emploi de projectiles aussi légers, bien qu'ils m'affirment
avoir tué ainsi maintes antilopes.
Nous entrons, en effet, dans une région désolée, sans eau,
presque sans végétation autre que le drinn des dunes, et par
conséquent, très peu fréquentée; c'est pourtant le paradis
des chasseurs, et les antilopes y pullulent, car elles n'ont
pas besoin d'eau, et leur nourriture préférée est précisément
le drinn. Mes chasseurs en rapportent chaque soir, et si je
pouvais faire ici un séjour de quarante-huit heures je suis
sûr que nous aurions un beau tableau de chasse; malheu-
reusement il faut boirCj de plus j'ai beaucoup d'hommes,
leur solde est lourde et je ne puis raisonnablement pas
m'arrèler.
Jusqu'à Hassi-lmoulay, le terrain ne changera plus : nous
aurons à droite, une plaine rocheuse sans fin, dénudée,
522 UNE MISSION CHEZ LES TOUAREG.
légèreident ondulée, coupée de quelques ravins : en somme,
un aspect infiniment triste, avec des teintes tantôt noires,
tantôt rousses, tantôt gris foncé; à gauche, les éperons
de TErg qui se succèdent sans cesse, constituent les caps
de séparation d'innombrables baies découpées dans la masse
même des dunes. Là, plus de feidjs, plus de gassis, mais
une série d'oghroud indéfiniment réunis dont la hauteur
varie entre 100 et 250 mètres.
L'intérieur de l'Erg, dans cette région, est extrêmement
difficile et presque inabordable; l'escalade des défilés est à
peu près impossible, même à pied, à moins de s'aider avec
les mains, ce qui constitue un sport que je recommandeaux
alpinistes les plus enthousiastes ; c'est un rude travail que
l'ascension d'un pic pour en déterminer l'altitude au baro-
mètre, et lorsque l'on a fini l'observation on éprouve une
vive satisfaction et un suprême soulagement, en constatant
qu'il ne reste plus qu'à descendre sur des pentes où l'on
enfonce jusqu'à mi-jambe dans le sable fin.
Vers cette époque nous traversons une période de froids
intenses dus, sans doute, au grand rayonnement nocturne
de ces immenses solitudes ; pendant près de huit jours, mes
thermomètres à minima ont indiqué jusqu'à 6^ au-dessous
de zéro à l'air libre et parfois 3° au-dessous de zéro à Tinté-
rieur de ma tente. Tous les matins nous trouvions une
épaisse couche de glace dans les vases où la veille on avait
laissé de l'eau. A ce froid, il faut joindre un vent de nord-
ouest très violent qui nous aveugle de sable en même temps
qu'il nous glace.
Ces faits sont assez surprenants et, en général, on ne se
doute guère en France que le Sahara est un pays où, en
hiver, il est nécessaire de se défendre contre le froid.
Les routes de hamada sont dures aux pieds des hommes,
aussi presque tout mon monde fait l'étape sur les mehara,
sauf deux ou trois de mes plus fidèles qui usent, à leur
grand regret, des chaussures pour m'accompagner à pied à
UNE MISSION CHEZ LES TOUAREG. 523
l'avant du convoi. Le sol ferme est en effet plus agréable à
la marche pour un Européen, et le sable est préféré par les
indigènes qui y marchent pieds nus.
Quelque terrain que nous ayons eu, j'avais pris Thabitude
cette année de marcher pendant cinq ou six heures chaque
jour suivi de ma monture et précédant de quelques cen-
taines de mètres le groupe des chameaux. Cela permet
parfois de saisir une occasion et de tuer une gazelle ou une
antilope et ne nuit en rien au levé de l'itinéraire.
Le medjebed fort bien tracé compte de quinze à vingt
pistes plus ou moins parallèles et dont le sol est débarrassé
des plus grosses pierres. Il ne suit pas les sinuosités des
dunes, mais faisant corde il relie entre elles les pointes des
éperons ; force nous est donc de l'abandonner lorsque vient
l'heure de camper parce que, sur la hamada, nous ne trou-
verions ni bois ni végétation, tandis que le pied des dunes
nous fournit quelque peu de had et d'arisch, en petite
quantité toutefois sur la première moitié de la distance qui
sépare Tabankort de Hassi-Imoulay.
Çà et là nous recueillons quelques silex taillés, mais les
ateliers importants sont rares dans cette direction, qui est
loin d'être aussi riche que les gassis de l'ouest.
Nous avons aussi noté la rencontre d'une pierre d'assez
forte dimension portant des caractères qui semblent avoir
une origine néo-punique. Son poids seul ne nous a pas permis
de la rapporter. Je signalerai de même une sorte de dolmen
ou table de pierre, dressée sur trois autres enfoncées dans
le sol, le tout ayant une longueur de 0 m. 50 sur autant de
largeur et de hauteur.
De temps en temps on traverse des lieux de sépulture où
se voit toujours une tombe beaucoup plus importante que
les autres. Je citerai, entre autres, le Kebour Moussa^ situé
sur le bord d'un ouad qui porte son nom; une multitude de
pierres dressées entourent ces tombes mélangées, çà et là,
de gros amas de cailloux.
524 UNE MISSION CHEZ LES TOUAREG.
Plus on avance vers l'est, plus les dunes se couvrent de
végétaux, au point que le had et le drinn verts tapissent
presque entièrement le sable. Cet état de la végétation est
évidemment dû à des pluies tombées pendant l'été de 1892
ou au printemps de la même année ; nos cbameaux en pro-
fitent et une heure leur suffit ici pour se rassasier complè-
tement. Cette nourriture verte leur est très avantageuse,
parce qu'elle supprime chez eux la soif, qui, au contraire,
se fait sentir très vite lorsqu'ils n'absorbent que des brous-
sailles ou des plantes sèches.
Dans la dernière partie de la route, du côté de Ghdamès,
les dunes de bordure perdent de leur hauteur et n'excèdent
plus 100 mètres. La hamada est coupée d'un plus grand
nombre de lits de petits ouad et augmente en dureté ; son
soi n'est plus composé maintenant que de larges dalles de
calcaires bruns, souvent dressées et d'aspect chaotique.
Dans les fissures de ces roches nous voyons émerger un
assez grand nombre de touffes verdoyantes de différents
arbrisseaux appartenant toujours à la flore des terrains
argileux et à la flore saharienne de l'altitude de 3 à 400 mè-
tres.
La mission n'a découvert cette année aucune plante nou-
velle ; toutes celles quenous avons rencontrées rentraient dans
le cadre du catalogue dressé dans mes précédents voyages et
figuraient déjà dans les divers herbiers que j'ai rapportés.
Les touffes sont ici vierges de la den'Fdes animaux,
parce qu'il ne passe plus de caravanes sur cette route et
que, d'autre part, les habitants de Ghdamès ou les nomades
qui campent autour de cette ville ne dirigent jamais leurs
troupeaux de ce côté. Ils les envoient de préférence au
nord-est et au sud de la ville.
Pendant le dernier jour de marche nous laissons sur la
gauche Toudje de l'Erg pour nous diriger directement sur
Hassi-Imoulay près duquel nous campons. J'avais expédié
avant le jour douze cavaliers en éclaireurs, avec mission de
UNE MISSION CHEZ LES TOUAREG. 525
se rendre compte si le puits était libre ou occupé, et avec
ordre de le nettoyer s'ils le trouvaient obstrué par les sables
ou par des éboulis.
Ces hommes n'ayant rencontré âme qui vive dans le voi-
sinage, ayant seulement relevé les traces déjà anciennes de
deux mehara, avaient récuré le puits et je pus en toute sécu-
rité y envoyer boire le convoi sous une forte escorte armée.
Hassi Imoulay est situé au milieu d'un vaste lit de rivière
qui semble venir du sud-ouest* C'est l'ouad Imoulay, qui,
sur une largeur moyenne de 4,000 mètres, fait brèche au
milieu de la hamada; des séries de caps rocheux et de ravins
compliqués forment ses berges qui varient entre 30 et
35 mètres de hauteur. Le sol du fond de la rivière est du
reg mélangé de quelques taches de terrain de sebkha. De
hautes touffes de tamarix poussant sur des monticules
argilo-sableux entourent l'orifice du puits que cernent aussi
quelques insignifiantes rides de sable.
Le puits n'a qu'une profondeur de 3 m. 60 et on voit
sourdre dans le fond, des côlés est et sud, deux filets d'eau,
d'une couleur laiteuse, sortant des marnes gypseuses des
parois. Cette eau est de très mauvaise qualité et pourtant,
comme celle de Tabankort, nous avons dû en subir l'usage
exclusif pendant nos dix jours de traversée de l'Erg.
J'ai dit plus haut que je m'étais dirigé vers Ghdamès
pour arriver au contact avec les Touareg ; mais comme il
n'entrait pas dans mes projets de pénétrer dans cette oasis,
pour des raisons qu'il est inutile de développer ici, j'avais
choisi le puits d'Imoulay qui est à une vingtaine de kilo-
mètres de la ville, autour duquel je trouvais la nourriture
nécessaire à mon convoi et où je pouvais attendre tranquil-
lement le retour de mes émissaires.
J'avais en effet expédié, le lendemain même de mon arri-
vée, quatre de mes plus fidèles serviteurs, dont l'un parle
bien la langue des Touareg, et qui tous du reste, avaient
été et étaient encore en relations avec certains notables.
526 UNE MISSION CHEZ LES TOUAREG.
Ces hommes avaient pour missioa de me ramener des
Touareg et notamment Abd-ul-Hàkem que je connaissais
déjà et avec lequel je m'étais trouvé en rapport autrefois.
Ils étaient, en outre, porteurs de paroles de paix et étaient
au courant de ma précédente rencontre avec Ould-Bakkay
et Ben-Djabbour, rencontre qui avait fait quelque bruit
pendant Tété à Ghdamès, dans les campements des Ifogbas,
des Imanghassaten et des Aouraghen.
Mes quatre émissaires étaient aussi munis de diverses
lettres dont les principales émanaient des marabouts algé-
riens de la secte des Tidjani.
Après cinq jours d'attente mes hommes revenaient enfin,
ayant réussi à mener à bien leur mission ; ils ne m'amenaient
point Abd-ul-Hàkem, dont ils m'apprirent la mort récente,
mais ils me conduisaient son fils aîné, Ouan-Titi, ce qui, au
fond, revenait au même.
Tout ce monde arrivait au camp sous une pluie battante,
phénomène peu fréquent dans le Sahara, mais très opportun
à ce moment-là; car cette pluie contribuera certainement,
suivant les superstitions des musulmans, à entourer mon
arrivée d'une sorte d'auréole très favorable. Je porterai
désormais pour eux le nom d'homme aux éperons vertSj
expression qui désigne celui qui apporte la pluie et qui^ par
conséquent, compte parmi les aimés du prophète.
Je n'insisterai pas sur les longs pourpalers qui avaient
précédé le départ d'Ouan-Titi ; il serait peut-être imprudent
de s'étendre sur ce sujet et mieux vaut ne considérer que
les résultats.
Yoici en substance ce qui s'est passé entre Ouan-Titi et
moi. Les Touareg de rang élevé savent fort bien que nôtre
désir est de vivre en paix avec eux; ils n'imputent ni à nous,
ni à nos Chambba les massacres et les razzias de ces der-
nières années, et n'ignorent pas que les dissidents réfugiés
chez Bou-Amama, aidés de quelquesOulad-Ba-Hammou, sont
seuls responsables de l'ancien état de guerre. Ils se rappel-
UNE MISSION CHEZ LES TOUAREG. 527
lent fort bien tous le premier passage du colonel Flatters
et appuient sur ce fait que ceux des Azdjer qu'il a pu voir,
lors de son second voyage, ont fait tous leurs efforts pour
rengager à obliquer vers le sud-est au lieu de poursuivre sa
route sur le territoire des Abaggar.
Mais si les Kebar sont au courant de toutes ces cboses, si
quelques rares d'entre eux se souviennent de la convention
de 1862, par contre, il n'en est pas de même de la masse de
la nation targuie qui, elle, ne sait rien si ce n'est que nous
menaçons son indépendance et que nous sommes des infi-
dèles avec lesquels ils ne doivent pas avoir de contact.
Il faut donc, me dit-il, laisser aux Kebar le temps de
mettre les esprits au point et de prouver à leurs vassaux
que leur intérêt est de se rapprocher de nous.
Ils n'ont pas oublié les relations amicales qui, avant le mas-
sacre du colonel Flatters, unissaient Chambba et Touareg;
mais il semble qu'une ère d'invincible crainte soit née de ce
fatal et douloureux événement et que, depuis lors, les
portes se soient fermées, que les amitiés se soient rompues,
et que le désert se soit fait plus implacable, plus inviolable
entre eux et nous. Ce sont là ses propres expressions.
Pourtant me dit Ouan-Titi, voilà deux fois, depuis un an,
que nous entendons parler de toi^ d'abord par nos parents
et nos amis que tu as ravitaillés, puis ces jours-ci enfin par
tes serviteurs chambba que tu nous as envoyés. Tu nous
apportes la paix, tu nous amènes la pluie; moi je vois là
d'heureux présages; tu es en quelque sorte l'envoyé des
Français, un miad de Chambba te sert d'escorte. Tout cela
était sans doute la volonté de Dieu (il ne faut pas oublier
que celui qui parle est affilié à la secte algérienne des Tid-
jani et que c'est un musulman pratiquant).
Nous ne pouvons actuellement, ajoute- t-il, te faire visiter
notre pays, je ne répondrais ni de ta tête, ni des nôtres, et
nous ne voulons pas que l'on puisse dire qu'on a tué encore
un Français dans le pays des lahaggaren.
528 UNE MISSION CHEZ LES TOUAREG.
Aie la patience des gens sages et forts, ne cherche pas à
presser les événements, il faut longtemps pour faire toutes
choses, et nous ne parlons ni n'agissons rapidement.
Je te promets de la façon la plus formelle qu*avant qu'il
soit longtemps j'aurai vu avec mes amis, les tentes, les
agglomérations d'hommes, les petits et les grands et que,
s'il plaît à Dieu, tous penseront de la même façon que nous
à ton égard et à l'égard des Français : c'est-à-dire quïls te
recevront bien ; mais je te le répète, ne gâte pas, par trop
de hâte, une cause que je te donne comme gagnée. Pour te
prouver nos bonnes intentions, je n'hésiterais pas à m'ad-
joindre dès maintenant quelques autres notables et à te
suivre avec eux jusque chez les Français ; mais j'ai perdu
mon père il y a deux mois, un de mes fils tout récemment
et je ne puis quitter mon pays en ce moment.
Toutefois je te promets de partir bientôt pour l'Algérie
en compagnie de Kebar des Azdjer; nous formerons une
sorte de mïad envoyé par notre peuple au Ouali d'Alger et
nous irons t'annoncer à toi que tu peux venir en paix chez
nous et avec qui tu voudras.
Donne-nous donc un serih (laisser passer) qui nous fasse
reconnaître à notre arrivée dans ton pays.
J'ai alors remis àOuan-Titi une lettre rédigée en français
et en arabe pour accréditer les Touareg auprès de MM. les
officiers chefs de postes dans le sud ou près des calds indi-
gènes. Le général De La Roque, commandant la division de
Gonstantine — qui s'intéresse très vivement à l'œuvre de
pénétration dans le sud et dont chacun connaît la haute
compétence dans cette question — avisé de ce fait par moi,
a bien voulu donner des ordres à ce sujet.
Il n'y a plus, à proprement parler, d'émir des Touareg
Azdjer; mais cependant Mohamed-Ben-lkhenoukhen est
resté en quelque sorte leur chef et partage le pouvoir avec
quelques-uns des membres de sa famille. Nous avions cru en
France, pendant ces dernières années, et je ne sais trop
UNE MISSION CHEZ LES TOUAREG. 529
pourquoi, que cottè famille ne jouait plus dans le Sahara
qu'un rôle secondaire ; on disait qu'un certain Oufenalt en
était devenu le personnage le plus puissant. En réalité Ou-
fenaît n'est qu'un agitateur, fort ambitieux il est vrai. Il
appartient à la fraction des Imanghassaten par sa mère qui
était sœur d'Eg-Ëch-Cheikh.
Il résulte clairement de nos conversations que les Toua-
reg ont été très frappés de la construction des postes ou
bordjs fortifiés qui ont été édifiés dans le sud-algérien, et
cette mesure joue un très grand rôle dans leur altitude
actuelle. Us ont fort bien compris que notre intention n'était
point d'être agressifs et violents, mais que nous voulions bien
nettement occuper le pays, en protéger la'sécurité et, pour
cela, y créer un service de police de frontière solidement
organisé. Abd-en-Nebi et ses compagnons venus à Alger en
novembre dernier, avaient, eux aussi, été frappés de notre
marche en avant et ils m'ont dit sans détour : c Si les Fran-
çais occupent effectivement In-Salah nous deviendrons fata-
lement leurs vassaux. >
La politique suivie actuellement est donc bien en effet la
bonne, c'est-à-dire < pénétrer en s'appuyant sur une base
gardée » et tout me commande d'en rendre ici un public
hommage à M. Gambon..
Les relations commerciales entre Ghdamès et In-Salah
ou inversement sont pour ainsi dire nulles. En une année
une seule caravane est passée sur cette route et elle ne
comptait que soixante-dix chameaux. Ghdamès même ne
trafique presque plus et tout le monde se plaint dans cette
ville.
Quant au commerce général entre le Tchad ou l'Aïr et la
côte, il est loin d'être prospère. Lorsque j'ai essayé de tirer
des chiffres de mes divers informateurs je n'ai pu réussir à
obtenir rien de net, si ce n'est que les caravanes ne sont pas
fréquentes et qu'elles ne comptent qu'un petit nombre de
chameaux.
soc. DE GÉ06R. — 4* TRIMESTRE 1893. XIV. — 35
I
590 ONE MISSION CHEZ LES TOUAREG.
!
Il est toujours difficile de faire articuler des chiffres aux
Saharaens qu'ils soient Ghambba ou Touareg; il vous disent
beaucoup ou peu mais sans jamais arriver à préciser.
L'Âïr fournit toutes les brides et les sangles à méhari des
Touareg de l'est, toutes leurs sandales et quelques autres
objets en cuirs ouvrés ; mais, en dehors de cela, les Touareg
que j'ai consultés prétendent qu'il y a fort peu d'autres
articles. On comprendra que cette sorte d'entreprise géné-
rale de sellerie ne constitue pas une source importante de
commerce. Il est vrai de dire que TAïr, c'est encore le Sahara,
rien que le Sahara, et qu'on est loin des contrées réputées
riches du Soudan.
Il ne faut pas oublier que la traite qui se faisait autrefois
sur une très grande échelle,disparalt peu àpeu ou du moins
diminue dans de grandes proportions; or, c'était en somme
la chair humaine qui donnait lieu au principal trafic et au
mouvement commercial du Sahara ; c'est à ce trafic que les
Touareg devaient leur existence puisqu'ils se faisaient payer
des droits d'escorte et de transit sur leurs territoires :
aujourd'hui cette source de profits ayant baissé, les Touareg
ont souvent recours, pour vivre, aux razzias lointaines.
Il y a environ dix-huit mois tous les Azdjer et d'autre»
Touareg réunis avaient formé une harka formidable com-
posée de deux mille mehara, ce qui dans le Sahara
constitue une force considérable. Ils se sont dirigés vers
l'est-sud-est, leur expédition a duré plusieurs mois; ils ont
perdu trente-cinq hommes, et leurs adversaires — ou plutôt
les gens qu'ils allaient voler — en ont perdu bien davantage.
Consultés sur la quantité de chameaux enlevés dans cette
occasion ils n'ont pu me donner un chilTre exact, mais ils
m'ont dit : « Nous en avons pris beaucoup^ beaucoup ;no\x^
n'avons pas compté et tous les jours nous en mangions
énormément, car nous n'avions absolument pas d'autre
nourriture. »
Voilà ce qui constitue les bénéfices des Touareg et le plu»
UNE MISSION CHEZ LES TOUAREG. 531
clair de leurs revenus ; ils sont pauvres, surtout ceux de
Test; ils habitent un pays extrêmement pauvre et leurs in-
stincts guerriers les poussent à chercher une amélioration à
leur sort dans des entreprises hardies du genre de celle
dont j'ai parlé ci-dessus.
La conversation habituellement lente et sérieuse des
Touareg pourrait laisser croire que Ton a affaire à des gens
généralement éclairés et rassis, et cependant, quoique plus
calmes que les Arabes, ils sont encore plus superstitieux que
ces derniers et ce n'est pas peu dire.
Parmi leurs innombrables superstitions je n'en veux citer
qu'une qui montrera à quel point ces gens, qui savent pour-
tant presque tous lire, ne sont encore que de grands
enfants.
Ils croient que certains hommes peuvent être à coup sûr
préservés des balles par le port de talismans spéciaux. Ils
indiquent, comme dispensateurs de ces talismans, deux ou
trois individus de Ghat, prétendant que ceux-ci peuvent
seulsvousgarantircomplètement; quelques autres,disent-ils,
ont un pouvoir semblable mais beaucoup plus restreint. Ils
vont jusqu'à citer des faits, ils nomment des hommes qui
sont munis de cette sauvegarde ; ainsi Ben Katkhat est revêtu,
pour eux tous, de cette immunité et ils disent sérieuse-
ment : € Nous avons vu des balles arriver en plein sur sa
poitrine, ne pouvoir traverser son àbhaya et retomber
inertes à ses pieds. » Un autre qui portai t ses talismans (sortes
de feuilles de papier recouvertes de versets du Coran) autour
de sa tête, m'affirmait qu'une balle était impuissante à les
traverser. Je lui ai proposé de mettre cette feuille de papier à
100 mètres de moi sur une broussaille,lui disant que je comp-
tais bien la percer; il refusa en me disant : « Oh ! tu tirerais
sans me le dire avec une balle de cuivre et le charme serait
rompu. » C'est la croyance générale et ils sont persuadés
qu'une balle de cuivre, ou simplement à alliage de cuivre,
peut annihiler la puissance de tous les talismans.
532 UNE MISSION CHEZ LES TOUAREG.
Les Touareg se plaignent de Tabsence d'eau toul te long
de Toudje méridional. Cet état de choses est cause qu'ils ne
peuvent que très rarement utiliser les beaux pâturages de
TErg sur la limite sud; cette région est, en général, assez
bien pourvue de végétaux qui se fanent et sèchent sans
profit pour personne. Il y a peut-être là, pour l'avenir, une
question à étudier et si nous arrivions à y creuser un cer-
tain nombre de puits nous attirerions sans aucun doute
vers nous une partie notable des campements. J'ai relevé
en route quelques points qui me paraissent favorables pour
tenter des essais dans ce sens.
Avant de prendre congé de nous et après avoir passé trois
jours à mon camp, Ouan-Tili reçoit les cadeaux que je dési-
rais lui faire, et qui consistent surtout en étoffes; il paraît
très enchanté de ce que je lui donne et nous quitte enm'as-
surant de nouveau de son prompt voyage en Algérie avec
d'autres Kebar.
J'avais rempli les desiderata de M. le Gouverneur général
en entrant en contact avec les Touareg et en emportant leur
promesse de venir en Algérie; je n'avais donc plus qu'à me
diriger vers le nord, mais auparavant il me restait à remplir
une mission à laquelle je n'aurais pas voulu manquer ; il
s'agissait de visiter les lieux où avaient été assassinés, en 1881,
deux de nos compatriotes, les Pères Richard et Pouplard,
des missions d'Afrique.
Un des hommes de mon escorte m'avait parlé de cet évé-
nement, se faisant fort de me conduire au point précis du
désastre, qu'il avait eu l'occasion de visiter en 1888, au cours
d'une tournée de chasse dans l'Erg avoisinant. Sous la direc-
tion de mon informateur je me suis dirigé vers le lieu indi-
qué et l'ai atteint le 31 janvier. Là deux crânes étaient
visibles, les autres ossements étaient à demi recouverts par
le sable d'oii je les ai retirés. Ce sable avait été simplement
amené par le vent, car les Pères n'avaient point reçu de
sépulture. Les os des bras et des jambes manquaient, pro-
UNE MISSION CHEZ LES TOUAREG. 533
bablement dévorés par les chameaux. Les vêlements du
père Pouplard étaient entièrement détruits. Quant à ceux
du père Richard il en restait encore des lamheaux d'où j*ai
dû extraire les côtes, les vertèhres et les épaules. Des traces
de hrûlure encore visibles sur le côté gauche de la chemise
de flanelle sembleraient indiquer un coup de feu tiré à bout
portant.
J'ai recueilli, avec les premiers ossements, une barbe
noire assez forte appartenant au père Pouplard. C'est le
seul indice qui ait pu guider dans la reconnaissance des
deux missionnaires.
Auprès des ossements gisaient, épars sur le sol et à peine
recouverts de sable, une assez grande quantité de volumes
plus ou moins détériorés: bibles, livres de théologie, traités
de physique, de géologie, d'histoire naturelle, etc. ; je ne
m'étendrai pas sur la nature particulière du climat qui per-
met de conserver presque intacte, en plein air, une substance
aussi fragile que du papier, M. Edouard Blanc, notre sympa-
thique et savant collègue, ayant bien voulu insister sur ce
point dans la séance du 7 avril.
J'ai recueilli, en outre, ou constaté la présence sur place
de débris d'appareils photographiques, des thermomètres,
des bouteilles brisées, un crucifix, un portefeuille vide, etc.
Les ossements et les autres objets ont été remis au père
Duval, supérieur delà section des Pères blancs en résidence
à Biskra.
Deux pyramides de pierres élevées par nos soins sur les
lieux mêmes permettront de retrouver le point précis du
massacre. Il est situé en pleine hamada en dehors des sen-
tiers de caravanes, au pied nord-est d'un petit mamelon de
calcaire, à environ 11 kilomètres dans l'ouest de Ghdamès.
En partant de Hassi-Imoulay pour rejoindre les sables,
en passant'par le lieu du massacre des Pères, on compte
une quarantaine de kilomètres; cette route nous fait pas-
ser à 8 kilomètres environ au nord-ouest de Ghdamès,
534 UNE MISSION CHEZ LES TOUAREG.
puis nous rejoignons bientôt la région de TErg après avoir
marché sur une hamada littéralement couverte d'une su-
perbe végétation.
Dès l'abord la masse des oghroud dresse ses sommets à
plus de 200 mètres. C'est un immense amas de grandes
dunes jetées sans ordre et sans orientation visible. Il n*est
plus question là de gassis ni de chaînes ni de feidjs, car on
ne saurait donner ce nom aux cuvettes ou coulées de petites
dimensions à sol de nebka, parfois percé de roches de cal-
caire blanc et de travertins bruns, qui s'allongent entre les
massifs de sable.
Pendant les 80 premiers kilomètres l'altitude du terrain
décroît rapidement, puis on remonte ensuite sur un plateau
fort étendu qui se termine lui-même par une coupure
brusque, suivie d'une légère montée à laquelle succède une
descente régulière vers Hassi-Toua!za.
Il est probable que tout ce système de vallées va se dé-
verser vers l'ouest dans l'ouad Igharghar, mais, comme je
n'ai fait que les traverser et que je n'ai pu suivre leurs
sinuosités, il serait imprudent à moi d'affirmer absolument
ce fait.
Dans tous les cas, il y avait autrefois dans cette région
des lacs dont l'existence antérieure est indiquée par de nom-
breuses coquilles dont j*ai recueilli des spécimens.
Sur notre ligne de marche, à mesure que le terrain
s'abaisse et pendant les 80 premiers kilomètres, l'éléva-
tion des dunes augmente; elle atteint 250 et 300 mètres
pour décroître peu à peu jusqu'à la limite nord de l'Erg où
elle n'est plus que 60 à 70 mètres.
Les dunes ici ne sont pas très rapprochées les unes des
autras, mais elles sont toujours reliées par des multitudes
d'arêtes entrecroisées, dont la hauteur varie entre 15 et
30 mètres et dont l'escalade est constamment péoiible.
L'Erg n'a pas ici Tallure triste et morne de celui de
l'ouest; au contraire, son aspect est plutôt attrayant à cause
UNE MISSION CHEZ LES TOUAREG. 535
de la végétation touffue qui recouvre presque tout le sol;
en effet, non seulement les petites vallées, mais encore les
oghroud jusqu'à leurs sommets, nourrissent une grande
variété de plantes, telles que le drinn, le sffary le had, le
halmay le hartay l'azal et rarisch ; ce dernier prend ici les
proportions d'un véritable arbuste et s'élève jusqu'à 5 du
6 mètres de hauteur.
Peu à peu lorsqu'on avance, les cuvettes laissées libres par
les dunes ont l'allure de fragments de lits de rivières si-
nueuses, et leur sol ressemble à une verte prairie. Cette végé-
tation est partout aussi belle pendant les 160 premiers
kilomètres à partir de Ghdamès; au delà elle s'atténue et
disparaît peu à peu.
Le terrain des cuvettes n'est pas uniforme, les unes sont
à sol de nebka, les autres sont bossuées de roches de cal-
caire blanc subcrayeux ou de dépôts de travertins, les der-
nières enfin, surtout celles qu'on trouve le plus au nord,
sont à sol de gypse.
La contrée pullule littéralement de gibier, surtout de
gazelles, à tel point que, dans une seule journée, nous en
avons tué quatorze; cette abondance de gibier tient à la
présence du halma vert, leur nourriture préférée.
Nous avions rencontré, à une journée de marche au nord
de Ghdamès, trois ou quatre chasseurs. C'étaient des gens
de la Zaoula de Sidi Maâbed, petit village de la banlieue de
Ghdamès dont les habitants, tous réputés marabouts, appar-
tiennent à la même secte que ceux de la Zaouïa de Sidi
Khouiled, petite oasis située près de Ouargla. De couleur
presque noire et à lèvres épaisses, ils ont l'aspect exté^
rieur des naturels de Tougourt; ils sont inoffensifs et très
hospitaliers. Sidi Maâbed, le fondateur de leur Zaouïa, était
le frère de Sidi Moussa dont nous avons vu le tombeau à
Temassinin. Ces gens font profession de chasser au piège
. et de ramasser du bois et sont les pourvoyeurs des habitants
de Ghdamès.
536 UNE MISSION CHEZ LES TOUAREG.
Nous retrouvons partout la trace de la pluie tombée à
Imoulay; cette pluie était générale sur le Sahara, car elle
est tombée le même jour à Touaîza et jusqu'à Ouargla et
Tougourt Dans l'Erg l'humidité a pénétré dans le sable
de près d'un mètre, ce qui implique une chute d'eau de plus
de 50 millimètres.
C'est à la cinquième journée de marche seulement que
les horizons s'élargissent réellement; les oghroud, qui n'ont
plus qu'une centaine de mètres environ, s'éloignent les uns
des autres, laissant entre eux de grandes vallées irrégu-
lières dont le sol est couvert d'un vaste lacis de petites
arêtes de sable. Le pays prend peu à peu l'aspect d'une
plaine ondulée, ponctuée de nombreux oghroud dispersés
au hasard et sans aucun ordre et à sol de sable moutonné
comme de grandes vagues.
Nous atteignons, à iOO kilomètres avant Hassi-Touaîza, la
région dite Zemoul-el-Kebar, ce qui en français signifie les
grandes dunes. Cette appellation s'applique non pas à leur
hauteur qui ne dépasse pas 150 mètres, mais à leur am-
pleur; ces oghroud sont en effet très épais et s'appuient sur
une large base recouvrant une superficie considérable. Le
gisement des Zemoul-Kebar correspond à la ligne termi-
nale septentrionale du plateau que j'ai indiqué un peu plus
haut. Il ne reste plus devant nous qu'une coupure ou thal-
weg à traverser et qui est suivie d'une descente continue
très douce, où les oghroud s'éloignent de plus en plus pour
disparaître presque complètement à Hassi-Touaîza, où Ton
ne voit plus, sur la plaine de reg, que quelques aggloméra-
tions de sable, sortes d'éclaireurs que le massif arénacé
semble avoir lancés en avant.
En arrivant à Hassi-Touaîza, nous rencontrons diverses
fractions de Chambba abreuvant leurs troupeaux et qui
nous donnent les premières nouvelles.
Nous venions de franchir plus de 320 kilomètres en huit
journées et demie ; c'est-à-dire environ soixante-dix-huit
UNE MISSION CHEZ LES TOUAREG. 537
heures de marche effective dans un terrain difficile; notre
vitesse avait été considérable si Ton veut bien tenir compte
du nombre de mes animaux. Habituellement les caravanes
chargées mettent onze et douze jours pour accomplir le
même trajet.
Il avait fallu emporter l'eau pour la route entière, puis-
qu'elle ne possède aucun puits intermédiaire, et au départ
nous avions constitué un approvisionnement de 1100 litres,
ce qui faisait une moyenne d'environ 3 litres d'eau par jour
et par homme.
Je ne vous parlerai pas d'Hassi-Touaïza dont j'ai déjà
donné les coordonnées géographiques, après ma mission de
1890 et dont je vous ai entretenu ici même à cette époque.
Je dirai seulement qu'à partir de ce point nous pouvions
nous considérer comme chez nous et qu'un voyage de six
jours de caravane devait nous permettre d'atteindre facile-
ment Tougourt.
Je n'ai pas voulu interrompre le cours de mon récit pour
donner quelques détails sur la vie en caravane, et je vais
brièvement les exposer ici :
L'arrivée aux points d'eau est un des événements consi-
dérables de la route et chacun sait que c'est l'occasion d'un
arrêt et d'un séjour.
C'est toujours une chose fort curieuse que l'extraction de
l'eau d'un puits, pendant que les animaux du convoi
attendent impatiemment leur tour pour aller s'abreuver soit
dans un grand plat à kouskous en bois, soit dans un vieux
burnous gras, légèrement enfoui dans le sol, pour y faire une
ange et afin que le sable ne puisse absorber le liquide au
fur et à mesure de son extraction.
Du diamètre du puits dépend le nombre d'homme s
affectés au puisage; rarement on peut mettre trois réci-
pients à la fois; le plus souvent on en met deux et il y a tou-
jours à la corde de chaque daluu (en français seau ou réci-
pient) deu« hommes qui, prenant à tour de rôle cette corde,
538 UNE MISSION CHEZ LES TOUAREG.
rélèvent d'un vif mouvement de bras toujours accompagné
d'un chant à rythme saccadé, qui ne varie jamais et qui
donne la régularité voulue; absolument comme les matelots
à bord d'un navire, halant sur une manœuvre, s'aident d'un
chant particulier qui met une mesqre à leurs efforts.
Il est de règle invariable dans le Sahara — alors même
qu'on serait campé à 100 mètres d'un puits — de ne jamais
abreuver un convoi, ni même d'aborder ce puits sans
armes. Les travailleurs les posent à terre tout près d'eux ;
les autres, qui contiennent l'impatience des animaux ou qui
veillent aux alentours à la sûreté de tous, tiennent leurs
armes à la main et ne les abandonnent jamais.
C'est qu'en effet le moment du puisage et de l'abreuvage
est très favorable à une attaque et, si Ton n'est pas bien
gardé, l'irruption inattendue d'un parti ennemi met le plus
complet désarroi dans le troupeau.
Généralement l'abreuvage est suivi d'un tir à la cible,
exercice adoré de tous les nomades; c'est pour cette raison
que Ton trouve, autour des puits, des pierres debout ou des
os de chameaux plantés dans le sable; ils ont servi de but
aux balles des indigènes qui désirent se prouver les uns
aux autres que chacun possède le meilleur fusil qui existe.
Le travail nécessaire pour faire boire un convoi un peu
considérable est toujours très pénible ; il nécessite la pré-
sence de tous les hommes et très souvent des efforts d'une
journée entière, quelquefois plus. Dans ces occasions, les
Chambba ne ménagent point leur peine, et s'ils vocifèrent
un peu, ils travaillent.
Mais, après les jours de peine, il y a les jours de joie; ce
sont ceux où l'on séjourne plusieurs fois vingt-quatre heures
au même point, pour une raison ou pour une autre.
Il ne faut pas croire que les indigènes se fatiguent au
même degré que des Européens d'un voyage comme celui
que nous accomplissons. Loin de là, c'est leur vie ordi-
naire; ils ont une nourriture constante assurée, ils n'ont
:
UNE MISSION CHEZ LES TOUAREG. 539
même pas la préoccupation des ravitaillements en eau, qui
sont toujours réglés par le chef de mission.
Tout au plus peuvent-ils trouver un peu longues les étapes
que je leur fais parcourir, surtout à cause de leurs mehara
pour lesquels ils sont remplis de sollicitude et qui, à leur
avis, n'ont jamais assez mangé; je dois reconnaître qu'ils
étendent cette sollicitude à tous les animaux qui m'appar-
tiennent et qu'ils les soignent aussi bien que les leurs.
Dès que l'on a planté la tente, seuls les hommes de garde
du troupeau et ceux qui sont de service à la garde du camp
sont occupés. Les autres, sans pouvoir toutefois s'éloigner,
sont libres, et alors le camp se transforme en un véritable
village : les uns raccommodent leurs chaussures (opération
très importante pour eux); les autres dorment; quelques-
uns tirent à la cible, ou simulent des fantasias, et se livrent
à des jeux variés tels que chouayia, chatt-el-habariy etc.
D'autres, enfin, chantent des mélopées traînantes, accompa-
gnées par un orchestre composé de 2 ou 3 flûtes de roseau,
d'une ghaïta et d'un instrument de cuisine quelconque,
casserole ou gamelle, qui sert de basse et sur lequel on
frappe avec la main dans le rythme voulu qui, du reste, va-
rie avec les chansons.
Nous avons dans l'escorte deux ou trois véritables trou-
vères, et ce sont leurs propres chansons qu'entonne toute la
bande des mélomanes de l'expédition. Voici quelques-uns
des titres des principales créations de ces poètes : Sidi-
Hamzay les ÉperonSj le Cavaliery la Selle, Si Mâmmar, le
Bien, Notre Maître^ etc.; en général elles ont pour but la
glorification d'un homme ou d'une belle action, ou encore
d'un sentiment élevé. Celle qui porte pour titre El'Kheir(\Q
Bien) rentre dans cette dernière catégorie. Elles ont de 30
à 60 couplets, que les Arabes appellent rechag, et le refrain
doit être chanté après chacun d'eux.
Quelques-unes, fort belles et rédigées en un style élevé,
mériteraient certainement d'être traduites en français; je le
540 UNE MISSION CHEZ LES TOUAREG.
ferai peut-être quelque jour; mais, dans tous les cas^ elles
ne sauraient trouver leur place ici.
Ce n'est pas seulement au campement mais aussi en
marche que l'orchestre se fait entendre, et alors il est ré-
duit à deux flûtistes et à un chanteur, soutenu dans le refrain
par un chœur plus ou moins nombreux suivant le place-
ment des hommes ou leurs dispositions du moment.
Montés sur leurs mehara, ils prenaent la tête du convoi
et psalmodient ainsi pendant des heures, célébrant les hauts
faits d'un homme ou d'un cheval fameux ou d'un marabout
célèbre, etc. -
Je vous ai entretenu bien longuement d'un pays aride
dont les descriptions sont d'une sécheresse fatigante, et d'un
voyage qui, au point de vue humain, a surtout de l'intérêt,
pour celui qui en a éprouvé les vives émotions ou qui en a
supporté les fatigues et les ennuis, mais aussi goûté les
heures de joie.
Vous voudrez donc bien me pardonner si je me suis mal
exprimé, et si je ne suis pas parvenu à vous faire partager
les senliments que j'ai moi-môme ressentis.
Vous me permettrez d'ajouter seulement encore quelques
mots de conclusion.
Pour tous les Français qui s'occupent du Sahara, le pro-
blème à résoudre consiste à trouver comment nous devons
agir pour en devenir sérieusement les maîtres.
Un des meilleurs moyens d'appuyer les efforts de péné-
tration, de se maintenir dans le Sahara et d'y asseoir solide-
ment notre domination, est de créer un certain nombre de
postes en des points avancés et bien choisis, afin d'être
constamment et directement en contact avec les peuplades
que nous désirons nous attacher et ramener sous notre au-
torité. Ces stations deviendront une ligne solide d'opéra-
tions, où les Sahariens sauront que nous maintenons des
forces capables de résistance. Point n'est besoin, en effet, de
tirer des coups de fusil, mais il faut que l'on n'ignore pas que
UNE MISSION CHEZ LES TOUAREG. 541
nous pouvons en tirer, le cas échéant — Ce sera, comme je
Tai dit ailleurs, une simple démonstration de force^ et il est
utile que cette démonstration ait lieu.
Je vais ici emprunter quelques lignes au rapport spécial
que j'avais Tan dernier déposé entre les mains de M. le Gou-
verneur général de l'Algérie et relatif à cette question. Mon
voyage de cet hiver n'a rien changé à ma manière de voir, et
ce qui me semblait vrai à ce moment reste encore aujour-
d'hui l'expression exacte de ma pensée. Je conseillais au ré-
sumé ceci :
1<* Création d'un posteà Hassi-bel-Hairane; 2^ création d'un
poste à Ël-Biodh ; 3° création d'un poste à Temassinin;
4° création d'un poste àHassi-Messegguem.
A cela il faut ajouter le fonçage d'un puits à Ghourd
M'rahi où j'ai découvert les vestiges d'un ancien puits; ce
travail est indispensable pour couper d'un point d'eau in-
termédiaire la distance qui sépare Bel-Hairaned' Ël-Biodh.
Ces points ont été choisis pour les motifs suivants : Hassi-
bel-Haïrane est situé au milieu d'un vaste plateau de reg et
peut fournir en grande quantité une eau excellente. Il
est facilement accessible par le nord et de nombreux
puits s'éparpillent entre .lui et Ouargla, El-Oued et Tou-
gourt. C'est le point de départ habituel des Chambba allant
en chasse dans l'Erg. Devant lui, vers le sud, s'ouvre le
Gassi-Touily immense surface plane sans obstacles jusqu'à
rOudje sud. C'est enfin, avec Âîn-Taïba, le seul puits d'oil
l'on puisse partir pour traverser la région de l'Ërg lorsque
l'on veut faire route vers le pays des Touareg. Ain-Taïba,
situé à 4 jours de caravane au sud 1/4 sud-ouest de Bel-
Haîrane, a bien incontestable avantage de ne se trouver
qu'à 4 ou 5 journées d'Ël-Biodh ; mais ses abords par le
nord sont tellement difficiles, et le séjour au milieu du
massif des grandes dunes qui l'enferment serait tellement
pénible, qu'il faut renoncer à occuper cet abreuvoir.
Sur la seconde station à créer, à El-Biodh, je n'ajouterai
542 UNE MISSION CHEZ LES TOUAREG.
que peu de chose à ce que j'ai déjà dit; il me suffira d'indi-
quer que ce point a l'immense avantage de se trouver sur la
route septentrionale d'In-Salab à Ghdamës et d'être géné-
ralement fréquenté parles bandes de coupeurs de routes que
notre présence gênerait fort et dont elle arrêterait les exploits.
L'importance de Temassinin — la troisième station à
créer — n'a pas besoin d'être indiquée. C'est aussi un lieu
de passage de caravanes ou de ghezzou, et de plus un véri-
table bureau de renseignements. Il y a là le germe d'une
oasis que l'on peut développer et qui pra^dra certainement
dans l'avenir une importance capitale.
Quantàla dernière station, Hassi-Messegguem, sa situation
géographique suffirait seule à nous engager à Toccuper, sans
parler de sa plaine de plus de 15^000 hectares et des admi-
rables créations que l'gn peut y faire si l'on y amène de l'eau
au moyen de la sonde.
Ce puits est sHué à 5 jours d'In-Salah, à 4 jours d'El*
Biodh et à 6 jours de Temassinin. C'est un point célèbre
où viennent boire les caravanes et les partis de maraudeurs.
Les gens d'In-Saiah y passent, soit qu'ils aillent àGhdamès
par la route de l'Oudje ou par celle du sud, soit qu'ils se ren-
dent à Âmguid ou à Ghat pour éviter des régions plus peu-
plées et souvent troublées. Les Oulad Ba-Hammou et les
Zoua y viennent en estivage.
Pour toutes les raisons énoncées ci-dessus Messegguem a
une très grande importance, et si nous y établissons un
poste, nous assurerons la sécurité de la région, et nous
étendrons d'une façon considérable notre influence et notre
autorité dans le Sahara.
Sans vouloir préjuger ici des projets futurs du gouverne-
ment de TAIgérie, je dois dire que le plan d'ensemble que
je proposais parait avoir des chances d'être écouté puisque,
après avoir construit le bordj d'Hassi Mey, on en a édifié en
ces derniers temps un autre à Berreçof et un troisième à
Inifel.
UNE MISSION CHEZ LES TOUAREG. 543
C'est là uDe première ceinture de points fortifiés qui
restent en communication constante avec les officiers chefs
de cercles, et qui serviront de traits d'union entre eux et
les stations nouvelles à créer.
Quoi qu'il en soit — et je le répète à dessein — l'édification
de ces trois premiers bord js a eu un retentissement considé--
rable chez les Touareg et ailleurs ; un pas nouveau fait vers
le sud mettra à notre entière discrétion des gens qui, il y a
encore bien peu de temps, étaient des irréconciliables. Je
tiens à reconnaître que c'est là l'œuvre de M. Gambon et
mon humble voix lui prédit ici un plein et prompt succès.
Le rôle politique du Gouverneur général de l'Algérie dans
l'Afrique du Nord est — on le comprend facilement —
d'une ampleur considérable : Alger est le centre géogra-
phique de cette nouvelle France et la capitale réelle de
notre empire musulman. Des intérêts de même ordre mais
d'origines diverses s'agitent contre nous, aussi bien dans
l'est, en Tripolitaine, que dans Touest, au Maroc ; il y a donc
une importance capitale pour la France à ce qu'un homme
qui dirige une grande partie de notre monde musulman
soit au courant de toutes les intrigues en Afrique, d'où
qu'elles viennent, afin qu'il puisse informer sûrement notre
gouvernement et lui permettre d'orienter sa politique. Ge
rôle difficile et pesant incombe actuellement à M. Gambon,
et nous sommes persuadé que nul mieux que lui n'est apte
à le remplir.
Le résultat principal de mon voyage, au point de vue po-
litique, est donc d'être entré en relation avec les Toua-
reg et d'avoir apporté de mon entrevue l'assurance formelle
de la venue prochaine de notables Azdjer en ambassade en
Algérie.
On pourra peut-être me dire : « Tout cela est fort bien,
fort satisfaisant, mais nous avons pourtant encore dans le
pays des Touareg le sang des nôtres qui demande ven-
geance I > A cela je répondrai: cLes principaux instigateurs
544 UNE MISSION CHEZ LES TOUAREG.
du massacre de Flatters el ceux qui, dans tous les cas, diri-
geaient le coup de main étaient les Oulad-Messaoud avec
Ben-Khatkhat, AttissiOuld-Chikkatet leurs proches comme
véritables chefs, il suffit donc de frapper ceux-là. t»
Eh bien, j'ai Tespoir et la presque certitude que, sous peu,
ces bandits payeront de leur liberté ou de leur vie le sang
de nos compatriotes morts pour la grandeur de la France au
centre du Sahara.
Le Gérant responsable,
Ch. Maunoir,
Secrétaire général de la Commission centrale.
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T^ 91 (N 91 »« <N -*-N.^*^
SOC. DE G^GB. — 4* TRIMESTRE 1893.
XIV. — 36
TABLE DES MATIERES
CONTENUES DANS LE TOME XIV DE LA VIP SÉRIE (4893)
PREMIER TRIMESTRE
.T. DE Morgan. — Relation sommaire d'un voyage en Perse et dans
le Kurdistan (1889-1891), avec carte dans le texte 5
Henri Goudreau. — Aperçu général des Tumuc-Humac, avec carte
dans le texte 29
Commandant Colonieu. — Voyage au Gourâra et à TAougueroût
(suite) 53
Ë.-A. Martel. — La rivière souterraine de Bramabiau (Gard),
1888-1892, avec clichés dans le texte 98
R.-A. Eekhout. — Ouest de Java. La race soundanciise, ses rapports
avec les Hollandais et le pays qu'elle habite, d'après les sources
les plus récentes 121
2* TRIMESTRE
Rapport sur le concours au prix annuel fait à la Société de Géogra-
phie dans sa séance générale du 21 avril 1893 149
Henri Duvetribr. — De Telemsân à Melîla en 1886 185
Gaston Gaillard. — Explorations de la Haute Sangha et du Haut
Oubangui (1891) . 223
Edouard Blanc. — L'exposition géographique de Moscou en 1892. 238
3*" TRIMESTRE
Alfred Grandidier. — Les voyageurs français à Madagascar pen-
dant les trente dernières années 289
D' L. Besson. — Voyage au pays des Tanala indépendants de la
région d'Ikongo (Madagascar) • ^ 301
548 TABLE DES MATIÈRES.
Henri Douliot. — Journal du voyage fait sur la côte ouest de
Madagascar 329
Baron G. de Contenson. — Projet pour remédier aux inondations
dans le nord de la Chine 367
Juan Queirel. — Voyage de San Javier aux chutes du Mocona
(Haut-Uruguay) r 376
Edouard le Gorbeillbr. — L'origine de la malaguette et les
Dieppois 390
Jules Forest. — L'habitat de l'autruche en Afrique {carte dans
le texte) 399
4* trimestre
Gh. Maunoir. — Rapport sur les travaux de la Société de Géogra-
phie et sur les progrès des sciences géographiques pendant Tannée
1892 417
F. Fouread. — Une Mission chez les Touareg 50<)
CARTES
Henri Coudreau. — Tumuc-Humac, 1887-1891. Echelle de 1/1,000,000'.
E.-A. Martel et F. Mazauric. — Plan détaillé de la rivière souterraine
de Bramabiau (Gard), 1888-1892. Echelle de 1/1,250*.
— Bramabiau. Grande galerie intérieure.
Henri Duveyrier. — Itinéraire de Telemsân à Meltla, 31 mai-10 Juin
1886. Echelle de 1/360,000«.
Alfred Grandidier, membre de l'Institut. — ^Divers itinéraires à Mada-^
gascar. Echelle de 1/7£0,000». 4 feuUIes. — FeuiUe nord : L. Catat,
1889; H. Douliot, 1892. — Feuille nord-est : Dumaine, 1790; A. Gran-
didier. 1869; Humblot, 1881; G. Foucart, 1889; G. Maistre, 1889-1890;
L. Gatat et G. Maistre, 1889-1890; A. d'Anthouard, 1890-1891. —
Feuille centrale : A. Grandidier, 1866-1870; G. Maistre, 1889-1890;
A. d'Anthouard, 1890-1891 ; H. Douliot, 1891. — Feuille sud : A. Gran-
didier, 1869-1870'; L. Besson, 1891 ; L. Gatat et Maistre, 1889^1893.
F. FOUREAU. — Itinéraires au Sahara, 1890, 1892, 1893 (carte provisoire).
Echelle de 1/4,000,000«.
477i. — Lih,-Iinp. réun., B, me ttifrnon, 2. -- MaY el MoTTiRoz, dir.
1893.
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TUMUC-HUMA.C
Henri Coudreau
1887-1881
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E. A. MARTEL et F.MAZAURIC
sirux. et del.
1888-1892
Tous droits réservés.
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